II
de la jeunesse, entretenue par le plein air et par une complète pureté, surabondait dans mon être. Les mœurs étaient violentes jusqu'au tragique dans cette existence, et dures jusqu'à la rudesse. Elles n'étaient pas corrompues et la continence y était la règle. Il arrivait bien que les cowboySy leur paye une fois touchée, se rendissent en troupe dans quelque village de frontière, pour y chercher une misérable vendeuse d'eau-de-vie et d'amour. Mais ces orgies étaient rares, et ces maisons de débauche, où ces garçons attendaient leur tour par douzaine dans le salon d'en bas, n'étaient point pour nous tenter. La rencontre d'une femme était si extraordinaire dans la Prairie, que les chevaux faisaient des sauts de deux mètres à la vue d'une jupe, et d'ailleurs l'excessive dépense physique ne permettait guère à l'imagination de s'exalter. La fatigue des muscles abolissait tout le système nerveux. Pour ma part, mon détachement de la vie passionnelle était si total, que je ne pouvais même plus reprendre les romans de Maupassant et les vers de Musset, adorés autrefois. Ces pages me paraissaient décrire des façons de vivre et de souffrir, invraisemblables et inccnjcevables. Je sentais en revanche grandir chez moi, au cours de mes chevauchées solitaires, une espèce de poésie intérieure, faite d'une communion profonde avec la nature, et intraduisible par des mots. Je m'animalisais avec les bêtes, ou elles s'humanisaient avec moi, comme vous voudrez. Je comprenais maintenant le langage des chevaux.
qui parlent avec les oreilles et les naseaux, des vaches qui parlent avec les yeux, le front, la queue surtout, des chiens qui parlent avec tout le corps et dont la pensée change si vite qu'on a peine à la suivre. J'engageais avec ces êtres, jadis muets pour moi, de véritables dialogues de signes. C'était un dialogue plus sublime et plus intime que j'engageais aussi avec l'Etre immense, auteur de toutes choses et de toute créature. Lorsque au lever du soleil, assis en selle et prêt à repartir, je contemplais la Prairie onduleuse à perte de vue, — telle une mer immobilisée par un jour de faible brise, — j'éprouvais une ivresse sacrée, un ravissement extatique de vivre, de me sentir fort, d'avoir à moi cet horizon de lumière et de solitude. Presque involontairement cet appel me jaillissait des lèvres : « Notre Père, qui êtes aux « cieux... 9 Je remerciais Dieu pour le don béni de la vie, pour la beauté de son œuvre visible, pour les faveurs de ma destinée, avec un frémissement de toute mon âme, que je n'avais jamais connu auparavant, que je n'ai jamais connu depuis. Après ce que je vous ai raconté tout à l'heure, je serais mal venu de prétendre que de pareilles effusions fussent générais chez les brutaux compagnons parmi lesquels je me trouvais jeté. Pourtant, ils la sentaient à leur manière, cette présence de Dieu, plus voisin, semble-t-il, dans la vierge nature. D'où venait l'espèce de hauteur de î^Koir qui apparaissait sans cesse chez les meilleurs d'entre eux, leur fidélité dans la promesse, leur
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solidité d'amitié, leurs vertus d'endurance et de loyauté, sinon d'une influence analogue à celle que je subissais plus consciemment? En tout cas, c'était ma manière de sentir à moi, et je n'aurais pas donné une idée exacte de ma vie d'alors, si je n'àvai? pas rapporté ces émotions aussi, à côté des autres
« Quand vous avez galopé des mois et des mois sur la Prairie, votre libre domaine, un jour vient oii passant près d'une source connue, vous remarquez sur le sol un renflement qui n'y était pas la veille. Tout auprès se profile un squelette de chariot. Une charrue, quelques instruments de culture et deux ou trois rosses étiques attachées à un piquet attestent qu'un immigrant est là, avec sa pauvre fortune. Vous poussez votre cheval de ce côté, et à vos vigoureux hellos, vous voyez se rabattre une couverture qui cachait un trou creusé dans la terre. Une tête d'hom.me émerge, et, par derrière, des têtes d'enfants. Au fond se dessine le visage craintif et fatigué de la mère. C'est un granger. Il aura passé là, l'automne dernier, à cheval. L'endroit lui aura plu. Il est allé chercher dans l'Est sa famille, sa fortune, et le voici. Ce trou de douze à quinze pieds dans la terre les abritera tous, jusqu'au jour où il aura construit son log-honse.
— « Hello! Etranger, » dit-il, « d'où venezvous? »
— > « Et vous, mon ami? C'est plutôt vous qui êtes étranger. »
— € Je viens de Nebraska, où il y avait trop de monde pour mon goût. Ici, je serai mieux... »
a Le cowboy fait la grimace. Un granger ce n'est rien. Mais demain ils seront dix, aprèsdemain cent, dans un an des milliers. Pourtant il descend de cheval et les deux hommes commencent de causer, froidement d'abord, puis amicalement. Le cowboy indique à l'autre les meilleures chasses. Tous les deux, accroupis, taillent avec acharnement de petits morceaux de bois. La femme reste cachée au fond du trou.
« Que j'en ai vu se dresser sur la Prairie de ces taupinières humaines! Ces hardis pionniers d'avant-garde n'arrivent jamais d'Europe. Ce sont au contraire des Américains des Etats-Unis ou du Canada, que l'immigration Européenne a chassés vers l'Ouest libre. Demi-cultivateurs et demi-chasseurs, maigres et taciturnes, bronzés comme des Peaux-Rouges, à peine moins sauvages, ce qu'ils fuient, c'est la vie civilisée, c'est la ville et c'est l'industrie. Ils précèdent l'armée des défricheurs et ils ne gênent guère les ranches d'élevage. Seulement un jour arrive où d'autres les imitent. Les meilleurs pâturages sont occupés. Partout se dressent des haies où se mutilent les chevaux des ranches. Ces gens s'emparent de toutes les sources. Il n'est pas rare de voir au printemps leurs vaches entourées de cinq ou six veaux, — richesse peu surprenante lorsqu'on habite tout près d'un ranch de cinq mille bestiaux. Enfin ils ne se gênent guère pour se nourrir de toute façon
aux dépens du puissant voisin. Tant et tant que le foreman arrête un jour leur expulsion. Parfois ses cowboys recourent aux menaces, parfois au feu. Le plus souvent ils se contentent d'emmener dans la nuit le troupeau du granger à cent milles plus loin. Le malheureux se réveille au matin ruiné. Il comprend et il se résout à déguerpir, ou bien il part à la recherche de ses animaux, une recherche qui ne finit jamais. Ces procédés paraîtront peut-être un peu sommaires, mais il ne faut pas oublier que l'Ancien Testament sert de règle à l'Ouest, et les nouveaux venus doivent s'y soumettre. Ensuite, quand il s'agit pour un ranch de vie ou de mort, c'est un cas de légitime défense, et les moyens de ce genre sont permis. Du moins, ils me semblaient tels, quand j'étais là-bas. Du jour où le nombre des arrivants augmente par trop, le ranch en effet n'a qu'à céder et à se rapprocher des Montagnes Rocheuses. Il a joué son rôle d'avant-garde, et il va le recommencer, aussi loin que possible de tout granger, et aussi près que possible des Indiens.
t L'Indien, lui, n'est l'entiemi du cowboy qu*aux temps où la hache de guerre est déterrée. Elle faillit l'être, quelques mois après notre arrivée. Le foreman d'un des ranches avait semé sur la Prairie des quartiers de viande remplis de strychnine pour empoisonner les coyottes. Deux Sioux en mangèrent et moururent dans d'affreuses convulsions. Par bonheur, le foreman était i'ami de
Sitting Bull, le héros du massacre du général Custer et d'un régiment de cavalerie. Ce dernier empêcha sa tribu de se soulever. A Fer de Lance nous nous trouvions sur la frontière de la réserve de ces Sioux du Dakota. Ce nous était un voisinage bien utile à l'époque oii s'inscrivaient les taxes du comté. Nous faisions passer sur cette réserve les trois quarts de nos troupeaux, et nous pouvions, en tout honneur, ne déclarer qu'un nombre très restreint d'animaux. J'expliquerai, plus tard, comment cette apparente indélicatesse n'était qu'un moyen trop légitime d'échapper au brigandage légal. Les Indiens se prêtaient complaisamment à cette ruse, ayant eux-mêmes beaucoup à souffrir du vol des agents gouvernementaux. Et puis, ce qu'ils redoutent, ce n'est pas le cavalier libre qui vit sur la Prairie, comme ils y vivent. C'est le colon et c'est l'ingénieur. J*ai beaucoup connu moi-même ce Sitting Bull, qui, entre parenthèses, s'étant rendu, avait reçu de l'Etat une maison. Il couchait toujours devant la porte, au dehors. Il n'avait jamais dormi sous un toit. Le jour où le sifflet de la première locomotive résonna dans les échos des Black Hills, je me trouvais avec lui sur une éminence. Il regarda longtemps l'étrange machine, puis il s'accroupit à terre, la tête dans ses mains. Deux heures après, comme je revenais auprès de lui, je le revis dans la même posture.
— « Sitting Bull est vieux, » fut sa seule réponse à mes questions. « Il voudrait être avec ses. pères, de l'autre côté de la mort... p
« Il me fut impossible de lui arracher ce soir-là une autre parole. Avait-il deviné que ces deux rails posés à perte de vue sur la Prairie, allaient apporter à sa tribu, dans ce dernier coin reculé de son indépendance, la civilisation et, par suite, la fin certaine? Je le crois. C'était un grand chef, et il ne tarda pas à réaliser son vœu. Il fut tué, lors du soulèvement de 1891, et je lui souhaite toute tranquillité « de l'autre côté de la mort ». Lorsque je pense aux Indiens que j'ai connus làbas, c'est son rude visage à la mâchoire si longue qui me revient tout d'abord, et celui d'une jeune femme, une Utah, rencontrée avec son mari aux environs de Sait Lake City. Ils me demandèrent du tabac et ils dévorèrent mes cigarettes, contenant et contenu. Le guerrier, mécontent d'elle, allait la tuer dans quelque endroit écarté. De fait, elle ne reparut jamais. Quoique je ne soupçonnasse pas alors le dessein de l'Ute, je me suis toujours reproché de n'avoir pas continué mes explorations en leur compagnie, de gré ou de force. L'idée m'en avait traversé la tête, par une sorte de pressentiment. J'aurais sans doute sauvé la vie à cette enfant. Sa pauvre figure, aux grands yeux doux, résignés d'avance, m'a poursuivi des années.
« 'De telles rencontres sont rares, je l'ai déjà dit, et fort heureusement, car si les rivalités du sexe exaspéraient encore la férocité des querelles de jeu ou de boisson qui jonchent les saloons de ca-
davres, toute la Prairie serait bientôt dépeuplée. Une tentation n'est pas rare, en revanche : celle des mines d'or ou d'argent découvertes tout d'un coup dans votre voisinage. Vous apprenez la notivelle par un passant. Vous n'y croyez pas. Elle se confirme. Vous vous souvenez d'avoir causé avec l'homme à qui est échue cette aubaine. Il cherchait sa mine depuis des années. Vous vous êtes moqué de lui comme les autres, et le voilà millionnaire. Des exemples analogues s'offrent à votre pensée et vous vous dites : a Pourquoi n'essaierais- je pas « aussi?... Qui sait?... J'aurai peut-être la même a chance?... » C'est la première attaque de la fièvre de l'or. Cependant le travail du ranch vous rappelle à la réalité. Vous avez des chevaux et des boeufs à vendre. Il vous faut galoper des milles et des milles. L'accès s'en va. Quelques semaines plus tard vos cowboys causent autour du feu. Vous les écoutez. Ils s'entretiennent d'un autre mineur qui a découvert un autre filon. Vous êtes repris du même insensé désir d'aller, vous aussi, chercher cet or qui vous environne, qui se cache ici et là, tout autour de vous, sous vos pieds peut-être. Après quelques accès, la fièvre est la plus forte. Vous prenez un matin votre revolver, du lard, de la farine, et vous partez à travers les rochers, les yeux à terre, l'esprit, le cœur, la volonté à terre, dominé, traîné, hypnotisé par ce mot magique, et que vous vous répétez à vous-même sur les mauvais chemins, sous le soleil brûlant ou sous la neige : a de l'or, de l'car, de l'or!.,. » C'est une
contagion de folie à laquelle bien peu échappent J'en fus empoisonné comme les autres. Cet équipement du chercheur d'or, je l'ai pris à mon tour, et je suis allé. Un de mes cowboys venait de découvrir une mine d'argent et de la vendre dix mille dollars. C'est au lendemain de cette vente que je succombai. Je me vois encore m'engageant dans les défilés de la montagne, et fouillant, fouillant indéfiniment les pierres du regard, des mains, de la pointe d'un pic. Les milles succé-' daient aux milles et les rochers aux rochers. Tout avait disparu devant le mirage de l'or : la fatigue et l'appétit, le sentiment de mes devoirs envers mon ranch laissé derrière moi, et ma dignité d'homme. Demain, je trouverai ! Demain, encore demain!... Pendant six jours, j'allai de la sorte. J'étais en proie. Au matin du septième jour, comme je faisais ma prière, négligée durant cette infernale semaine de possession. Dieu me fit la grâce de m' ouvrir les yeux sur mon égarement. Si je parle avec cette solennité, c'est à dessein. J'ai connu, je connais encore de bien belles intelligences, de bien grandes énergies qui s'usent lamentablement au fond des déserts, à la poursuite de cet or, sans qu'aucune déception, aucun raisonnement, aucune épreuve les guérisse de leur hypnotisme.
a Hopkins, un de ceux-là, me racontait les semaines qu'il avait passées, vivant de lard froid entre des fissures de rochers. La moindre fumée eik donné l'éveil aux Indiens qui battaient la
Prairie en tout sens, à la recherche de son scalp. Il n'en avait pas moins continué, avant, pendant et après, sa chasse chimérique. Lorsque je l'ai connu, il ouvrait une mine nouvelle. Son puits descendait déjà à trente pieds : a Quelle mine a riche! Il y a des millions là-dessous, des mil- « lions comme ceux de Mackay dans la Bonanza... a II me manque des capitaux pour développer le ff filon. J'ai écrit à Chicago, ils vont venir... » Pauvre vieux Hopkins! Il les voyait, ses millions. Il les touchait. Il les comptait. Il allait être riche, riche. Il aurait des machines géantes qui broieraient le métal, jour et nuit. Quel ravissement sur cette maigre et hâve figure, qui semblait avoir pris les tons de l'or à force d'y rêver, tout usée et creusée par les privations et la souffrance, et sous le front chauve brûlaient deux yeux de flamme, des yeux de croyant et de visionnaire. Le vent de l'Ouest soufflait fort au travers de la misérable masure, dont le toit disjoint abritait ses rêveries. Et moi, qui avais connu un moment cette même fièvre, j'ai eu pitié de sa folie, et je suis parti doucement pour ne pas le rappeler à la réalité.
a Si les mineurs ne découvrent pas souvent des mines pareilles à celle de la Bonanza, ils ramassent du moins dans leurs place/s un peu de poudre d'or, et s'ils mettaient de côté leurs bénéfices, à la manière des paysans Français, ils vieilliraient dans l'aisance. Mais l'Ouest n'est pas le pays des caisses d'épargne et des petits rentiers.
C'est celui des aventuriers, des joueurf?, du tout ou rien. Les chercheurs d'or n'ont pas plus tôt quelques centaines de dollars, les cowboys ont à peine reçu leur paye, que les uns et les autres vont dépenser cet argent dans la ville du voisinage, à cinquante, à deux cents milles. Pour nous, une fois l'an, nous nous rendions à Deadwood, et nous nous offrions le luxe de la loge unique du Gaiety Théâtre. On y était peu confortablement, attendu que les spectateurs de l'orchestre applaudissaient les beaux passages, en fusillant à coups de revolver les peintures étranges du plafond. Or, j'étais payé pour savoir avec quelle facilité une balle s'égare de son but. Cette loge exerçait un attrait prestigieux sur les horribles danseuses importées de Chicago, qui nous assassinaient d'œillades, tout en exécutant leurs ronds de jambes. Quand nous leur avions lancé sur la scène un nombre respectable de dollars, elles montaient pour nous embrasser, selon la coutume, et surtout demander une bouteille d'un soi-disant Champagne qui coûtait trente francs. — Il valait bien trente sous ! — Souvent un cowboy facétieux les enlevait au lasso dans leur passage de la scène à notre loge, et c'était parmi le public une explosion nouvelle d'applaudissements, accompagnée d'une nouvelle fusillade, dans une atmosphère si chargée d'alcool qu'il semblait que les allumettes, en mettant le feu aux cigares et aux pipes des habitués, dussent du même coup faire flamber cette salle, comme un énorme bol de punch.
€ C'est entre des plaisirs de cet ordrç et leur travail de forçats à la chaîne, qu'oscille toute la vie des mineurs, de ceux au moins qui sont de bonne foi dans leur illuminisme. D'autres, plus intelligents et plus rusés, arrivent à la très grande fortune par des procédés de filouterie dont l'ingéniosité exigerait des volumes. Je me contenterai de raconter l'aventure d'un certain Parker qui, en 1885, vendit une mine deux cent mille dollars comptant, à Frissel et C®, de grands banquiers d'une des grandes villes de l'Ouest Parker avait fusillé son -placer daim sur une longueur de deux milles avec de la poudre d'or. Il avait enfoui dans ces sables plus de dix mille dollars. Jamais capital ne rapporta pareils intérêts. Sur le rapport de deux savants, hommes graves, arrivés tout exprès de Boston, la mine ainsi « salée » fut reconnue pour être d'une incalculable richesse. Frissel et C* s'estimèrent heureux d'acquérir ce trésor contre le chèque d'un million de francs que Parker demandait. Les savants retournèrent à Boston, grassement payés. Parker récompensa non moins généreusement les notables dont le témoignage avait confirmé l'existence du placer. Les plus honnêtes s'étaient contentés de se taire. — « Qu'il se défende!.,. » Voilà le mot que chacun dit dans la Prairie, à deux pas du malheureux qu'on détrousse. Comme Frissel et C ne se sont jamais plaints, il est probable qu'ils n'attendent qu'une occasion pour revendre le ruisseau, fusillé d'or, le double ou le triple de ce qu'ils l'ont payé,
à une société qui répandra elle-même les actions à grand renfort de réclame parmi les gogos Européens. Le tout finira par une faillite où les faibles pâtiront C'est la loi de la vie, telle que la conçoivent les Américains. Quant à Parker, cet admirable blu:ff lui a donné plus de prestige encore que de fortune. Il est maintenant un des citoyens les plus influents d'Omaha : — «Sd? smart a man /...-» — en passe de devenir sénateur. Il possède dans une ville nouvelle quatre blocks entiers de maisons, et il a sans doute oublié sa propre fourberie, comme aussi ce damné Français, Sheffield, qui lui envoya un jour une balle de son coït 44 dans la cuisse, comme il vomissait en public contre les femmes de France toutes les turpitudes qu'il prétendait avoir apprises à Paris. J'avais visé bas exprès, ne voulant pas tuer mon homme, qui, lui, m'envoya sa balle au ras de l'oreille.
« Trois mois plus tard, ce coup de pistolet faillit me coûter cher. Parker, qui m'avait perdu de vue après notre altercation, me rencontra un jour dans les rues de Custer City. Il me fit arrêter immédiatement sous l'inculpation de coups et blessures. L'affaire alla d'abord devant le juge de paix, un certain Richardson, qui se trouvait être mon épicier. Je lui devais plus de deux cents dollars. En outre, j'avais appuyé son élection. Je fus honorablement acquitté par une ordonnance ainsi libellée : a Attendu que les sentiments du défen- « deur ont reçu une blessure plus cruelle que la
« jambe cîu demandeur... » Dans d'autres conditions, j'aurais dû verser entre les mains de ce même juge une forte somme qu'il eût partagée avec Parker, et cette hypothèse m'amène à parler de ce qui domine toutes les affaires et entrave tous les succès dans cet Ouest naturellement si libre et si riche : l'implacable, l'acharné combat contre l'argent de l'étranger, et en particulier sous deux formes que nos préjugés Français nous font considérer comme des protections, les taxes et la justice.
* L*élevage des bestiaux et celui des chevaux rapportaient de mon temps trente pour cent net sur la Prairie. De bons pâturages, aussi déserts qu'il est possible, où nouveaux patriarches, nous laissions croître et se multiplier d'innombrables troupeaux, — des cowboys résolus, qui n'hésitaient jamais à brancher haut et court un voleur d'animaux, ou à repousser par la force les grangers et les Indiens, — voilà qui nous aurait assuré soixante pour cent de nos capitaux s'il n'avait fallu compter avec ces deux sangsues. L'impôt sur le capital fait le principal revenu des Etats. Les déclarations tendent naturellement à le réduire, et il serait difficile de compter le nombre de faux serments donnés chaque année au printemps dans les Territoires de l'Ouest. Une commission spéciale siège ensuite, qui rectifie à son gré les trois quarts de ces déclarations. Ses arrêts se fondent sur les dénonciations anonymes qui abondent, là comme
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ailleurs, et principalement sur la couleur politique du contribuable. Si c'est un ami, ses déclarations sont admises du coup. Si c'est un ennemi, son estimation est doublée, triplée, quadruplée. Ensuite, il s'agit de verser par surcroît cinq à dix pour cent de ce montant, selon le déficit à combler, autant dire d'après le nombre de trésoriers qui se sont succédé à la caisse du comté. Que peut devenir un étranger qui, n'étant inféodé à aucun parti, est écorché par tous? Il ne lui reste qu'un espoir : la difficulté pour lefe vérificateurs de dénombrer les troupeaux. Nous avions à Fer de Lance un étalon arabe qui devenait, au milieu de son haras sauvage, une véritable bête féroce. Il avait à moitié tué un passant inoffensif qui traversait la Prairie, non loin de ses pâturages favoris. Ces étalons attaquent avec les dents et les pieds de devant toutes les personnes qu'ils ne connaissent pas. La terreur répandue par cet animal nous préservait du recensement. Force était aux assesseurs de s'en rapporter à ma parole. Pour ne pas me parjurer, je faisais, comme je l'ai dit, passer mes hordes sur la réserve Indienne, à l'époque de la prestation de serment, et il ne me restait à déclarer qu'un nombre très restreint de bêtes. Malgré cette précaution, nos impôts s'élevaient à des chiffres si considérables qu'ils nous mangeaient la moitié de nos bénéfices. Car trois fois, durant ma vie de cowboy^ le trésorier du comté disparut avec la caisse, si bien qu'il nous fallut, en fin de compte, payer des douze et des quinze pour cent de sur-
plus, afin d'équilibrer le budget. Avais-je raison d'affirmer que la fraude en matière d'impôt devient alors un cas de légitime défense?
« Les ranchmeny comme on pense, ne s'en font pas faute. Je me rappelle encore la physionomie de Fyffe, le trésorier de i88., aujourd'hui au pénitencier, quand \t foreman de la Compagnie Anglo- Américaine vint solennellement déclarer qu'à la suite des rigueurs de la saison, il ne lui restait plus qu'une seule vache laitière. Or la Compagnie possédait au delà de trente mille bêtes. Il faut ajouter que ledit foreman avait, lui aussi, abusé ce matin-là des corfse-revivers. Fyffe fut pétrifié d'admiration devant une pareille audace : a What a pluckf... » s'écria-t-il, et il commença par admettre cette étonnante déclaration. Puis un fort pot-de-vin offert par une compagnie rivale le fit revenir sur son premier avis, et d'un trait de plume il grossit l'estimation vingt mille fois, ce qui lui valut, de la part des cowboysy un simulacre de lynchage où il faillit laisser sa vilaine peau de concussionnaire.
« Comment se défendre contre des personnages de cette intégrité de conscience ? A qui en appeler ? A la justice? Chaque petit village de l'Ouest compte, en effet, à côté de ses deux ou trois généraux et de ses trente ou quarante colonels, un nombre égal d'avocats. Ah ! Ces avocats ! Le fléau des pays de magistrature élue! Les pieds en l'air, le cigare aux lèvres de sept heures du matin à
neuf heures du soir, ils ruminent les procès possibles. Pas une querelle, pas un différend, pas une parole un peu vive dont l'écho ne leur parvienne, et ils se précipitent chez vous pour vous offrir des services gratuits avec la perspective alléchante d'une grosse indemnité. Vous acceptez. La procédure commence. Bientôt l'embrouillement est tel que personne n*y comprend plus rien. Alors votre avocat vous prévient, l'œil larmoyant, la mine longue, que votre procès est perdu. Il vous en donne les motifs, qui sont exactement le contraire de ceux qu'il avait mis en avant pour vous engager dans ce mauvais pas. Afin de mieux vous convaincre, il vous amène secrètement chez le juge, qui confirme les propos de l'estimable avocat Pourtant une conciliation est possible. Vous y souscrivez pour sortir de cet enfer. Coût, deux cents, trois cents, mille dollars, suivant votre fortune. Le montant est partagé fort équitablement entre les deux avocats et le juge. J'ai vu un de nos compatriotes, coupable d'avoir exécuté un bandit qui lui avait le premier tiré dessus, ne pouvoir obtenir le plus juste des acquittements qu'en versant vingt mille dollars...
« Vous vous indignez, n'est-ce pas? Moi aussi, je me suis indigné jadis contre cette effroyable absence d'honneur professionnel. Elle souffre pourtant des exceptions, mais très rares, et, à force de la rencontrer, on s'y habitue, comme à la pluie en automne et à la neige en hiver. Il en est des magistrats dans ces petites villes de l'Ouest,
comme des médecins et des dentistes. Encore quelques anecdotes avant de conclure. Herbert nous revint un jour d'Omaha, oii il était allé se faire soigner les dents, la bouche perforée de petits trous que l'opérateur lui avait creusés après l'avoir endormi. Il y est retourné, tant il souffrait, et il s'est fait aurifier ces cavités, à dix dollars l'une!... Un de mes cowboys dépérissait à la suite d'un traitement prescrit par un docteur qui lui avait diagnostiqué une maladie d'estomac. Il lui fallait prendre un paquet par jour d'une poudre qui nous parut susç>ecte. Nous la fîmes analyser, et nous apprîmes ainsi que ce prétendu remède avait pour but de prolonger l'indisposition du malheureux. Il avait déjà versé plus de cent dollars entre les mains de l'empoisonneur, — son gain de deux mois!... Ces laideurs morales, et des centaines d'autres que je vous épargne, sont la conséquence forcée du formidable conflit d'énergies et d'ambitions déchaîné sur la Prairie. Je me rendais compte de cette nécessité, alors même que j'en souffrais le plus. Quand nous nous heurtions à quelque barbarie trop forte, nous nous citions l'un à l'autre, Herbert et moi, une pittoresque annonce oii nous voyions le symbole de cette civilisation commençante. Nous l'avions lue dans une gare, à l'époque d'une grève d'employés de chemins de fer : « Pas- « sengeYy this Une is boycotted..^ You'd better buy « an insurance ticket^ as this train will be run by « a green engineer... — Voyageur, cette ligne est 0 en interdit. Vous feriez bien d'acheter un billet
c d*asstirance, car ce train sera conduit par iiii « ingénieur novice... » Nous la retrouvions partout dans la Prairie, la main du green engineer^ et moi, je songeais à la France, si belle, si douce, si complète, vraie terre d'amour jusque dans ses défauts, et qu'il suffit d'avoir quittée pour apprécier le charme d'y vivre, ce qu'un Américain a si bien exprimé un jour devant moi, comme je lui demandais ce qui l'avait le plus frappé à Paris :« Welly » répondit-il, « the finish of it... — Ce qu'il y a de a fini dans cette ville... »
« ... Et je n'y suis pas revenu dans cette chère France, et je ne sais pas si j'y reviendrai jamais. Où l'on a sa famille, on a sa patrie, et la mienne est maintenant dans cette ville Canadienne, au bord de ce vaste lac, orageux comme une mer, oii je suis venu réparer les pertes que la dernière insurrection Indienne a infligées au pauvre ranchy aujourd'hui ruiné, de Fer de Lance. Et voici qu'en achevant cette confession, que je peux bien appeler posthume, puisque le cowboy Sheffield est mort à son tour et qu'il a de nouveau cédé la place au Français Raymond, une nostalgie me ramène vers la Prairie. Je sens à quelle profondeur j'ai aimé ce désert si triste, mais si attirant lorsqu'on y a vécu des années en pleine exubérance physique, le revolver au poing, la carabine au pommeau de la selle. Je l'ai là devant moi, ma selle de cowboy^ et je la regarde. Il me semble entendre le vent des nuits passées au dehors, qui me disait tant de paroles mystérieuses, comme aux premiers jours
du monde Je revois Timmensité du steppe, coupée ça et là par les canons, où se cachent à midi les biches avec leurs faons, les sources tranquilles où les pumas viennent guetter les délicates, les frêles antilopes. Je sens les sabots de mon cheval froisser les hautes herbes desséchées du Dakota. Le vent m'apporte le végétal et frais arôme des sauges du Wyoming. Tout ce grand pays s'étenrd devant moi, — pays farouche et dangereux, mais pays libre où j'ai éprouvé que, somme toute, la vie est moins douloureuse qu'ailleurs, — pays de hautes émotions où j'ai été si près de la nature, si près de Dieu.., — Je palpe de mes doigts qui tremblent le cuir tanné de cette selle, et il me faut dompter le désir fou qui me prend d'y être assis comme autrefois, de pousser de l'éperon mon hardi cheval, comme autrefois, et d'aller, d'aller plus loin, toujours plus loin vers l'Ouest, — moi, père de trois enfants... »
VIIJ l'éducation
Lorsquon a regardé une civilisation dans quelques-uns de ses exemplaires pleinement développés et que l'on s'est fait une idée — exacte ou inexacte — de ses qualités et de ses défauts, de sa valeur et de son insuffisance, il reste à contrôler ces idées par une expérience instituée à rebours, si l'on peut dire. Il faut essayer de regarder la formation de ces individus, hommes ou femmes, que l'on vient de voir engagés dans l'œuvre de leur maturité. Plus simplement, l'étude de la vie d'un peuple a pour corollaire indispensable rétude des procédés que ce peuple emploie dans son éducation. La nature de l'enseignement donné par un pays à sa jeunesse est deux fois significative. Elle révèle d'une part les conceptions que l'éducateur se fait de l'homme, partant du citoyen, partant de la nation tout entière. Elle permet d'autre part, sinon de prévoir, au moins de pressentir ce que sera l'avenir de cette nation, une fois que les enfants et les adolescents élevés ainsi seront la patrie à leur tour. Est-il possible, par exemple, de comprendre absolument l'Angleterre
sans avoir compris Oxford, et Tespèce de séminaire de gentlemen établi là depuis des siècles? Vous vous asseyez sur la pelouse du jardin de New-College, au pied des antiques remparts de la ville, — dans Tenclos de Wadhanty près du chevet de la chapelle bâtie par la dame Dorothée, dont la statue se voit encore, roide et sévère sous les plis de sa robe de pierre, — au bord de l'étang de Worcestety où rêva Quincey, — dans le parc magnifique et silencieux de Saint-John. Vous voyez les « jeunes barbares », comme les appelait Mathieu Arnold, jouer au tennis dans ce cadre d'une beauté qui doit tout aux morts. Vous les suivez, gagnant en costume de flanelle le canot dans lequel ils vont raser les murs vénérables des anciens cloîtres, ou bien à cheval, en train de trotter le long des verdoyants cimetières partout épars dans la ville, et tout le lendemain de cette jeunesse se dévoile à vous. Le garçon qui a traversé de pareilles sensations pendant les années influençables doit être, il ne peut pas ne pas être ce que sont en effet neuf Anglais sur dix : un homme bien portant et traditionnel, capable de toutes les endurances, de toutes les audaces physiques, et profondément, intimement conservateur même quand il se croit et se veut radical, respectueux du passé dans ses plus fortes ardeurs d'initiative, parce qu'il en a trop senti, trop touché le bienfait. Vous visitez au contraire un lycée Français, avec ses bâtiments à l'aspect de caserne, ses préaux étroits et sans horizon, la promiscuité de ses dortoirs, la laideur
ya OUTRE-MER
dénudée d^ ses études et de ses classes. Vous en faut-il davantage pour vous rendre compte que le jeune homme élevé là doit y avoir appauvri sa physiologie, exagéré son système nerveux, désappris la joie de la spontanéité? La discipline, trop peu individuelle pour être intelligente, n'a pu que l'asservir ou le meurtrir. Il en est sorti fonctionnaire ou réfractaire, brisé ou révolté, tout voisin du bourgeois et de l'anarchiste, ces deux types également funestes du civilisé qui avorte dans la platitude impuissante ou dans l'insanité destructrice. Tel est le terme fatal d'un système de dressage,'conçu à l'inverse de la nature et de la tradition par les Conventionnels, puis par l'Empereur, et de leurs œuvres néfastes la plus néfaste, la plus faite pour tarir à sa source l'énergie de notre classe moyenne et sa vertu. Ici comme partout, l'éducation explique l'histoire parce qu'elle explique les mœurs.
Cette action d'une société entière sur ses écoles, puis des écoles sur cette société, n'est pas toujours aussi facile à saisir, et aux Etats-Unis en particulier le caractère même du pays rend l'éducation presque impossible à définir, répartie qu'elle est sur une immense étendue de territoire et absolument dépourvue de direction centrale. L'initiative dés Etats, celle des villes, celle surtout des individus travaillent sans cesse à modifier les innombrables centres d'instruction, éclos spontanément sur cette terre, oti il semble qu'il y ait une plasticité des forces sociales analogue à la plasticité
des forces naturelles dans la jeunesse de la planète. Les chances sont grandes pour que chaque maison d'éducation y soit construite sur un type différent, car chaque éducateur est vraisemblablement un homme qui a ses idées à lui et chaque élève de même. A l'époque oii j'habitais Newport, je demeurai un jour tout interloqué devant cette question du nègre qui me servait à l'hôtel, — une espèce de géant noir dont j'avais jusqu'ici admiré seulement la dextérité à soulever sur la paume renversée de sa main des plateaux chargés de six à sept dîners complets :
' — « Est-il vrai, monsieur, > m'interrogea-t-il, a que vous allez écrire un livre sur l'Amérique? »
— c Peut-être, » lui répond is-je. « Mais pour- ,quoi me demandez-vous cela? n
— a Parce que j'aimerais beaucoup en avoir un exemplaire pour l'étudier cet hiver dans mon collège. »
— « Ces nègres sont si vaniteux, » me dit un New-Yorkais, à qui je racontais en liant ce dialogue, c il aura voulu vous faire croire qu'il savait lire! i> Et il ajouta : — a Puisque vous collectionnez des anecdotes sur ces Messieurs colorésy n'oubliez pas celle-ci. L'autre semaine, Lord A***, un très grand seigneur Anglais, voyageait au delà de Chicago. Dans je ne sais quelle station, un des employés d*un wagon Pullman s'approche de lui et lui demande : — « Vous êtes Lord A***? » — - « Oui, » répond TAnglais. — « Voudriez-vous me donner la main? » reprit le nègre. Le grand sei-
gneur crut voir dans cette phrase une humilité touchante. C'est un noble cœur et un philanthrope. Il tendit la main à ce malheureux fils d'esclave, peut-être un ancien esclave lui-même. Que fit le noir? Après avoir serré la main du gentilhomme : — c Vous savez, Lord A***, » dit-il fièrement, « je « suis un citoyen Américain, et je me propose de a dire à tous mes compatriotes que l'aristocratie a Britannique est vraiment très bien... that the a British aristocracy is ail right, »
Mon spirituel interlocuteur se trompait. Ce n'était point par vantardise que le garçon d'hôtel de Newport m'avait parlé de son collège. J'en eus la preuve en recevant au cours de l'hiver, et dans une petite ville du Sud où il avait appris ma présence par les journaux, une lettre que je ne peux m' empêcher de transcrire dans sa naïveté, tant elle me paraît significative : — « Je vous écris quelques lignes pour vous faire savoir que j'ai réussi à entrer au collège comme c'était mon désir. J'y suis entré le i^** janvier, et mes études marchent assez bien. (I am getting along very nicely with my studies.) Mon désir était de suivre un cours complet et régulier. Je ne l'ai pas pu, devant me soutenir moi-même à l'école. Je me contente donc du cours normal et scientifique. Je ne sais pas au juste ce que je ferai l'été prochain. J'ai pensé à retourner à Newport. Mais je n'ai rien décidé. J'attends toujours un exemplaire de votre livre quand vous l'aurez fini... » Que penser de l'esprit d'un collège où un domestique d'hôtel de vingt ans
passés peut s'asseoir sur les bancs, pendant six mois, entre deux saisons de service, sans «[ue cela paraisse seulement exceptionnel ? Qne penser de cet homme lui-même, de ce qu'il demande à la vie, des propos qu'il échange avec ses camarades, d'une société tout entière où de pareils traits sont quotidiens? On mesure une fois de plus l'abîme qui sépare TAncien-Monde du Nouveatf. Et pourtant la formule même que de tels détails de moeurs amènent aux lèvres de l'étranger, le : t Comme c'est Américain!... » aussitôt prononcé, atteste la reconnaissance d'un certain caractère commun à toutes les manifestations de ce singulier pays, si disparates soient-elles. Je voudrais essayer de dégager cette unité dans ce problème si complexe de l'éducation, à propos de quelques groupes de faits très nettement circonscrits. Sur le conseil de mes amis, j'ai choisi comme des types assez représentatifs, — de l'enseignement primaire, les écoles de Boston, — des Université d'hommes, Harvard^ — des Universités de fenmies, Wellesley, — des établissements techniques, Westpoint^ le Collège militaire, le Saint-Cyr des Etats-Unis. La raison de cette préférence est facile à donner. Le Massachusetts ayant été pendant des années comme la matrice d'effigie où l'âme Américaine a pris son relief moral et intellectuel, la méthode et l'esprit de l'enseignement Américain y doivent être plus visibles. Voilà pourquoi les écoles de Boston, l'Université de Harvard et celle de Wellesley, dont j'ignore si elles sont supérieures ou infé-
rieures à des milliers d'autres écoles et h des centaines d'autres universités, ont sans doute une saillie plus forte et plus perceptible à un passant. D'autre part, Westpoint a sur d'autres établissements techniques cet avantage qu'on y fabrique un produit humain qui doit être le même à peu près partout, car partout la guerre est la guerre et l'officier ressemble à Toffi^cier. L'analogie des résultats à obtenir permet de comprendre mieux la différence des méthodes. Ce sont là, si l'on veut, quatre mailles un peu plus grosses du vaste tissu d'instruction jeté sur toute cette énorme contrée. A considérer comme elles sont tramées, le lecteuf pourra préjuger de la durée probable et de la va* leur de l'étoffe. S'il a le souci de détails plus complets, il en trouvera dans les travaux si documentés de M. de Varigny, dans les notes pénétrantes qu'a rapportées d'Outre-Mer la femme supérieure qui signe du nom de Th. Bentson, enfin dans le pimpant journal de route donné voici deux ans par M. Pierre de Coubertin, les Universités Transatlantiques. Sur Westpoint en particulier, M. le comte Louis de Turenne a écrit quelques pages très intéressantes dans son ouvrage : Quatorze mois dans V Amérique du Nord y répertoire de renseignements sur les Etats-Unis, d'une richesse et d'une exactitude incomparables. Je n*ai d'autres prétentions que d'énoncer ici une hypothèse qui se raccorde aux faits amassés par ces scrupuleux observateurs et leurs pareils.
... Essayons de" nous figurer un voyageur qui ne connaît absolument rien de FAmérique et qui débarque à Boston, recommandé à un des citoyens importants de cette ville. C'est le moment de la pleine activité dans cette vieille métropole de la Nouvelle-Angleterre, et par conséquent l'hiver. Le Bostonien vient prendre le voyageur à l'hôtel, dans un traîneau qui glisse lestement sur la neige gelée. Sa première action est de le conduire, avec un orgueil justifié, vers ce parc central qui s'appelle le Common et qui présente cette particularité, rare aux Etats-Unis, de dater de 1636. Puis il le mène, par un lacis de rues dont l'entre-croisement atteste aussi la vétusté relative, vers le Old State housCy qui servit de théâtre au Boston massacre^ — vers le musée où se trouvent à côté d'une merveilleuse collection Japonaise des reliques bien étranges : toute une vitrine de chaussures, parmi lesquelles une paire de bottes portées par Napoléon à Sainte-Hélène! Le Bostonien ne manque pas de montrer ensuite à son hôte la rivière Charles, oii se voient, dit-il, les plus beaux couchers de soleil d'Amérique; — VAihletic Club, au sous-sol duquel s'étend une gigantesque piscine, alimentée d'eau courante; — Beacon Street avec ses palais; — une salle de concerts oîi se joue durant les saisons plus de musique savante que dans tous les Conservatoires d'Europe. A plusieurs reprises, au cours de ces allées et venues, l'étranger a interrogé son guide sur un . bâtiment ou sur un autre qui lui a paru plus vaste, plus
coquet, d'une architecture plus neuve et plus parée, et chaque fois le Bostonien lui a répondu que c'était une école. Sans y attacher trop d'importance, l'autre demande combien Boston compte de ces écoles publiques et gratuites, car son compagnon a insisté sur ces deux points. Le voyageur apprend qu'elles sont au nombre de six cent sept. Ce chiffre ne laisse pas que de lui paraître extraordinaire. Sur quoi on le conduit au bureau du surintendant chargé de présider à cet immense outillage d'instruction. Ce personnage est absent, occupé à quelqu'une des tournées inspectorats que lui impose ce véritable ministère; mais ses secrétaires sont là, des femmes naturellement, qui s'interrompent de leur pianotage sur les machines à écrire pour chercher dans la bibliothèque quelques brochures relatives à toutes les questions de l'enseignement : études sur la hauteur hygiénique des chaises et des pupitres, réflexions sur les procédés d'éducation, statistique et critique des programmes et des examens, tableaux des professeurs, des élèves et des fonds attribués aux uns et aux autres. Quand le voyageur rentré à l'hôtel, et toujours poursuivi par ce chiffre de six cent sept, a commencé la lecture de ces rapports, en apparence si arides, il ne peut plus s'en interrompre. L'intérêt d'un roman d'une espèce unique s'empare de lui. C'est en effet le roman d'une ville assoiffée de savoir, affamée de culture et qui veut, par tous ses habitants, apprendre et comprendre, se saturer d'intelligence. C'est une des fièvres Américaines, que
ce fanatique, ce presque maladif besoin de s'instruire, et il n'est lui-même qu'une des formes de la grande et noble fièvre qui dévora toute cette société, rude encore, chaotique, informe,^ trop récente, et nostalgique de civilisation.
Il faut, pour mesurer exactement cet effort vers a plus de lumière », comme disait Gœthe mourant, décomposer ce chiffre de six cent sept en d'autres chiffres de détail. Ces écoles se subdivisent en six groupes, proportionnés aux différents âges et aussi aux différents programmes. Il y a d'abord tout au bas de l'échelle, si l'on peut dire, trente-six Kindergarten qui servent à dix-neuf cent soixante enfants.
— Puis viennent quatre cent quatre-vingt-une écoles primaires qui comptent vingt-cinq mille élèves, — cinquante-cinq écoles dites de grammaire, qui en comptent plus de trente mille, — dix écoles, de latin, ou high schools^ qui sont suivies par trois mille quatre cents écoliers, — vingtquatre écoles spéciales, dont vingt-deux du soir, avec un public de cinq mille cinq cents étudiants,
— une école normale enfin, destinée à la formation du personnel enseignant. Ce personnel est de mille six cent quinze maîtres ou maîtresses. A peine s'il suffit à cet immense service qui représentait pour la ville, durant les neuf premiers mois de la présente année scolaire, 1893-94, un budget de deux millions de dollars, c'est-à-dire de dix millions de francs. Sur soixante-treize mille cent soixante-seize enfants ou adolescents âgés de plus de cinq cins et de moins de quinze, que compte
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Boston, cinquante-trois mille six cent trente-huit recevaient à cette date, et sans avoir à débourser un centime, une instruction qui va des premiers rudiments à la culture réservée chez nous à la classe bourgeoise. Et la ville ne se tient pas pour satisfaite de cet étonnant résultat. De 1889 à 1892, elle a construit, aménagé, équipé et ouvert, à ses propres frais, une nouvelle école de latin, quatre écoles de grammaire, sept écoles primaires, acheté du terrain pour trois autres, et dépensé, outre le budget ordinaire, une autre somme de dix millions de francs à cette besogne d'amélioration. Cela n'empêche pas le comité qui constate ces progrès de formuler le programme de fondations nouvelles pour les années à venir. Une phrase, prise entre beaucoup d'autres, donne l'idée de l'esprit dont ces infatigables propagateurs d'instruction sont animés. Parlant de l'école normale, le rapporteur écrit avec une parfaite simplicité : a On réalisera combien un agrandissement est nécessaire, si l'on se souvient que le présent établissement est juste dans le même état qu'il y a quinze ans... » Ces deux lignes échappées à une plume officielle expriment mieux qu'aucun commentaire ce qu'il faut entendre par les mots récent et ancien^ quand des bouches Américaines les prononcent. Vous fermez le gros livre documentaire, et, pardessous le minutieux et indiscutable détail de ses statistiques, vous apercevez un grand fait social qui se raccorde trop aux faits que vous avez observés par vous-même pour n'être pas exact : à
savoir la vitalité profonde aux Etats-Unis du sentiment civique. Cette prodigalité de millions n'a pas d'autre principe. Elle traduit la conviction, ancrée au plus intime de tous les citoyens, que la communauté ne doit rien épargner pour fournir à tous ses membres l'occasion de développer tous les dons reçus en naissant. Quelle communauté? Non point l'Amérique. — Le gouvernement qui siège à Washington n'a rien à voir avec ces dépenses. — Non point même l'Etat où se trouve la ville, mais cette ville elle-même, cette cité que l'adolescent voit de ses yeux, qu'il peut se figurer comme un être, à laquelle il tient par des liens de chair et de sang. Par suite, ces bienfaits de l'éducation ne sont pas pour cet adolescent un don anonyme et dont il ne se sent redevable à personne. Les études qu'il entreprend ne sont pas dirigées par un conseil supérieur et lointain, composé de fonctionnaires qu'il ne verra jamais. Il voit, il connaît non seulement les administrateurs de ce grand système d'instruction municipale, mais encore les généreux donateurs qui, aux contributions publiques, ajoutent sans cesse des contributions privées. Toutes ces influences directes développent, exaltent en lui ce même sentiment civique qui pousse ses aînés à l'appuyer, à l'aider dans l'œuvre de sa culture, en sorte qu'une fois devenu grand et riche, son constant souci sera d'appuyer, d'aider à son tour ses cadets pauvres. Ici comme dans la France du Moyen-Age, comme dans l'Italie de la Renaissance, la forte vie municipale produit natu- II. 6
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rellement les fortes vertus municipales, et elle les produit, — nuance, pour une fois, conforme aux principes. si théoriquement égalitaires de ce pays, — chez la femme aussi bien que chez l'homme. Dans toute cette oeuvre des écoles, il est curieux de constater à quel degré la citoyenne rivalise d'initiative et de générosité avec le citoyen. Prenons seulement deux ou trois faits plus typiques : c'est ainsi qu'en 1884, une dame de Boston, Mrs Quincy A. Shaw, soumettait d'elle-même à la ville son projet d'ouvrir dans les écoles quelques ateliers de manuel iraining, d'éducation manuelle. Il s'agissait, dans sa pensée, de fonder des cours de cuisine, de tenue de maison, de lingerie, pour les jeunes filles, et, pour les garçons, d'imprimerie, de menuiserie, de cordonnerie. Elle a dépensé à cette œuvre, depuis cette année 1884, révèle le rapport, une somme d'un demi-million de dollars. Sous l'impulsion de cette bonne volonté privée, deux écoles de cuisine s'ouvraient en 1885, qui recevaient chacune cent cinquante élèves, et comme Mrs Quincy A. Shaw était occupée en ce momentlà à l'œuvre des Kindergarten, deux autres dames de Boston se chargèrent de continuer ces deux tentatives, « les premières, » dit le rapport avec l'orgueil de son patriotisme local, a qui aient été essayées en Amérique. » En 1886, une troisième école de cuisine s'ouvrait dans les mêmes conditions. La ville a depuis accepté la charge des unes et des autres, et voilà ces femmes à la recherche d'une autre entreprise à laquelle dévouer leur
énergie, leur temps et leur argent. Le comité a jugé leur expérience concluante, et il a pris la suite, au nom de la communauté, pour des raisons qui valent d'être citées, car elles sont empreintes, elles aussi, de ce civisme à la fois si ardent et si raisonné. Après avoir montré les avantages que l'art de la cuisine peut procurer à la fille pauvre aussi bien qu'à la fille riche, — celle-ci devenue capable d'améliorer son intérieur, celle-là de contrôler ses domestiques, — le rapport élargit la question, et parlant du rôle de l'enseignement manuel dans l'éducation, il conclut : « Cet enseignement sert aussi à combattre un des grands périls de la nation : la disparité excessive entre le riche et le pauvre. Cette disparité résulte souvent du mépris que beaucoup de personnes aisées éprouvent pour celles qui travaillent de leurs mains. Cette fausse conception n'aura pas même le loisir de naître si l'enfant est élevé à travailler avec des outils sous la direction d'un maître ou d'une maîtresse en costume d'ouvrier et d'ouvrière, à côté de camarades qui, eux aussi, indistinctement, riches ou pauvres, manient ces mêmes outils,.. Il en naîtra un higher ciiizenship. » Ce civisme plus haut, — le terme est à peine traduisible, tant notre pays centralisé a peu la chose, — ce besoin d'aimer sa ville et de la faire aimer, cette fierté du coin natal et ce souci de toujours l'améliorer, voilà le secret de ces générosités dans les choses de l'éducation. Elles atteignent quelquefois des proportions réellement fantastiques.
On cite le nom d'un des citoyens de Tlllinois qd a donné du coup à TUniversité de Chicago six cent mille dollars, à la condition que d'autres personnes compléteraient le million. Les quatre cent mille dollars qui manquaient ont été souscrits le jour même, en sorte qu'un capital de cinq millions de francs et au delà a été versé en un jour. Le premier donateur l'a augmenté du double, pour son propre compte, soit de dix autres millions de francs. Il a voulu, a-t-il dit à un journaliste, assurer à sa ville un standard d'instruction supérieure. Cette expression Américaine et qui fait comme le pendant du record, n'est pas non plus aisée à traduire. Le standard, c'est la valeur d'une marque de fabrique, c'est l'étalon, c'est le type auquel on mesure les qualités d'un produit. Vous retrouvez là, appliquée aux choses de l'esprit, à la culture et à la science, ce qui fait le fond de cette démocratie marchande, l'estimation par comparaison. Ces gens l'expriment encore par le verbe to beat, battre, — qu'ils emploient à toute occasion. D'un hôtel et d'un paysage, d'un livre et d'une certaine marque de Champagne, d'un grand artiste et d'une entreprise de bateau, ils disent également qu'il ou elle « beats every thing in the world ». Peut-être cet amour-propre, que nous jugeons enfantin, est-il la condition de cette étonnante vitalité des centres locaux dont est faite la vitalité de tout le pays. Shakespeare parle quelque part d'un de ces hommes dont chaque pouce est un homme. L'Amérique est une patrie dont chaque
ville est une patrie, une république dont chaque ville est une république, un immense corps dont chaque ville est un corps. On la comprend à mille signes, cette énergie de la cellule municipale. En étudiant les problèmes de Tinsteuction on la sent, on la touche au doigt.
Etant donné que l'école est amsi une création toute locale, toute fondée sur les bonnes volontés individuelles, les méthodes d'enseignement doivent être également toutes pénétrées, non pas de théories abstraites ou de convention, mais des besoins mêmes de la cité, mais de sa vie ambiante et immédiate. Une courte tournée sufht au voyageur pour se convaincre qu'en effet l'éducation est précisément et systématiquement organisée ici pour adapter l'individu au milieu oii il doit agir. L'enseignem.ent y est donné par des hommes et par des femmes, surtout par des femmes. Ces courageuses créatures gagnent à peu près neuf cents dollars par an. La plupart ne sont pas mariées. Quoique en contact permanent avec des professeurs, les «cas de scandale», comme on dit ici, sont extrêmement rares. Ces éducatrices sont avant tout des fer sonnes morales. Elles gagnent à ce sentiment de leur responsabilité d'exercer comme une influence d'atmosphère sur les enfants et sur les adolescents qu'elles dirigent. Peut-être faut-il reconnaître là un des principes de ce respect particulier dont les Américains enveloppent la femme. Elle se mêle, pour eux, au souvenir des impressions les plus délicates et les plus fortes de leur adoles«
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cence. Il faut les voir, ces maîtresses d*école, dont la plupart sont jolies, dirigeant leurs classes, surtout dans les écoles primaires, où petites filles et petits garçons de dix à douze ans sont assis côte à côte. Elles procèdent par interrogations, mais générales, auxquelles les élèves demandent à répondre en levant la main. La maîtresse choisit, puis change la question, et elle va, recherchant celui ou celle qui reste en arrière. C'est très simple, très vivant, très cordial, et l'extrême variété des exercices, qui ne durent pas plus d'une demi-heure, ne permet pas la fatigue. Dans ces classes de cçmmençants, comme aussi dans celles de grammaire, le trait qui frappe le plus un Français de la bourgeoisie, élevé au collège, c'est l'emploi constant de la méthode concrète et positive. Le modelage de la terre glaise joue dans cet enseignement un rôle considérable. Dans presque chaque salle des écoles que vous traversez, vous voyez un musée d'objets pétris ainsi par les enfants des deux sexes qui vous suivent des yeux curieusement, — d'humbles objets, façonnés à la ressemblance de l'humble réalité qui les entoure : une carotte, un pain, un biscuit, un papillon, une fleur. Ceux-ci sont en train de travailler à un devoir dans lequel il leur faut dessiner et décrire une pomme de terre placée à côté d'eux. D'autres s'appliquent à copier des feuillages. Ils doivent reconnaître l'arbre et donner sur lui des détails positifs. D'autres viennent de terminer des ouvrages en bois, assez compliqués, d'après des modèles tracés à la craie sur le
tableau : des casiers, des boîtes, des pièces découpées qui déjà pourraient s'ajuster à quelque machine. A ces détails vous reconnaissez le même principe : faire aller ensemble l'œil, l'esprit et la main, dresser l'enfant à bien regarder, puis à régler son mouvement et sa pensée d'après ce regard. Vous vous expliquez mieux, devant une pareille éducation, certaines particirlarités de l'intelligence Américaine : son manque presque total d'idées abstraites, et son étonnant pouvoir de connaître la réalité, de la manier, dans le domaine de la mécanique aussi bien que dans celui des affaires. Il s'agit de mettre constamment, infatigablement, ces esprits qui s'éveillent, devant le faity de les dresser à s'y soumettre et, en s'y soumettant, à lui commander. Les maîtres eux-mêmes la possèdent, cette préoccupation du faity au plus remarquable degré. Les exercices qu'ils choisissent en sont l'évidente preuve. J'ai vu ainsi, dans une classe assez avancée, des écoliers et des écolières occupés à répondre par un devoir écrit à une demande d'employés parue dans un journal. Ils auront, une fois devenus grands, des demandes pareilles à formuler. C'est un fait, et devant lequel l'éducation s'incline. Ils auront à écrire des lettres relatives à des voyages, et voici toute une classe de petites filles de treize ans qui vient de traiter ce sujet : un tour en Europe, a trip to Europe. Je lis deux des copies que la maîtresse est en train de corriger. La première est l'œuvre d'une enfant qui n'est jamais allée là-bas. C'est une page très
sèche et très pauvre, où se révèle pourtant un soin méticuleux de l'exactitude. Elle nomme le bateau sur lequel elle est censée avoir voyagé, et c'est un bateau qui existe réellement. Elle dit le jour du départ, la durée de la traversée, le nombre des milles franchis dans les vingt-quatre heures, le nom d'un hôtel à Liverpool et d'un hôtel à Londres. Ces détails sont précis et ils sont réels. Elle a entendu des parents ou des amis les donner, et elle les a retenus. La petite ûlle du second devoir a fait le voyage. Son attention a tout observé, sa mémoire tout gardé des détails quotidiens : les incidents du bord et les menus des repas, la conversation de sa mère et celle de la servante de bord. De Londres elle a remarqué la petitesse des maisons, de Paris son air de rejined gaiety^ de gaieté raffinée. C'est conté sans phraséologie, et, par moments, dialogué avec beaucoup de naturel. J'ai l'impression de saisir à sa source ce talent d'écrire avec conscience et avec vérité, qui, en Amérique plus encore qu'en Angleterre, a produit un énorme amas de littérature féminine. Tout est ici en observation du train quotidien des choses. Dans quinze ou vingt ans, cette petite ûlle ira au Cap ou en Egypte, et son journal de voyage paraîtra dans quelque magazine, à moins qu'elle n'entreprenne une monographie d'art ou d'histoire, de science ou de littérature, ou bien encore qu'elle ne s'essaye à la Sort h Storyy à cette courte et sensationnelle esquisse de mœurs sous forme de conte, le vrai point d'excellence de la littérature Américaine.
Au retour de ces visites je reprends îe rapport du comité. Je le feuillette avec le souvenir cette fois de ces garçons et de ces allés à la phi^sionomie décidée et nerveuse, de ces maîtres et de ces maîtresses aux allures familières et vives, de ces salles de travail claires et savamment aménagées, de ces laboratoires comblés, de tout ce petit monde scolaire enfin, où rien n'éveque l'idée de la caserne et de la contrainte. Le système entier de cet enseignement achève de s'éclairer par la lecture de la partie intitulée : Examination papers. C'est une liste prolongée, pendant des pages et des pages, des questions posées aux écoliers dans les examens écrits ou oraux. Pas une, parmi les plus modestes comme parmi les plus hautes, qui n'ait pour but de situer l'esprit de l'enfant dans son milieu d'action positive, de l'y rattacher par un lien efficace et solide. S'agit-il d'orthographe? Les moindres phrases de la moindre dictée enferment des faits de vie- domestique ou des conseils d'utilité positive : « While l remain in the country this summer^ nty time will be occupied in active récréation... — John^ corne hère. Did y ou hear me remember the old saying : a stitch in time saves nine... Ce que j'aurai de mieux à faire cet été à la campagne, ce sera d'employer mon temps dans une récréation active... — John, venez ici. M'avez-vous entendu citer le vieux proverbe : Un point cousu à temps en sauve neuf?...» — S'agit-il de composition ? Voici quelques-uns des sujets proposés : « On demande une jeune femme pour un
atelier de photographe. Talent pratique et artistique exigé, ainsi que bonnes recommandations. Adresse : 154, Tremont street. Chambre 15. Boston. Mass... — Ecrivez la lettre que vous écririez si vous aviez besoin d'obtenir la place... » — « Ecrivez une lettre à quelqu'un que vous connaissez et qui n'est jamais venu dans cette école. Décrivez la cour, la maison, votre chambre... » — • « Ecrivez à un ami pour lui donner des conseils sur sa santé en lui communiquant les choses que vous avez apprises sur les soins à donner à votre corps... » — S'agit-il de géographie? Voici comment on dresse ces enfants à leurs futurs voyages : « Partez du cap Ann pour Cork avec une cargaison. Quelles marchandises aurez-vous pour aller et quelles pour revenir?... » — a Faites une excursion de San-Francisco à Paris. Votre route. Quels articles rapporterez- vous?... » Et ce sont d'indéfinies interrogations sur les climats, sur les produits végétaux et minéraux, sur la répartition des industries. — S'agit-il de mathématiques ? Le calcul mental occupe la première place, bien entendu, et tous les problèmes se rapportent à des opérations d'achat et de vente. — S'agit-il d'histoire? Toutes les questions tournent autour des annales de la grande République et surtout de la Nouvel le- Angleterre : a Quand et par qui fut fondée Boston? Qu'est-ce que l'arbre de la liberté, le massacre de Boston, l'affaire du thé à Boston?... Décrivez un village de New-Englandy un dimanche matin, à l'époque coloniale... Donnez un récit du
débarquement dans la baie de Massachusetts et une brève description des gens qui conduisirent cette première colonie... » Manifestement l'écolier préparé à répondre sur tous ces points a été élevé en vue de devenir un homme d'affaires dans une démocratie et, s'il est possitJle, dans une ville spéciale de cette démocratie. Les citoyens qui dirigent ce vaste organisme d'instruction civique trouvent cependant qu'il y a encore dans ces progranmies trop peu de place laissée à l'ouvrier. Leur rapport esquisse le projet d'une nouvelle école destinée aux arts mécaniques, mais plus complète qu'aucune autre. Elle s'appellera, elle s'appelle sans doute, à l'heure présente, mechanical high school. Le programme s'en trouve résumé dans cette phrase que je transcris textuellement : « Pour la première fois, à Boston, l'enfant qui veut entrer dans l'industrie aura, pour s'y préparer aux frais du public, les mêmes opportunités données depuis si longtemps à ceux qui se préparent aux affaires ou à quelque autre existence professionnelle... » Arrivés à ce point, il semble que ces gens aient atteint leur Idéal qui peut se résumer d'un niot : la complète identité de VEducation et de la Vie,
... Ce même Idéal, vous le retrouvez dès le premier regard que vous jetez sur une université. J'ai choisi comme type celle de Harvard, précisément parce qu'étant la plus ancienne, il semble qu'elle
manifeste mieux les tendances durables de l'esprit Américain. Et tout d'abord son histoire seule démontre à quel point la foi dans l'initiative privée et dans la vitalité locale est vraiment un ferait essentiel de cet esprit. C'est le tableau d'une lutte constante pour \ine autonomie de plus en plus entière. L'histoire d'une vieille Université Française, celle de Paris ou de Montpellier par exemple, serait bien curieuse à mettre en regard pour apprécier le degré de divergence entre l'une et l'autre démocratie. Chez nous, c'est un travail contraire qui s'est accompli, la rentrée d'institutions jadis indépendantes et puissantes dans l'administration centrale, le service de l'enseignement supérieur devenu un service d'Etat. Quand il s'est agi, voici quelques années, de rendre à ces Universités, absorbées par V Université, un semblant d'existence indépendante, un des orateurs les plus éloquents du parti républicain, M. Challemel- Lacour, a pu soutenir, avec l'appui de notre Sénat, républicain comme lui, qu'une telle mesure allait au rebours de toute l'œuvre de la Révolution. Son Jacobinisme y voyait juste, et aucun argument ne prouve davantage la misère et la tyrannie de cette œuvre de 89, essentiellement hostile à toute liberté, meurtrière de toute énergie vivante. Le haut enseignement Américain, lui^ a commencé comme le nôtre finit. Quand en 1636 l'université de Harvard — de Cambridge alors — fut fondée, c'est la cour générale de la Colonie du Massachusetts, c'est-à-dire l'Etat, qui l'établit, par un vote. Cette même cour,
et par conséquent l'Etat, s'en réservait le contrôle. Les overseers ou surveillants étaient, à cette date et de droit, le gouverneur de la Colonie et les magistrats de sa juridiction. Ils avaient plein pouvoir pour administrer les biens du collège Mais quelques mots inscrits dans cet arrêté indiquaient déjà l'avenir de l'Université : a Ces biens, » y était-il dit, « comprennent les cadeaux, les legs, les donations... » Déjà les fondateurs prévoyaient que le concours des particuliers serait le principal adjuvant de leur établissement, et, dès 1638, un clergyman non conformiste, du nom de John Harvard, devenu ainsi le parrain du collège, inaugurait la série des munificences grâce auxquelles TUniversité possède aujourd'hui un capital de douze millions de dollars — plus de soixante millions de francs. — Le droit d'hériter et de posséder a pour corollaire inévitable le droit de gérer à son gré ce que l'on possède. Aussi les cent cinquante première années de l'existence de Harvard furent-elles remplies par les efforts du président et des professeurs ou fellows, pour conquérir ce second droit. C'est en 18 14 seulement qu'ils l'obtinrent, toujours sous le contrôle des overseers. Il restait à faire que ces derniers fussent eux-mêmes incorporés à l'Université. Il est curieux de suivre ce travail depuis ces quatrevingts ans. On commença par modifier leur loi de nomination. Ils devinrent un corps indépendant qui se recrutait lui-même. Cette indépendance garantissait déjà une sorte d'autonomie. On dé-
créta ensuite que l'Etat du Massachusetts n'aurait pas le droit de modifier les statuts de l'Université sans l'assentiment des overseers et de la corporation réunis. Un nouveau pas en avant fut fait en 1843. L'arrêté de 18 10 portait que le comité de surveillance devait compter parmi ses membres quinze clerg-ymen, lesquels devaient tous être congre gaiionalist. On décida que ces clergymen pouvaient être pris dans n^importe quelle secte, puis en 185 1 que le comité pourrait se passer entièrement de clergymen. En 1854, une loi plus large encore fut proposée qui confiait le droit d'élire ce comité de surveillance à tous les anciens élèves diplômés de Harvard. Elle ne passa définitivement qu'en 1863. Elle comportait encore cette restriction que les overseers ainsi nommés devaient habiter le Massachusetts. Cette clause fut abolie en 1880, comme un dernier vestige de l'ingérence de l'Etat Aujourd'hui, maîtresse de ses fonds qu'elle administre sans contrôle, maîtresse de son enseignement qu'elle distribue à son gré, nommant ellemême ses surveillants, elle-même ses professeurs, cette Université, qui commença par être deux fois officielle, puisqu'elle dépendait du gouvernement et de l'Eglise, n'a plus à compter qu'avec ses propres membres. Elle est libre dans le sens le plus profond, le plus intime de ce mot, et la statistique montre qu'à cet accroissement d'initiative correspond un accroissement de force vitale. Le chiffre des étudiants, de onze cent douze en 1870, est en 1894 de deux mille neuf cent soixante-six.
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Les professeurs étaient quarante et un. Ils sont quatre-vingt-six. Les répétiteurs ou teachers étaient quatre-vingt-un. Ils sont deux cent quatre-vingtquatorze. Les secours attribués aux étudiants pauvres montaient à vingt-cinq mille dollars. Ils montent à quatre-vingt-neuf mille. Il y avait cent quatre-vingt-quatre mille volumes dans la bibliothèque. Il y en a quatre cent douze mille. Traduisez de nouveau ces nombres en réalités concrètes. Ils attestent que depuis ces quinze ou vingt ans, aussitôt le dernier fil d'attache coupé entre l'Etat et cette Université, l'afflux de la vie a doublé dans cet organisme. Les surveillants y ont été plus actifs, les professeurs plus diligents, les élèves plus empressés. Que demain nos Facultés, réduites à leur nombre utile, soient ainsi maîtresses chez elles, qu'elles héritent et possèdent sans contrôle, que leur enseignement se modifie d'après les besoins de la région, que les maîtres s'y recrutent sur place, qu'ils y soient là réellement chez eux, et les élèves aussi, les mêmes causes produiront sans doute les mêmes effets. La vie intellectuelle de la province Française sera réveillée du coup. Malgré de timides mesures de détails, nous ne marchons pas dans ce sens-là.
L'Université est composée d'un collège proprement dit, d'une école de sciences, d'une école de gradués et de six écoles professionnelles. Deux résident à Cambridge, comme le collège lui-même. Ce sont celles de droit et de théologie. Les quatre
autres, celles de médecine, l'Institut dentaire, l'Institut vétérinaire et l'Institut agricole, siègent à Boston. Les étudiants inscrits au collège forment les deux tiers environ du nombre total, c'est donc la vie du collège qu'il faut se représenter pour comprendre un peu l'âme de Harvard, et le type social élaboré durant ces quatre années du cours complet, une année de freshman^ une année de sofhomorBy une de junior^ une de senior. Tels sont les noms que l'étudiant prend de douze mois en douze mois. Ils s'expliquent par eux-mêmes. L'égalité et l'activité, l'égalité surtout, voilà le premier trait qui se dégage au premier regard jeté sur la sorte d'existence que ces jeunes gens mènent durant ces quatre années. Si les Anglais se sont proposé à Oxford de faire vivre des garçons riches avec des garçons nobles, afin de créer le type complexe du gentleman, les Américains, eux, paraissent s'être proposé de faire vivre ensemble des garçons riches et des garçons pauvres, afin d'abolir ou mieux de prévenir ce préjugé contre le travail mercenaire qui est, en effet, le principe le plus destructeur d'une démocratie. Pour faire toucher au doigt cette nuance, je voudrais transcrire une lettre citée par le secrétaire de l'Université, M. Franck Dolles. Elle initiera le lecteur plus précisément que toutes les analyses aux conditions dans lesquelles les jeunes Harvardmen poursuivent leurs études. C'est le récit documenté année par année, et chiffre par chiffre, des procédés qu'a employés un élève pour se maintenir au collège.
On y verra que le budget d'un étudiant est assez élevé, surtout pour une ville relativement petite, comme est Cambridge. Mai§ c'est encore une des caractéristiques de T Américain : placé dans l'alternative de diminuer ses dépenses ou d'augmenter son travail, il choisit toujours d'augmenter le travail. L'étudiant pauvre dont M. Dplles rapporte la confession, fixe à trois cent quatre-vingt-un dollars, c'est-à-dire à près de deux mille franc:^, ses dépenses de freshman, à trois cent soixante et un celles de so-phomore, à trois cent quatre-vingtquinze celles de junior^ à quatre cent soixante-deux celles de senior. Or, il était entré à Harvard avec cent quinze francs de dettes. Il a dû, pendant ces quatre années, gagner de l'argent en même temps qu'il poussait ses études. Le détail de ses procédés est très significatif. Il a a fait » trois cent quarante-six dollars, comme freshman^ qui se décomposent ainsi : un prix de deux cent cinquante dollars, un emprunt de quinze dollars sur sa montre, soixante et onze dollars gagnés en. copiant pour ses camarades sur une machine à écrire, huit dollars de livres vendus, deux dollars de répétitions. Comme sofhomore^ il a employé les mêmes moyens, sauf que, voyant l'exiguïté du prix obtenu cette année-là, il a servi à table. Ces fonctions de garçon de restaurant lui ont rapporté trente-huit dollars. — Entre parenthèses, ce n'est pas là un fait isolé, et beaucoup des étudiants de Harvard se procurent ainsi, pendant les vacances en particulier, le petit surcroît de ressources dont ils ont
besoin. — Celui-ci en outre, et dans cette seconde année, joignait à cette besogne celle de préparer des cerveaux de mouton pour le professeur James, le grand psychologue. La troisième année, celle de junior^ paraît lui avoir été plus facile. Les répétitions lui rapportèrent cent vingt dollars. Il put entreprendre des travaux de librairie qui commencèrent de le mettre à flot. Un gros prix obtenu dans la quatrième année acheva de le tirer de pair, et il est sorti du collège, ses études finies, s'étant suffi ces quatre ans et ayant mis de côté une petite somme d'argent. Voilà un exemplaire accompli d'un parfait étudiant Américain, et M. Dolles a raison de conclure, à la suite de cette lettre : un jeune homme qui a vécu de la sorte est certain de réussir dans n'importe quel métier. Il cite parmi les possibilités de carrière offertes à ce garçon : le service des chemins de fer, le journalisme, la librairie, la vie politique et l'enseignement. L'élasticité de ce programme d'avenir n'est que conforme aux mœurs d'un pays où un homme trouve naturel de changer de profession à quarante, à cinquante, à soixante ans. Une conséquence de cette aisance à aiguiller sa vie dans les directions les plus contraires, c'est que le a raté », pour prendre un très vilain mot, veule et misérable comme la chose, ne se rencontre guère aux Etats-Unis. Les étudiants qui servent leurs camarades, la serviette sur le bras, un plat à la main, et qui, tout à l'heure, vont s'asseoir sur les mêmes bancs que ces camarades, suivre les mêmes cours, passer les mêmes examens.
ont-, si Ton peut dire, pris et donné une leçon de sort, lis savent et ils démontrent que l'homme énergique accepte tout et qu'il triomphe de tout, pourvu qu'il le veuille. Cette leçon, ni les uns ni les autres ae doivent l'oublier.
Des chiffres pareils donnent comme le dessin d'une existence. Pour y ajouter le coloris, pour aviver ces détails, précis mais abstraits, en images vivantes, il faut aller à Cambridge même et voir de ses yeux le cadre où une telle destinée est non seulement possible, mais normale. Aucune excursion n'est plus aisée. De Boston, plusieurs tramways électriques font le service à toute heure du jour et de la nuit. On traverse ainsi la vaste rivière Charles, puis deux milles' environ d'une contrée pleine de petites maisons en bois, avec des balcons où l'étemel rocking-chair attend le repos énervé de l'Américain. Le car est bondé de jeunes gens et de femmes. Parmi elles, et même dans cette banlieue d'une vi'lle d'étudiants, pas une seule ne donne l'idée d'une fille de plaisir. La demi-grisette, cette maîtresse à moitié vénale, à moitié sentimentale, qui abonde sur les trottoirs de notre quartier Latin, n'existe pas ici. Le type que vous rencontrez le plus souvent est celui de l'enfant de dix-huit à vingt-cinq ans, maigriote et mince, avec d'énormes cheveux roux, un visage fin, jaune de t^-ches de rousseur, des prunelles claires et ce je ne sais quel énervement amer du sourire qui révèle trop de travail, trop de tension,
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trop cî*efforts; — non pas d'elle, mais de la race, mais d'une ascendance déjà longue derrière elle. Les dents bien tenues apparaissent toutes blanches au bord des lèvres entr'ouvertes et dont les coins tombent. La voix est rauque, avec \m rien de nasillement. Le cou est grêle. Il annonce un corps grêle aussi dont on devine, car c'est l'hiver, Tanatomie délicate sous le paletot beige, sous les tricots, les laines et les combinaisons. Le tout monté sur des souliers de caoutchouc, enveloppé» de caoutchouc, sent l'usine et le waterproof. Où va cette enfant? Est-ce une étudiante de VAnnexBt de cette portion de l'Université réservée aux femmes? Est-ce une modiste et qui gagne son atelier, une employée et qui gagne son magasin, une doctoresse et qui se rend chez un malade, une somnambule et qui doit donner une séance à domicile, une actrice et qui sort d'une répétition ? Cette créature peut également s'adaptei à tous les milieux, exercer tous les métiers, sauf celui de vendeuse d'amour, et les jeunes gens qui sont assis à côté ou en face d'elle, leurs livres, leurs raquettes ou leurs patins sous le bras, suivant l'occurrence, sont, eux aussi, préparés à toutes les audaces, sauf à une aventure de galanterie. J'ai entendu dire qu'un certain nombre pratiquent à Boston la débauche nocturne. C'est possible. Dans ce cas, cette débauche est vraiment de la débauche, un dessous d'existence si brutal, si distinct du reste de la vie, que le jeune homme en sort dégradé et non corrompu. La différence est
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grande. Le faux ménage de l'étudiant Parisien, avec sa cohabitation diurne et son semblant de romanesque, atteste des ^mœurs plus fines. Elles sont autrement dangereuses pour la bonne hygiène de l'avenir.
L'aspect de Cambridge est délicieux, si l'on y arrive ainsi, comme j'y arrivais, pair les journées d'hiver, dans le glissement de la vaste et rapide voiture. Les grands bâtiments rouges de l'Université se dressent, plus rouges sur la neige blanche. Les petites maisons de bois habitées par les professeurs prennent une douce physionomie d'intimité, toutes grises et comme neutres, entre ce blanc du sol et ce rouge des vastes édifices réservés aux bibliothèques, au logement des élèves, aux musées. Des sapins noirs se profilent dans le ciel d'un bleu froid, et aussi la ramure , dénudée d'autres arbres, grêle armature fragile où des moineaux pépient. Des baies rouges brillent sur d'autres arbustes et font la gaieté de cet étouffé, de ce paisible paysage d'études. Sur les trottoirs de bois nettoyés de leur neige, des étudiants passent, de mise simple, ayant au coin de la bouche la courte pipe de bois d'une forme spéciale à Harvard. Ils vont où ils veulent et ils font ce qu'ils veulent. Plus indépendants encore que leurs contemporains d'Oxford, ils ne subissent même pas cette obligation de la rentrée à heure fixe, qui est la première servitude de Balliol ou de Christ Church. L'autre est la nécessite de la pré-
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sence à table. Ces jeunes gens de Harvard ne connaissent pas plus celle-ci que l'autre. Ils ne sont pas, comme les Anglais, encastrés dans une espèce de couvent laïque qui tient du cloître, du club et du gymnase. Les appartements qu'ils habitent dans les bâtisses disséminées aux environs du Mémorial hall ne sont soumis à aucun contrôle. Ils y vivent comme à l'hôtel, sans rendre compte de leurs faits et gestes. Il y a une grande diversité de luxe entre ces appartements, comme aussi entre leurs prix. Le plus souvent ces garçons y logent à deux. Un salon leur sert de chambre d'études, et deux tout petits cabinets de chambres à coucher. Deux bureaux, deux bibliothèques, deux installations distribuent ce salon commun en deux domaines distincts. Les inévitables rocking-chairs sont partout, et, posé sur le rebord intérieur des fenêtres à guillotine, un petit matelas avec des coussins, de quoi s'étendre pour lire, pour fumer, pour regarder le paysage. Sur les murs sont appendues des médailles de clubs, et des photographies racontent les plaisirs des maîtres du logis : ce sont des compagnies de foot-ball, des équipes de yachts, des scènes de théâtre, des vues d'Europe, d'Egypte, de Terre Sainte, du Japon. Presque tous sont déjà allés abroad, et les autres vont y aller. Dans les appartements plus chers qui se payent, comme ceux de Clavery hall, six cents, sept cents, huit cents dollars par an, l'étudiant vit seul, et d'ordinaire ces deux petites pièces donnent l'impression d'être habitées par un homme de
cercle : presque plus de livres, un bureau mince et dont la planche se rabat, assez solide pour y griffonner un billet, trop fragile pour s'y appuyer et pour y travailler, partout des souvenirs de courses, de bal et de chasse. Voilà l'inégalité réelle, pour nous si choquante, et voilà aussi où réside vraiment l'esprit démocratique des Américains. Ce qui est égal, chez eux, c'est le respect de l'individu. Ils le laissent également libre de dépenser ou de ne pas dépenser son argent, d'en avoir ou de n'en pas avoir. Une réglementation, même sage, entamerait cette vigueur d'initiative qui leur paraît la grande qualité humaine. En y réfléchissant, on reconnaît qu'ils ont raison. Notre système, à nous, qui fait vivre au lycée des enfants riches et des enfants pauvres dans les mêmes conditions matérielles, a pour résultat le plus certain de développer les pires fureurs de l'envie lorsque l'identité d'existence cesse tout à coup, avec l'entrée dans le monde. La funeste passion a moins de chance pour naître quand cette identité n'a jamais eu lieu.
Un des traits les plus frappants des mœurs de Harvard et qui donne la mesure de cet esprit d'ini tiative, c'est la quantité de clubs ou de sociétés que les étudiants maintiennent par eux-mêmes et en dehors de l'ingérence administrative. Il n'y en a pas moins de quarante-neuf, chacun fondé pour un objet positif et précis. Parcourir leurs listes et leurs programmes, c'est passer en revue les préoccupations de l'étudiant Américain, ses travaux et ses plaisirs. Quelques-uns, comme le Potcelliany
sont l'image exacte d'un cercle fermé de New- York ou de Boston. Le club dérive son nom et son emblème — une tête de sanglier — d'un célèbre dîner offert par un de ses membres en 1791, et où figurait un rôti composé d'un cochon entier. Vous observez ici encore, dans la fidélité avec laquelle ces jeunes gens maintiennent ce surnom comique, dans l'orgueil avec lequel ils vous montrent, sur les rayons de leur bibliothèque, des revues du siècle dernier, ce constant besoin d'étoffer le présent avec du passé. Un d'eux, et qui a séjourné quelque temps à Oxford, employait un terme très singulier et très expressif pour traduire ce qu'il y a de mince, de superficiel dans une civilisation trop nouvelle : a Nous sentons ici, » me disait-il, c le manque de densité... » — D'autres clubs comme le Hasty Puddings le « Pudding hâtif », ont pour but principal de donner des représentations dramatiques. Le nom de celui-ci, qui rappelle une autre fantaisie culinaire, correspond bien à la physionomie de bonne humeur, partout empreinte dans la petite maison où il se tient. La plupart du temps les pièces qui se donnent sur le théâtre d'en bas sont des bouffonneries satiriques, composées par les étudiants eux-mêmes. La verve de ces joyeux garçons est éparse sur les murs, en programmes grotesques, dessinés avec une certame puissance de gaieté. L.e club, me dit-on, coûte cher, cinquante dollars de cotisation par an, plus de deux cent cinquante francs. Au moment où je le visite, un jeune homme aux larges épaules, à car-
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rure de boxeur, les yeux fins sous de fortes lunettes, est au piano. Il chante, en s accompagnant, une chanson de Yokohama. Il est allé dans les îles du Pacifique l'année dernière, et ses camarades iront sans doute, dans un an, dans cinq ans, dans dix. Tout un coin de Tâme Américaine baigne ainsi dans TExtrême-Orient. Le Japon est si près, à treize jours de Vancouver, à quinze de San- Francisco. Je retrouve dans ce club d'étudiants la petite trace de cette influence exotique. Je l'ai retrouvée à Washington l'autre jour, où je dînais à coté d'une jeune fille préoccupée uniquement du Bouddhisme, à Boston où un médecin très distingué, et qui a reçu l'initiation complète, me disait, en dessinant sur la table deux cercles concentriques : a Le Christianisme est au Bouddhisme ce que le petit cercle est au grand. » Et sa conversation abondait en formules empruntées à la sagesse Hindoue, qui, sur cette bouche amère et décidée de Yankee, paraissaient plus saisissantes encore, a II y a bien des chemins qui mènent à la montagne, » concluait-il en parlant des diverses religions, a pourtant le paysage autour d'elle demeure toujours le même... — Nous vivons tous sur la surface de notre être... » disait-il encore. Les jeunes gens du Hasty Pudding n'en sont pas à se plonger, à se noyer dans ces formules, par-dessous lesquelles se creuse l'abîme de la grande, de la mortelle vision métaphysique. Mais je ne serais pas étonné qu'il y eût quelque jour à Harvard un Buddhïst club^ comme à côté de ces
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cercles de plaisir et de théâtre, il y a un cercle Chrétien, le Saint FauVsy un cercle philosophique, le Harvard pkilosophical club. « Notre but, » dit le règlement de ce dernier club, « est de réunir des membres qui joignent à de profondes connaissances en philosophie une individualité générale et prononcée. A génial and pronounced individuality is as great a requirement for membership as to be deeply versed in philosophy. » Et puis c'est toute la série des sociétés littéraires et volontiers secrètes qui s'étiquetent de lettres grecques, par un naïf et humoristique pédantisme : le Delta Phi Club, le Delta Upsilon, le Phi Bêta Kappa, le Pi Eta, le Theia Delta, le Zêta Psi. C'est toute la série des sociétés de sport : le Boat club, le C y clin g Association, le Criket club, le Foot-Ball club, le Base-Bail club; un cercle de Photographie, le Caméra; des cercles politiques : le Démocratie et le Republican; des cercles de musique : le Banjo club, le Guitar and Mandolin, le Pierian. C'est la série des sociétés organisées pour la publication et l'exploitation de journaux sérieux ou fantaisistes : le Lampoon, le Crimson, VAdvocate, le Monthly. Les jeunes écrivains qui rédigent ces périodiques ne seraient pas des Américains, si ces entreprises ne devenaient pas de véritables affaires. L'année passée, pour ne citer qu'un seul exemple, le Crimson a rapporté cinq cents dollars au rédacteur en chef, cent dollars à chacun des autres rédacteurs. J'ai eu entre les mains quelques-unes de ces feuilles. Ce sont
de vrais journaux, remplis de nouvelles qui intéressent l'Université. J'y lis une excellente critique d'une pièce jouée par les membres du Cercle Français : le Mariage forcée — un article de discussion sur un arrêté des overseers. Les annonces abondent, emplissant deux et trois pages Dans VAdvocate, je rencontre un spirituel essai de féminologie^ qui se termine par cette citation de Maupassant : « ... cette canaillerie charmante, cette tromperie raffinée, cette malicieuse perj&.die, toutes ces perverses qualités qui poussent au suicide les amants imbécilement crédules et qui ravissent les autres. » Cette citation et une pièce intitulée Fleur du malt avec ce dernier vers :
/ hear the mocking laugh of Baudelaire (i),
attestent la liberté d'esprit de ces jeunes gens et la hardiesse de leurs lectures. Cette admiration pour les écrivains Français d'extrême gauche est un des traits qui distinguent le plus l'Amérique de l'Angleterre. Il suffit de causer avec ceux et celles qui la professent pour comprendre qu'elle est d'ordre tout intellectuel et volontaire. Elle n'atteint pas les sources profondes de la vie intime qui reste très simple et un peu primitive. La complexité maladive de nos grands artistes est, pour l'Américain et l'Américaine, une curiosité, presque un bibelot moral à regarder, à manier comme une coupe de forme singulière on l'on ne boira jamais.
(1) H J'entends le rire moqueur de Baudelaire. »
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Surtout ici, dans ce décor de santé, ta différence des milieux met ces jeunes gens vis-à-vis de nos auteurs contemporains dans la même situation d'esprit que devant les poètes Alexandrins ou les conteurs Arabes. Leur réalité à eux, et qui les préserve de l'empoisonnement du cœur par les sens ou de la volonté par la rêverie, c'est le travail et c'est le sport, c'est la camaraderie et c'est l'athlétisme, l'entraînement dans le gymnase où ils trouvent jusqu'à des instruments pour s'exercer les muscles des doigts. C'est aussi la précoce entente de l'organisation qui fait qu'ils administrent par eux-mêmes des établissements comme ce Mémorial hall : onze cents d'entre eux y mangent chaque jour, et il s'y dépense plus de cinquante mille dollars par an. Ils manient ces fonds avec la netteté stricte et la sagesse qu'ils mettront plus tard à contrôler leur propre fortune. De nouveau, nous constatons que dans l'université comme dans l'école, les Américains ont voulu et obtenu la parfaite concordance de l'éducation et de la vie. Ici encore, ils se sont laissé conduire par le fait. Leur bon sens les a préservés de l'imitation trop tentante des choses d'Europe. Ils n'ont fabriqué ni une fausse université Anglaise, comme il était à craindre, ni une fausse université Allemande. Mais à regarder les visages de leurs étudiants, si énergiques, si virils, avec une expression très particulière de candeur décidée, on sent qu'ils ont réussi à produire juste la sorte d'hommes dont a besoin leur démocratie. On sent aussi qu'ils n'ont pas
touché à ce je ne sais quoi d'un peu rude et âpre, qu'un fils d'une nation si récente doit avoir en lui. Et pourtant Harvard est, des universités d'Amérique, la plus traditionnelle, la plus voisine de l'Europe. Que je voudrais avoir le loisir de contrôler mes observations sur les autres, sur celles surtout de l'Ouest, dont les cris officiels traduisent une joie de vivre si étrangement sauvage! Voici par exemple le cheer de l'Université de l'Illinois : fiRah-hoo-rah^ zip boom ah! Hip zoo^ rah zoOy Jimmy, hlow your bazoo. Ip-sidi4ki. U, of l, Champaignl... » et celui de l'Université d'Indiana : v^Glorianay FrangîpanUi indtana^ KazoOy Kazah.f KazoOy Kazah! Hoop Lah! Hoop Lah! State University, Rah! Rah! Rah!,.. » Et celui de Denver : a C/, £/, C/, of D. Denver. Ver-si-ty! Kai Gar Wahoo Zip boom. — D. U !... » L'Université du Nord Dakota, elle, fait suivre son appel aOdz-dzo-dzi! Ri-ri-ri! Hy-àh! H y-ah !...-& du cri de guerre des Sioux. Je doute qu'il soit plus féroce et plus sauvage que ces onomatopées derrière lesquelles on imagine de robustes poumons lârf^ement ouverts dans de larges poitrines et des santés qui suffiront à des années d'un dur travail dans une dure concurrence. C'est la première des conditions dans un pays sans classe moyenne, oti le rentier n'existe pas, où l'étudiant riche d'aujour^ d'hui sera demain, par une saute de fortune, l'ingénieur pauvre, le journaliste besogneux, le commerçant gêné, le médecin sans clientèle, enfin un homme obligé de lutter pour la vie, comme s'il
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n*avait jamais été ni freshmany ni sopk'omorey ni junior^ ni senior. Ne soyons pas inquiets pour lui. Il y est prêt.
... Elles y sont prêtes aussi, les freshmetty les sophomoreSy les seniors et les juniors de ce collège de femmes qui dresse au bord du petit lac Waban, à Wellesley, près de Boston, son grand bâtiment rouge en forme de croix latine, ses pavillons de brique et ses cottages de bois. Un collège?... Comme ce mot, si triste et si maussade quand il est écrit en Français, représente mal la fraîcheur et la poésie de cette oasis! C'est bien réellement une Université de jeunes filles, la réalisation Américaine de cette fantaisie de Tennyson, la Princessey dont Taine a écrit : « Nul badinage n'est plus romanesque et plus tendre. On sourit d'entendre les gros mots savants échappés de ces lèvres roses... Elles écoutent des tirades d'histoire et des promesses de rénovation sociale, en robe de soie lilas, avec des ceintures d'or... » N'était que les toilettes des gracieuses Wellesleyennes sont plus modernes, ces lignes du grand philosophe feraient une épigraphe très exacte au programme des cours professés dans cette singulière institution. Je dis singulière, me mettant malgré moi au point de vue Gallo-Romain, qui n'admet guère d'autres procédés d'éducation pour les femmes que le couvent ou la maison paternelle. Le lycée de
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filles n'est, chez nous, qu*un couvent laïque auquel il manque ce qui seul corrige la séquestration et sa discipline uniformément comprise : la confession et la communion. Il a beau porter le nom de lycée comme les internats de garçons, il en reste profondément, irréductiblement distinct. Nulle part l'inégalité radicale entre les deux sexes, ce fond permanent de notre société, n*est plus reconnaissable que dans la différence entre les programmes et les résultats de l'un et l'autre enseignement. J'ai essayé de dire ailleurs pour quelles raisons très complexes les Américains professent au contraire le dogme démocratique de l'égalité absolue entre le féminin et le masculin. Fidèles à leur instinctif principe d'accepter toutes les conséquences pratiques des vérités auxquelles ils croient, ils devaient arriver à une identité entre les deux éducations. Les écoles mixtes réalisaient déjà cette réforme pour l'enseignement primaire ou secondaire. Wellesley demeure une des tentatives les plus complètes pour la réaliser dans l'enseignement supérieur.
Cette tentative est due — comme toutes celles que le voyageur rencontre dans ce pays où l'Etat n'est rien — à la bonne volonté privée. Au risque d'être monotone, il ne faut pas se lasser de répéter cette observation. Tout s'éclaire des Etats-Unis quand on les comprend comme un immense acte de foi dans la bienfaisance sociale de l'énergie individuelle livrée à elle-même. C'est là, si l'on peut dire, le dessous mystique de leur réalisme, le
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message qu'ils apportent au monde, à nous autres Français surtout, que la plus rétrograde des révolutions a fini de rendre depuis cent ans de véritables esclaves, ployés sous l'usurpation de l'Etat centralisé. Il ne faut pas se lasser non plus de raconter les drames moraux dont ces fondations généreuses sont presque toujours l'aboutissement. Voici donc celui auquel le collège de Wellesley doit naissance. En 1863, vivait à Boston un homme de loi très distingué dans sa profession, M. Henry Fowle Durant. Son portrait donne l'idée d'une physionomie de finesse, éclairée par un regard à la fois doux et brillant. Le pli un peu amer qui se remarque dans tant de visages Américains se creuse au coin de la narine. Le menton est long et avancé, la face absolument glabre, avec cette expression d'une intensité trop fine que l'on retrouve chez tous les hommes obligés de se surveiller et d'en imposer : les médecins, les gens d'Eglise et les acteurs. Ceux qui ont connu M. Durant le décrivent si mince de corps, si frêle, si délicat dans ses mouvements, qu'il leur rappelait invinciblement la phrase de l'apôtre : a II ressuscitera comme un corps spirituel... » On devine, d'après ces détails et à travers les ténuités de la photographie, un de ces organismes sensitifs, que la vie atteint trop profondément, et qui ne peuvent la supporter qu'en interposant entre eux et la réalité une foi abstraite, dont ils s'enveloppent et qui les protège. Dans cette année 1863, cet homme de cœur si vulnérable perdit son fils unique.
L'épreuve fut très forte, et d'instinct il essaya de la fuir en s'abritant dans les idées religieuses. Il devint, dit le biographe auquel j'emprunte ce détail, le plus passionné des Chrétiens Evangélistes. C'est ici, et dans cette crise de mysticité, qu'apparaît le vigoureux esprit de positivisme, toujours présent chez l'Américain. Celui-ci abandonne son métier de lawyer qui ne lui paraissait plus s'accorder avec l'ardeur de ses convictions nouvelles. Sa femme et lui se mettent à passer en revue les divers emplois qu'ils peuvent faire de leur fortune. De discussion en discussion, ils en arrivent à ce projet : fonder une université de femmes, qui n'ait pour élèves que des femmes, pour professeurs que des femmes, et dont la base fût la Bible. a M. Durant, » ajoute ce même biographe, « annonçait fortement en public et en particulier que son collège avait pour but de former des savantes Chrétiennes, des épouses Chrétiennes et des mères Chrétiennes. » En 1871, la première pierre du collège fut posée. Il fonctionne aujourd'hui depuis vingt ans. La somme versée par le fondateur fut de plus de huit cent mille dollars, — quatre millions de francs. — D'autres personnes augmentèrent ce capital. A l'heure présente, cette suite de munificences privées a porté la propriété du collège à un million six cent trente-six mille neuf cents dollars, ce qui constitue, — estimons le dollar à sa valeur moyenne de cinq francs vingt centimes, — une fortune de huit millions cinq cent onze mille huit cent quatre-vingts francs.
Quand les Américains modernes parlent de Christianisme, nous sommes hantés par le souvenir du fanatisme Puritain, et nous nous trompons. Ils entendent par là d'ordinaire un assez petit nombre de principes essentiels qu'il faut take like granted... « admettre comme donnés ». C'est leur expression habituelle quand on les interroge sur leur enseignement moral ou religieux. Leur réalisme foncier leur fait juger inutiles les discussions qui mettent en jeu ces postulats premiers. C'est dans cette mesure-là qu'ils sont naturellement Chrétiens, si l'on peut dire. Mais une fois ces doctrines admises, leur tolérance est infinie. Je relève par exemple, dans la liste des confessions représentées à Wellesley, seize sectes différentes. Il y a là des Congregationalistes, des Presbytériennes, des Baftistes, des Méthodistes^ des UnitarienneSy des Réformées^ des AmieSy des Luthériennes y des Universalistes et jusqu'à des Swedenbor giennes. Cette diversité des croyances suffît à montrer dans quel esprit le programme mystique de M. Durant s'est développé. Une des personnes qui enseignent dans le collège a écrit : « Ce que nous voudrions supprimer de ce monde, c'est la femme frivole et c'est la femme ascétique. » Visitant ce collège vous-même et contrôlant cette visite par la lecture des programmes et par des conversations, vous reconnaissez que tout y est aménagé en vue de ce double résultat : façonner des intelligences de jeunes filles qui aient une solidité d'instruction égale à celle des jeunes
hommes de Harvard ou de Yale, d'une part, et de l'autre dresser ces mêmes jeunes filles à toutes les habitudes de confortable propres à la classe aisée de leur pays. Si la vie religieuse se cache pardessous ce libre régime, c'est à la façon d'un régulateur dans une machine. Vous entrez dans le bâtiment principal. Vous vous trouvez dans un hall pareil, avec ses plantes vertes, ses gravures, ses statues, ses meubles laqués, à l'intérieur d'un de ces somptueux hôtels de New- York où des familles entières passent des saisons pendant des années. Vous gravissez l'escalier de bois, lambrissé comme celui d'un club. Le long des corridors garnis eux aussi de tableaux, de statues et de plantes, s'ouvrent les appartements des élèves. Elles vivent, comme les étudiants de Harvard, à deux généralement. Elles ont deux petites chambres à coucher et un salon commun qui ne diffère en rien du salon habituel à toute Américaine un peu raffinée : des photographies, des fleurs, des meubles de bois clair, des canapés imprimés d'arabesques pâles, parent d'élégance ces coquettes cellules, dont les habitantes n'ont d'ailleurs rien de monacal. Elles se prient sans cesse les unes les autres à prendre le thé. Elles prient des jeunes gens. Chaque samedi soir, le gymnase cesse d'être un club d'athlétisme pour se transformer en une salle de bal où elles invitent leurs amis de Boston et de Cambridge, comme si elles habitaient chez leurs parents. Elles vont et elles viennent dans la maison, hors de la maison, sans rendre compte de
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leur conduite. Celles-ci sont en train de ramer sur le lac, celles-là de monter à cheval, celles-là de conduire. D'autres ont pris le train et se sont rendues à Boston, toutes seules. Elles ont seulement dit qu'elles allaient à la ville. Aucune surveillance ne les accompagne durant leur absence. Aucune interrogation ne les accueille à leur retour. Puisqu'elles doivent, une fois rentrées dans la vie, être des individus^ capables de se suffire et de se défendre, il faut qu'elles le soient dans l'éducation. Et puis la plus équitable des lois, celle qui punit le séducteur à l'égal du faussaire ou du voleur, les défendrait assez quand bien même leur caractère et celui des hommes qu'elles rencontrent ne suffiraient pas. Au moment même où je dessine ce crayonnage de la plus originale des Universités, les journaux sont remplis des détails d'un procès intenté par une jeune fille à l'un des politiciens les plus respectés des Etats-Unis. Il semble bien que la jeune fille ait été, avant de rencontrer cet homme, d'une moralité très douteuse. Il semble bien aussi que le politicien ait été plus provoqué que provocateur. N'importe. Il y avait une chance pour que cette fille fût sage. Il n'en a pas tenu compte. Il est du coup tombé dans un tel mépris public que ses amis se détournent quand il passe auprès d'eux dans le Congrès, sans compter qu'il va être condamné à une de ces indemnités formidables dont les tribunaux Anglo-Saxons frappent habituellement deux crimes : la séduction et la diffamation. Ce code Draconien nous paraît en
France imprégné de Pharisaïsme. Nous jugeons aussi qu'il doit donner lieu à de détestables abus de chantage. La valeur des lois se mesure à leui application, et les pays oii celles-ci fonctionnent sont certainement ceux oii la personnalité féminine se développe avec le plus d'énergie et le plus de bonheur. A coup sûr il y a là un progrès sur les contrées comme la nôtre, oii les rapports des sexes entre eux sont encore si barbarement inégaux qu'entre la femme séduite et le séducteur, c'est la femme qui est déshonorée, et où la recherche de la paternité demeure interdite. Nous aurons changé plusieurs fois de régime avant d'avoir, sur ce point comme sur tant d'autres, osé une de ces révolutions des mœurs aussi fécondes, aussi intelligentes, aussi saines que nos révolutions politiques ou sociales ont été vaines, imbéciles et criminelles. Les étudiantes dont la jeune grâce s'encadre dans ce gracieux et confortable Wellesley se trouvent-elles assez égalées aux hommes et assez protégées? Sont-elles heureuses de leur sort, ou soupirent-elles après une liberté plus grande encore? A coup sûr, si elles veulent critiquer le système auquel on les soumet, l'habitude des débats publics le leur permet, et aussi la qualité de leur instruction. Rien de plus curieux que le contraste entre la sévérité des cours et la coquetterie de ces palais ou de ces cottages dressés au bord de ce petit lac, dans cet admirable parc. L'examen d'admission comporte des connaissances approfondies sur la littérature Anglaise, sur l'histoire et sur la
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géographie, sur les mathématiques, sur le Latin, sur le Grec, et sur une des deux grandes langues vivantes en dehors de l'Anglais : le Français ou l'Allemand. Il n'y a pas de limite d'âge pour affronter cet examen, en sorte que des élèves de seize ans entrent au collège en même temps que d'autres beaucoup plus avancées dans la vie. On me cite l'exemple d'une étudiante de soixante ans, déjà grand'mère, qui vint se présenter et qui fut reçue. Les jeunes filles ne trouvèrent pas extraordinaire d'avoir une camarade de cet âge, dans ce pays des indéfinis recommencements. Il n'y a non plus aucun principe exclusif dans le recrutement. Les étudiantes peuvent être riches ou pauvres, filles de parents millionnaires ou de parents très humbles. Pourvu qu'elles soient moralement honorables, personne ne s'inquiète des procédés par lesquels elles s'acquittent des trois cent cinquante dollars par an — dix-huit cent vingt francs à peu près — que représente la pension. Il arrive souvent qu'une jeune fille, toute préparée pour l'examen, s'établit caissière ôu vendeuse dans une boutique, secrétaire d'hôtel ou copiste, pour parfaire cette somme. D'autres rendent à leurs camarades des services de couturière ou de modiste, font les chambres, se chargent des commissions. Ici, comme à Harvard, ce travail d'à côté n'est pas seulement toléré, il est estimé. Il constitue un enseignement d'égalité donné par celles qui s*y livrent à celles qui peuvent s'en exempter et qui cependant doivent traiter leurs compagnes moins fortunées avec la
même politesse, la même sympathie. D'ailleurs, après un voyage très bref aux Etats-Unis, on ne s'étonne plus devant les conséquences qu'entraîne avec elle l'idée démocratique, constamment, infatigablement appliquée. Parmi les 'faits significatifs que me rapporte l'ancien cowhof dont j'ai transcrit la confession, j'ai négligé de noter celui-ci : un de ses amis et lui avaient pris une cuisinière durant un séjour dans une ville de l'Ouest. Cette femme exigea par contrat qu'elle pût avoir à elle, une fois par semaine, le salon des maîtres pour y recevoir ses invités. Un simple petit fait de ce genre prouve combien la besogne mercenaire laisse intact le sentiment de l'orgueil individuel chez ceux qui la subissent, même quand ils sont d'extraction et d'éducation réellement inférieures, à plus forte raison quand cette infériorité n'existe pas. On s'étonne en revanche que ces jeunes filles de Wellesley puissent trouver dans leur journée de quoi suffire à un supplément de besogne, tant les cours sont surchargés de matières, et tant ils abondent. Voici par exemple les lectures Grecques qu'une élève de première année doit avoir faites pour pouvoir passer parmi les sophomores : de Lysias des discours choisis, de Platon V Apologie et le Critofiy cinq cents vers de V Odyssée d'Homère. En Latin, elle a dû étudier : de Cicéron la Correspondance^ de Tacite la Germanie et Y Agricola, un ou deux livres des vers d'Horace; en Allemand, l'histoire générale de la littérature, le premier Faust y les drames de Schiller; en Fran-
çais, le Cid, HoracCy A^idromaque, le Misanthrope^ V Avare; et parmi les ouvrages modernes, VAbbé Constantin. Pour ce qui regarde la philosophie, je ne saurais résister à traduire de mon mieux ces quelques lignes d'un programme de cours : « Types divers d'Ethique. Investigation psychologique sur les lois de l'esprit humain considérées comme des bases toutes prêtes pour les théories qui se proposent d'établir une morale expérimentale. Etude de la doctrine de l'évolution en tant qu'elle rend compte des motifs de conduite individuelle et aussi l'histoiiw des institutions sociales et civiles. Types des différentes Ethiques vérifiées dans les phases de conduite morale, telles que les révèlent les littératures et les arts (i). » Considérez que ce travail des cours a pour complément ce qu'il faut bien appeler le travail des clubs. Toutes les étudiantes font partie d'un cercle, soit de musique, comme le Beethoven, soit de littérature comme le Shakespeare^ le Phi Sigma, le Zêta Alpha, soit de politique, comme V Agora, soit de peinture et de sculpture comme l'Art Society. Enfin presque toutes s'adonnent aux exercices physiques compris à l'Américaine, c'est-à-dire comme un training, un entraînement mathématique et raisonné. Dans le dernier rapport de la présidente, je relève six ta-
(i) <€ Types of Ethical Theory. Psychological investigation of the laws of human mind as piopoedeutic basis for théories to accoiint for moral expérience and justify ethical methods ; the doctrine of évolution applied to account for the modes of individual cifnduct and the history of social and civil institution and customt^.. etc. 'é-
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bleaux d'un ordre étrange. Ils étalent dans toute son ingénuité le prodigieux esprit de réalisme dont ce collège, en apparence si paradoxal, est animé. Le premier s'intitule : « Tour de poitrine, — gïrth of chest ». C'est une série de lignes comparatives qui montre le développement moyen de la poitrine obtenu par vingt étudiantes, prises au hasard, après cinq mois de cet entraînement, dans le gymnase et sur la rivière. De trente et un pouces, ces jeunes athlètes ont passé à trente-trois. Deux lignes égales rendent comme concret, en regard, l'arrêt de développement chez celles qui n'ont pas travaillé de leur corps. Le second tableau donne un schéma analogue pour la capacité des poumons, le troisième pour la force des bras, le quatrième pour da force du dos, le cinquième pour la profondeur de la poitrine, le sixième pour la largeur des épaules. Au premier moment, cette façon de traiter des physiologies de jeunes filles comime les entraîneurs traitent leurs chevaux, vous paraît insensée. Puis vous réfléchissez. Ces jeunes filles, venues ici pour s'instruire, sont aussi destinées, pour la plupart, au mariage, et, comme telles, à la maternité. Il est donc utile qu'elles soient aussi peu atteintes que possible par le surmenage cérébral, et que leur animalité demeure entière, malgré l'effort intellectuel. Etant donné ce but, les Américaines emploient le moyen efficace, tout simplement, tout tranquillement II resterait à établir une statistique du poids des enfants auxquels ces jeunes Weliesleyennes, une fois
mariées, donneront naissance. J*entends d'ici une des doctoresses qui ont dressé ces instructifs tableaux me répondre : c Pourquoi pas? i
... Entre une université de femmes comme Wellesley et une Académie militaire comme Westpoint, il devrait, semble-t il, y avoir la même différence que chez nous entre le couvent du Sacré- Cœur, par exemple, et Técole de Saint-Cyr. Les Américains ont justement pensé Je contraire. Habitués à ne pas se payer de mots, mais à voir les choses telles qu'elles sont, ils se sont dit : — Tindépendance est, dans le monde, la condition de la vie féminine; les collèges de jeunes ûlles doivent donc habituer leurs pensionnaires à la pratique de cette indépendance. Inversement la discipline étant la condition essentielle de la vie militaire, une école d'officiers leur a paru devoir être maintenue avec une sévérité très stricte. — C'est ainsi que les cadets de Westpoint n'ont droit qu'à un mois de congé sur leurs quatre années d'études. C'est ainsi que la liste des méfaits (offenses) susceptibles d'être punis par de mauvais points, est aussi méticuleuse que la liste des punitions est large et libérale à Harvard ou à Wellesley. Il n'y en a pas moins de huit catégories : douze de première reçoivent dix mauvais points chacun, quarante de deuxième en reçoivent sept, soixanteseize de troisième en reçoivent cinq, cent cinq de
quatrième en reçoivent quatre, et ainsi de suite jusqu'à quarante-trois méfaits de huitième catégorie qui reçoivent chacun un mauvais point. Cet apparent illogisme d'un système qui emprisonne de futurs soldats dans une réglementation presque enfantine, au lieu qu'il laisse à de futures mères de famille une latitude illimitée, est en réalité une logique. Si vous voulez tracer en imagination le portrait idéal d'un officier dans une armée démocratique, vous trouverez que les Américains ont reconnu et déterminé et appliqué avec un bon sens incomparable les lois de formation de ce personnage si anormal au milieu d'une république essentiellement pacifique et commerciale.
Et d'abord, il faut que cet officier soit profondément, intimement attaché à la démocratie, et il faut que le corps entier soit,'^ lui aussi, pénétré d'esprit démocratique. De nombreux exemples sont là pour prouver qu'une armée, nombreuse ou peu nombreuse, a toujours une tendance à s'isoler dans les pays, à se détacher de la nation, à sy faire élite, — et la possibilité du despotisme militaire est toujours au terme. Les Américains ont prévu ce danger. Ils y ont paré d'avance par un recrutement de leur école militaire si singulier, qu'au premier abord il déconcerte le sens commun. C'est à la réflexion que l'on en apprécie la sagesse. Ils ont commencé par supprimer de Westpoint tout concours d'admission. Chaque circonscription électorale qui nomme un député a droit
à une place de cadet. C'est au député qu'il appartient de désigner le candidat, que le ministre de la guerre nomme sur cette présentation. Il faut ajouter dix places, dites at large, que le président des Etats-Unis remplit à sa guise. Il les réserve d'ordinaire à des fils de marins ou de militaires. Sur cette liste de candidats un examen d'entrée, ou plutôt de contrôle, exerce une espèce d'épuration. Est-il besoin d'ajouter que la politique dirige presque uniquement le choix des députés? Vainement essayent-ils de s'y soustraire, en mettant, par exemple, au concours, la place de candidat dont ils disposent. En fait, un tiers des places demeure inoccupé, par suite de la faiblesse des jeunes gens qu'ils présentent. La personne de qui je tiens ces détails et ceux qui vont suivre, un des officiers les plus remarquables de notre armée, s'étonnait, en visitant Westpoint, d'une pareille anomalie, si évidemment funeste au bien du service : — a II y a à cela deux avantages, > lui fut-il répondu. « En premier lieu, ce recrutement correspond à l'esprit d'égalité qui fait le fond même de notre démocratie : chaque district du pays participant aux charges, il est juste qu'il participe aux bénéfices. Supposons l'entrée de Wespoint mise au concours. Les candidats venus de la Nouvelle-Angleterre l'emporteront nécessairement sur les candidats venus des Etats du Sud et de l'Ouest, oij le niveau du développement est plus faible. En second lieu, le procédé actuel va chercher dans les bas-fonds du peuple, quand ce
ne serait que par réclame électorale, des garçons qui, sans cela, demeureraient privés d'instruction. C'est une manière, entre mille autres, d'appeler les plus pauvres aux mêmes facilités de culture que les plus riches. » Et la statistique des professions exercées par les parents des élèves atteste que ce système a réussi : on compte, depuis la fondation, huit cent vingt-sept fils de fermiers ou planteurs, quatre cent quatre-vingt-quinze fils de marchands, quatre cent cinquante-cinq d'hommes de loi, deux cent soixante et onze de médecins, deux cent quarante-six d'officiers seulement, puis des fils de parents de tous métiers : de bouchers, de cabaretiers, de valets de chambre, de détectives, de blanchisseurs. Il y a beaucoup de chances pour qu'une armée commandée par des chefs issus du peuple à ce degré ne devienne pas une troupe de prétoriens, beaucoup de chances aussi pour que ces officiers, ainsi aidés par la république dans la lutte pour la vie, demeurent reconnaissants à la Constitution. Le serment écrit qu'ils prêtent à l'entrée, celui de servir le Pouvoir Fédéral de préférence à leur Etat d'origine, sans doute en prévision d'une nouvelle guerre comme celle du Nord et du Sud, ne leur coûterait pas à tenir. Les Etats- Unis ont trop fait pour eux.
Ce recrutement démocratique n'était cependant pas sans offrir son péril. Si l'officier aristocrate est redoutable pour la liberté, l'officier sans éducation est plus redoutable à l'armée. Il la détruit et la dissout par sa seule existence, du moins en temps
de paix, et quand il n'est pas mis à même de s'assurer le prestige de la valeur personnelle. Les Américains ont bien compris cette difficulté d'origine, si l'on peut dire, et ils n'ont point passé outre. Leur amour-propre est trop vivace pour qu'ils acceptent, sans essayer d'y remédier, une infériorité trop évidente, et ils y ont remédié, toujours d'après leur méthode habituelle, qui est d'accepter les faits. Quelle est la plus forte des influences qui pousse un jeune homme un peu rude à se dominer, à s'éduquer dans le sens du raffinement? C'est l'influence féminine. Ils se sont donc demandé par quel procédé ils pourraient faire pénétrer la femme dans l'existence des cadets, et ils ont imaginé de construire un hôtel aux portes de l'Ecole, dans cet admirable paysage que forment l'Hudson et les montagnes, — le fleuve en train de rouler son eau profonde au pied du plateau sur lequel est Westpoint et qu'il contourne presque à angle droit, les montagnes étageant par derrière leurs pentes couvertes de sauvages forêts, avec les vastes plaines à l'horizon où dort Albany. Tout naturellement la beauté du site, le cxDnfortable de l'établissement, la facilité d'accès, la pureté de l'air attirent beaucoup de visiteurs et de visiteuses, dont la principale distraction est de regarder les cadets faire l'exercice et d'assister aux fêtes qu'ils donnent. Vous arrivez. Le son d'une musique militaire vous attire sur l'esplanade. Ce sont les jeunes élèves de Westpoint qui exécutent une manœuvre dans leur élégant uniforme d'un
gris clair à triple rang de boutons d'or. Ils vont et ils viennent, avec un parterre de dames pour suivre ces allées et venues, et dans l'intervalle de la manœuvre vous les voyez qui se détachent des rangs pour saluer celles qu'ils connaissent. Les pelouses de gazon ombragées d'arbres et égayées de fleurs oia se déploie cette parade, militaire et mondaine, achèvent de donner à cette scène la physionomie d'une garden-party d'un ordre unique. Ces mêmes dames qui en font la grâce, se retrouveront ce soir ou demain au petit bal que les cadets organisent, trois fois la semaine l'été et deux fois l'hiver. Le remarquable observateur que j'ai déjà cité, et dont je regrette que sa situation officielle m'empêche de le remercier ici en le nommant, décrivait ainsi un de ces bals : a Une invitation était adressée à tous les étrangers de passage à l'hôtel. Je n'eus garde d'y manquer. La fête dura deux heures, de huit à dix. Je me tenais dans l'embrasure de la porte d'entrée, et, grâce à mon incognito, j'entendais les conversations des cadets qui venaient prendre le frais, sans que personne fît attention à moi. Aucune parole grivoise ne fut prononcée. Les cadets se présentaient les uns les autres aux jeunes filles. Quand l'une d'elles ne dansait pas, un des commissaires portant la ceinture rouge de service venait chercher un cadet inoccupé et le lui amenait. De temps à autre un cadet et une jeune fille sortaient du hall. Ils se promenaient dans l'obscurité pendant une dizaine de minutes. Cela semblait naturel et personne ne
souriait. Tout se passait avec aisance et dignité...» Le respect de la femme et raffinement à travers ce respect, voilà donc le moyen que les Américains ont hardiment employé pour faire de ces jeunes gens recrutés au hasard les gentlemen que doivent être des officiers. Pour ce qui regarde TinstructioB technique, ils ont adopté leur procédé favori, qui consiste à mettre l'esprit en contact direct avec l'objet Aussi ont-ils réduit à son minimum l'enseignement théorique. Pendant trois ans sur quatre, il n'y a pas un seul cours de ce genre. Chaque élève reçoit en septembre, époque où commence l'année scolaire, des brochures qui contiennent les matières qu'il doit étudier. Il prépare ces matières de son côté, puis un instructeur l'interroge. Les élèves sont huit ou dix dans une salle, guidés par un maître qui les connaît tous, qui les suit de semaine en semaine. L'exercice fait régulièrement, chaque soir, complète le travail abstrait de la journée, en contraignant les jeunes gens d'appliquer ce qu'ils ont étudié. Aussitôt qu'arrive la belle saison, c'est-à-dire depuis les premiers jours de juin jusqu'aux premiers jours de septembre, cet enseignement abstrait est même supprimé. Les cadets sont campés. C'est une leçon de choses de plus de trois mois qu'ils reçoivent en plein air et dans des conditions aussi analogues que possible à la guerre véritable. Sur leurs quatre ans de Westpoint, ils en ont donc passé une tout entière comme dans un régiment, mais un régiment sans promiscuité, sans camaraderie dangereuse, sans tracasserie de dis-
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cipline. Avec beaucoup de sagesse, on a supprimé de Westpoint l'adjudant, qui n'est jamais pour ce futur officier qu'un demi-supérieur. Ce sont des cadets gradés ou de véritables officiers qui commandent. Leur largeur d'autorité comporte plus de rigueur à la fois et moins de minutie. Aussi, et quoique le code des méfaits soit, comme on a vu, poussé jusqu'au plus extrême détail, les punitions sont rares. Un petit détail traduit bien l'origine Anglo-Saxonne de la Société Américaine : les deux fautes considérées comme les plus graves et qui amènent toujours l'expulsion de l'élève, sont le mensonge et l'ivrognerie. Le tabac n'est pas autorisé, ni le jeu. Le repos du dimanche est obligatoire, et l'assistance au service religieux, à moins que l'élève ne formule par écrit une déclaration de libre-pensée, contresignée de ses parents. Encore doit-il la justifier par des raisons. Visiblement, le souvenir de la première ardeur Puritaine se retrouve là, comme aussi cet appel à la conscience qui est la noblesse de l'éducation si pratique de ce pays. Tout Américain de vraie souche Américaine, comme tout Anglais de vraie souche Anglaise, porte écrits, dans le plus intime de luimême, les admirables vers que le plus national des poètes a mis sur les lèvres du vieux Polonius quittant son fils Laertes ;
« This above ail, to thine oiianself be true^ And, it must folloisi as the night the day, Thou cansf not then be false to any man... »
a Cela d'abord : envers toi-même sois vrai, — II. 9
Et ceci suivra, comme la nuit suit le jour, — Tu ne pourras être faux envers aucun homme. »
Quand il s'agit d'une de ces machines à former une certaine espèce d'hommes qu'est une école spéciale, le résultat mesure la valeur de la méthode. Avec son recrutement étrangement disparate, avec son éducation si particulière, avec son enseignement qui paraîtrait terre à terre à un élève d'un de nos lycées, Westpoint façonne, au dire des meilleurs juges, un corps excellent d'élèves-officiers. Quelle que soit l'arme choisie, le jeune homme passe, en effet, à la sortie de là, par une école d'application. Il y arrive vigoureux et équilibré, entraîné aux exercices du corps par le gymnase, l'escrime, le cheval et surtout par les campements en plein air, bien préparé à recevoir une instruction supérieure, grâce à l'apprentissage positif auquel il a été dressé. On ne lui a rien enseigné qu'il n'ait compris. Au lieu d'en faire, comme dans certaines hautes écoles militaires, un savant à qui l'on demandera de redescendre ensuite aux détails pratiques de l'artillerie et du génie, on en a fait un manieur de canons et un ouvrier de terrassement qui deviendra un savant plus tard, s'il en a le goût et les aptitudes, ce qui est d'ailleurs peu probable. En revanche, si les Etats-Unis avaient besoin de s'organiser à nouveau en une immense armée improvisée, comme il y a trente-cinq ans, ils trouveraient dans les anciens élèves de cette académie, si démocratique et si vi-
vante, précisément le corps d*officiers dont ils auraient besoin pour mettre la machine en mouvement. Le patriotisme Américain possède un de ses centres là, dans ce collège, le seul du pays qui travaille au rebours de la décentralisation universelle et dans le sens de la profonde unité fédérale. Ce déplacement de but et de méthode, en même temps qu'il démontre une fois de plus Fadaptabilité Américaine, atteste aussi à quel degré ces grands réalistes sont exempts du mal de la doctrine si pernicieux aux contrées de tradition Romaine, combien ils répugnent à la servitude des idées toutes faites. Ici encore, vous retrouvez le grand trait de la physionomie nationale, cette volonté agissante qui se comporte vis-à-vis du monde social comme elle se comporte vis-à-vis du monde physique, en constatant et en osant. C'est le rythme nécessaire de toute résolution effective : la lucidité exacte du coup d'œil sur les conditions données, leur acceptation, puis leur ajustage en vue d'un projet non moins lucide. Qu'il s'agisse d'une banque, d'un pont, d'un chemin de fer ou d'une école, l'énergie Américaine procède toujours de même. Le succès obtenu prouve que le procédé est excellent.
[ C'est dans ce mot de lucidité que se résume cette courte requête qui ne peut, évidemment, être généralisée qu'avec des réserves. Lucidité du but, lucidité du moyen, — il est bien probable que
ces deux mêmes caractères se rencontreraient dans les autres entreprises d'instruction publique ou privée, et par suite cette identité foncière de V Education et de la Vie qui fait un fond commun aux quatre groupes d'enseignement dont j'ai esquissé le tableau. Si l'on creuse un peu cette formule, il semble que plusieurs qualités et plusieurs défauts de cette civilisation s'éclairent, quelques lois aussi, très profondes et trop peu connues, de la nature humaine. Et d'abord cette identité de l'éducation et de la vie explique la prodigieuse poussée de cette vaste contrée. Ici chaque génération nouvelle, en arrivant à la maturité, ti'a pas d'apprentissage à faire. C'est un lieu commun chez nous et qui se retrouve jusque dans les discours de nos distributions de prix, que de dire aux collégiens qu'une seconde éducation commencera pour eux avec la liberté. En fait, un garçon de vingt ans en France, et qui a poussé jusqu'au baccalauréat ses études littéraires ou scientifiques, n'est en aucune façon outillé pour gagner son pain, à plus forte raison pour faire sa fortune et celle de sa famille. Une gymnastique morale et intellectuelle lui est nécessaire pour s'adapter aux réalités qui l'environnent. Aussi le déchet de notre instruction secondaire est-il énorme, pour ne parler que de celle-là. Chez les Américains, ce déchet n'existe pas. Le type du « déclassé » leur demeure tellement étranger qu'il leur est, je crois bien, inintelligible, et qu'ils n'ont pas de nom pour le nommer. Dès dix-huit ou vingt ans, à
New- York, à Boston, à Chicago, rhommc est fait Il aura sans doute, plus d'expérience après quinze ou vingt années de lutte, plus de surface aussi, une autorité plus grande. Ce ne sera qu'une différence de degré. Dès la sortie de l'école ou de. l'université, il était complet. La femme est dans le même cas, et c'est, entre parenthèses, le motif secret pour lequel vous rencontrez si peu aux Etats-Unis de ces physionomies vraiment jeunes au sens où nous prenons ce mot, des visages où il y ait de l'incertain, de l'inachevé, du commencement, l'ébauche d'une personne en train de se façonner et de se modifier. On reconnaît l'âge à la fraîcheur de la peau, à l'éclat des yeux et des dents, à la naissance de la barbe, à la sveltesse de la taille, et l'on se dit : « Ce jeune homme n'a pas vingt-deux ans, cette jeune fille n'a pas vingt ans. » Mais la physionomie de l'un et de l'autre en a trente ou quarante, et leur activité pratique tout autant.
C'est là un indiscutable bienfait de la méthode, au moins du point de vue social. Un autre, et que j'ai déjà marqué au cours de cette analyse, c'est l'élasticité plus grande des centres locaux. Chaque ville élève ses futurs citoyens d'après ses besoins et, pour ainsi dire, à sa mesure. Chez nous un ministre, en tirant sa montre, pourrait dire, encore aujourd'hui, ce que font à cette même heure tous les rhétoriciens de tous les lycées de France. En Amérique, autant de cités, autant d'enseignements. C'est ainsi que ces villes, quelquefois voisines, comme New- York et Bostoo^i comme Philadelphie
et Baltimore, gardent chacune cette originalité très distincte et ce patriotisme très séparé. Cet éparpillement de la conscience nationale est pour une démocratie une condition sine qua non de santé politique, et, de ce point de vue, Féducation Américaine, en travaillant dans le sens de la vitalité locale, est l'outil supérieur de cette santé. La démocratie est en effet, par définition, le gouvernement du peuple par le peuple, c'est-à-dire l'empire de la majorité. Dans les pays centralisés, le pouvoir qu'une telle majorité donne à ses représentants est trop grand, trop absolu. Ils sont capables de pénétrer trop profondément dans la vie individuelle, et l'histoire passée ou contemporaine prouve qu'en fait ils y ont toujours pénétré. Les républiques ainsi établies sont des Césarismes à longue ou à brève durée, peu importe. La tyrannie d'un ministre de deux mois ou celle d'un empereur qui règne dix-huit ans est toujours une tyrannie. Le système fédératif, qui tend au contraire à éparpiller sans cesse les pouvoirs dans les autorités locales, a avantage d'assurer à l'individu un bien plus grand nombre de probabilités d'indépendance et rendre à peu près impossible la naissance de la dictature. Si l'organisation du socialisme continue de grandir aux Etats-Unis, comme il est probable, un des plus sûrs obstacles à son despotisme — car, pour être collectif, le despotisme n'est que plus haïssable et plus inique — sera cette vigueur des centres municipaux. Tout ce qui augmente cette vigueur tendant à préserver le pays de la
révolution d'en bas aussi bien que de l'asservissement d'en haut, l'école, telle qu'elle est comprise en Amérique, représente la plus puissante des forces conservatrices sur qui ce pays devra s'appu}^er.
Il y a pourtant, au système d'éducation pratiqué ici, quelques très graves inconvénients, et qui se reconnaissent dans le défaut le plus évident de cette société. Les mots manquent pour les bien traduire, tant le vocabulaire psychologique, fait pour l'usage et pour l'observation commune, reste inhabile à certaines notations plus fines. Faute de termes plus intelligibles, je dirai que cette éducation ne fait pas la part assez large à l'inconscience. Elle est trop précise, trop positive, trop nette. Elle manque d'incertitude et, pour tout dire, d'inutilité. Il en résulte que cette immense civilisation a comme un air d'avoir été fabriquée, d'être maintenue par un effort, de fonctionner à la manière d'une machine sans cesse remontée. On n'y sent pas assez l'instinct, le presque involontaire grandissement d'une force qui s'ignore. Chose étrange, ce pays, oti tout est fait par le peuple et pour le peuple, n'a aucun des caractères que nous sommes habitués à considérer comme la marque propre de l'âme populaire. La naïveté et- la timidité, la gaucherie et la simplicité crédule, se rencontrent rarement ici. Cette contrée semble n'avoir pas de dessous, pas de virtualité, en ce sens que tout y est actuel, réalisé, sorti. Voilà pourquoi
avec cette intense culture et, ce qui est mieux encore, cet appétit de culture, il n'y a pas encore d'art x\méricain, pas encore de littérature Américaine, pas encore de poésie Américaine. Les grands artistes, les grands littérateurs et les grands poètes qui sont aux Etats-Unis, — car il y en a, — y demeurent exceptionnels et solitaires. Ils ne 'font point partie de la vie nationale, précisément parce que cette vie est trop volontaire, trop consciente, trop intensive, et l'éducation est sans cesse à l'œuvre pour rendre plus intenses encore cette conscience et cette volonté.
Il faut aller plus au fond et reconnaître que les Américains manifestent là une des conséquences les moins évitables et les moins attendues de ridée démocratique. Chez toutes les nations, la poésie — à prendre ce mot dans son sens le plus large — a toujours tiré sa sève du cœur même du peuple. Ce qu'un Homère, un Eschyle, un Virgile, un Dante, un Shakespeare expriment, c'est le rêve élaboré pendant des siècles par les ignorants et par les illettrés, par les douloureux aussi, par toute cette foule anonyme des besogneux : artisans et soldats, laboureurs et marins, femmes de la campagne et femmes des faubourgs. Ce qui soutient un Giotto peignant ses fresques, un Michel-Ange sculptant son marbre, c'est une obscure Italie audessous d'eux, qui ne se sait pas, qui ne se comprend pas, qui entrevoit, à travers des milliers de destinées opprimées, un inaccessible, un lointain et vague Idéal. Le mystère enveloppé dans cette vie
inconsciente du peuple s'achève et prend forme dans la conscience de ces grands hommes. Il est fait, ce mystère, de malheurs et d'erreurs, d'efforts aveugles et d'ardeurs trompées. Il y a beaucoup de souffrances individuelles, beaucoup d'aspirations vaincues, un immense et tragique avortement d'innombrables sorts dans cette élaboration d'une nuance de sensibilité grandiose et délicate, tragique et touchante, que l'on appelle l'œuvre d'art. Ces souffrances, ces avortements, ces ignorances, c'est justement ce que la démocratie s'efforce d'arracher du monde. Elle veut aT;e tous aient leur part à la joie de vivre, tous à la joie de comprendre, tous à la joie de s'exprimer. Cette ambition semble la plus légitime, la plus généreuse de toutes. Elle est inconciliable avec l'éclosion d'un certain Idéalisme qui n'est que la revanche des désirs mutilés d'une race. La Némésis, la déesse des compensations fatales, se retrouve ici comme dans les moindres manifestations de la vie humaine. A trop préciser l'intelligence, on la mutile. A trop serrer les faits, à trop les étreindre, à les manier trop savamment, on s'identifi.e trop avec eux, et le pouvoir de la pensée abstraite en est diminué d'autant A trop vouloir, on détruit en soi l'instinct pour le remplacer par le mécanisme. A trop répandre l'instruction et l'éducation, on entame les sources profondes de l'âme du peuple, ces réserves d'obscure poésie qui sont l'aliment mystique des futurs chefs-d'œuvre des lettres et des arts. Si cette civilisation Américaine a jus-
qu*ici manqué de génialité esthétique, il semble bien que la faute en soit là. Par une de ces ironies oii se complaît la nature, précisément ce colossal effort pour se cultiver et cette fièvre d'éducation entrent pour une grande part dans cette insuffisance. Mais outre que l'avenir peut donner un démenti à cette hypothèse, les Américains ont le droit de dire qu'ils réalisent d'ailleurs avec une audace de bienfaisance incomparable, le moins contestable des programmes modernes, cette multiplication indéfinie des chcinces de bien-être et d'instruction. Un des professeurs de Cambridge m'exprimait cela d'une façon touchante, une après-midi que nous étions dans sa bibliothèque à regarder les gravures du Job de William Blake, l'étrange peintre-poète, précurseur de Rossetti et de Morris. La neige tombait au dehors sur les sapins aux branches noires et sur les squelettes dénudés des autres arbres. Autour de nous vingt gravures éparses et vingt tableaux rappelaient la chère, la lumineuse Italie, dans ce coin perdu et silencieux du Nord. Mon hôte venait de m'avouer, devant ces objets, témoins muets d'anciennes années de voyage, sa nostalgie d'une terre de beauté, oii il y eût moins de machines, moins d'usines, moins de journaux, moins d'écoles, mais des touches d'art partout, et partout la trace de cette poésie innée qui est celle d'un quai de l'Arno par un matin de soleil, d'une place de Venise, d'un tournant de rue à Sienne.
— a Et pourtant, » dit-il, a je ne voudrais pas
L'ÉDUCATIO^N i3Ç
être ingrat pour mon pays. J'y rencontre bien des choses qui me choquent, » il employait le mot plus délicat et intraduisible d' offensive. « En revanche, j'ai le sentiment, dans mon bien-être, que beaucoup de gens ont aussi du bien-être autour de moi, un très grand nombre de gens... Je pense que sur cet immense continent, il y a très peu de destinées tout à fait manquées, sinon par leur faute. C'est là un bienfait incontestable de la démocratie, et il vaut bien la peine d'en accepter toutes les conditions. »
Ayant exagéré en lui jusqu'à l'abus, presque jusqu'au vice, la tension nerveuse et volontaire, il est impossible que l'Américain s'amuse comme nous nous amusons, nous autres Latins, qui ne comprenons guère le plaisir sans une certaine détente des sens, toute mêlée de mollesse et de volupté. L'animal humain demeure semblable à luimême dans ses manifestations les plus opposées d'apparence, et nous ne faisons que prolonger dans nos divertissements ce qui constitue le fond ordinaire de notre vie. On a souvent cité cette anecdote : Napoléon à Sainte-Hélène ne pouvait s'asseoir à une table de whist sans essayer aussitôt le chelem. Il se retrouvait, les cartes en main, l'audacieux et impérieux joueur de va- tout qui a dit un jour : « Le Prince était en moi, dans mon terrible esprit, qui, par son ascendant, mit toute l'Europe à mes pieds. Les hasards de la destinée m'ont, il est vrai, porté sur le trône. Mais même au fond d'un cloître f aurais toujours été V Empereur... » Il l'était encore, dans l'inconsciente ardeur de domination qui le poussait à vouloir faire toutes les levées sur le pauvre tapis ver<"
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* de sa maison d'exil. C'est ie symbole du plaisir chez tous les peuples et d^ins toutes les races. Cette unité profonde du caractère national ne se reconnaît pas au premier regard. Un peu d'analyse la découvre vite. En France, par exemple, le trait dominant de ce caractère paraît être l'excès de sociabilité. Il a commencé par créer chez nous l'abus de la vie de salon, l'abus par suite de la vie de conversation, par suite encore le goût des idées subtiles, ingénieuses, finalement abstraites. Toute une modification de l'esprit politique a suivi, et, à travers la triste banqueroute de 1789, l'avènement d'un système fondé sur la pure logique, dans lequel l'Etat dévore toutes les forces vives du pays, absorbe toutes les individualités, épuise toutes les initiatives. Ce même excès de sociabilité a pour conséquence, dans l'ordre très infime des distractions bourgeoises, cette habitude du séjour au café, si frappante lorsqu'on arrive des contrées Anglo-Saxonnes. Sa suppression était pour Vallès la forme la plus insupportable de l'exil à Londres. Ce même goût de sociabilité nous fait aimer les pièces de théâtre, légères et délicates, aisées à comprendre et qui commentent d'une manière facile et spirituelle les mœurs du jour, les petits ridicules mondains déjà commentés euxmêm^es dans les causeries des salons et des cercles. Elle se retrouve, cette sociabilité, dans nos journaux de boulevard remplis de littérature « causée », si l'on peut dire, dans nos fêtes populaires, avec leurs bals en plein vent et leur fami-
liarité bavarde, et, à un autre pôle, dans notre conception de la galanterie. La Fille, chez nous, n'est pas uniquement la créature payée sur laquelle s'assouvit la luxure de l'homme. Pour peu qu'elle ait de l'esprit, de la grâce, de la verve, elle devient bien vite la camarade, dans la compagnie de laquelle cet homme s'attarde et se complaît, qu'il installe chez lui quand il est libre, qu'il finira par épouser. Ces divers phénomènes, mis ensemble, révèlent l'étroit et secret lien qui les rattache l'un à l'autre. Un essayiste qui connaîtrait à fond les Etats-Unis n'aurait pas de peine à établir une corrélation semblable entre les idées, les travaux et les plaisirs Américains. Ces plaisirs semblent en effet comporter, comme ces idées et comme ces travaux, quelque chose d'effréné et de démesuré, une excitation très vigoureuse, mais qui confine toujours à la violence, de l'âpreté et de l'inquiétude. Même dans le divertissement, l'Américain reste actif, trop actif, volontaire, trop volontaire. Au rebours du Latin qui s'amuse par la détente, il s'amuse, lui, par le sursaut, et cela, quelle que soit la qualité de ses plaisirs, car s'il en a de très brutaux, il en a de très raffinés. Mais quelques croquis dessinés d'après nature feront mieux comprendre que toutes les théories cette espèce de nervosité et d'âcreté dans la distraction, si toutefois on peut employer ce mot, synonyme lui-même des deux choses les moins Américaines qui soient au monde : le laisser-aller et le repos.
Les plus violents de ces plaisirs et les plus profondément nationaux, sont ceux du sport. Traduisez cette formule par son vrai sens, et vous n'y trouverez plus rien de ce que nous y mettons, nous autres Français qui avons adouci ce terme en l'adoptant. Nous y faisons tenir surtout de l'élégance, de l'aristocratie et de l'adresse. Pour l'Américain, le sport ne va pas sans quelque danger, parce qu'il ne va pas sans la conception de la lutte et de l'audace. Ainsi le yachting qui nous représente, à nous, des promenades de plaisance le long des côtes, lui représente, à lui, des voyages autour du monde, la tempête affrontée et les vastes solitudes de l'Atlantique, ou bien des rivalités de vitesse qui tiennent compte de tout, excepté de la vie humaine. Comme je visitais à Newport un des élégants bateaux privés, à l'ancre dans le port, je remarquai un arsenal de piques et de fusils rangés dans une des chambres de l'entrepont : — « C'est pour le cas où nous irions dans les mers de Chine et où nous rencontrerions des pirates... » me dit le propriétaire de ce pimpant joujou de voyage. Un autre, qui discutait devant moi les probabilités de vitesse entre le Vigilant et la Walkyrie^ les deux yachts à voiles dont les noms remplirent les conversations l'automne dernier, pendant des semaines, disait avec flegme : « Nous avons dû faire le bastingage trop bas, nous aurons de la chance si nous ne perdons pas plusieurs hommes... » Il n'y avait pas plus d'émotion dans cette phrase que de rodomontade dans la première.
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C'était lexpression naturelle d'une sensibilité si mêlée d'énergie qu'elle se plaît à unir d'instinct l'idée du jeu à celle du péril, et qu'un peu de risque tragique est comme le condiment nécessaire de ses fêtes les plus innocentes.
Parmi ces divertissements du sport, aucun n'est plus à la mode depuis quelques années que le fooUball. J'ai assisté l'automne dernier, dans la paisible et douce ville de Cambridge, à une partie que les champions du collège de Harvard — le team^ comme on dit ici, — soutenaient contre les champions de l'Université de Pensylvanie. Il me faut remonter en pensée à mon voyage en Espagne pour me rappeler une fièvre du peuple égale à celle qui palpitait le long de la route, entre Boston et l'arène réservée au combat. Les voitures des tramways électriques se suivaient à une minute d'intervalle, remplies de voyageurs, qui assis, qui debout, qui suspendus aux marchepieds, se pressant, se tassant, s'écrasant. Le rendez- vous était, comme à Rome pour des combats de gladiateurs, et quoique les journées de novembre soient cruellement froides sous le ciel du Massachusetts, dans une espèce d'enclos en plein air. A deux pas du Mémorial hall et des autres bâtiments rouges de l'Université, des gradins de bois étaient dressés. Sur ces gradins quinze mille spectateurs peut» être, et, dans l'immense quadrilatère cerné par ces gradins, deux bandes, composées de onze jeunes gens chacune, attendent le signal de commencer.
Quel frémissement dans cette foule, recrutée non point parmi les gens de basses classes, mais parmi les personnes aisées, et quelle excitation grandissante avec l'heure ! Tout ce monde tenait à la main de petits drapeaux rouges et portait des touffes de fleurs rouges. — L*écarlate est la couleur des gars de Harvard. — Quoiqu'une rumeur de fièvre courût sur cette foule, cela ne suffisait pas aux passionnés du jeu. Des espèces d'entrepreneurs d'enthousiasme, des étudiants au visage glabre, gris et déjà creusé, passaient entre les banquettes. Ils allumaient l'ardeur du public en poussant le cri de guerre de l'Université, îe rah! rah! rahf... trois fois répété, que termine l'appel frénétique de Harvard! Les partisans du Pensfs répondaient par un cri analogue, et là-bas, par-dessus la palissade d'enceinte, dans les arbres défeuillés, les faces claires des spectateurs pauvres et qui n'avaient pas de quoi payer l'entrée, se détachaient sur le ciel d'automne, avec des finesses de têtes pâles dans les peintures des éventails Japonais.
Le signal est donné et le jeu commence. Terrible jeu et qui suffirait seul à mesurer la différence qui sépare le monde Anglo-Saxon et le monde Latin; — jeu de jeunes dogues élevés à mordre, à se ruer dans la curée; — jeu d'une race faite pour les attaques sauvages, la défense violente, la conquête implacable et la lutte à outrance ! Avec leurs vestes de cuir aux manches d'un drap, rouge pour les champions de Harvard, bleu et blanc pour ceux n. 10
de Pensylvanie, — vestes et manches aussitôt déchirées, — - avec leurs jambières sur le devant du tibia, leurs grosses savates et leurs longs cheveux flottants autour de leurs faces hâves ou roses, ces athlètes scolaires sont à la fois admirables et effrayants, aussitôt que le démon de la lutte entre en eux. A chaque extrémité de la piste, deux poteaux se dressent, représentant, ceux de droite, un des camps, ceux de gauche, un autre, foute la question consiste à faire passer entre ct-ux-ci ou entre ceux-là un énorme ballon de peau que les champions de l'un et de l'autre parti lancent tour à tour. C'est dans l'attente de ce lancement que se concentre l'excitation de ce divertissement presque féroce. Celui qui tient le ballon est là, penché en avant, ses compagnons et ses adversaires penchés eux aussi autour de lui, dans des attitudes de bêtes aux aguets et qui vont sauter. Tout d'un coup il court pour jeter la balle, ou bien, d'un mouvement d'une rapidité folle, il la passe aux mains d'un autre qui s'élance avec elle et qu'il s'agit d'arrêter. La brutalité des gestes par laquelle on saisit ce porteur de balle est impossible à imaginer quand on ne l'a pas vue. Il est empoigné par le milieu du corps, par la tête, par les jambes, par les pieds. Il roule et son agresseur avec lui, puis comme il se débat, et que les deux troupes reviennent à la rescousse, c'est toute une ruée des vingt-deux corps les uns sur les autres, un nœud inextricable de serpents à têtes humaines. Cela se tord à terre et se déchire. On voit des faces, des
chevelures, des torses, des jambes tressauter dans une monstrueuse et mouvante mêlée. Le nœud meurtrier se dénoue. La balle rebondit, lancée par îe plus agile et poursuivie de nouveau avec la même fureur. Sans cesse, après un de ces frénétiques entrelacements, et quand les joueurs se séparent, un des combattants reste à terre, immobile, incapable de se lever, tant il a été frappé, serré, écrasé, pilé. Un docteur chargé du service des blessés arrive et le palpe. On voit les mains du savant secouer un pied, une jambe, masser des côtes, laver un visage, éponger le sang qui ruisselle du front, des yeux, du nez, de la bouche. Un camarade compatissant aide à cette besogne. Il prend sur ses genoux la tête du combattant évanoui. Quelquefois il faut emporter le malheureux. Le plus souvent il reprend connaissance, il se tord un peu, il se réveille et il finit par se relever. Quelques pas, appuyé sur une épaule complaisante, et il n'est pas plus tôt capable d'aller ainsi que la partie recommence, à laquelle il se livre de nouveau, avec une rage décuplée par la douleur et par l'humiliation.
Si la rudesse de cet effroyable sport n'était poui les spectateurs que l'occasion d'un sursaut nerveux de quelques heures, les jeunes athlètes ne s'y adonneraient pas avec cet enthousiasme qui leur fait accepter le plus douloureux, quelquefois le plus dangereux des entraînements. Une mère me disait, parlant de son fils qui n'a pas quatorze ans : « Il adore le fooi-ball. Il est déjà capitaine de ses onze.
Je ne m'inquiéterais pas s'ils n'avaient jamais affaire qu'à des bandes d'autres petits gentlemen, mais ils ont la manie de se battre avec des gens du commun... » C'est dans des rixes pareilles que des accidents meurtriers sont toujours à craindre. « Que voulez-vous? » me répondait un des professeurs de Harvard; « dans la folie du jeu, il se donne bien des mauvais coups, c'est vrai, et c'est vrai surtout que les héros de parties comme celle d'aujourd'hui sont des victimes. L'entraînement est trop intense. Le système nerveux n'y résiste pas. Mais les exploits des champions maintiennent le jeu à la mode. Dans tous les coins d'Amérique tous les petits garçons se livrent à cet exercice, et cela trempe la race... » Il énonçait sous forme abstraite ce qui est l'instinct de !a foule Américaine, — instinct qui ne se raisonne pas et qui se manifeste par des signes bien étranges. J'entendais, durant le combat que j'ai essayé de décrire, une femme distinguée et fine, auprès de laquelle je me trouvais assis, s'écrier : « Beauîy! » devant des coups qui envoyaient rouler sur la terre des cinq et six garçons. Aussitôt qu'une partie comme celle-là commence de se préparer, les portraits des divers lutteurs sont dans tous les journaux. Les péripéties de la lutte, racontées par le menu avec des tableaux graphiques, permettent de mieux suivre les allées et venues de la balle. Les vainqueurs et les vaincus sont égaler-ent interviewés. Dans un périodique célèbre, j'ai découpé l'autre jour un article signé : « a foot-ball scientist^ » oii
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î'autear essayait de démontrer que la bonne tactique à suivre dans ce jeu est la même que celle de Napoléon. Qu'ajouter à cet éloge, quand on sait la place singulière que l'Empereur occupe dans l'imagination des Yankees?
Il ne faudrait pas croire que de .tels f anatismes pour un sport si brutal ne soulèvent pas de vives révoltes. Le même esprit d'initiative qui pousse des foules entières d'Américains à s'exalter devant ces demi-gladiateurs et à idolâtrer ce déploiement violent d'énergie physique, pousse d'autres Américains à faire campagne contre cette violence incontrôlée et incontrôlable. Des ligues se forment pour et contre. Il est bien possible que de trop nombreux accidents amènent quelques Etats à voter au terrible jeu des restrictions législatives. Quand on a suivi de près une partie vraiment ardente, « with plenty of life and ginger^ » comme disait un reporter, on observe qu'à un certain degré d'excitation les combattants ne sont plus maîtres d'eux-mêmes. Je revois, en écrivant ces lignes, la silhouette d'un des champions de Pensylvanie après une course contestée et le geste de rage par lequel il jeta la balle qu'il lui fallait rendre. Entre cette colère et un mauvais coup il y avait trop peu de distance, trop peu de largeur psychologique, pour employer une pédante mais très exacte formule de science. N'importe ! Ces restrictions ne guériront pas plus le public Américain de la passion pour le foot-ball qu'elles ne
l'ont ^éri de la passion pour la boxe. Quand, l'hiver dernier, Corbett et Mitchcll durent se rencontrer à Jacksonville, il fallut chauffer des trains spéciaux pour transporter les partisans de l'un et de l'autre boxeur dans l'heureuse cité de la Floride. Pas un journal où les conditions d'entraînement des deux rivaux ne fussent mentionnées, matin par matin, heure par heure. Les noms des parents et des amis qui les assistaient, le mobilier des chambres d'hôtel où ils logeaient, le menu de leurs repas, leurs lectures et leurs pensées, — quel détail ne trouvait-on pas dans les colonnes des journaux? Quand j'ai passé à Jacksonville, quelques semaines plus tard, ce fight faisait encore l'objet de toutes les conversations dans les trains qui traversaient cette coquette petite ville, et on ne s'interrompait d'en parler que pour discuter le prochain fighty celui qui se projette entre le champion Californien et Jackson, d'Australie. — Même l'élection du futur président ne secouera pas l'opinion davantage.
Pour se rendre compte de ce que doivent être de telles rencontres, ces prize-fighis, comme on les appelle, où le combat ne cesse qu'avec l'impuissance d'un des deux boxeurs à le soutenir, il faut assister dcins quelque athletic club à un combat réglé, c'est-à-dire où les reprises soient comptées et les passes limitées. Le plus intéressant de ceux dont j'ai suivi ainsi les péripéties, se donnait à Washington. C'était aussi le premier dont je fusse témoin. Au troisième étage du club, dans la
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salle du gymnase, une plate-forme était dressée à hauteur d'homme, et fermée de cordes. Tout autour un millier de spectateurs attendaient : les uns assis sur des chaises, les autres debout dans la galerie. Le long des murs, des instruments de gymnastique, rappliques ou pendus, faisaient à cette scène un cadre vraiment dign/e d'elle. L'électricité — il était neuf heures du soir — éclairait, en sculptant tous les traits, les faces impatientes des amateurs, et, sur l'estrade carrée, la silhouette d'un homme en train d'aller et de venir nerveusement, le référée^ l'arbitre du combat. Il portait une de ces jaquettes d'ici., qui outrent la mode et que leur coupe si ample, si ronde, fait ressembler à la carapace de quelque énorme coléoptère. Enfin un murmure de satisfaction s'élève. Les deux premiers boxeurs arrivent avec leurs entraîneurs. Ils sont vêtus de grands peignoirs qu'ils dépouillent, aussitôt montés sur l'estrade. Leurs torses apparaissent, nus, maigres et bossues par les paquets de muscles. Ils s'assoient sur des chaises, et ils s'abandonnent avec une passivité singulière aux soins de leurs assistants, qui les lavent, qui les peignent, qui les frottent comme des bêtes, tandis que le personnage vêtu de l'ample jaquette annonce le programme du combat, sa durée, le nombre des passes ou foundSy le poids des champions, leurs noms et leur patrie. L'un est de Philadelphie, l'autre de Wilmington. Le premier montre un mufle noir, presque de mulâtre, au milieu duquel s'aplatit un nez cassé à la fois et
crochu. L'autre est un blond, à face carrée, le nez cassé aussi, mais à deux places, ce qui dessine un peu sur son visage le trèfle de la tête de mort Il a étendu ses bras qu'il appuie aux deux cordes croisées derrière lui à angle aigu. Ses biceps de marbre luisent sous le massage qui semble ne pas même les remuer. Cependant la toilette est unie. On leur met à tous deux des gants. Un gong résonne. Ils se lèvent, marchent l'un vers l'autre, se serrent la main, et la passe commence. Une espèce de râle de plaisir s'échappe alors de l'auditoire, râle ininterrompu qui va passer tour à tour du soupir au hurlement, suivant que les épisodes du combat vont se précipiter ou se ralentir. Le Philadelphien attaque davantage, mais il est trop agité. Ses jambes ne gardent pas l'aplomb. Il danse, il sautèle, tandis que son bras remue d'une façon énervée et mécanique, comme une pince qui hésiterait, se tendrait, reculerait, se tendrait encore, indéfiniment. Son adversaire a la garde meilleure. li avance, il recule, sans que son torse bouge, et son cruel visage oii ses yeux creusent deux trous bleus est réellement celui de la mort. Les coups s'animent avec le jeu. Les corps se plient pour les éviter. Les deux hommes sont en fureur. On les entend qui soufflent, et le bruit mat des poings qui rebondissent sur la chair nue. Après quelques coups plus fortement assénés, le claret coule. Ce sang jaillit des yeux, du nez, des bras, il barbouille les joues et les bouches, il tache les poings de sa rouge et chaude liqueur, pendant que le
public exprime sa jubilation par des cris qu'interrompt seul le bruit du gong. C'est la halte entre deux passes. Les boxeurs, assis de nouveau» s'abandonnent, comme à l'entrée, aux soins des entraîneurs qui les bouchonnent On dirait des maquignons pansant un cheval Des parieurs exaltés sautent sur l'estrade, mettent l'habit bas, et une fois en bras de chemise éventent avec frénésie les infortunés pugilistes, à demi évanouis du sang perdu, des coups reçus et donnés, de l'intense effort nerveux du combat. Un autre appel de gong et la passe recommence. Il y eut quatre combats ainsi, dans cette soirée, l'un de six passes, le second de huit, le troisième de cinq, le dernier de onze, et, pendant les deux heures et demie que dura cette inhnissable séance, pas un spectateur ne quitta sa place. Pas une seconde l'intérêt passionné qui penchait toutes ces faces vers l'estrade ne' parut se suspendre. A peine si une protestation s'éleva lorsque le référée ayant appelé les champions du troisième combat, deux enfants de seize ans arrivèrent, le premier robuste et râblé dans sa petite taille, le second si frêle dans la minceur de son pauvre corps, si peu formé, si fragile, qu'ime voix cria : « They are gtrlsy no boys.,. Mais ce sont des Elles et non pas des garçons... » Ce qui n'em- • pécha pas que des applaudissements frénétiques accueillirent la chute de ce maigre et grêle enfant, tout de son long, et le sang dégouttait sur sa face de garçonnet grandi de la veille. Le temps de l'emporter, et déjà commençait un autre duel entre
deux vieux boxeurs qui semblaient, ceux-là, l'incarnation de deux physiologies : Tun court et trapu, presque gras, le poil rouge, les veines à fleur de sa peau trop blanche; l'autre, desséché et très grand, tout bile et tout nerfs. La sinistre face de ce dernier, verte sous le bleu de la barbe rasée, avec des yeux sournois de mauvais domestique, frémissait d'un rictus féroce. Je la voyais surplomber l'autre, nous surplomber tous, tandis que la justesse agile et violente des mouvements donnait l'idée d'une invincible énergie... Après onze rounds, cet athlète olivâtre était aussi sec qu'au moment où il avait mis le pied sur l'estrade, tandis que la sueur de son adversaire ruisselait, mêlée à du sang toujours. Ce fut une série d'étonnantes attaques et de ripostes non moins étonnantes, et quand les deux champions eurent achevé la onzième passe sans que l'un ni l'autre fût tombé à terre, il courut dans l'assemblée un mouvement d'irrésistible sympathie vers le plus faible, vers ce courtaud qui s'était défendu avec tant de bravoure. Le géant fut déclaré vainqueur, mais au milieu de protestations et parmi des poignées de main données à l'autre où il y avait de l'admiration et de l'amitié. Ce vaincu si courageux eût demandé n'importe quoi à ces hommes, ils lui eussent obéi, — tant ils le respectaient d'avoir si bien tenu dans des conditions trop évidemment inférieures.
Ce terme de respect semblera bien étrange, ap-
pliqué à des boxeurs professionnels. 11 est le seul qui définisse le prestige dont ces héros du pugilat sont enveloppés aux Etats-Unis. Une de mes amies Américaines à qui je parlais de cet enthousiasme me raconta comment elle avait dû son salut à l'un d'entre les plus fameux boxeurs de l'Ouest et dans des circonstances si singulières qu'elles valent la peine d'être rapportées avec quelque détail. Elle était allée dîner et passer la soirée dans un des faubourgs de la grande ville qu elle habitait alors, et elle revenait dans sa voiture, quand elle se trouva traverser une rue qu'emplissait un peuple menaçant. Elle tombait en pleine manifestation d'une grève prolongée et douloureuse. Ses chevaux sont obligés de s'arrêter, elle met la tête à la portière par curiosité et voici qu'une clameur épouvantable accueille son apparition. Les feux de l'électricité dont s'éclairait la rue venaient de frapper de très gros diamants qui brillaient dans ses cheveux. Ce dernier signe de luxe ajouté à l'aspect du coupé, à la tenue du cocher et du valet de pied, à l'allure de l'attelage, soulève l'indignation de cette foule affamée. Des poings se tendent. Des faces s'approchent, l'injure à la bouche. — « J'avais tiré une longue épingle d'or, » me disait la jeune femme, « et j'étais résolue à en frapper au visage le premier qui s'approcherait de trop près. » En ce moment, et comme elle se croyait bien en danger avec cette arme si fragile, elle voit avec plus de terreur encore un colosse fendre les rangs du peuple, écartant les gens avec une telle
autorité qu'elle le prit pour un des chefs : « N'ayez pas peur de ces malheureux, » fit cet homme quand il fut auprès d'elle, « je m'en charge. Dites seulement à votre cocher d'avancer... » La jeune femme se penche de nouveau hors de la portière, sans que le terrible cri éclate, et elle donne ses ordres à ses domestiques livides d'effroi sur leur siège. Le coupé s'ébranle, escorté par l'inconnu qui appuyait simplement sa main sur le rebord de la portière, et la foule s'écarte pour laisser aller l'équipage. LTne fois les grévistes dépassés, l'inconnu salue la dame. Le cocher touche et part à fond de train. Le valet de pied et lui tremblaient encore de tous leurs membres à la porte de la maison.
— «f Vous pensez bien que je cherchai à savoir par qui j'avais été sauvée, » continua la narratrice. « Mais ces deux domestiques étaient des Irlandais, nouvellement arrivés d'Europe et ils ne connaissaient personne- La description que je fis à quelques amis un peu renseignés sur les principaux conducteurs de cette grève, ne répondait à aucun signalement. J'avais donc renoncé à l'espérance de savoir le nom de ce mystérieux protecteur, que je revoyais toujours, avec sa maigre figure, hautaine et martiale, son regard dominateur, l'espèce d'aisance à la fois brutale et souple de ses gestes. Et voilà que sept ou huit semaines plus tard, comme nous nous trouvions, ma mère et moi, dans une boutique, à marchander des fourrures, une bagarre éclate à la porte... Je vois mon cocher à bas du
siège, un de mes chevaux à terre, et un homme, totalement ?.vre, qui se Colette contre des agents. Je reconnais mon sauveteur, et j'apprends à la fois son nom et l'extravagant exploit qu'il venait d'accomplir. C'était fohn M*** F*^, le célèbre boxeur, qui, pris d'alcool, avait parié d'abattre un cheval d'un coup de poing. Le hasard avait voulu que cette absurde gageure l'amerîât droit devant cette boutique, et qu'il frappât justement un de mes chevaux. — J'ai pu dii moins acquitter ma dette envers lui en empêchant qu'on ne le poursuivît pour ce coup de poing, quoiqu'il ne courût pas le risque d'être condamné à une peine très forte. Il était trop populaire... »
... A côté de ces plaisirs du sport, il faut ranger ceux du théâtre, qui n'en sont pas si éloignés qu'il semble au premier regard. Cette passion du spectacle a comme conséquence, elle, un respect profond des acteurs. Elle est générale parmi les Américains. On sait quel accueil ont reçu chez eux Mme Sarah Bernhardt et Mme Eléonora Duse, M. Coquelin et M. Irving, pour ne citer que quatre noms d'artistes fameux, et pour ne point parler des chanteurs et des cantatrices. Ce n'était pas seulement le jeu de ces grands acte':rs qui intéressait passionnément le public, c'était leur personne. C'étaient surtout leurs idées sur leur art. Il y a dans chaque ville des Etats-Unis un groupe
d'amateurs, dont c'est l'étude et le goût de raisonner sur l'interprétation plus ou moins intelligente de telle ou telle pièce, de telle ou telle œuvre de musique. J'ai dit l'étude, car, même ici, la tension de la volonté est reconnaissable. A Boston, par exemple, vous trouverez que les programmes des célèbres concerts sont accompagnés d'un commentaire technique, si documenté, si lucide à la fois et si érudit, que cette mince brochure constitue un véritable chapitre détaché d'un cours d'histoire musicale. A Chicago et quand Coquelin y donnait cette représentation de.^T^rtufe dont j'ai parlé déjà, les journaux du lendemain contenaient des dissertations sur la comédie de Molière, aussi renseignées, aussi analysées, aussi nuancées qu'aurait pu l'être un feuilleton du Temps ou du Journal des Débats. Et puis, à côté de ces traces d'un. goût difficile et d'un dilettantisme supérieur, vous trouvez que ce même public accepte d'étonnants à-peu-près. Je me rappelle une soirée de gala, à l'Opéra de New-York, où la musique de Lohengrin était chantée par un des acteurs en Français, par un autre en Allemand, tandis que les chœurs répondaient en Italien. N'y a-t-il pas une secrète logique entre ces manifestations en apparence contradictoires? Si vous allez au théâtre par plaisir, si vous êtes un voluptueux de la musique et un Epicurien d'harmonie, de pareils heurts vous choquent et vous froissent Toute votre sensation s'épuise dans cette contrariété, et vous n'en gardez que l'envie de prendre
votre chapeau et de sortir. Mais si une partition vous représente l'étude du génie d'un maître ou du talent d'un artiste, vous l'acceptez, même mutilée. Vous l'acceptez surtout si vous êtes dévoré par ce besoin d'assimilation Européenne, dont l'Amérique intellectuelle est presque malade, comme aussi l'Amérique élégante. Ne pouvant avoir tout l'Opéra et toute la Comédie-Française de par delà l'Océan, nos gens en prennent ce qu'ils peuvent, — le plus exquis, il faut bien l'avouer, — et ils en jouissent, comme les Anglais peuvent jouir des morceaux du Parthénon, par fragments brisés et sans ensemble. Mais leur double passion est satisfaite : celle de se cultiver d'abord, et celle ensuite d'avoir à New-Yorfe les premiers acteurs de Londres et de Paris.
C'est dans des spectacles d'un tout autre ordre qu'il faut chercher l'originalité du génie Américain, et le vrai plaisir dramatique de ce peuple. La pièce que les auteurs de ce pays excellent à écrire et les acteurs à jouer, c'est la comédie presque sans fabulation, sans intrigue, composée de scènes de mœurs locales et mêlée de pantomimes. Si l'expression, aujourd'hui démodée, de a tranche de vie » put jamais être appliquée à des œuvres de théâtre, c'est à celles-ci. Toutes les particularités des différents Etats y passent : tantôt les coutumes singulières du Sud, comme dans le New-South que j'ai analysé au cours de mes notes sur ma première semaine de séjour;
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tantôt celles de l'Ouest, comme dans In Miszoura; tantôt celles du Nord, comme dans une pièce que j'ai vue à New- York, et qui s'appelait A Tempérance Town. Cette dernière, la plus typique peutêtre de toutes, portait en sous-titre : « Which is intended as a more or less truthful présentation of certain incidents of life^ relatin g to the sale and use of liquor in a small village in a prohibition State (i). » La grande curiosité de cette comédie réside en ceci, que le personnage sympathique est un ivrogne, qualifié tel dans la distribution des rôles : « John^ known as Mink, a town drunkard,,, John, connu comme Mink, un des ivrognes de la ville. » — « Vaut-il mieux, pour détruire Pabus de la boisson, installer le triomphe de l'hypocrisie? » dit un des héros au dernier acte. Voilà toute la morale de cette œuvre singulière, oii se trouvent, à côté de scènes pathétiques jusqu'au mélodrame, des bouffonneries dans le genre suivant. C'est la nuit de Noël. La fille du pasteur, expulsée par soij père, agonise le long des murs de l'église où prêche ce père. Pendant ce temps, le bon ivrogne va mettre sur les marches de cette même église une large planche, bientôt cachée sous la neige et le long de laquelle dégringolent, avec des culbutes, les uns après les autres, tous les assistants de l'office, au fur et à mesure qu'ils sortent. Le public paraît se complaire follement
(i) u ... Qui a l'intention de représenter avec plus ou moins de vérité certains incidents de mœurs relatifs à la vente et à l'usage des liqueurs dans un petit village d'un État prohibitif, n
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à ces étonnantes antithèses. Le principe national du rire n'est pas, comme chez nous, le sous-entendu fin et polisson. C'est la cocasserie froide et absurdément inattendue. Tout d'un coup et dans une minute tragique, un des artistes accomplit un tour de force de clown. D'un coup de pied il enlève un chapeau sur la tête de son interlocuteur. Il exécute un saut périlleux par-dessus une table. Puis la scène continue, sans que ces extravagances aient fait autre chose que de soulever le fou rire de l'auditoire. Au regard de l'étranger, qui n'est pas habitué à cette mosaïque de scènes de mœurs et de pantalonnades, cette gaieté épileptique dénonce le bar, l'intoxication de l'alcool, un commencement de folie. Le plus étrange est que ces mimes, dans lesquels il y a du gymnaste et du clown, sont remarquables de simplicité juste et de réalisme dans les portions vraies de leur rôle. Dans une de ces comédies qui s'appelait, je crois, le Country Circus^ le a Cirque de campagne », j'ai vu ainsi une scène de vol jouée à la perfection par trois pitres de hasard. L'un représentait l'entrepreneur du cirque à son guichet, l'autre un nègre en train de demander une place à ce guichetj le troisième un foliceman en train de surveiller l'entrée du spectacle. Le nègre remettait un billet de dix dollars à l'entrepreneur qui lui rendait la monnaie sur cinq dollars seulement. Le nègre se plaignait L'entrepreneur, penché par le guichet, criait : « Office?, » et accusait sa victime de vouloir le voler. Sur quoi le policeman empoi- II. li
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gnait le pauvre noir et Tenfournait de force dans le cirque. Puis, revenu auprès du guichet, il touchait deux dollars de l'entrepreneur. La passivité ahurie du nègre, la blague mordante du barnum occupé à l'enfoncer, la brutale et sordide duplicité du policier, — ■ autant de traits marqués comme à Feau-forte, et qu'imposait un animalisme de pantomime presque intolérable de vérité obsédante.
Le nègre et le policeman sont d'ailleurs deux des personnages favoris de ces farces à gros succès populaire. Un autre est le voyou chevaleresque que j'ai déjà dessiné. Mais le protagoniste sans rival, c'est le tramp, le vagabond professionnel^ aux prises avec ses deux ennemis : le policeman et le brakeman ou serre-frein. La lutte autour d'un wagon de marchandises où le tramp veut prendre place, et d'où le brakeman l'expulse, — voilà le thème habituel et qui prête à toutes sortes de tours de force et de plaisanteries. Le tramp est en effet le grand humoriste populaire. C'est lui qui donne leur surnom aux compagnies de chemin de fer, et qui baptisera par exemple le Baltimore et Ohio, le B and 0. : Beef steak and O nions. Dans un des théâtres de Washington, j'ai entendu une salle soulevée jusqu'au délire par cette basse plaisanterie. La grande avant-scène, une des quatre loges de devant, les seules de ce théâtre, était occupée ce soir-là par un spectateur qui avait posé ses pieds sur le velours de la banquette. On ne voyait que
le vernis de ses bottines miroitant sous rélectricité et sa main ballante, une grosse main velue, chargée de bagues. Il manifestait sa joie en trépignant du talon sur ce rouge velours, qui servait d'appui à sa commode position. Probablement cet homme avait payé sa loge une dizaine de dollars. C'était un de ces richards de l'Ouest, qui ont peiné sur vingt métiers, fait fortune plusieurs fois, et fréquenté dans leur existence aventureuse des gens de toute classe et de toute provenance. De pareils individus constituent le vrai public Américain. Ils ont de la vie humaine une expérience trop complète pour ne pas exiger dans une comédie de l'observation et des traits de mœurs véridiques. D'autre part, ils ont gardé, à travers leurs odyssées d'hommes d'affaires, le plus souvent sans scrupule, une certaine naïveté, ce je ne sais quoi de jeune, de presque enfantin, qui se retrouve partout ici. Ils sont en outre assez honnêtes, et même délicats dans les questions d'amour. Ces études locales, coupées de bouffonneries et d'où la grivoiserie est éliminée, correspondent à ces traits divers. Les directeurs le comprennent ainsi. Lisez plutôt ce boniment que je traduis exactement d'un programme : « Les acteurs de cette troupe se proposent de ne représenter que des pièces du pays, écrites par des auteurs du pays, — native flays by native authorSy — et celle-là (ici le titre) est essentiellement Américaine dans sa scène, son action et son but. Les caractères sont essentielle ment Américains, et il s'y respire partout une
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fraîcheur Américaine, qui s'accorde avec la grandeur Américaine. Il n'y a pas dans la pièce un seul personnage mauvais, homme ou femme. Pas une syllabe ne s'y prononce qui puisse amener une rougeur sur la plus modeste joue. Cette pièce attaque les vices de la société dissipée, les misères qui naissent de la concentration de la civilisation dans les grandes villes. Aucune colombe souillée n'y agite ses ailes malpropres et il n'y a pas là de brigands en frac pour voler tout autour^ en chasse d'une proie.., » Tout était vrai de cette annonce, incomplète sur ce point, que la pièce se terminait, sans qu'on se fût donné la peine d'en expliquer la raison, par l'exhibition d'une famille d'équilibristes.
... Je viens de feuilleter im très grand nombre de journaux de caricatures, de ceux que mes amis de New-York m'ont indiqués comme les meilleurs. Les Américains raffolent de ces publications. Elles s'étalent dans tous les halls d'hôtels. Elles se distribuent dans toutes les voitures de chemin de fer. Elles encombrent les tables de tous les clubs. Sans exagérer l'importance de ces brochures illustrées, il faut leur reconnaître, par tous pays, une certaine valeur documentaire Elles caractérisent V humour de la race et ses plaisirs de moquerie. En outre, vous y rencontrez mille détails de mœurs notés sur le vif et que cette outrance de la charge
rend' plus perceptibles au voyageur. A parcourir une collection de ces fascicules, une première observation s'impose : l'absence absolue de ces croquis déshabillés, — la joliesse perverse des feuilles analogues à Paris, — et l'absence non moins remarquable d'allusions à des mésaventures conjugales. On croirait, à constater cette lacune, que ni le caprice galant ni l'adultère n'existent aux Etats-Unis. S'ils existent, c'est dans une telle ombre de secret, qu'ils échappent même à la satire. N'allez pas croire cependant que ces caricaturistes professent un préjugé de respect à l'égard du mariage. Mais quand ils en voient les défauts, c'est surtout du point de vue budgétaire, comme il convient dans le pays du tout-puissant dollar. La vie de famille est ici trop chère, et les hommes ont trop à peiner. Tel est leur principal grief. Voici par exemple la fin d'une cérémonie nuptiale. Le salon s'emplit d'hommes et de femmes qui complimentent les mariés et les parents : « Je vous félicite du mariage de votre ûlle, » dit un des visiteurs, a Vous cessez de les avoir, sur les bras l'une après l'autre. — / see y ou are gradually getting ail the girls ojf your kands.,. » Et le père de répondre : « Le malheur est que j'ai à mettre tous leurs maris sur un trop grand pied... » — a Vos hommes travaillent trop dur en Amérique, » dit un jeune comte étranger à une jeune fille. — « Oui, » réplique-t-elle, « ils ont à soutenir leurs gendres titrés. » Quand ce n'est pas le père qui s'accable de besogne, c'est le mari.
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Voici par un soir de Noël un certain Popleigh qui rentre de son bureau. Il va, vieilli avant 1 âge, maigre et courbé. Ses bras chargés de présents révèlent sa nombreuse famille. Un gentleman embossé dans une confortable fourrure, un cigare aux lèvres, le rencontre et le regarde avec ironie. « Ces^ M. Singleton, » dit simplement la légende, « qui fut un prétendant malheureux à la main de Tactuelle Mme Popleigh. » Et même la question d'argent mise à part, nos gens n'ont pas l'air de croire que le mariage Américain soit une heureuse opération. Ecoutez ce dialogue entre un mari et sa femme. — Elle : « Mais enfin qu'avezvous au c^ub, vous autres hommes, pour vous le rendre si .attractif, que vous n'ayez pas chez vous?» Lui : € Ma chère, nous n'avons pas au club ce que nous avons chez nous. Toute l'attraction est là. » C'est la banqueroute du bonheur de l'homme. Quant au bonheur de la femme, elle-même ne s'y attend guère. — a Oui, » répond une fiancée, les yeux au ciel, « je suis heureuse. Du moins, je le suppose. Il y a seulement un gros ennui : une fois mariée, je ne pourrai plus flirter... »
Ce mot railleur n'est qu'un commentaire d'un fait très réel, et que j'ai essayé d'expliquer : la souveraineté sociale de la jeune fille aux Etats- Unis. Mille petits signes n'auraient pas indiqué cette souveraineté au voyageur, qu'il en trouverait le témoignage à travers ces caricatures. Cette jeune fille reparaît dans ces journaux aussi souvent que la iorette dans les albums de Gavarni, que la
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demi- mondaine dans ceux de Grévin, que la marcheuse de rOpéra ou du trottoir dans ceux de Forain. De même que ces trois maîtres ont senti la grâce des Parisiennes à trois époques différentes, le dessinateur Américain sent avec une délicatesse incomparable la beauté de la jeune fille de son pays. La voilà qui sourit, qui rêve, qui cause, qui monte à cheval, qui vit enfin, avec sa taille fine, ses épaules épanouies, ses élégances hardies, ses blanches dents, ses yeux grand ouverts sur le monde, trop grand ouverts, car ils y voient trop juste. Ecoutez les discours que l'artiste prête à ces admirables personnes et vous serez édifié sur leur sensibilité. En voici une qui s'est assise sur une chaise longue auprès d'un jeune homme aussi beau qu'elle. Toute troublée, elle joint les mains, et elle répond à une question que l'on devine : a Oui, mais vous êtes pauvre, Tom, et moi, je n'ai pas d'argent Moi, ma figure est toute ma fortune... » — Cette autre se promène dans la campagne en tête à tête avec un soupirant qui lui dit avec amertume : « Si j'étais riche, vous m'épouseriez tout de suite!... » — « Ah! Georges, Georges, » fait-elle, « la dévotion que vous me montrez me brise le cœur. » — « Que voulez-vous dire par là ? » — < Que vous avez souvent loué ma beauté, mais jusqu'ici je ne savais pas combien vous me reconnaissiez de bon sens. » — - C'est qu'elles savent bien, ces filles positives des plus positifs des hommes, que le mariage est une association où leur partner demandera, lui aussi,
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qu'elles apportent de l'argent, beaucoup d'argent. Deux d'entre elles sont à causer, sans doute sur le débarcadère de Newport Elles portent l'une la casquette de yachting, l'autre le canotier au ruban de couleur. Des voiles passent sur la mer. « J'entends dire que votre père a vendu son yacht? » demande l'une. — « Oui, » répond l'amie, « dans l'état actuel des affaires, c'était une charge un peu lourde. » — « Alors, » reprend l'indiscrète, « la nouvelle que vous vous mariez n'est sans doute pas vraie? » D'ailleurs les beaux jeunes gens, compagnons et complices du flirt de ces jolies enfants, ne leur cachent pas ce souci de l'intérêt. — « M'auriez-vous aimée si j'avais été pauvre? > demande l'une d'elles à un admirable garçon de vingt-deux à vingt-trois ans, qui lui répond en la pressant sur son cœur : « Ah! darling, je ne vous aurais pas connue. » Et ne vous indignez pas trop de voir l'argent sans cesse mêlé aux affaires de cœur. Ce cœur y est lui-même si peu mêlé. Le caricaturiste a soin de vous en prévenir : ces engagements qui se nouent et se dénouent avec tant de facilité, n'entament pas l'âme des deux élégantes poupées f ashionables : le jeune homme et la jeune fille du monde. — « Cher, » murmure une Perdita, en mettant ses beaux yeux à demi voilés de leurs longues paupières sous Ja bouche d'un élégant cavalier, « dites-moi la véritable étendue de votre sentiment pour moi ?» — « Vous êtes ma fiancée favorite, » répond-il sérieusement, a la seule que j'aimc. » Il y a beaucoup
de chances pour qu'elle voie une flatterie touchante dans cet étrange madrigal, car elle-même n'attache pas au mot de fiançailles une signification bien tragique, si nous en croyons cet autre dialogue entre deux jeunes filles qui échangent des confidences : € On m'avait dit que tu étais amoureuse de lui? » demande l'une. — « Mais non, » répond l'autre vivement, « ce n'était pas si sérieux que cela. J'étais seulement- sa fiancée. » Elle a sans doute appris, ou il a appris, que les stocks possédés par son père à lui ou par son père à elle avaient subi une forte baisse, et tout a été rompu. S'ils eussent agi autrement, leur société les eût trouvés bien niais. — « Sais-tu que M. et Mme Brown Smith doivent s'amuser immensément, » dit la même Perdita à son amie Pénélope. — a Et pourquoi? ^ — « Pourquoi? Mais tous les deux ont voulu faire un mariage d'argent et ils n'ont le sou ni l'un ni l'autre. Ils ont de quoi se moquer l'un de l'autre pour toute leur vie. They hâve lots of fun^ laughing at each other. . . »
Lots of fun, — des provisions de gaieté, — voilà le résumé le meilleur, non pas seulement de cette situation, mais de toutes ces caricatures. Rien qui ressemble moins à l'amère et poignante âcreté de nos humoristes. Ces railleries sur les jeunes filles, qui pourraient être si aisément cruelles, gardent une bonne humeur joviale. Il en est de même pour celles qui portent sur les basses classes, notamment sur les tramps, les nègres et les Irlandais, ces protagonistes inévitables de toute farce
vraiment Yankee. Certes la misère est plus dure aux Etats-Unis qu'ailleurs, sous un climat glacial l'hiver, brûlant l'été, et parmi l'écrasante concurrence. Ecoutez cependant ce vagabond à qui une pièce d'argent donnée par un passant généreux a permis d'entrer dans le bar. Il est debout devant la table du free lunch : « Est-ce que vous n'avez pas mangé assez? » lui crie le patron épouvanté de voir le jambon, les poissons salés, le pain beurré, les huîtres frites disparaître dans le gouffre de cet estomac vêtu de haillons. « Est-ce que j'ai l'air d'un homme qui a mangé assez? » répond le tram'py en ricanant. Un de ses pieds est chaussé d'un soulier et d'une guêtre, l'autre d'une bottine à élastiques. Un foulard à carreaux lui sert de mentonnière et protège une joue enflée qui déborde sur son œil, à la fois insolent, gouailleur et fripon, — comme lui-même. Cette impertinente plaisanterie donne le ton des répliques prêtées par le caricaturiste à ces batteurs de grand chemin, qu'il montre volontiers, celui-ci en train de fumer, avec une négligence tout Américaine, dans un grenier à foin, cet autre lisant son journal, des besicles sur le nez. Leur paresse le divertit sans l'indigner, et il ne juge pas à propos de chercher à leur sujet quelques-unes de ces légendes sinistres comme Gaverni en trouvait pour son Virelocque. Du nègre non plus, le caricaturiste ne dégage pas les traits redoutables et misérables : la sensualité criminelle, la férocité d'ancien esclave, la perfidie. Non. II s'égaie joyeusement
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autour de sa vanité et de sa familiarité, ii en montre un, par exemple, qui arrive chez son maître avec un pantalon à carreaux de la même étoffe que le veston de ce maître. Ce dernier lui dit : a Voyons, Tom, je vous ai dit de ne pas porter ce pantalon que je vous ai donné, pendant la semaine, alors que je porte k restp du complet. » Et Tom de répondre : « Pourquoi, BossP Auriezvous peur qu'on nous prît pour des jumeaux?... » On devine le sourire heureux qui s'épanouit sur les grosses lèvres et découvre les dents blanches du plaisantin. Il se prépare sans doute à dire, comme un de ses confrères à deux de mes amis qui avaient été en villégiature dans la maison où il était lui-même domestique : « Revenez bientôt nous voir, vous êtes de très savoureux gentlemen, — so palatahle gentlemen. » De même, pour ces terribles Trlandais, si étonnants de poésie et de cruauté, de flamme patriotique et de rage vindicative, d'éloquence et d'ivrognerie, d'esprit d'entreprise et de désordre, c'est seulement cette ivrognerie et ce désordre que les caricaturistes montrent. Tantôt c'est une servante Irlandaise qu'ils évoquent, disant avec son accent à l'inspecteur d'immigration qu'elle arrive pour être une bonne Française : a Oïm a Frinch nurse. • Tantôt c'est une temme de chambre de cette même race à qui sa maîtresse demande : « Avez-vous balayé la chambre? » — « Oui, madame, j'ai tout balayé sous le lit. B Et on peut voir que ce dessous de lit est devenu en effet une caverne à ordures où
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les détritus de îa maison sont entassés. Tantôt c'est un Irlandais qui rentre dans un état d'alcoolisme, que le dessinateur a figuré en multipliant sept fois la tête de la femme qui le regarde et qui lui dit de ses sept bouches : « Si vous vous voyiez comme je vous vois, vous seriez bien dégoûté. » — « Et si vous vous voyiez comme je vous vois, » répond l'ivrogne, « vous seriez bien étonnée. » Tantôt ce sont des querelles de ménage oii tout vole en débris, l'homme assommant à coups de chaise la femme qui le lui rend à coup de fer à repasser. Des policiers président à ce carnaval des tramps, des nègres et des Irlandais, Irlandais euxmêmes, buvant ferme et tapant de même, avec des a attrape ça », des « take that » accompagnés d'un jeu de casse-tête. Pas une amertume ne corrompt cette jovialité. On dirait que la vie de la rue et des saloons constitue réellement une pantomime bouffonne pour ces observateurs, qui sont avec cela très exacts. Leur dessin sans fantaisie serre la réalité de près. A peine s'ils chargent la trogne du tramp, le mufle de l'Irlandais, la grosse bouche du nègre, la niaise importance du gommeux, du dude^ pour employer leur terme d'argot. On devine les gens de bonne humeur, très lucides, très positifs, écrivant et dessinant pour des lecteurs lucides, positifs et de bonne humeur. La noire misanthropie d'un Gavarni ou d'un Forain vous fait souffrir en vous faisant rire. Elle suppose de longTies réflexions, des nerfs rongés de pensée et impuissants à Taction. L'Américain appartient à
un monde trop actif, trop hâtif aussi et par de certains côtés trop sain, pour que cette ironie empoisonnée s'y rencontre.
A cette innocente et indulgente gaieté de la caricature de moeurs, il est curieux de comparer la violence de la caricature politique., Ces mêmes dessinateurs, qui se montrent simplement et légèrement goguenards en face des ridicules ou des vices de la vie courante, déploient, quand il s'agit des choses de parti, une frénésie de haine presque indépassable. La nomination d'un ambassadeur qui ne leur convient pas, l'adoption d'un bill contre lequel ils font campagne ou le rejet d'un bill qu'ils soutiennent, une candidature hostile, un discours à retentissement, leur sont une occasion de charges outrées, dont la dureté contraste de la façon la plus inattendue avec la bonne humeur des croquis de moeurs. Vous sentez subitement la calomnie et son âcreté, la colère et ses insultes. De la fantaisie amusée et facile vous tombez dans la basse et brutale polémique, — une polémique sans esprit et qui ne recule pas devant l'allusion personnelle, la plus grossièrement insultante. Il me semble que l'un et l'autre phénomène est logique et qu'il s'accorde bien à c^e qui s'observe partout chez l'Américain. Dans le train ordinaire de l'existence, il est bon enfant, aimable, ouvert, facile. Aussitôt en affaires, vous le trouvez aussi âpre et aussi énergique dans la défense de ses intérêts et la conquête des vôtres que vous le trouviez com-
mode et généreux. Tout à l'heure il s'amusaît. Maintenant il se bat. Or, la politique est de toutes les affaires une des plus importantes dans ce pays où chaque triomphe d'un parti met à sa disposition toutes les places et tous les services publics. C'est une affaire qui intéresse, non pas un petit nombre d'ambitieux, mais une quantité énorme d'individus enrôlés sous la bannière républicaine ou démocratique. Il faut satisfaire leurs antipathies, provoquer leurs enthousiasmes, servir leurs passions. Dur métier par tout pays de suffrage universel, que celui de parler par l'image aux masses populaires. Elles voient gros, et elles sont naturellement de goût ignoble et violent. Les caricatures enluminées, qui s'étalent aux premières pages des journaux illustrés, satisfont ce goût Comme me disait l'éditéur du journal de Chicago, c'est toujours le iigkt\ la passe de boxe qu'ils aiment. Le coup de poing est donné ici sous forme d'outrage colorié, mais un outrage si exagéré d'ordinaire, si visiblement inique et partial qu'il en devient inoffensif. Voulant, par exemple, flétrir un parfait gentleman, coupable d'avoir été nommé à une haute place par M. Cleveland, le caricaturiste représente cet homme distingué sous des traits grossièrement défigurés, et iï inscrit au-dessous des phrases comme celle-ci : c Cleveland^ s grotesque nominee for,., » ou encore c Si Abraham Lincoln rencontrait Mr So and Sa en chair et en os, son premier mouvement serait de le saisir par le collet et d« le plonger dans une mare de boue... » De pareilles
façons de combattre un adversaire peuvent réussir auprès des bas électeurs. Elles excluent Tesprit, en vertu du mot célèbre de Talleyrand : « Tout ce qui est exagéré est insignifiant. » C'est pour cela que les Américains ont réussi la caricature de mœurs qu'ils ont faite légère et sans dessous, et que, sauf exception, leur caricature politique est si médiocre. Peut-être ce résultat inattendu et son motif valaient-ils la peine d'être notés.
... Plaisirs de sport, plaisirs de spectacle, plaisirs de moquerie, — l'Américain les pratique tous avec la même nature que nous lui avons vu apporter au monde, aux problèmes sociaux, à l'éducation. Il s'y révèle précis et volontaire, avec un mélange singulier de bonhomie et de tension, de réalisme pratique et d'outrance déréglée, de santé sociale et de frénésie. Les curieux de nature humaine, et qui ont réfléchi aux lois de l'équilibre de nos facultés, ne s'étonneront pas que dans ce pays, sursaturé d'esprit pratique, il y ait une place pour d'autres plaisirs, que j'appellerai, faute d'un meilleur mot, les plaisirs de mysticisme. Nulle part plus qu'en Amérique les spi.rites, par exemple, ne trouvent un public pour les accueillir, nulle part les sciences occultes ne rencontrent d'adeptes plus disposés à s'initier dans leurs mystères. Un des professeurs les plus remarquables de Cambridge, et qui a voulu se rendre compte de ce goût du surnaturel parmi
ses compatriotes, me disait : « Il y a ici, ce que vous ne pouvez pas soupçonner, ce que je ne soupçonnais pas autrefois, d'innombrables intelligences pour lesquelles la Science est aussi méprisable qu'elles sont méprisables pour la Science. Elles croient en des communications directes et personnelles avec le monde inconnu. La Science a pour principe qu'il existe une vérité unique, indépendante de l'individu, susceptible d'être communiquée à n'importe qui. Ces gens, au contraire, sont persuadés qu'il y a une révélation constante et proportionnée par une Providence aux besoins et aux mérites de chacun. Quand je les ai connus, élevé comme je l'avais été dans l'orthodoxie, je les ai crus fous... »
— « Et maintenant? » lui demandai-je.
. — « Maintenant, » dit-il, c je pense, comme Hamlet, qu'il y a beaucoup plus de choses dans le monde que n'en connaît notre philosophie... b
Et cet homme absolument supérieur finit par m' avouer qu'il croyait à des possibilités de communication entre les vivants et les morts! Un t^ état d'esprit n'est pas une exception en Amérique. Un voyageur préoccupé de psychologie trouverait dans la fréquentation de ceux que l'on appelle ici des spiritualistes et qui, réellement, sont des spirites, le plus intéressant sujet d'étude. Voici, à défaut de cette analyse qui fournirait la matière d'un volume, le croquis d'une visite à une des femmes les plus célèbres aux Etats-Unis pour son
don de double vue, et que son initiale désignera suffisamment. — Mrs P*** vit aux environs de Boston dans des conditions d'aisance qu'elle doit à son singulier pouvoir. Jusqu'à quel point ce pouvoir est-il imaginaire ? Jusqu'à quel point est-il réel? Quel est le degré de sincérité, quelles sont le^ chances de charlatanisme de cette étrange créature? C'est un problème que je ne résoudrai pas. Il suffit que beaucoup de visiteurs Américains croient en elle pour qu'une séance dans sa maison puisse être rangée parmi les documents recueillis au cours de cette enquête sur les façons de sentir de ce pays fécond en surprises.
Mon guide à cette maison devait être M. H***, un Australien particulièrement intéressé par cet ordre de questions, et qui, lui, croit absolument à la bonne foi de Mrs P***. Nous avions rendezvous, par un froid matin d'hiver, à la porte d'une des gares de Boston. Rien de plus Américain, de plus opposé aussi au caractère de notre expédition, que le bar où nous entrâmes pour nous réchauffer avant de partir, avec ses soupes qui bouillaient sur des réchauds, ses grandes assiettes d'huîtres frites, et, dans une atmosphère de tabac, sa population de fumeurs et de chiqueurs en train de s'intoxiquer de cocktails, dès huit heures du matin. L'aspect du wagon où nous montâmes ensuite n'était pas beaucoup plus capable de nous préparer à la spiritualité. Des gens de toute condition le remplissaient, qui étaient venus prendre à Boston des commandes de travail. Ils portaient de ces vête-
ments comme on n'en voit qu'ici, qui ne laissent pas deviner le rang social de l'homme. Assis devant de petites tables mobiles, ils jouaient tous aux cartes, « pour rire », me dit M. H***, « pour le plaisir d'user le temps. » Trente parties de whist fonctionnaient ainsi dans ce train qui traversait un délicat pays de neige, blanc et semé de ces petites maisons de bois, à balcon couvert, charme de la New-England. Cette innocente salle de jeu roulant donne l'idée d'un peuple qui a du temps, beaucoup de temps. Les faces des joueurs ont une expression tout ensemble libre, fatiguée et vigoureuse. C'est un de ces instants, si rares en Amérique, où l'étranger sent de la durée, de la lenteur sous la fièvre apparente. Il y en a toujours, de cette durée lente, derrière toute activité. Mais pour s'en apercevoir, il faut soi-même être au ton. Paris, quand on arrive de province, apparaît comme une ville affolée de mouvement. Pour qui vient de Londres, la place de la Concorde et les boulevards sont au contraire empreints d'une délicieuse paresse à demi méridionale. Puis, allant de Londres à New- York, la vieille cité Anglaise semble, à son tour, si peu remuante, si paisible, j'allais dire si arriérée. Ces impressions correspondent à une réalité moins intense que le sursaut de nos nerfs ne se l'imagine. L'homme ne -sent plus ce qu'il sent toujours, et une fois tendu à un certain degré d'énergie, il s'y maintient sans effort. Cela lui permet, comme à ces voyageurs du matin, de se divertir entre deux crises de hard
wofk^ aussi paisiblement qu'un rentier Français de petite ville, attablé pour toute l'après-midi, entre deux paresses, devant un tapis vert et une partie de piquet voleur.
Nous descendons, M. H*** et moi, à une des stations dans la campagne. De petites collines tout en neige ferment l'horizon autour de la bicoque qui sert de gare. Un traîneau ouvert nous attend, attelé d'un cheval velu que conduit un vieil homme accompagné d'un grand chien. C'est le véhicule que la voyante — je ne sais de quel autre nom l'appeler — envoie à ses clients. Il n'y a là aucune mise en scène, rien qui sente le humbug et la réclame. C'est un métier pour elle que de donner ces séances, et elle l'exerce avec une simplicité bourgeoise où je retrouve cette absence d'étonnement qui demeure pour moi un des caractères les plus frappants de l'Américain. Quelle que soit la bizarrerie de son sort, il l'accepte, sans en paraître plus surpris que du vôtre. Nous voilà donc lancés sur ce traîneau, le long d'une première pente, puis d'une seconde. Nous glissons sur la neige entre les petites maisons de bois, à peine éveillées, pour arriver à une dernière, séparée de la rue par un chemin de bitume, noire crevasse creusée entre les blancheurs de la neige. Des traces de pas attestent que plus d'une personne a dû, ces jours-ci, frapper à la porte de cette sorcière moderne chez laquelle nous venons à notre tour. La séance est coûteuse cependant • dix dollars.
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Mais, de toutes les passions, celle qui discute le moins, c'est celle du surnaturel, quand elle vous possède, et il faut croire que cette passion-là est dans le sang de cette race, puisque nous sommes à deux pas de Salem, de cette petite ville de mer, théâtre, voici juste deux cents ans, d'un épouvantable procès de magie, où vingt personnes furent condamnées à mort.
Grâce à Dieu, les mœurs contemporaines sont plus douces, et le paisible intérieur de Mrs P*** ne risque pas d'être troublé par un inquisiteur pareil au terrible ministre protestant de 1692. Une petite fille nous reçoit, toute rieuse, qui nous introduit dans le salon en nous disant que sa mère a eu beaucoup de séances ces jours-ci, et qu'elle est bien fatiguée. L'ameublement de cette pièce ressemble à des centaines d'autres que j'ai pu voir déjà dans des maisons de cette classe. Sur le mur l'image d'un Christ chargé de sa croix, sur la table une Bible, témoignent des sentiments religieux de la voyante, et des volumes de vers, la Princesse de Tennyson, le Lay du dernier ménestrel de Scott, la Lallah Rookk de Moore attestent le classicisme de son goût littéraire. Elle-même arrive. C'est une femme d'environ trente-cinq ans. Les traits de son visage sont comme élastiques, sans doute à cause d'une extraordinaire souplesse des muscles de la face. Son teint de blonde anémique, un teint exsangue, d'une pâleur épuisée, est animé par deux yeux clairs, si étrangement fixes, que d'en rencontrer le petit point central, brillant et sombre,
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VOUS inflige une gêne inexprimable. Elle est cependant bien simple et quand elle parle, c'est d'une voix douce et lassée. Elle nous raconte qu'elle ne peut plus suffire aux demandes, que ces crises la fatiguent trop, et aussi qu'elle a donné beaucoup de mauvaises séances, tant elle souffre de ses nerfs. Et, vraiment, à la voir entrer dans sa crise, dans sa trance^ comme elle dit elle-même, il est aisé de comprendre ce qu'un organisme dépense de vitalité dans une secousse pareille. Les volets fermés, toute lumière éteinte, sauf une bougie sous la table, elle défait ses cheveux, met son buste à l'aise dans une camisole, et prend les mains d'un de nous. Quelques minutes de silence et d'attente, puis elle commence à gémir, gémir, à tordre ses doigts qui échappent à l'étreinte, et qui s'égarent dans ses cheveux. Des soupirs, de grands, de profonds soupirs qui semblent partir du plus intime de son être, une flexion de plus en plus marquée de sa tête qui tom.be, des contorsions de tout son torse comme si elle se débattait contre un envahissement, — puis une rémission. Elle dort. Ses mains ouvertes s'étendent pour palper le visage, les épaules, les bras de la personne en face d'elle, et elle commence de parler d'une voix changée, avec un accent Irlandais. Son « moi » véritable a disparu, pour céder la place à un autre. Elle a cessé d'être la Mrs P*** établie près de Boston, dans la campagne, pour devenir un certain docteur Français, mort à Lyon, «c Un étrange homme que ce docteur, > me disait quel-
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qu'un qui a suivi plusieurs séances de cette pythonisse Yankee, « vous le connaissez. Il vous connaît. Il est serviable au dernier degré, complaisant, toujours à votre disposition. C'est un parasite qui semble vouloir s'excuser de vivre aux dépens d'un autre, et tin peu mystificateur avec cela... » Je n'ai jamais deviné si l'ami qui me parlait de la sorte était lui-même sérieux ou s'il plaisantait. J'imagine que l'Américain qui s'intéresse à ces phénomènes de double vue ne le sait pas lui-même. Ce qui l'attire dans des expériences semblables, c'est d'abord ce besoin d'excitation qui le poursuit à travers tous les assouvissements de la fortune, aussi intense qu'au premier jour. C'est ensuite un certain déséquilibre nerveux dont tant de personnes souffrent ici. C'est une réaction contre l'habituel excès de positivisme du monde ambiant C'est enfin, c'est surtout l'immortel instinct du cœur de l'homme, plus vivant dans ces natures plus intactes, de percer l'obscur voile de mystère dont s'enveloppe la vie humaine. Par une compensation, où un philosophe reconnaîtrait la grande loi du balancement des organes, ce sens du mystère se fait plus aigu dans ce pays où tout est trop lucide, trop dessiné, trop voulu. C'est un trait frappant dans la psychologie des hommes d'action, que la présence chez eux d'une faculté superstitieuse, d'autant plus exaspérée qu'ils sont plus résolus et plus réfléchis. Napoléon en aura fourni un exemple très saisissant. Etant l'homme d'action qu'il est, et à un degré si intense, TAméri-
cain ne pouvait manquer d'avoir, lui aussi, son coin d'illuminisme. Pourquoi n'avouerais-je pas qu'au cours de séances comme celle que nous donna Mrs P*** ce jour-là, — et encore un autre, — il est impossible de ne pas admettre que certains phénomènes de divination demeurent en effet inexplicables du point de vue purement naturel ? •
Ce n'est pas au cours de ce journal de voyage qu'il convient de discuter un problème d'un ordre aussi complexe : est-il possible à une pensée de communiquer avec une autre pensée, sans l'intermédiaire d'un signe ? Mrs P*** me tenait les mains, et elle touchait en même temps une petite pendule de voyage. Cet objet m'a été légué par quelqu'un qu'elle ne pouvait pas avoir connu, — un peintre qui se tua dans des circonstances particulièrement tristes de folie momentanée. Comment arriva-t-elle à me dire et cette profession de l'ancien propriétaire de la pendule et sa folie, et le genre même de son suicide? Y avait-il une communication entre mon esprit et son esprit à elle, dédoublé dans cette mystérieuse personnalité du docteur Lyonnais? Mes mains, qu'elle tenait entre les siennes, lui révélaient-elles, par des frémissements perceptibles à l'hyperacuité de ses nerfs, mes impressions sous chacun de ses mots, et avait-elle conservé dans son sommeil un pouvoir de se laisser guider par ces petits jalons? Ou bien, car il faut toujours réserver une place au scepticisme, était-elle un comédienne incomparable et qui de-
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vînait mes pensées au ton seul de mes questions et de mes réponses?... Mais non. Elle était sincère. Les physiologistes qui Font observée dans ses crises ont trop souvent reconnu le magnétique caractère de son sommeil à des indices mécaniques et qui ne trompent pas. Ce que je peux conclure des détails réellement extraordinaires qu'elle me donna à moi, un étranger de passage, sur un disparu et dont je n'avais parlé à personne dans son entourage, c'est que l'esprit possède des procédés de connaître insoupçonnés de notre analyse. Et je me souviens d'un des bouddhistes Américains rencontrés ici, qui me disait : a En Europe et en Occident, vous avez donné une importance énorme, démesurée, unique, à la démonstration. Elle n'est pourtant que la vie des sens organisée. Il y a autre chose... » Nous étions, comme il me parlait de la sorte, assis à la table d'un club, sur la fin d'un repas prolongé par la causerie entre vingt convives. Autour de nous, les bouteilles d'ApoUinaris et de whiskey, la menthe dans des verres avec de la glace pilée, les boîtes de cigares, symbolisaient ce qu'il y a de moins idéal, de moins mystérieux dans l'existence civilisée, et cet homme étrange continuait de disserter sur l'Extrême- Orient, sur ses religions baignées de songe, sur la sagesse de ces peuples et leur incarnation. Qui sait si certains pouvoirs de mysticisme, aujourd'hui presque abolis dans le monde moderne, ne se réveilleront pas, si des facultés momentanément paralysées de l'âme ne recommenceront pas de tra-
vailler, si notre humanité ne reverra pas une période analogue à celle des Alexandrins et des Gnostiques, et plus justement des Brahmes? Ce serait une grande ironie de la nature, que ce futur réveil des sciences dites occultes eût un de ses points de départ en Amérique. A coup sûr, nulle part les recherches de la psychologie morbide ne sont poussées plus avcint qu'ici, et' à ce titre seul, cette visite à l'ermitage de Mrs P*** valait d'être racontée. Quand elle se réveilla de son sommeil, elle nous saisit, mon compagnon et moi, chacun par le bras, d'un geste tragique. Elle resta quelques secondes sans nous reconnaître. Puis une espèce de pâle sourire revint sur sa face lassée. La voyante céda la place à la bourgeoise de la New-England, qui nous offrit du thé, avec sa voix redevenue douce, et elle semblait avoir complètement oublié, — elle avait complètement oublié le fantastique docteur à l'accent Irlandais, rentré dans quelle contrée loin de la nôtre? évanoui, mais où? chimère de son imagination? invention de sa ruse? réalité supra-sensible? Qui saura le mot de cette énigme?
... Il serait injuste, dans ces quelques notes sur les divertissements Américains, de ne pas mentionner le goût si vif que les gens cultivés de ce pays — et ils sont légion — professent pour les plaisirs d'intelligence. J'ai déjà marqué, à propos
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de la conversation mondaine, ce que devient cette intelligence chez eux, et comme elle se teinte, comme elle se pénètre de volonté, pour aboutir à ce que j'ai appelé le « point de vue ». C'est d'eux surtout, et quand ils sont tournés du côté de la vie intellectuelle, que la parole du solitaire du moyen âge devient vraie : a leur oreille est réellement insatiable d'entendre et leur œil insatiable de voir. » C'est ainsi qu'avec une curiosité intensément, continûment active, l'Américain en arrive, lui, le fils d'une nation récente, à la disposition d'esprit que nous sommes habitués à considérer comme le vice suprême et le raffinement dernier des siècles de décadence : le dilettantisme. Cette disposition de l'âme qui consiste à s'insinuer par la pensée dans les formes de la vie les plus différentes, les plus contradictoires, à les épouser en les comprenant, à s'y prêter sans s'y donner, — nulle part je ne l'ai rencontrée plus développée qu'aux Etats-Unis. J'en ai conclu que nous avions bien tort, nous autres moralistes de la vieille Europe, d'attribuer à cette manière d'être nos dégénérescences sentimentales et nos maladies de la volonté. Elles tiennent bien plus simplement à la vieillesse de notre société. « Tout est pur aux purs, » dit un proverbe, souvent mal interprété. Il est aussi juste de dire que dans l'ordre des choses morales, tout est sain aux sains, et malsain aux malsains. C'est une des conclusions qui se sont imposées à moi le plus souvent au cours de ce voyage. Elle est à la fois consolante et cruel I/Ci — consolante, parce quelle
diminue notre part de responsabilité à nous-mêmes et à nos pères, dans les maladies dont nous voyons l'Europe empoisonnée. — Elle est cruelle. Ai- je besoin de dire pourquoi?
Ce dilettantisme des Américains cultivés se reconnaît plus particulièrement à des clubs littéraires, et qu'ils dénomment volontiers des clubs Bohémiens. Entre la véritable Bohème et ces installations si pratiquement confortables, il y a, d'ailleurs, toute la différence qui sépare un hôtel dans le nouveau style — avec électricité, eau chaude, ascenseurs — et une pension bourgeoise de la rue de la Clef. Un des plus représentatifs est le Tavern Club de Boston. Ce club compte trois étages dans une petite maison dont on a fait sauter les cloisons intérieures, de manière à obtenir de vastes pièces. L'étage du rez-de-chaussée sert de fumoir et d'antichambre, celui du premier de salle à manger. En haut une espèce de hall sert à la musique et aux représentations. Ce club correspond assez bien à ce que furent chez nous certaines sociétés du quartier Latin, telles que les Hydrcpathes, dont le fondateur, le poète Emile Goudeau, a écrit l'histoire avec beaucoup de justesse et de verve dans un petit volume intitulé : Dix ans de bohhme. — Entre parenthèses, ce livre, qui a passé un peu inaperçu, demeure, à mon avis, le document le plus exact sur les mœurs et les idées de notre jeunesse littéraire, entre 1870 et 188a — C'est la jeunesse littéraire de Boston
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qui a aussi fondé ce T averti Club : de jeunes écrivains, de jeunes peintres, de jeunes musiciens. Voici quelques traits de différence que j'ai cru reconnaître en fréquentant ce club, et d'autres analogues, à New-York et ailleurs. Ils me paraissent caractériser assez bien la nuance particulièrement saine du dilettantisme Américain :
I. Le respect des cadets pour les aînés, et inversement le respect des aînés pour les cadets. — Le président du Tavern Club^ par exemple, est le distingué professeur Norton, de Cambridge. Quand le club donne son dîner mensuel, des juges, des banquiers, des médecins sont là, en cheveux blancs, assis à la même table que les tout jeunes gens et intéressés par les mêmes problèmes d'art. L'Américain soucieux de vie intellectuelle ne s'arrête pas plus dans sa poursuite de la nouveauté qu'il ne s'arrête dans sa poursuite de la fortune, s'il est préoccupé d'affaires. Vous entendrez un vieux collectionneur de tableaux discuter avec un rapin qui va partir pour Paris, sur Degas, ou sur Gustave Moreau, avec la souplesse d'intelligence que cet autre déploiera pour parler à un romancier, de Flaubert, des frères de Goncourt, de Maupassant. Il y a une grande bienfaisance à cette pénétration des âges les uns par les autres. Mais n'est-elle pas im effet plus encore qu'une cause? S'il se produit chez nous, entre les générations, des heurts de goût et des malentendus violents, c'est que, derrière les opinions, s'opposent au fond des manières de
vivre, Timagine que les jeunes Parisiens d'aujourd'hui ne sont pas très différents sur ce point de ceux que j'ai connus quand j'avais moi-même moins de trente ans. Nous étions en révolte de sensibilité contre nos aînés, et aussi en révolte de mœurs. Il n'en va pas de même dans cette Amérique, où les goûts de littérature et d'art sont des choses de pure intellectualité. J'ai déjà indiqué, à propos de Harvard, combien la passion pour les écrivains Français d'extrême-gauche y est à la fois fréquente et innocente. Il en est d'eux comme des affiches de Chéret représentant le Moulin- Rouge, et qui décorent les murs de ce Tavern Cluby à côté d'une copie des Pileuses de Velasquez, où se voit une admirable nuque de femme, peinte avec tant de puissance. La petite figure de la Parisienne canaille prend juste ici la valeur de ces jolies petites courtisanes grecques, devenues des statuettes de Tanagra.
2. La connaissance profonde des arts et des littératures étrangères. — Les quelques noms que j'ai cités sont assez célèbres pour que de les prononcer prouve seulement un peu de lecture. Ces gens les prononcent, et des vingtaines d'autres, avec des références qui attestent, non pas cette lecture superficielle, mais une sérieuse, une consciencieuse étude. Je ne dirai pas une compréhension complète, car le dilettantisme le plus averti est toujours un peu incertain lorsqu'il s'applique à des écrivains d'un pays étranger. J'ai entendu
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ainsi, à Oxford, le critique le plus exquis peut-être de notre âge, le regretté Walter Pater, me parler dans la même phrase de Flaubert et de Feuillet, comme des deux artistes en prose Française qu'il goûtait le plus. ïl associait dans une admiration analogue et pour des raisons pareilles ces deux styles absolument contraires et qu'il confondait. D'autres fois, ces impressions des étrangers sont singulièrement suggestives. Elles nous découvrent dans les œuvres de notre propre pays des profondeurs inattendues. A un dîner d'un de ces clubs, un convive venait de citer le mot spirituel du vieux professeur Jowett, d'Oxford, le maître de Balliol : « Ce n'est pas lasciaie ogni s-peranza^ que l'on voit écrit sur la porte de l'enfer, mais bien : ici on lit des romans Français... » Un autre se leva et commença, lui, de porter un toast à Zola, en développant cette idée que la sympathie pour le pécheur fait l'âme de l'œuvre du grand romancier. Il disait que c'était là un des sentiments les plus bienfaisants et les plus humains d'une époque où l'influence des milieux a été reconnue par la Science comme la loi même du développement dé la personnalité. « Si nous n'y joignons pas la pitié pour ceux qui en sont les victimes, quelle place faisons-nous à la justice dans notre univers?,.. » J'aurais voulu que les ennemis du vigoureux romancier qui a écrit Germinal et VAssommoify ceux qui lui reprochent de donner au dehors un mauvais renom aux lettres Françaises, fussent là pour entendre cette apologie prononcée
au ffiiîieu des applaudissements de tous, dans un des coins les plus respectables de la Nouvelle- Angleterre.
3. L'absence de tout élément libertin dans la conversation et dans l'esprit. — Cest le signe vrai de la grande intellectualité. C'est la vertu aussi qui permet des largeurs de compréhension comme celle que je viens de rapporter. Je suis persuadé que la sévérité très sincère déployée à l'égard de nous autres, écrivains de libre observation, par d'excellents juges, en France, dérive de la place excessive, occupée dans nos mœurs par la vie sexuelle. Il est infiniment rare qu'un Latin considère un livre qui traite des passions de l'amour avec une indépendance absolue de jugement. Son imagination s'y chatouille ou s'y dégoûte. Quand, au contraire, un Anglo-Saxon peut se débarrasser de l'hypocrisie et du cant, toute étude sérieuse de l'âme humaine, si hardie soit-elle, lui semble légitime. J'avais constaté ce trait, si peu observé et cependant si logique, en causant de Baudelaire avec des jeunes gens de Harvard. C'est vingt exemples que je citerais et qui dérivent aussi d'une qualité tout à l'honneur de cette grande démocratie parfois si brutale : la religion du talent
Nulle part je ne l'ai reconnu, ce sentiment rare et délicat, plus qu'à Boston encore, et non pas à l'état d'exception. C'est le contraire qui est l'exception, cet esprit de dénigrement par anecdotes ra-
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baissantes, où se dissimule tant d'envie. Il y a telles de ces maisons que je pourrais nommer et qui sont ainsi de véritables chapelles de piété littéraire, — une entre autres, dont les fenêtres ouvrent sur la rivière Charles. Une dame âgée y vit, la veuve d'un éditeur, Mrs F***, qui en a fait un des musées les plus significatifs que j'aie vi* sites. J'ai vu là un portrait de Dickens jeune, avec de grands cheveux qui bouclent, un visage féminin, presque le pendant de l'admirable George Sand peinte par Delacroix et dont les profonds yeux noirs illuminaient le sévère appartement du vieux Buloz. Des lettres et des manuscrits du grand homme sont auprès, montrant une de ces écritures ramassées et nerveuses qui révèlent l'abus de la a copie ». La maîtresse du logis me décrivait ce pauvre Dickens, dans cette même chambre, après ses lectures, épuisé de son effort nerveux, rieur cependant et plein d'anecdotes. La dernière fois qu'il vint aux Etats-Unis, rien ne le divertit comme le naïf procédé de flatterie imaginé par une mère de famille qui l'avait prié à dîner. Il arrive et trouve dans le salon un premier enfant. — « Comment t'appelles-tu? » interroge le romancier. — a David Copperfield, » répond le petit garçon. — « Et toi? » demande Dickens à un autre petit garçon qui entre. — a Olivier Twist. » — a Et moi la petite Dorrit, » dit une fillette. — « Et moi Florence Dombey, » dit une autre. Dickens était déjà bien souffrant quand cette aventure -lui arriva. La goutte endolorissait
ses moindres gestes, et le surménage du travail achevait de lui rendre ses fructueuses conférences très pénibles. Il retrouvait pourtant, à raconter cette histoire, la gaieté de sa première visite aux Etats-Unis. Et voici, en face de sa romantique figure, le portrait, réfléchi et serré, du puissant analyste qui fut Thackeray. Un 4)illet est collé au-dessous, où se lit, tracé en microscopiques caractères, cet adieu sommaire : a Good bye, Mrs F***, good byey my dear F***, good bye to ail. I go home. » Il était depuis un mois en Amérique avec des engagements d'une extrême importance. Vers la Noël, la nostalgie de revoir ses enfants fut la plus forte, et ce billet raconte la brusquerie de ce départ. Un portrait de Carlyle jeune est aussi sur les mursj bien pareil à celui de Carlyle vieux par l'enfoncement de l'œil sous l'arcade sourcilière, la poussée du front en avant et la fermeté de la mâchoire. Ce front et ce menton, c'est tout Carlyle. Il y a de l'indigence de nature dans cette forte physionomie trop tendue, trop volontaire. C'est un de ces visages qui affrontent celui qu'ils regardent, qui le bravent, — un visage armé d'attitude arrogante, par défaut de sécurité intérieure. Que j'aime mieux la haute et sereine beauté de Tennyson, de ce Virgile de l'île de Wight, qui a si bien capté les eaux environnantes autour de son jardin de rêve. La fée de ce petit musée de reliques me racontait une promenade la nuit avec le poète dans un vrai jardin, en Surrey, oii, ayant senti un doux arôme, il lui dit : « Down II. 13
ufon our knees^ thèse are violets^ » de sa voix profonde. — « Mettons-nous à genoux, ce sont des violettes. » Et il le fit comme il l'avait dit, pour respirer les invisibles fleurs, religieusement, sans les cueillir. J'aime aussi le portrait du noble Emerson, face mince et consumée d'Idéal, et quelle écriture, passionnée, inspirée, allant d'un bout à l'autre de la ligne, si largement! D'autres autographes, dans une immense collection, montrent l'écriture de Longfellow, à demi renversée, bien ferme, bien nette, toujours la ^ême, et celle, si claire et si robuste, de Lowell. En pensée, je recule de dix ans. Je revois la silhouette de ce dernier, avec sa longue barbe et sa face simple, telle qu'elle m'est apparue à un dîner du Rabelais club ^ h. Londres, en 1885. Soupçonnais-je alors qu'il mourrait si vite et que je feuilleterais un jour ses manuscrits dans sa ville natale, en causant de lui comme de quelqu'un qui est venu là, et dont le souvenir est pieusement conservé parmi tant d'autres? Cette piété, ce culte littéraire me saisissent, me touchent. J'y sens bien le goût des amis célèbres, mais juste au degré où cela doit être. N'est-il pas légitime d'aimer les hommes glorieux, quand on sent leur supériorité à travers leur réputation, et surtout quand on ne tire pas de leurs défauts, malicieusement regardés, le vain et médiocre plaisir d'humilier cette supériorité? Les Américains peuvent avoir bien des défauts, ils n'ont pas celui d'être médiocres et mesquins.
Un autre trait de ce dilettantisme intellectuel, dans sa nuance particulière à l'Amérique, c'est la recherche de la sensation du voyage, mais du voyage compris avec une amplitude et une audace qui déroutent nos imaginations Européennes, — qui les dérouteraient du moins, si Pierre Loti ne nous avait apprivoisés aux exotismes les plus lointains. Mais Loti demeure chez nous un isolé. Je ne suis même pas sûr que la critique lui pardonnerait ses vagabondages Japonais ou Océaniens, si le grand écrivain n'avait pas cette excuse d'accomplir par métier et comme officier ces expéditions qu'il raconte avec la grâce d'un poète, sensitif jusqu'à la douleur et délicat jusqu'à la maladie. Pour un artiste Américain, au contraire, ces courses à travers le vaste monde, en quête d'un peu de beauté neuve, semblent si naturelles que ni le public ni lui-même ne pense à seulement en remarquer les dangers et les fantaisies. Je me rappelle avoir entendu un écrivain de ce pays me dire ; a Je retournerai au Japon l'année prochaine pour la saison des fleurs, » aussi simplement qu'il m'eût annoncé une fugue de Paris à Saint- Germain. Cette passion des grands voyages est si commune qu'elle a modifi-é de la façon la plus inattendue le système des vacances pour les professeurs. Ils ont tous les sept ans une pleine année de congé qu'ils appellent « l'année sabbatiale », et ils l'emploient à des visites en Europe, en Afrique, en Asie, distribuées d'après leurs besoins d'études ou leur curiosité.
Nulle part je n'ai mieux senti cette influence exercée par le voyage sur l'intellectualisme Américain, qu'à New- York, et dans l'atelier de cet admirable peintre, trop peu connu chez nous, malgré son nom Français, John Lafarge. L'homme luimême, qui n'est plus tout jeune, avec son fin visage à la peau blanche, comme desséchée par l'ardeur intime, avec ses yeux mobiles et pris dans des paupières si dessinées, si tendues, donne l'impression d'ime de ces activités nerveuses qu'aucun effort ne satisfait, qu'aucune expérience n'apaise, et qui vont, qui vont cherchant toujours. Il a inventé un procédé no iveau pour la fabrication des vitraux. Il s'est exercé dans la décoration et dans l'illustration, dans la peinture à l'huile et dans la peintifire à la cire, dans les vastes tableaux d'autel, comme sa grandiose et délicate Ascension de l'Eglise Episcopale, et dans les pastels. — Voici quelques mois, il était à courir les îles du Pacifique : Samoa, Tahiti, les Feejee.
— d Nous voulions aller très loin, » me dit-il; « le Japon, c'est trop près. Il y a le télégraphe. Le Pacifique, c'est toujours deux mois sans nouvelles... »
Voilà le cri de l'artiste fatigué de la vie conventionnelle, fatigué du chemin de fer, du téléphone, de tout ce qui facilite les affaires et morcelle le temps, affamé de sensations inédites, et surtout passionné pour son art, violemment, héroïquement résolu à ne plus exister que pour sa pensée durant des jours et des jours. Et tandis
PLAISIRS AMÉRICAINS lo;
que cette neigeuse après-midi de janvier glaçait la ville, ces îlots perdus sur la carte s'animaient, s'illuminaient, verdoyaient pour moi, à travers les tableaux et les aquarelles de ce peintre si fin, dont les moindres mots trahissent le chercheur de la race de Fromentin, le visionnaire qui pense ses sensations, — puissance bien rare!... Ce sont des ramures trop vertes, au bord d'une mer trop bleue, de ces ramures oii la trame de la feuille semble imbibée d*eau, et qui disent l'humidité éternelle de Tair. Des bananiers dressent leurs troncs droits d'oii se détachent les longues lames souples de leurs feuilles. Des cocotiers agitent leurs palmes, oii le vent du Pacifique souffle indéfiniment, — ce vent qui va, comme l'immense houle de cet immense Océan, d'un pôle à l'au^are. Le bourao, grand arbre au fût noueux, étale ses larges feuillages pareils à ceux de nos figuiers. Partout des fleurs, surtout les corolles plates et épanouies de l'étrange hibiscus. Dans ce décor de nature, des cases apparaissent, très basses, avec un chaume et des côtés à jour, le long desquels retombent de souples nattes. Des hommes et des femmes passent entre ces arbres et au bord de cette mer, les uns dansant, avec des couronnes de roses, d'autres rampant pour assassiner et voilés de branchages, d'autres portant sur l'épaule de légères pirogues, d'autres lancés sur ces pirogues et allant à la pêche. Et c'est autour d'eux un paysage soigné, nettoyé, presque peigné : « Le sauvage, » dit profondément le peintre, « c'est Yold fashioned gentleman.
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le personnage de tradition, qui fait tout d'après des rites et qui ne veut rien changer à ses habitudes. » Et, me montrant une fille qui glisse en canot le long d'une cascade d'apparence effrayante : « Elle n'a pas peur, » ajoute-t~il, « parce qu'il n'y a pas un pli du sol qu'elle ne connaisse, pas un caillou qui ne soit depuis des siècles à la même place, hors de l'eau, et sous l'eau. Là-bas, quand vous vous faites mal au pied, vous vous dites : Mon grand-père m'avait bien prévenu qu'il y avait une pierre sur cette route... •
Entre toutes, les scènes de bain sont charmantes à regarder. De larges rivières coulent parmi des bois. Des corps de femmes plongent, avec la noble impudeur antique, dans cette eau, oii le bleu du ciel descend. Des enfants jouent dans le ressac de l'Océan. La vague se brise contre les récifs, et aux places oii elle traîne contre des fonds de coraux, sa nuance verte devient si pure, si intense, qu'elle revêt une coloration de pierre précieuse. D'autres fois, au soleil couchant, elle est toute rose. La nudité brune et svelte du sauvage se détache, avec des finesses de bronze antique, sur cet Océan d'une nuance divine. On sent l'atmosphère molle et caressante, où la bête humaine est heureuse d'une félicité presque végétale, où elle s'aîanguit comme une plante. Assises autour d'un feu qui les illumine fantastiquement, des femmes de Tahiti, le corps vêtu de longues robes d'étoffes claires, des chapeaux de paille sur leur petite tête, semblent
jouer à l'hiver, tandis que d'autres groupes figurent des scènes d'une grandeur biblique ou Hellénique :
— un vieillard aveugle et nu est conduit par un enfant, — un jeune homme brun galope un cheval blanc au bord de la mer, — des danses, des bacchanales, allais-je dire, s'entrelacent, où les épais feuillages des couronnes portées par les folles danseuses rappellent les fêtes daAs les ravins du Taygète, célébrées par le poète :
,.. Et virginibus bacchata Laçants Taygeta..,
La joie du peintre qui montre ces études est douce à voir. Son œil a chaud de se caresser à cette lumière, son esprit épouse de nouveau cette vie primitive, avec des délices de rajeunissement et d'initiation. Il soulève une étole de prêtre bouddhiste qui voile un tableau inachevé. Ce geste découvre une figure peinte à la cire, de nuances si pâles, si fondues qu'elles vont s'évanouir. Une femme est assise, les pieds croisés, les bras serrés, les paupières baissées, vêtue d'étoffes d'un tissu miraculeux, qui lui aussi va s'évanouir, se fondre,
— éclairée par une auréole qu'elle semble projeter d'elle-même. Une cascade tombe à côté de cette forme énigmatique, précipitant son eau qui coule, qui coule sans fin, symbole du temps qui s'en va d'une fuite éternelle. La songeuse pourtant demeure immobile, dans sa jeunesse où la sérénité semble avoir eu de la peine à s'empreindre. C'est la déesse de la Méditation, « l'Etre qui voit les
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sons, — the Being who sees sounds, » me dit l'artiste. Silencieuse, morte à la vie, absorbée dans son rêve, elle répand autour d'elle un apaisement. La grande leçon du néant de l'activité humaine arrive ainsi, du fond de l'Extrême-Orient, à ce pays de l'activité forcenée. La fièvre de culture dont ces hommes sont possédés les rend capables de comprendre, à travers d'innombrables expériences, et de traduire en des formes palpables, cette poésie de la passivité méditative, si contraire à leur race. Comme après la lecture de certaines nouvelles d'Henry James, j'éprouve, en quittant cet atelier de John Lafarge, l'impression, l'évidence plutôt, que l'âme Américaine, du jour oti elle tourne sa volonté vers la délicatesse, arrive à des acuités d'analyse et de vision inégalées. Mais ce peintre, comme ce romancier, est un solitaire. Ni l'un ni l'autre ne fait partie, non pas même d'une école, mais d'un groupe. La personnalité, l'individualité irréductible de leur culture est encore un trait de leur pays, sur lequel il faut insister de nouveau. Cette solitude ne permet pas de prédire qu'il doive jamais y avoir un art Américain. A coup sûr, il y a dès aujourd'hui de très grands artistes Américains. C'est assez, après tout, pour la gloire d'un peupla