II. — EN FLORIDE
Je n'ai pas eu la chance, en descendant plus bas encore vers le Sud, de rencontrer des personnages aussi représentatifs que M. et Mlle Scott, ni d'assister à des drames aussi violents que celui dont la pendaison du mulâtre Seymour fut le dernier épisode. Entre Jacksonville et Lake Worth, le long de cette presqu'île basse, — plus basse souvent que la mer, — toute mangée de lagunes, de lacs et de rivières, qui dévale vers les EvergladeSy et là-bas vers les Antilles, j'ai surtout vu des paysages, une végétation semi-tropicale et d'une intensité inoubliable. Toute une civilisation s'ébauche dans ce pays dont les premiers possesseurs, les Indiens Séminoles, n'étaient pas domptés il y a un demi-siècle. Le massacre du docteur Henry Perrine dans une des îles ou des Keys^ des Clefs, ces brise-lames de la péninsule, date du y août 1840, et le premier voyageur, un New-Yorkàis, qui ait exploré l'Okeechobee, un des grands lacs de l'intérieur, y pénétra en 1880. Aujourd'hui encore, une expédition en dehors des lignes de chemin de
fer qui vont à Tampa sur le golfe du Mexique, et à Palm Beach sur l'Océan Atlantique, comporte d'immenses difficultés: Cela n'empêche pas nombre de jeunes Américains du Nord, attirés par la chasse, le yachting, la pêche, la vie sauvage surtout, de visiter chaque hiver et chaque printemps ces parties presque inaccessibles de la presqu'île au nom fleuri. Le lecteur qui voudra suivre le journal de touriste dont je transcris ici quelques étapes y trouvera le récit d'une excursion plus modeste et toute facile. Si j'avais eu le talent d'évoquer dans ces pages les horizons auxquels j'ai caressé mes yeux pendant les trois semaines passées dans cette étonnante contrée, j'aurais achevé de donner l'impression exacte de cet Est Américain : une mosaïque de civilisation et d'immédiate sauvagerie, une terre d'usines et d'industrie confinant à la plus inentamée, à la plus virginale des natures. Que doit être la côte de l'Ouest, cette Californie méridionale qui va de San Francisco à Los Angeles et au-dessous? Comment me consoler de ne pas avoir eu, dans ces neuf mois de voyage, le temps d'aller jusque-là? Mais les Américains ont raison de parler de la grande échelle sur laquelle est établi leur pays. Elle est seulement trop grande.
Jacksonville. Jonr de Pâques 1894,
,.. Une ville de toutes petites maisons, avec des
rues de poussière, et, tout le long de ces rues aux trottoirs de bois, des arbres aux verdures magiques, un débordement, un jaillissement de ces verdures que cette poussière n'a pas eu le temps de souiller. Des lilas de Perse, comme ceux que j'ai respires en Orient, montent à même la rue, gigantesques, tout en fleur. Ils parfument l'air déjà brûlant, et ce sont des orangers surchargés de fruits, des néfliers du Japon jaunes aussi de fruits, des bananiers, des palmiers, l'approche d'un autre monde encore après celui de la Géorgie. Un arôme pénétrant court dans le soleil qui rayonne du ciel, — un ciel presque blanc dans le bleu trop intense, comme celui qu'il faisait sur la Mer Morte l'année dernière lorsque au sortir du couvent farouche de Mar Saba j'aperçus cette eau immobile et la ligne nue des montagnes de Moab. Mais là-bas la légende et l'histoire se mélangeaient à la sensation de la nature. Ici, c'est la nature seule dont je subis le contact, avec^sa faune meurtrière, sa flore violente et ses phénomènes d'atmosphère, ses cataclysmes plutôt, — charme et danger aussitôt perceptibles, à l'air que l'on respire, à de petits détails que l'on rencontre au coin de la rue, à des sautes soudaines de température, à toute la vie enfin de cette ville claire et fleurie, si paisible par ce beau matin de Pâques.
... Des nègres, encore des nègres. Il semble que la ville entière soit à eux, tant ils pullulent sur ces trottoirs, — les hommes en redingote, avec des
fleurs à la boutonnière et des pantalons aux couleurs vives, les femmes vêtues d'étolïes outrageusement éclatantes. Le vert pomme, le rouge ponceau, le rose tendre dominent. Elles ont des corsages taillés en forme de Figaro, des chapeaux parés de rubans, et des fleurs énormes s'épanouissent sur leur tête où les cheveux sont nattés tout minces, tout serrés, pour diminuer, pour détruire le crêpelage naturel. Elles sourient, découvrant leurs dents blanches entre leurs grosses lèvres. Les dents bl anches des hommes leur répondent par un sourire pareil, et tous et toutes se saluent, s'abordent avec la familiarité cérémonieuse, l'espèce de sang-gêne maniéré, propre à cette étrange race. Il en passe dans un mail qui sont vêtus de blanc. Ce sont des néophytes qui viennent d'être baptisés dans la rivière. Tout ce peuple est heureux d'être au monde par ce chaud dimanche d'avril. Je vois une foule qui se presse devant un temple rempli de gens, et, par la porte, j'aperçois cette même mêlée de couleurs qui se bataillent dans les toilettes des femmes en train d'écouter un prédicateur fameux. La voix de ce clergyman noir, debout au fond sur une estrade, m'arrive par-dessus cet ondoiement de tons tapageurs. Il se démène, ses yeux montrent leur sclérotique blanche et roulent de façon convulsive. Il vient de peindre l'enfer avec une éloquence de visionnaire enfantin. Maintenant il annonce le salut, et il offre le Christ, comme un bateleur offre un remède \ <l Do y ou acceft Christ? — Acceptezvous le Christ?... » — Dans ces toilettes, dans
cette religion, dans ces sourires, jusque dans ces recueillements, je sens le sauvage tout voisin. Et je songe au jeu singulier du sort, à cette stupéfiante surprise de l'événement qui fait de nous les ouvriers d'une besogne que nous ne prévoyons pas. Devant cette ville Américaine, remplie de ces nègres heureux, — de ces « ladies » et de ces « gentlemen colorés », comme les appellent les blancs, qui jouissent des chemins de fer construits par ces blancs, des tramways inventés par ces blancs, du télégraphe aménagé par ces blancs, de la justice aussi et des lois élaborées par ces blancs, je me reporte à cinquante, à cent ans en arrière. L'Afrique m'apparaît, lointaine et brûlée. Je vois des huttes de feuillage sous le soleil torride, des rois épris de sacrifices humains, toute une existence bestiale, idolâtrique et périlleuse, l'arrivée du négrier, et le transport à fond de cale des grandspères et des aïeux de ceux-ci. Il s'est trouvé que ces marchands de bois d'ébène furent les bienfaiteurs des misérables qu'ils racolaient ainsi pour en trafiquer sur quelque place de ce Sud, ruiné maintenant par la guerre. Ils ont cru faire des esclaves, et ils ont fait des citoyens de la libre Amérique. Par moments l'histoire a de ces ironies à double face. Elles nous prouvent que nous sommes des poupées aux mains d'un invisible auteur, qui conduit la tragédie de l'univers d'après ses idées. Nos bonnes intentions aboutissent à des conséquences de misère; ainsi en fut-il de ces braves gens de 1789 qui préparaient
la scélératesse imbécile de la Terreur quand ils croyaient décréter la fraternité. Et d'autres fois des crimes atroces de lèse-nature se résolvent en des bienfaisances qu'aucune charité n'aurait même essayées.
... J'appelle un de ces noirs, paresseusement assis sur le siège d'une calèche à roues minces. C'est un vieillard d'environ soixante ans, — il ne sait pas exactement son propre âge, — qui a été esclave jusqu'à près de trente. Il est petit, ratatiné. Son œil brille dans un visage de parchemin, franchement noir, mais terni par l'âge et qui n'a plus ce lustre du cuir des jeunes. Une barbe blanche, courte et frisée, revêt ses joues et son menton d'une moisissure mousseuse. Nous faisons marché ensemble pour qu'il me montre la ville, après toutes les complications de discours dont ces gens sont coutumiers. Un d'eux, à qui un voyageur demandait hier devant moi, dans un wagon Pullman, de le réveiller le matin, commença : « Je vais vous dire, monsieur, si nous arrivons exactement, vous devez vous lever à six heures. Mais maintenant, nous sommes en retard. Seulement en route, à Waycross, nous devons laisser quatre voitures. Alors nous marcherons à toute vapeur. » — Et comme l'autre insistait : a Enfin, à quelle heure me réveillerez-vous?... » — « Je vais vous dire, monsieur, » continua le nègre, a je demande à mes voyageurs : Combien mettez-vous de temps à vous habiller ? Bien. Si vous me dites ;
une demi-heure, — je vous appelle une demi-heure avant la station. Si vous dites : Une heure, — je vous appelle une heure avant... » Et ainsi de suite, indéfiniment, avec une espèce de sourire vaniteux et mystiûcateur, important et indiscret... Le cocher de ce matin est dans les mêmes habitudes de comique et puérile loquacité. Tout en roulant dans sa calèche le long des rues, puis dans la campagne, je finis par obtenir de lui quelques confidences sur son ancien état. Il avait de bons maîtres qu'il me nomme, et il était heureux. Il est heureux aussi d'être libre :
— a Je travaille de même, mais si je suis malg je peux servir ailleurs... »
Ce mot résume son fatalisme d'esclave-né, de fils d'une race à jamais domptée. Il le prononce avec l'impassibilité d'un homme qui n'avait évidemment jamais pensé que son sort pût changer et dont l'âme n'a pas changé avec cette métamorphose de son sort. Cependant nous sommes sortis de Jacksonville, et à l'extrémité d'une allée de ces lilas de Perse, toujours en fleur, la rivière Saint-John s'aperçoit, énorme et clapotante, — espèce d'estuaire par où les grands lacs de l'intérieur et l'Océan communiquent entre eux. Elle était bleue tout à l'heure, sous un ciel d'un rayonnement tropical Voici qu'elle s'est foncée jusqu'au vert, jusqu'au gris de plomb, jusqu'au noir. Voici qu'un frisson commence de courir sur les maisons de bois et sur les arbres. Un nuage couleur d'encre, qui s'est formé depuis dix minutes, grandit, gran-
'dit. La tempête arrive comme un homme qui court. La poussière se lève par tourbillons qui aveuglent les bêtes et les gens. Les arbres se tordent, les maisons tremblent, la voiture et le cheval reculent. Le nègre dit : — t Ce n'est rien, la saison des ouragans est passée, » et sur ce vent, sur cette poussière, sur ces maisons, sur ces arbres, noyant tout, écrasant tout, une pluie se met à tomber, soudainement, pareille à celles de Géorgie, ininterrompue, inépuisable, une chute d'eau chaude versée d'un gouffre. Cette soudaineté et cette intensité du formidable orage révèlent une nature terrible, effrénée dans le déploiement de sa force, une nature où l'homme tient si peu de place qu'il lui faut, pour y durer, s'identifier avec l'animal, ne plus raisonner, ne plus vouloir, subir. Et c'est bien ainsi que se comportent ces noirs. Abrité dans la salle d'en bas d'une maison de bateliers, je vois le cocher et un groupe de ses pareils recevoir la trombe, comme le cheval lui-même, paisiblement, passivement. Le soleil revient. La tempête est partie aussi vite qu'elle était arrivée, et tout ce peuple recommence d'aller, avec ses sourires, avec ses saluts, avec son enfantillage et sa prétention. Assis de nouveau dans la calèche, je recommence moi-même de causer avec le cocher nègre qui me ramène vers ce qui fait un des orgueils de la ville, le jardin zoologique, le zoo, comme il l'appelle avec la même abréviation que l'hôtelier de Philippeville.
L'originalité de cette collection très sommaire
consiste en ceci que toutes les bêtes ramassées dans cet enclos ont été données par des gens du pays. Ce sont celles que le promeneur est exposé à rencontrer aussitôt sorti des villes. I,a familiarité avec laquelle un autre nègre, le gardien du musée, se comporte parmi ces monstres, atteste combien l'imagination des gens du pays est, dès l'enfance, habituée à cette formidable faune. Celui-ci, les pieds nus, souple d'une souplesse de gorille, glisse sous les branches qui débordent des massifs, sans presque faire de bruit, et il m'amène sur le bord d'un bassin dans lequel sommeille, ou paraît sommeiller, un énorme alligator, pris à quelques milles. Immobile au milieu de son eau, le monstre n'est séparé de la berge par aucun rempart. Un jour, ce matin, demain, après-demain, il en sortira, comme viennent de faire une vingtaine d'autres, plus jeunes, qui tombent dans l'eau à notre approche. De ses petits yeux haut placés sur sa redoutable tête, longue comme un buste, il ne perd pas un seul de nos gestes. Sa queue, qui dépasse 1 eau comme une crête, bouge à peine, et cela suffit pour qu'il tourne avec nous, d'un mouvement de bête qui guette, si souple, si agile, et quand, arrivés sur le pont qui franchit la mare, le nègre lui jette par moquerie une grosse pierre, les mâchoires de l'animal grommellent avec fureur. Il s'élance hors de l'eau et montre tout son torse avec ses pattes semblables à des bras. Le nègre me raconte tranquillement que sur la rivière de Saint-John un pêcheur a été pris ainsi l'autre jour, a Histoires
DANS LE SUD %Ti
He Floride, » disent volontiers des g"ens du Nord, comme nous disons, nous : a Histoires de Marseille!... j> Mais ce qui n'est ni une histoire ni une fantaisie, c'est, tout auprès de la pièce d'eau où se lamentait l'alligator, une caisse grillée de laquelle s'échappe un bruit de râpe que je reconnais. xJn crotale de la grande espèce est là. Un nègre l'a apporté, voici quelques jours. Mon guide m'explique le procédé de cette dangereuse capture :
— <r On connaît les places où ils viennent se chauffer au soleil. Ils sont très lents quand ils ne sont pas lovés... On prépare une pince de bois, et quand on en voit un, étendu, qui se chauffe, on s'avance par derrière, comme ceci... On lui plante les bouts de la pince, là, juste des deux côtés de la tête, puis on serre, et on le tient... »
Il mime la scène de chasse, alertement, tandis que le crotale enfermé, qui nous sent plus près, active le bruit de ses anneaux. Roulé sur lui-même, et dardant sa langue bifide, il montre sa tête triangulaire et plate. Sa queue est dressée tout auprès de cette tête. La vibration des anneaux est si rapide, quand nous nous penchons vers lui, qu'on ne les distingue plus. Les glandes de ses joues gonflées, derrière lesquelles je devine les crocs aigus que j'ai pu étudier l'autre jour chez M. Scott, se renflent encore de rage. Il a sur le dos ce quadrillage d'écaillés noires et jaunes qui lui ont fait donner le surnom de crotale diamanté. Je me retourne, et c'est pour voir derrière une autre grille
des chats sauvages aller et venir, des félins aax mouvements légers, avec des miaulements féroces qui découvrent des dents formidables. C'est la bête qui tient la place entre notre angora domestique et la panthère, mais bien plus voisine dacelle-ci que de celui-là. Des aigles gigantesques aux dures serres blanches qui émergent comme des pieds hors d'une culotte de plumes où sont prises les jambes, — des ours au poil court avec un museau spirituel et qui semble une ébauche de trompe, — des singes criards et irritables, — d'autres serpents, entre autres ce terrible habitant des rivières, qui s'appelle ici le Water-Mocassin^ complètent cette ménagerie. Elle suffît pour faire comprendre quelle farouche existence menèrent les Séminoles dans cette péninsule brûlante et fiévreuse, toute revêtue d'une si vivante toison de végétation. De vieilles gravures les montrent chassant les alligators avec des pieux, d'autres faisant cuire la viande de ces serpents à sonnettes, d'autres en extrayant une huile destinée à guérir les douleurs. Leur industrie avait déjà raison de cette redoutable nature que les blancs continuent d'exploiter courageusement. Si elle était abandonnée aux noirs, il est bien probable que le pullulement des monstres recommencerait, et aussi après quelques générations, l'atavisme aidant, des cultes analogues à ceux de l'antique Afrique réapparaîtraient, tant ces pauvres êtres demeurent voisins, malgré tous les efforts pour les cultiver, du sauvage primitif qu'étaient leur grand-père et leur aïeul, avant
que le négrier n'accomplît son œuvre paradoxale d'involontaire civilisation.
Jacksonville, 28 mars.
... Un Bostonien établi à Jacksonville, que j'interroge sur ce retour des noirs à la vie Africaine, même ici, par une hérédité irrésistible, me conduit dans un de leurs cimetières. J'y vois des tombes ornées de la plus étrange décoration. Des bouteilles de gingembre en grès, enfouies le goulot en bas, entourent des tertres où ne se voit ni pierre ni nom. Puis il me propose une excursion dans une campagne qu'il possède assez loin d'ici, sur les confins de la Géorgie, afin d'y voir une cérémonie des Méthodistes Hurleurs.
L'église où nous nous rendons la nuit est une pauvre chapeHe au milieu des bois. Nous la gagnons en voiture, sous une lune d'un éclat si vif que l'on dirait de l'argent en fusion. L'admirable nuit de printemps est bleue et douce comme une nuit d'été en France. Nous entendons le chant des crapauds dans les mares, et l'arôme très doux des fleurs du crab ap-ple flotte dans l'air. A un détour l'église apparaît sous cette lune. C'est une espèce de case en bois montée sur pilotis. Elle peut contenir environ cent personnes. Il y en a dix quand nous y entrons, puis vingt, puis trente, des nègres II. 1$
et des négresses. Le mobilier consiste en quelques bancs et une petite chaire, le tout éclairé par une lampe qui va sans cesse s'éteignant. Ce misérable lumignon suffit pour qu'habitué à ce jour intermittent, je distingue quelques physionomies : celle du doyen d'abord, avec un gros visage très rond, presque enflé. Le blanc de ses yeux brille sur sa peau luisante et tendue. Ses grosses lèvres massives lui donnent un air bourru, épais, bestial, et sa redingote souillée, délabrée, tient à peine sur son torse énorme. Un autre, à côté de lui, semble un Berbère. ' Son teint est de ce noir presque vert, propre à certaines peuplades des montagnes du Maroc. Je le regarde avec plus d'attention au moment oii, sur un signe du doyen, les assistants entonnent un cantique. Après quelques couplets, l'extase l'envahit. Sa lèvre supérieure se retrousse aux deux coins en frémissant et découvre ses dents blanches dans un rire oii il y a de la sensualité et de la cruauté. Les cantiques succèdent aux cantiques. Sur une mélopée assez douce, monotonement et passionnément, ces gens reprennent un refrain tel que : — <r Regarde M dise, . . » ou bien : « Eve est là... » ou bien : « "Ne savez-vous pas que âest le moment?.,. » ou encore : « Oh! des talons d'argent!,,, » Et celui-ci : c ]^ai un juste DieUy derrière les rayons du soleil^ derrière la lune,., » La voix des femmes domine maintenant. Elles arrivent en plus grand nombre. Ce sont de maigres créatures, avec des cheveux toujours nattés très fin. Quelques-unes ont enveloppé de toile blanche
chacune de ces petites nattes, en ficelant cette toile du nœud le plus serré. Rien de singulier comme ces vingt ou vingt-cinq cadenettes, relevées ainsi sur le fond noir de la tête. La plus vieille — elle a soixante-cinq ans — a imaginé par coquetterie de poser sur ses vrais cheveux un bonnet noir très épais, qui forme perruque, et par-dessus lequel est son chapeau. Une ceinture de cuir étrangle sa taille prise dans une blouse de soie, et, en chantant, elle tord ses mains par un geste souple et rythmé pareil à celui des danseuses Javanaises.
A un moment, et quand ces chants paraissent avoir suffisamment excité les fidèles, le doyen leur dit : — « Vous pouvez hurler maintenant jusqu'à ce que le toit tombe... » Les femmes se lèvent. Elles commencent, accompagnées par les cris et les battements de mains des hommes, le plus barbare des exercices, une danse de cannibales à laquelle il manque seulement les victimes. Elles marchent en glissant des deux pieds sur le sol, sans presque quitter terre, par un mouvement des reins d'une souplesse incroyable, baissant et détendant leur tête et s'arc-boatant sur leur croupe. On les croirait frappées d'une épilepsie, possédées d'un vertige. Elles vont, elles vont ainsi, en cercle, mêlées aux hommes qui finissent par les imiter. C'est une danse du ventre dont la mesure est marquée par l'indéfinie répétition du refrain Biblique ou Evangélique. Les mystères impurs de l'antiquité empruntaient sans doute aux profondeurs
de la Libye et de l'Ethiopie des rites semblables. Toute la petite chapelle de bois résonne au passage de cette procession hurlante. La vieille esclave à la ceinture de cuir batifole autour, sans retrouver avec son vieux corps les alertes attitudes des plus jeunes, et un négrillon en chemise, de trois ans peut-êtreu hurle aussi et danse, en imitant ces gorilles.
Ce Christianisme gesticulateur, où le nom de Jésus, celui du Old Paulj du « Vieux Paul », et du Holy Ghost^ du a Saint-Esprit », reviennent sans cesse, se résout dans des crises nerveuses. Un fidèle tombe, — il est happy^ — heureux, comme ils disent, et il faut l'emporter. J'ai l'impression de la vie religieuse au point précis oii elle baigne dans la vie animale, et aussi l'évidence que la race noire, si les blancs ne se dévouent pas à elle, cœur et âme, établira dans ce Sud délivré de l'esclavage une véritable Afrique, une tache de sauvagerie, et que cette tache ira grandissant, dévorant tout, jusqu'à devenir un danger national. Mon guide ne me fait plus sourire en me racontant que certains Américains pensent sérieusement à fréter des navires qui transportent dans la réelle Afrique tous les gentlemen colorés. D'autres pensent à leur donner un territoire qu'ils administrent à leur gré et dont ils ne puissent plus sortir. Tous sentent bien que la question noire se posera un de ces jours à nouveau. Un fait pourtant permet d'espérer une solution favorable ; durant ces dix dernières an-
nées, le nombre des blancs dans les seize Etats du Sud a plus grandi que le nombre des noirs. En 1880, les blancs étaient douze millions et demi, ils sont aujourd'hui quinze millions et demi; les noirs étaient six millions, ils sont seulement six millions et quelques milliers. Ces chiffres et l'éducation représentent la part d'optiniisme nécessaire au sortir de scènes aussi dégradantes qu cette cérémonie nocturne, dans ce bois mystérieux et sous la lune, astre des incantations troubles et des liturgies coupables.
Saint-Augustine, 29 mars.
De Jackson ville à Saint-Augustine, il n'y a pas beaucoup plus d'une heure de route. Le train traverse la rivière Saint-John sur un de ces ponts jetés presque au ras de l'eau, comme on en voit tant aux Etats-Unis que l'on unit par s'habituer à leur audace fragile. Il entre ensuite dans la forêt, une forêt vierge hier encore et où tout redouble la sensation de la nature dangereuse. Ce sont de nouveau des térébinthes entamés à leur base par une entaille qui a servi à en extraire la résine, et si profondément que beaucoup sont tombés. Entre leurs troncs fourmille, monstrueux gazon fait à souhait pour le rampement des serpents à sonnettes et des chats-tigres, un foisonnement de -palmettosy — de tout petits palmiers sans tiges.
Les vertes et larges feuilles couvrent les sentiers qu'on ne voit plus. Les fûts des arbres serrés les uns contre les autres, et les hautes pousses au fond là-bas, achèvent de donner à ces profondeurs un redoutable aspect d'enchevêtrement. Les cases de bois surgissent de place en place, laissant voir sur leur seuil le sourire d'un nègre et d'une négresse, — ce sourire obsédant qui flotte sur les dents blanches de toute cette race enfantine, et on le retrouve sur les cuillers d'argent qui se débitent dans les « halls » des hôtels, à titre de souvenirs, avec cette devise : « Le Sud ensoleillé, — The sunny South », — illustration ironique du vers du poète :
Beau, frais, souriant d'aise à cette vie amèrel...
Un jeune garçon blanc, hâve et nerveux, et dont le sourire, lui, est amer comme cette vie elle-même, parcourt indéfiniment le train, cherchant à vendre d'abord des romans, puis des journaux, puis des guides illustrés, puis des bananes, puis des oranges. Le contraste de son activité avec l'indolence des noirs est plus saisissant encore dans ce paysage de lumière. Il vous dépose les brochures sûr les genoux. Il vous contraint de respirer les fruits. Aucun refus ne le rebute. Aucune indifférence ne le décourage. C'est l'animal de proie, affamé et qui veut vivre. Il y a soixante ans, il eût été marchand d'esclaves avec la même âpreté. Demain il sera marchand de terres sur cette ligne, marchand de charbon, hôtelier, que sais-je? Ce-
pendant une nouvelle rivière apparaît, et des maisons. Je reconnais les clochetons à forme Mauresque de cet hôtel Ponce de Léon, célèbre dans toute l'Amérique. Il était si cher à une époque, qu'un dô mes amis prétendait qu'on payait cinq dollars pour le regarder. C'est Saint-Augustine, le Cannes de l'Amérique ou son Monte-Carlo, vieille petite ville fondée voici trois cents ans par les Espagnols, qui massacrèrent là une colonie de huguenots Français. Qu'il reste vrai, ce mot mélancolique du savant et malheureux Buchon, qui disait, découvrant par-dessous la Morée Vénitienne toute une Morée Française : « Quel pays du monde n'avons-nous pas conquis et perdu?... »
... Des hôtels maintenant, encore des hôtels; des jardins, encore des jardins, remplis d'orangers, de grenadiers, de lauriers-roses, de chênes verts, et, au milieu, un tout petit reste de ville Espagnole, une rue étroite qui va d'un fort ruiné à une place où se tenait le marché d'esclaves, — c'est tout Saint-Augustine et c'est exquis. La vieille rue est sinueuse. On la sent construite, comme la rue des Serpents à Séville, pour établir un courant d'air frais par les journées brûlantes d'été. Ses maisons basses sont si rapprochées que les balcons de l'unique étage se touchent presque. Ce sont des terrasses où causer d'un logis à l'autre, sans bouger, parmi les fleurs et en aspirant durant les nuits tropicales le souffle de brise venu de la mer, de l'Océan, qui là-bas, par derrière l'île Anastasia,
28o OUTRE-MER
brode la grève de sa mobile frange d'écume. La vie coloniale de l'autre siècle vous apparaît dans l'hallucination d'une minute, avec son intimité et ses dangers. Vous devinez, à regarder le fort Marion, flanqué de ses larges bastions et protégé de ses murs épais, l'attaque toujours imminente. La vieille ville n'était qu'un petit campement autour de cette vaste citadelle aménagée pour servir d'asile à la population. Et tout de suite à côté, les hôtels colossaux rivalisent de luxe, les villas suc* cèdent aux villas. Vous constatez, comme à Newport, quoique à un degré moindre, ce que l'Américain moderne dépense d'argent à se divertir, à quelle prodigalité de luxe il demeure toujours prêt. Vous calculez combien tous ces gens qui hivernent ici ont dû a faire » de dollars pour vivre comme ils y vivent, et de nouveau vous sentez une Amérique ancienne sous l'Amérique actuelle, mais si lointaine, si étrangement, si irréparablement ensevelie !
Saint-Augustîne, 30 mars.
Cette vîe d'hôtel aux Etats-Unis ne ressemble vraiment à aucune autre. C'est à Saint-Augustine qu'il faut venir pour comprendre à quel point ces rudes travailleurs en jouissent, ce qu'ils lui demandent, combien elle correspond à des choses d'eux, intimes et profondes. En ce moment, et
DANS LE SUD sSt
quoique la fin de la saison d'hiver soit proche, à peine si le voyageur trouve à se loger dans ces bâtiments en forme de palais, qui ressemblent, celuici à TAlcazar, cet autre à l'Alhambra, un troisième à TEscurial, un quatrième à une vaste maison de l'époque coloniale. Et c'est dans tous un étalage de richesse, extravagant, et dont- tout ce monde de voyageurs jouit visiblement. A la différence des passants d'un grand hôtel dans une ville d'eaux Européenne, ceux-ci se sentent dans ces halls somptueux, dans ces patios magnifiques, parmi ces peluches et ces tableaux, à l'aise comme chez eux, plus que chez eux. Beaucoup viennent des villes neuves du centre et du bord de l'Ouest. Leur fortune, neuve comme ces villes, leur donne le goût d'un luxe et d'un confort que cet hôtel leur représente, brutal, mais facile. Cette brutalité, ils ne la sentent pas, et ils se délectent dans cette facilité. Il faut les voir, dans la journée, se balançant sur les rockings au son d'un orchestre qui, depuis une heure jusqu'à trois heures, et depuis sept heures jusqu'à dix, fait vibrer tout le vaste bâtiment. Après le dîner un bal s'organise où ils dansent tous. Vous voyez des hommes de soixantedix ans faire des cavaliers seuls dans un quadrille, une grand' mère polker à côté de sa petitefille, et des jeunes gens valser avec cette légèreté incomparable des garçons d'ici. Le mouvement et l'entrain avec lesquels ces danses sont menées, le rythme trop vif des pas, réellement dansés et non pas marchés, trahissent une fougue physique, des
sens plus jeunes, une ardeur au plaisir égale à l'ardeur au travail. Avec cela, tout ce monde est en grande toilette, des jeunes gens sont amenés aux jeunes filles — aux Hotels Belles — par d'autres jeunes gens. Des groupes rieurs s'installent partout, sur les escaliers, sur les terrasses. Il y a dans l'air une bonhomie qui vous ferait croire que- toutes ces personnes se connaissent depuis des années, n'était que sans cesse des présentations ont lieu autour de vous. Les innombrables very glad to meet you prononcés dans la soirée par des voyageurs qui se serrent la main cordialement et qui le matin ne se saluaient pas, vous donnent l'impression d'une gare où tout un train de touristes serait présenté à un autre, pêle-mêle, indistinctement. Cette passion des Américains pour les nouvelles connaissances me fait me souvenir d'une anecdote que me racontait un ancien ministre Anglais à Washington. Comme il demandait, avant de partir, quelques conseils à un New- Yorkais très spirituel sur le moyen de réussir aux Etats-Unis, l'autre fit avec sa main le signe de tirer son portefeuille, puis de corner et de distribuer cartes après cartes en répétant indéfiniment cette formule : « Cardingy cardingy carding, cardzng,.. •
Cette folie de plaisir et de vie sociale gagne jusqu'aux domestiques de ces hôtels toujours en remue-ménage. Ceux du caravansérail que j'habite ont donné ce soir, pour notre divertissement, ce
qu'ils appellent un cake-walk, — littéralement une promenade de gâteau. C'est, en fait, un concours de marche dont le prix est un gâteau. Au centre d'uln des salons, le plus vaste, un tribunal composé de cinq nègres est installé, comiquement grave, et devant lui deux musiciens, un qui touche du banjo, l'autre de la guitare. Indéfiniment, infatigablement, ils jouent des airs aigres et nets, très grinçants et très allants. Les couples qui concourent marchent, marchent autour de la salle, la femme appuyée au bras de l'homme. Il s'agit de marquer le pas exactement, d'après la mesure de cette musique, et de tourner aux coins bien en carré, sans perdre le rythme. Sur une table, un donjon en pâtisserie, crénelé de sucre candi, attend le triomphateur. Les candidats à cette étrange récompense sont, bien entendu, des nègres- et des négresses. A mesure que la marche se prolonge, les visages se tendent davantage, un sourire de défi les éclaire. La volonté de briller, de se faire remarquer, se reconnaît à la crispation du bras gauche qui est libre chez l'homme, du bras droit chez la femme. Une force vaine, comme répandue sur tout leui: être, révèle ce qui constitue le fond vrai de ces enfantines natures. Voici maintenant que la marche est finie, et que les juges votent une première fois. Un certain nombre de compétiteurs sont éliminés, et un autre concours recommence entre les vainqueurs du premier. Un des marcheurs est maintenant grand favori. Toute l'assemblée l'encourage. Il gagne, et on le voit qui sort de la
salle escorté de ses partisans, tenant entre les mains son gâteau, avec une incomparable âerté.
Rockledge, 2 avril.
Presque aussitôt au-dessous de Saint-Augtistine, le paysage recommence de changer. Le palmetto qui se traînait à terre en broussailles, se prend à grandir. Il est d'abord haut comme un enfant, puis comme un homme, puis comme deux. Ses colonnades se font serrées Des arbres étranges apparaissent dont le tronc jaillit d'une bulbe énorme, pareille à Toignon d'un gigantesque orchis. Les champs d*orangers se multiplient, plus vastes, plus profonds, et l'atmosphère brûlante révèle l'approche des tropiques, plus voisine encore. Mais l'énergie Américaine ne semble pas touchée par le climat. Ce Midi n'a d'un Midi que sa végétation et sa lumière. La dure race énergique y est toujours tendue à la lutte. Les wagons chargés de fruits se succèdent sur la ligne du chemin de fer, aussi nombreux qu'aux environs de Chicago les wagons chargés de viande. Ils sont ventilés comme les autres étaient gelés. On voit les plaines se défricher et se couvrir de ces orangers qui n'étaient pas du pays. Il n'y a pas beaucoup plus de vingt ans que l'on s'est avisé de les planter dans cette terre, et déjà le commerce des oranges de Floride menace celui des oranges d'Espagne
et de Sicile. Comme sur le bord de l'Ouest, cette ligne de chemin de fer sème les petites villes le long de ses rails, et les spéculations de terrains se greffent sur le tout. On me raconte qu'à Lake Worth, oii je serai après-demain, un des magnats de cette compagnie a ainsi élevé subitement, dans une espèce de désert, un hôtel qui est un palais; puis il a prolongé la ligne pour arriver à son hôtel, et une ville d'hiver est en train de naître là-bas, par enchantement Ici encore vous retrouverez cette obsession de l'Europe, qui se mélange, chez ces gens, aux intenses originalités de leur esprit d'entreprise. L'idée de donner à leur pays une Riviera hante ces grands spéculateurs de la Floride. Ils y ont réussi, sans pouvoir jeter sur cette côte ce qui fait le charme de notre Provence, cette jolie fièvre de la mondanité cosmopolite, — ni le charme de la rivière de Gênes, ce voisinage des premiers musées et des premières églises de la divine Italie. — Mais si cette Floride n'a pas l'élégance de Cannes, ni les fêtes de Nice, ni la sorcellerie de l'Art, guels paysages et quelle nature !
... Je me suis promené ce soir sur le bord de cette Indian River y que je descendrai demain. — C'est une longue lagune de cent soixante milles, large de deux lieues à certains endroits, de cinquante pieds à d'autres. Un ruban de terre, développé indéfiniment, la sépare de l'Océan. Elle va ainsi, étalée le long de toute la presqu'île, et semée sur
sa plage paisible de stations d*hiver comme celle où je me suis arrêté aujourd'hui... Il était cinq heures. Le soleil baissé sur l'horizon enveloppait d'une poussière vibrante et lumineuse le foisonnement de la végétation. Je suivais entre les palmiers le sentier qui longe la berge. Ces beaux arbres poussaient de tous les côtés, non plus par bouquets, comme dans les oasis d'Orient, mais en forêt, redressant, penchant leurs troncs gigantesques épanouis là-haut en larges raquettes vertes où le vent émouvait un murmure métallique. Entre ces fûts comme feutrés d'une écorce effilochée, d'immenses plantes, d'essence pour moi inconnue, montaient par buissons, chargées de fleurs tout ouvertes, rouges ou bleuâtres, — des fleurs d'étoffe, de satin, de velours, larges comme deux fois un lis. Des chênes verts se mêlaient à ces fleurs et à ces palmiers, enlacés, étouffés sous un réseau de lianes d'un vert très pâle, et, quelquefois, à un moment de la promenade, un interstice soudain entr'ouvert laissait voir un bois d'orangers, avec les fruits d'or piqués d'ans le feuillage lustré. L'eau de la lagune était toute frémissante de la marée qui, par un goulet voisin, se fait sentir jusqu'ici. Cette eau clapotait contre le rivage, parmi les arbres debout et contre le bois des arbres écroulés, avec une monotonie rythmée où l'on devinait la palpitation, comme la respiration de l'Océan, perdu là-bas derrière la bande de terre protectrice. On rappelle la Fairy Land, la Terre des Fées, vieux ressouvenir des pays de brumes, de l'Irlande et
de l'Ecosse, d'où sont venus tant de colons d'ici. Sur cette nappe tout ensemble morte et vivante, reposée et remuée, des yoles glissaient légères, la coque renflée, la voilure haute et pleine de vent, — un vent chaud, une haleine de langueur et d'ardeur. Le long de ce chemin de rêve, des cottages se succédaient, ouvrant à même la forêt leur petite terrasse couverte. Là une femme malade se balançait dans un hamac. Ailleurs un jeune homme au teint épuisé lisait et songeait. C'était vraiment une nature pour s'y éteindre doucement, une nature contre laquelle ne plus lutter, où s'absorber, envahi, bercé, endormi. Pensant à l'âpre hiver de Boston et de New- York, avec sa neige et ses traîneaux, je sentais comme cette terre est grande, comme elle touche à l'une et à l'autre extrémité des climats. Je réalisais l'énormité de ce continent, et je me demandais de nouveau si, la conquête une fois installée, — elle est si récente, — l'Américain se laissera pénétrer par cette diversité des climats, s'il installera une civilisation plus douce dans ces Etats-ci, plus analogue à cette lumière et à cette beauté. Et comme pour répondre ironiquement à cette question, voici qu'à un détour du chemin j'aperçus un train vestibule qui passait à toute vapeur parmi les arbres, et sur un tronc de palmier les feux du soleil qui finissait de tomber, éclairèrent une affiche où je pus voir qu'une certaine source minérale est le « Czar des eaux de table ».
Sur rindian River, 3 avril.
...Je reprends ce journal sur un bateau de forme singulière qui descend vers le poste militaire de Jupiter, d*où le chemin de fer me mènera jusqu'à Lake Worth. — C'est, en bas, une espèce de radeau, où va et vient un équipage uniquement composé de noirs. Des piliers s'y érigent, qui supportent une espèce de pont, et au-dessus une passerelle. Dans l'intervalle de ce pont et de cette passerelle, une longue salle à manger est disposée. De petites cabines ouvrent sur elle des deux côtés. La roue est derrière, qui meut lentement cette embarcation, faite pour ces eaux parfois profondes, parfois si peu hautes que le dessous plat du radeau gratte le sable. J'aurai sans doute été l'un des derniers à descendre ainsi cette lagune, car la voie ferrée va être ouverte demain entre Titusville et Jupiter, en sorte que l'on ira de New- York à Lake Worth sans avoir à changer de wagon. Le capitaine, un Américain des Etats du Sud, mâtiné d'Espagnol et de Français, avec un petit visage spirituel d'habitant de Tarbes ou de Pau, et un je ne sais quoi d'inexprimablemert aristocratique dans ses simples manières, me montre les rails sur le rivage et il me dit : — « Chaque fois que vous voyez une traverse de chemin de fer, vous voyez la tombe d'un steamboat man... » Le chemin de fer ira plus vite. Il évitera au voyageur la longue journée de huit à dix
heures sur les détours de la rivière. Il ne lui en donnera pas l'intimité.
... Une eau très large d'abord, tout de suite après rembarquement à Fort Pierce, avec la ligne à gauche de la bande de terre, étroite et boisée, qui sépare cette eau de l'Océan. Presque pas de trace de culture, ni sur cette gauche, ni sur la droite où s'étend la terre ferme, mais toujours cette végétation intense, qui grandit encore depuis Rockledge. A mesure que les rives se rapprochent, on aperçoit mieux l'inextricable treillis des branches. Dans ces bois un arbre domine maintenant, dont le tronc sert de couronne à des racines à jour, emmêlées à la manière d'un énorme nœud de serpent. On dirait encore les tentacules immobiles d'une monstrueuse méduse dont le corps serait formé par le tronc de l'arbre et qui pomperait l'eau, avidement, insatiablement, de ses cinquante bouches pâmées. A côté, des palmiers se dressent, presque tous déjà brûlés et roussis. Des herbes et des buissons s'entrelacent, en fourrés colossaux de la hauteur de deux hommes, dangereux maquis oii les bêtes les plus formidables paraissent devoir se tapir. Au moment oti la rivière se resserre, la grande rumeur de l'Océan commence de se faire entendre. Soudain il apparaît lui-même pardessus la ligne des arbres, — immense et bleu, d'un bleu de saphir, d'un bleu de lapis, avec la traînée sur cet azur intense d'un azur noir, d'une large veine, presque pourpre tant elle est violette. II. 19
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C'est le Gulf Stream, la mystérieuse coulée d*eau brûlante à travers les profondeurs froides de cet Atlantique. Les énormes lames se brisent en crêtes d'écume blanche sur la plage que l'on aperçoit du pont du bateau, tant la langue de terre préservatrice est ici mince et basse. Elle s'interrompt, et un goulet s'y creuse par où les hautes lames se précipitent, arrêtées tout de suite par un îlot de sable jaune sur lequel se posent des milliers de mouettes et de pélicans. Le bruit de la roue de notre bateau les fait partir. Le tourbillon des ailes éperdues blanchit le ciel, où les taches noires des grands échassiers s'éloignent moins vite. J'entends se prolonger le cri des mouettes. Ce gémissement, pareil à celui d'un enfant malade, est si humain qu'il fait mal.
Cependant le capitaine va et vient sur sa passerelle, préoccupé d'un vaste baquet où il conserve une vingtaine de petits alligators pris à même les criques. Les passagers, qui se sont vite liés les uns avec les autres, se répètent des histoires de chasse plus ou moins authentiques, et un gentleman du Nord, qui voyage en chapeau haut de forme et en redingote, nous raconte sa vie d'homme d'affaires. Elle me paraît trop typique pour que je ne la note pas ici même. Jusqu'à quarante-cinq ans il a travaillé très durement. Il était à la tête d'abord d'une entreprise de bouchons, puis d'une entreprise de savons. Quand il fut out of business^ il entreprit de réaliser un projet caressé pendant des années, celui de faire le tour du monde. Il était veuf. L«
voilà parti avec sa fille unique pour le Japon. Elle y rencontre un compatriote avec lequel elle se fiance contre la volonté du père. Ils se séparent. Dégoûté de continuer sa route tout seul, ce père rentre à Philadelphie, sa ville natale, et, comme avant de s'embarquer pour sa longue absence, il avait vendu ses meubles, congédié ses domestiques et quitté sa maison, il s'installe à l'hôtel où il achève de vieillir depuis cette époque, — il y a dix ans déjà! — trompant sa solitude par des excursions. Ces trips^ comme on dit ici, consistent à aller pour une saison en Palestine, pour une autre en Espagne. Ce printemps, il se prépare à pousser jusqu'à la Havane. Mais c'est le tour du monde qu'il voudrait faire, et qu'il ne fera pas, tant la colère le saisit à l'idée du mariage de sa compagne de route.
— a Et avez-vous revu votre fille? » lui demande quelqu'un.
— ce Jamais, » répond-il énergiquement.
... Les dix heures de ce trajet paisible passent vite, enchantées par le paysage et amusées par les saillies originales de ce pur Yankee, lequel nous célèbre la gloire d'un certain club de Philadelphie, — le plus ancien club Anglo-Saxon du monde, nous assure-t-il, depuis la disparition du Beef steak Club de Londres. Il nous décrit l'antique organisation de ce cercle, avec son gouverneur, son lieutenant-gouverneur et son shériff. La fonction de ce dernier consiste à mette en état d'ar-
restation ceiui des membres qui ne vide pas son verre de vieux Madère, et en guise d'amende on verse le vin dans les manches du délinquant. Notre compagnon nous vante les délices d'une cer-taine alose grillée, connue sous le nom de flanked shady et qui se mange dans de la vaisselle d'argent aux armes de William Penn. C'est un de ces Américains qui vous soutiennent et qui vous démontrent que leur pays est peuplé de plus vieilles familles que l'Europe. Il les énumère, et sans pouvoir lui donner tort, je me rappelle cette plaisanterie d'un de mes amis Anglais : au terme d'une conversation pareille, et comme son interlocuteur, après avoir fait remonter sa généalogie jusqu'à l'un des Pilgrim FatherSy lui demandait :
— « Et vous, où sont vos terres? »
— « Ce sont les plus grandes du monde, » répondit flegmatiquement l'Anglais, « car elles contiennent les forêts où fut coupé le bois avec lequel on construisit le plus vaste de tous les bateaux, un bateau qui portait autant de gens que la plus énorme flotte... b
— a Et lequel? » demanda l'autre.
— a La Mayflower. »
Et c'est vrai que les Américains citent trop souvent ce nom vénérable. Cette exagération n'empêche pas que l'on ne rencontre sans cesse dans ce pays si neuf des traces d'une civilisation déjà très lointaine. Elle paraît même plus lointaine, tant elle est abolie. Je le sens, à écouter les dernières anecdotes du Philadelphien, sur le quai d'une
DANS LE SUD «Ot
gare, à Jupiter, une fois descendus de bateau. Dans le soir qui tombe, et en attendant le départ du train, je vois des nègres sous un hangar, des employés de cette ligne, travailler en jouant. Ils n'avaient sans doute pas vu de locomotive avant l'année dernière. Ils roulent de gros fardeaux et ils musardent, ils chantent, ils s'interpellent, ils se donnent des surnoms, ils s'allongent des claques, et cependant ils continuent d'édifier la bâtisse inachevée. Elle sert déjà au transport qui est en train de modifier ce coin perdu, de mettre sur ce bout sauvage de péninsule une première couche d'une civilisation aussi, mais qu'elle est neuve, qu'elle est fragile! Il y a tant de coins pareils aux Etats-Unis, que les autres, les moins récents et surtout les séculaires, semblent une anomalie.
Lake Worth, 4 avril.
... Je suis arrivé à Lake Worth hier à la nuit tombée. Voilà encore une de ces impressions de contraste comme l'Amérique seule peut en donner : un bout du monde, un coin de péninsule très loin des grandes et des petites villes, plus de villages même, plus de culture, des lieues d'une solitude périlleuse et inaccessible; puis tout d'un coup, par la fantaisie d'un propriétaire de chemin de fer, un hôtel dressé qui est un palais. Je vois celui-ci,
dont on m'avait tant parlé, remplir un coin d'horizon de sa masse énorme et lummeuse, par delà une large nappe d'eau oii tremble le reflet d'un admirable ciel d'étoiles. Le train s'est arrêté au bord du vaste étang salé qui baigne là-bas Palm Beachy la Plage des Palmes, où ce fantastique hôtel se trouve placé. Un bateau de promenade, coquette embarcation à vapeur, meublée avec cette même mvraisemblable fantaisie, vient nous prendre, et après des virevoltes esquissées un peu au hasard sur cette eau sombre, pour éviter ici un banc de sable, là les poutres d'une future jetée, le palais apparaît, aussi luxueux que s'il profilait à New- York, sur les trottoirs de la Cinquième Avenue, cette entrée à colonnettes, illuminé d'électricité, perforé d'ascenseurs. Son hall est rempli d'hommes et de femmes en toilette de bal qui dansent éperdument et qui montrent des teints brûlés par le soleil torride du jour, par les stations sur la grève sablonneuse, par les bains dans cet Océan tout voisin et que le Gulf Stream échauffe comme la Méditerranée en été. De temps en temps un couple de danseurs vient sur la terrasse; ils respirent la douce nuit tropicale, et, paresseusement, ils sucent des oranges qui partout emplissent de larges corbeilles, parfumant l'air d'un arôme sucré, tandis que le vent, venu des jardins, roule sur cette terrasse et dans ce hall des parfums de fleurs inconnues.
... Quel pays pour y être heureux, à la façon d'une
plante qui pousse au soleil, insouciante et sans désir d'être ailleurs! En ouvrant ma fenêtre au matin, je vois, entre le lac et la maison, une forêt de cocotiers. Les fruits apparaissent au milieu des palmes, pendus par grappes et aussi gros que des têtes d'enfant. En allant du côté de l'Océan tout à l'heure, je respirais l'odeur d'un bois de lauriers-roses qu'un tramway desservi par un seul cheval traverse pendant un mille. La voiture froisse en passant ces beaux arbres aux fleurs de chair dont les gens d'ici n'ont pas même taillé les branches, en sorte que nous déchirons, que nous meurtrissons ces vivantes fleurs. Mais cette végétation est si puissante qu'il semble que demain ces souillures seront réparées. Il s'exhale de ces arbres et de ces herbes, des champs d' .nanas et des bois de cocotiers, comme une chaude odeur de poussée qui enivre. Cette nature est à la fois trop violente et trop douce. La mer au bout de cette allée de lauriers-roses est trop bleue. Ce n'est plus le sauvage Océan, c'est la Méditerranée, la voluptueuse, la féminine... — Mais non. Vue de près, la colossale enflure des lames révèle que c'est bien le grand, le mâle Atlantique. Sur cet azur passe de nouveau la grande artère sombre du Gulf Stream. Des formes gigantesques de poissons jouent dans les bleus et les violets de la houle. Ce sont des requins. Leur présence n'empêche pas les jeunes .Américaines de se baigner sur cette libre plage. J'entends l'une d'elles dire à une autre qui hésite :
— € Go and run your risk. - - Allez et courez votre chance. »
Ce mot contient toute une philosophie.
Lake Worth, 6 avril.
... En barque, à pêcher tout le jour sur la vaste lagune intérieure, avec deux nègres dont un arrive des îles Bahamas. Il me dit qu'il est Anglais, et il me montre une lettre sur laquelle se trouve uq timbre à Feffigie de la Reine : a M y old M issus y — ma vieille Dame, » s'écrie-t-il. Son visage, plus ferme et plus fin que celui de la plupart des noirs d'ici, se fait sérieux pour ajouter qu'il appartient en religion à l'Eglise Anglaise : Church of England, La vanité d'être un membre, même très humble, de ce vaste empire Britannique, est en lui. En l'écoutant, je me rends mieux compte du prestige qui maintient unies tant de terres et de si lointaines sous la domination de la old Missus. Cette fierté qui faisait dire aux habitants de la Ville Eternelle leur hautain Civis Romanus sum dicte à ce batelier des propos d*un étrange dédain pour les Etats-Unis :
— « Les Anglais, » dit-il, « ont supprimé l'esclavage bien avant cette nation-ci. »
Et il me raconte que sa grand'mère, emmenée d'Afrique sur un négrier Espagnol, a été délivrée dans la mer des Antilles par un vaisseau de guerre
DANS LE SUD tg7
Anglais, et aussi qu'elle parle toujours de retourner là-bas, dans son pays. Il l'aime beaucoup, et il se réjouit de la revoir, lorsque dans quelques jours, sa saison d'hiver terminée, il pourra rentrer chez lui. Il est fiancé depuis l'automne dernier. La lettre dont il me montre l'enveloppe est de sa promise. Je songe, devant ces sentiments de famille rendus possibles chez ces pauvres noirs par la liberté, à la négresse dont on m'a raconté l'histoire en Géorgie. Elle avait eu vingt-quatre enfants, qu'on lui avait pris tout jeunes, pour les vendre çà et là. Après la guerre de Sécession, elle se mit en marche pour les retrouver tous, les revoir, les voir plutôt, avant de mourir. Quelle réalité d'un tragique égal à celui de la légende de Niobé, si cette femme noire avait de l'âme! Et pourquoi pas?
... Notre barque va longeant la côte. Le vent gonfle la haute et longue voile. C'est un bateau profond et large avec lequel le nègre est venu des Bahamas ici, et dans quinze jours, il yretournera.il a payé ce bateau trois cents dollars. Sa pêche sur ces mers si riches lui suffit, et elle est facile. Deux lignes à l'arrière suivent le sillage avec deux hameçons sans appât. La petite forme coloriée d'un poisson en métal danse à l'extrémité. C'est assez pour attirer les poissons vivants. Ils foisonnent comme aux premiers jours du monde dans ce vaste étang où quasi personne ne venait avant ces dernières années. Autour de nous, ils sautent par centaines, crispant leur souple corps blanc au-dessus de l'eau frémissante. Les histoires d'alligators et de ser-
pents à sonnettes ont maintenant remplacé les souvenirs personnels dans la conversation du pêcheur. Elles sont fantasmagoriques, — moins pourtant que l'inscription que j'ai vue hier sur un étang près de l'hôtel : « Pet Gators! Don't shoot. — Alligators favoris ! Ne leur tirez pas dessus. »
... Nous arrivons, poussés par cette brise, à une plantation que je veux visiter. Le rude personnage qui m'en fait les honneurs est un Irlandais de Cook. Il peut avoir cinquante ans. Son œil est étrangement clair dans sa figure, restée rousse malgré le climat, — clair de cette clarté, presque verte dans le bleu, particulière aux Celtes de son île. Un énorme chapeau de paille sur ses cheveux gris, une chemise ouverte sur sa poitrine, un pantalon tenu par une ceinture de cuir à laquelle est appendue une gaine de revolver, de grosses bottes, de quoi marcher dans les taillis sans craindre les serpents, — voilà tout son costume. Il est ici depuis seize ans. A la suite de quel procès politique? Il ne le dit pas, quoiqu'il raconte qu'il a fait de longs mois de prison à Dublin. Le goût de la vie sauvage Fa entraîné dans ce coin de Floride, alors terriblement solitaire et vide. Il y cultive des fruits et des légumes. Ses ouvriers empilent dans des caisses, pour les expédier à Philadelphie, des tomates qui ont le goût d'une pêche. Partout, dans sa plantation, les cocotiers, les goyaves, vingt essences d'arbres à épices poussent et prospèrent.
Il serait riche, me dit-il, n'était que tous ses envois arrivent à destination à moitié dévalisés par les gens des chemins de fer et des bateaux. Et puis, le conspirateur regrette l'Irlande. Je le devine, à l'accent dont il m'en parle, quand il sait que j'y ai voyagé. Les cieux brouillés du comté de Clare, les gazons humides dû Phœnix Park, la mélancolie des lacs de Killarney, remplacent une minute devant le regard de sa rêverie les cieux éclatants, les verdures opulentes, les eaux tièdes qui nous entourent. Nous évoquons nos souvenirs communs, assis sur un tronc de palmier abattu, tandis qu'un nègre, pour nous désaltérer, brise à coups de hache la cosse d'une noix de coco qu'il vient de choisir en la faisant tinter à son oreille pour voir si elle est pleine de lait. Les scènes imaginées d'ans mon enfance à travers les pages du Robinson me reviennent à la pensée, et, durant ces quelques secondes, je réalise ce qui fut l'attrait ensorceleur de toute cette contrée aux premiers temps de la découverte, l'espèce de poésie d'idylle, soudain goûtée sur une terre sans possesseurs, avec la nostalgie de l'Europe abandonnée, pour adoucir, pour attendrir la saveur trop âpre de ce farouche animalisme. Il y manque aujourd'hui ce qui achevait d'exalter le colon d'autrefois, tant l'homme est fait pour se développer par l'action et dans l'action : ~- la demi-ivresse du danger toujours voisin.
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Lake Worth, 7 avril.
... Je vais quitter demain, à la pointe du jour, l'adorable oasis de ces jardins jetés entre cette lagune et l'Atlantique, pour gagner New-York et de là, par un autre des lévriers de mer^ Liverpool, puis la France. Avant de m'en aller je voudrais transcrire parmi ces notes une courte et tragique histoire qui m'a été répétée par un des cottagers des environs, un ancien industriel de l'Ohio affolé de yachting et de pêche, un géant blond à muscles de boxeur, et qui habite un petit chalet en bois, apporté du Nord par pièces numérotées. Il s'amusait à prendre des requins en tendant sur la plage de l'Océan une ligne grosse comme un câble, avec un véritable harpon auquel il attachait comme appât d'énormes poissons tout entiers. Je lui avais été présenté, suivant la mode Américaine, par un de mes compagnons de table à l'hôtel, et il m'avait, toujours d'après la mode Américaine, témoigné aussitôt cette chaleur spontanée d'hospitalité qui demeure le trait le plus charmant du caractère national. Je venais de lui raconter ma visite à la plantation de l'Irlandais et cette impression que j'en rapportais d'un homme absolument réfractaire aux amollissements du milieu oiî il vivait et toujours préoccupé de l'unique Irlande. La conversation s'engagea entre nous sur cette race excitable et violente, sur ses vertus d'invincible patriotisme et sur ses cruautés dans la
vengeance. L'anecdote par laquelle il m'illustra cette psychologie du Celte, m'a prouvé combien j'avais tort de croire que le frisson du danger manque à ce paysage. Je la reproduis avec quelques variantes sous la même réserve que l'histoire de M. Scott. Celle-ci pourrait s'intituler : Une exécution. Imaginez pour cadre à cette causerie un chemin au bord du lac parmi des lauriers-roses, une nappe d'eau teintée de mauve où sautent des poissons d'argent et d'or, où nagent des crabes pareils à des tortues, avec une pince qui leur sort de la bouche comme une épée. Un nègre passe, traînant à l'extrémité d'une cprde un crotale qu'il vient de tuer et dont il a déjà coupé et vendu la sonnette. La bête saigne sur le sable. Le ciel se colore de flammes qui teintent de pourpre les voiles des barques, et voici comment s'exprime, avec force well nasillards, le yachtman de l'Ohio .
... a C'était la première année de mon séjour ici, » commença-t-il, a et l'endroit était beaucoup plus désert qu'aujourd'hui, quoique les travaux de l'hôtel fussent déjà ébauchés, et que toutes les familles des ouvriers habitassent autour des fondations, dans des cases construites comme celles que vous avez pu voir le long du tramway. Mon chalet était le même. Je passais, comme aujourd'hui, des journées entières, quelquefois des semaines, sur l'eau. La pêche était meilleure. Les poissons sentent déjà l'homme, et ils s'en vont comme les
50S OUTR^-MER
alligators. Ce n*est pas le danger qui les chasse^ c'est le bruit. Il n'y a que les serpents qui ne s*en vont pas. Pas d'année où ils ne me tuent deux ou trois chiens. Ils les mordent aux naseaux et c'est l'affaire d'une heure à peine. C'est par dégoût de ces bêtes que je chasse moins. Mais à cette époque, j'étais dans toute la ferveur de ce sport, d'autant qu'il y avait à une vingtaine de milles d'ici des bois remplis de petits ours bruns à la poitrine jaune. Le chemin de fer va finir de les faire émigrer. Ces jours-là, et pour commencer de grand matin, je couchais dans mon bateau que j'amarrais dans une crique très sûre, au bord de laquelle s'étendait une plantation pareille à celle que vous avez visitée hier. Un homme y vivait, un blanc, servi par quelques noirs. Mettons qu'il se faisait appeler M. Shaw, et il se donnait comme un Américain du Nord. Je n'avais pas causé avec lui dix minutes que je le savais Irlandais. Il y a deux choses que ces gens-là ne changent pas : leurs yeux d'abord, puis leur façon de prononcer certaines lettres, le i et le r. Faites-leur dire un mot où il y ait le son al Ils ne le peuvent pas. Ils disent oï. "Pourquoi M. Shaw dissimulait-il sa nationalité? Cette question ne m'intéressait guère, et je ne me la posais même point. Nous autres Américains, nous avons cela de bon que nous ne tenons pas compte du passé des gens. Nous estimons qu'un homme n'est jamais trop vieux pour recommencer sa vie, et nous n'allons pas chercher dans ce qu'il fut de quoi l'empêcher d'être ce qu'il est ou ce qu'il
sera. Je pensai que M. Shaw avait été compromis dans quelqu'un de ces innombrables attentats qui se sont commis en Irlande, et qu'il se cachait pour avoir la paix, en attendant de recommencer. Je ne m'en serais jamais occupé s'il n'avait eu la singulière manie de ramener sans cesse la conversation sur la mort violente. Je l'entends encore me dire de sa voix un peu rauque des phrases comme celles-ci :
— a Savez-vous que le meurtre dans cet Etat est presque impuni ? Il y a eu six assassinats dans les deux derniers mois. Les auteurs ont tous été acquittés. Le juge a relâché le dernier pour trois dollars... Quelle police! Mon Dieu, quelle police! »
» Ou encore, à propos de quelque nouvelle à sensation publiée dans un journal :
— « Croyez-vous que la police découvre la vérité sur ce crime? On n'a plus de sécurité, avec de pareilles négligences... Et, sans police, pas de travail... »
» En prononçant de pareils propos, et qui trahissaient, par leur constant retour, l'obsession de l'idée fixe, M. Shaw me regardait, avec ses yeux clairs, d'un regard qui se détournait, qui se brisait plutôt dès qu'il rencontrait le mien en face. Il y avait, dans l' arrière-fond de ses prunelles, d'un bleu pers, une anxiété continue, comme si l'attente d'un danger l'eût secoué sans cesse d'un frisson de peur. Quelquefois cette anxiété se faisait si profonde qu'il pâlissait en tenant un de ces discours sur les assas-
sinats et les assassins. Ce n'était qu'une seconde et le sang revenait tout de suite à sa face rousse, où frisait un poil très court, la barbe d'un homme qui a porté les joues et la bouche rasées jusqu'à plus de trente ans. Il en avait quarante. Et je me disais : — « Mon garçon, tu voudrais beaucoup « me faire croire que tu as un grand amour pour a la police, afin que je ne devine pas que tu en « as une grande peur. Tu ne penses qu'à elle et tu a ferais mieux de t'en taire. » Oui, telles étaient les réponses que je lui adressais mentalement. Car je ne me souciais pas d'en savoir davantage. Il était poli, obligeant. Avec cela un tireur de premier ordre. Je pouvais laisser mes armes chez lui et mes chiens dormir sous son toit en parfaite sûreté. Et puis, j'ai du vieux sang de outlaw dans les veines. J'ai toujours pensé que la meilleure des justices est celle que l'on se fait à soi-même. Que M. Shaw eût exécuté quelque infâme landlord sur une des routes du Connemara ou du Donegal ne me paraissait pas plus coupable que les lynchages auxquels mes compatriotes se livrent de temps à autre. Ce n'est pas très légal, mais c'est très sain... ^
— « D'ailleurs... » continua-t-îl après avoir attendu une objection que je ne lui fis pas. Quand les Américains veulent étonner un Européen, ce dernier n'a qu'à se taire. C'est la meilleure réponse, et celle qui les déconcerte le plus. « D'ailleurs, je n'allais pas tarder à apprendre que je me trom-
pais, et que M. Shaw n'était rien moins qu'un justicier. — Une nuit, exactement à cette même époque, il y a cinq ans, nous dormions tranquillement, mes trois domestiques noirs et moi, dans le chalet que vous connaissez, lorsque des coups frappés violemment à la porte nous réveillèrent en sursaut. Je répondis à cet appel comme il convient dans des endroits comme celui-ci, même à présent, en prenant mon fusil, et ordonnant à mes trois noirs de prendre le leur, à très haute voix, pour que le visiteur sût bien qu'il aurait à qui parler. L'homme avait entendu mes ordres, et une supplication éperdue succéda aux coups de poing. Je reconnus avec stupeur la voix de M. Shaw qui gémissait, qui étouffait son appel comme quelqu'un qui a peur que son cri ne porte trop loin.
— « Ouvrez! ouvrez, par pitié!... C'est moi, M. Shaw, ouvrez-moi, tout de suite... »
» Il y avait une telle détresse dans son accent que je lui ouvris en effet sans hésiter. Je vis entrer un homme dont le visage décomposé, livide, révélait une terreur indicible. Du sang tachait sa chemise de flanelle, à la place de l'épaule. Son pantalon s'était déchiré aux broussailles, et ses pieds nus prouvaient qu'il avait été surpris dans son sommeil. — Nous dormons tous, ici, habillés sur notre lit. — Quand il entra dans la chambre, le regard circulaire qu'il jeta de tous côtés fut celui d'une bête traquée. Il tenait un pistolet de la main gauche, et comme son bras droit pendait inerte, je reconnus que le sang dont il était cou- II. âo
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vert venait d'une blessure. Mon premier mouvement, à cette vue, fut de crier à un de mes noirs d'aller chercher la boîte à pharmacie.
— « Non, » dit M. Shaw à voix basse, « je n'ai pas le temps. Je suis perdu si vous ne m'emmenez pas tout de suite dans votre bateau... II faut que je gagne Miami demain... Ils ne m'y chercheront pas... »
— « Mais de qui s'agit-il? » lui demandai- je. a Calmez-vous. Nous sommes ici trois hommes armés. — Avec vous, puisque vous pouvez vous servir du bras gauche et que vous avez votre revolver, cela fait quatre... Nous' tiendrons bien toute la nuit si nous sommes attaqués... »
— a Quatre, » répondit-il après un silence. a C'est vrai... N'importe. Partons, partons tout de suite... »
» Je le regardai, et je vis que de nouveau ses yeux ne pouvaient soutenir les miens. Pour venir ici, il avait dû franchir des milles et des milles à travers les broussailles, les bois, les étangs. Le poste de police était à moitié route. S'il était poursuivi par des voleurs, pourquoi ne s'était-il pas arrêté à cette baraque où il y a toujours, à cause des Indiens, une vingtaine de soldats? Et s'il ne fuyait pas devant des voleurs, devant qui fuyait-il ? Les querelles et les coups de revolver tirés dans le dos sont choses fréquentes par tout le Sud. Je voulais bien protéger un innocent. J'aurais arrêté de mes mains un coupable, et brutalement je lui dis :
— a Non, monsieur Shaw, je ne vous aiderai pas à vous sauver, sans savoir qui vous poursuit et pourquoi vous vous sauvez. »
— a Vous avez raison, » répliqua-t-il. « Hé bien, laissez-moi aller. »
» Il fit le geste de gagner la porte. Cette fièvre de fuite acheva de me convaincre que la police était à ses trousses. Dans ces coins éloignés, c'est le rôle de tout bon citoyen de l'aider, fût-ce contre un ami, et M. Shaw n'était pas mon ami. Je me plaçai devant lui, mon revolver à la main. . — a Cela non plus, » lui dis-je. « Vous ne vous en irez pas avant que je ne sache comment vous avez été blessé et pourquoi vous voulez partir ainsi... Vous vous plaignez toujours qu'il n'y a pas de sûreté dans ce pays. Il y en aurait plus si chacun faisait son devoir, et je fais le mien en vous arrêtant... »
— a Vous avez raison encore, » reprit-il, et il regarda du côté de la porte avec une terreur grandissante. « Mais éteignez la bougie, je vous en conjure, » — et avant que je n'eusse pu le prévenir il l'avait éteinte, — « et parlez bas... Ah! » insista-t-il avec désespoir, a cela se reconnaît pourtant la vérité... Vous me prenez pour un assassin?... Je ne le suis pas. C'est moi qu'ils veulent assassiner... Et s'ils le font, vous aurez mon sang sur les mains... »
— « Mais qui? Ils? » interrogeai- j^ de nouveau, ébranlé malgré moi.
— « Ceux de la Land League, » répondit-il.
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sans chercher ses mots cette fois. — « Je suis Irlandais, » continua-t-il, « j'ai été l'un d'eux. Ils m'ont condamné à mort Depuis huit ans je leur échappe. Ils m'ont trouvé. Livrez-moi maintenant, gi vous voulez... »
— a Billy, » fis-je à un des nègres après une minute de délibération intérieure, « vous préparerez le bateau. > Je savais que cet homme ne me mentait pas.
» Il ne me dit même pas merci. A travers la demi-obscurité de la nuit, je voyais qu'il recueillait dans chacune de ses oreilles tour à tour, en penchant sa tête, tous les bruits du dehors. Quand j'eus parlé, il se laissa tomber sur une chaise. Un autre des noirs alla lui chercher un peu d'eau et de whiskey qu'il but avidement. Je ne pensais plus, je vous le répète, à discuter sa véracité. Sa terreur m'avait gagné. Il se passa une demi-heure peut-être entre le moment où j'avais donné l'ordre et celui où Billy revint nous dire que la barque était prête. Je l'employai à prendre quelques provisions nécessaires, de quoi manger, de quoi nous couvrir, de quoi panser le blessé. Je connaissais de réputation l'implacabilité des conspirateurs Irlandais. Pour être venus surprendre M. Shaw dans ce fond de presqu'île, ils attachaient à sa mort une importance extrême. Pourquoi ? Je le saurais plus tard. L'affaire était de le sauver. Nous sortîmes du chalet avec toutes les précautions. J'ouvrais la marche, mon fusil à la main. M. Shaw sui-
vait, puis Bilîy, puis le nègre chargé des paquets. La lune malheureusement éclairait en plein notre file indienne. Vous vous rappelez qu'il y a, près de l'anse oii j'amarre nies bateaux, une espèce de log-house que le chemin de bois contourne. Un instinct de défiance me fit quitter ce chemin pour fouiller la place autour de cette cabane, en sorte que le soi-disant M. Shaw s'avançait maintenant le premier. Me voyant disparaître, il s'arrêta, et à la même seconde un coup de feu tiré d'en haut presque à bout portant retendait raide mort, tandis qu'une forme humaine s'élançait du toit de la cabane et s'enfuyait dans les fourrés. L'assassin nous avait guettés, étendu là. Cette attaque fut si rapide que je ne pensai même pas à me servir moi-même de mon arme. Billy avait déjà épaulé la sienne et tiré sur le fugitif. Nous entendîmes un cri de douleur.
— a II est blessé, » dit le nègre. « Attendez-moi ici dix minutes. Je Taurai trouvé. »
» Monsieur, vous ne connaissez pas la perfection des sens de ces garçons, et moi-même je ne me rends pas compte, après tant d'années, de l'espèce d'animalisme qui leur permet des tours de force comme celui-là. Nous avions à peine eu le temps de porter le corps de M. Shaw dans la cabane après avoir constaté qu'il avait été tué raide, et déjà l'appel de Billy nous avertissait qu'il avait réellement découvert son homme. Nous le rejoignîmes et nous le trouvâmes accroupi auprès du mal-
heureux qu'il avait trop bien ajusté. La balle était entrée entre les deux épaules et elle était sortie en biais par la poitrine. L'assassin vomissait le sang à pleine bouche et il allait mourir. Il eut cependant la force, quand je fus auprès de lui, de me regarder avec des yeux de mépris et de haine que je verrai toute ma vie, et il me dit :
— « Vous avez vengé un traître. »
— « Et vous n'avez jamais rien su de plus sur cette trahison? » demandai-je à mon tour, comme le narrateur se taisait.
— a Jamais rien, » me répondit-il. « Nous enterrâmes les deux cadavres côte à côte, et ce fut tout. J'oubliais. Cette nuit même, la maison de M. Shaw fut brûlée par des mains inconnues. Ses domestiques s'étaient enfuis. Ceux que l'on arrêta le lendemain déclarèrent avoir été attaqués, au coucher du soleil, par plusieurs hommes. Mais c'étaient des nègres, et comment savoir d'eux la vérité? Quelquefois ils sont très braves, et quelquefois un seul blanc suffit pour en faire sauver vingt. Quelquefois ils sont fidèles, et quelquefois pour un dollar ils vous laissent assassiner sans se retourner... J'oubliais d'ajouter ce détail dont vous retrouverez l'analogue dans toutes les exécutions agraires en Irlande. Les bêtes appartenant au traître : dix porcs, quatre vaches et un cheval, avaient les naseaux et un pied coupés... »
A bord du ***. — avril 1894.
Quinze jours encore à New-York, pour classer mes notes, en vérifier quelques-unes, revoir des coins déjà vus, causer avec des gens déjà connus, dire enfin un adieu non sans mélancolie à cette terre si attachante, car on y respire vraiment à toute minute l'air de la liberté, — et me voici de nouveau sur l'Atlantique, à bord d'un paquebot Anglais cette fois, plus vite que celui sur lequel j'ai passé la mare (crossed the pond, comme disent familièrement les Yankees), en août dernier. Nous avons quitté New- York samedi matin. C'est aujourd'hui mercredi. Demain jeudi nous serons à Queenstown, en Irlande, après-demain vendredi à Liverpool. Quand les Anglo-Saxons se prennent à lutter les uns contre les autres, leur force de concurrence ne connaît pas l'impossible. L'autre bateau jaugeait onze mille cinq cents tonnes, celuici en jauge treize mille. Les machines de l'autre avaient une force de vingt mille chevaux vapeur, les machines de celui-ci ont une force de trente mille. Le premier était long de cinq cent quatre-
vingts pieds, celui-ci l'est de sîx cent vingt. Et de même que ce premier était déjà l'Amérique, celui-ci est déjà l'Angleterre. Je le reconnais à vingt petits signes : à la politesse et à l'exactitude du service, à l'aspect un peu sombre et lourd des salons, qui n'ont plus cette éclatante fastuosité de peluche et de nickel ; à l'économie de la table que n'encombre plus de plats innombrables le gâchage Américain. Pourtant les provisions emmagasinées dans l'entrepont atteignent des chiffres fantastiques : vingt mille livres de bœuf frais, mille de bœuf salé, dix mille de mputon, dix mille volailles, dix-huit mille œufs, mille livres de thé, quinze cents de café, trois mille de beurre, six mille de jambon. Mais quand on revient d'un si long voyage, on n'a pas le cœur à se complaire dans des observations de cet ordre. La moisson d'exotisme est unie, et je crois bien que de ces cinq jours d'une course vertigineuse sur cet Océan, remué d'une houle éternelle, je ne me rappellerais rien si, vingt-quatre heures après notre départ, un Irlandais n'était mort à bord, d'un accès furieux d'alcoolisme.
C'était un beau garçon de trente-cinq ans et qui retournait dans son pays, après avoir fait une petite fortune. Ses amis et lui se dirent des adieux arrosés de tant de verres de whiskey que le delirium l'a saisi dans la nuit et qu'il a passé. On l'a enfermé aussitôt dans un cercueil de planches attachées ensemble avec de grosses cordes, et le soir même, vers les cinq heures, on le jetait à la mer. Nous étions tous là, autour du capitaine qui
lisait à haute voîx des versets de la Bible. Un drapeau recouvrait le cercueil placé sur le bastingage. A un moment le clairon a sonné : le temps de retirer ce drapeau, de tendre une corde, et la funèbre dépouille était roulée par la vague, perdue à jamais dans cette profondeur d'abîme, sur laquelle blanchissait le remous du paquebot déjà éloigné. J'ai vu quelques scènes tragiques, dans ma vie, depuis cette nuit de mai 1871 où tout jeune homme, presque un enfant, je me promenais sur la place du Panthéon prise par les soldats de Versailles dans l'après-midi, et parmi les morts qui avaient tous le crâne défoncé, jusqu'à cette aprèsmidi de ce printemps-ci où j'étais en Géorgie au pied d'un échafaud sur lequel se trouvait le mulâtre assassin, la corde suifée au cou. Aucune ne m'a remué d'un frisson plus sinistre que cette plongée de ce cercueil dans la mer, et cette fuite éperdue ensuite de notre bateau, continuant sa marche, comme le temps, comme le monde continueront la leur quand ce sera notre tour, à nous aussi, d'être lancés dans le gouffre des grandes ténèbres. Seulement le paquebot sait où il va, — d'une terre à une terre, d'un port à un port, — au lieu que le temps, au lieu que le monde se précipitent d'un mouvement ininterrompu, vers quel rivage? vers quel asile? L'âme de cet inconnu jeté par-dessus bord le sait aujourd'hui, « à moins », comme l'a dit avec tant de douleur un des plus tourmentés d'entre les grands artistes de ce temps, c à moins que la mort n'ait pas plus
de secrets à nous révéler que la vie! » — C*est l'écho, dans un cœur dévasté par le doute, de la saisissante parole de Tapôtre : « Si les morts ne ressuscitent pas, nous sommes les plus misérables des hommes. »
Vaines questions, puisqu'elles sont sans réponse, à jamais, pour l'incroyant, et que le croyant ne se les pose même plus. Je les écarte, pour revenir à ce qui est la besogne positive et efficace du jour et de l'heure, à cet examen de conscience intellectuel que j'ai fait, il y a neuf mois, sur le bateau du départ, que je me suis promis de faire sur le bateau du retour. Quels germes ce voyage d'Amérique aura semés en moi, quelles modifications profondes le contact de cette civilisation, si vivante, si différente de la nôtre, aura imposées à ma pensée, je l'ignore. Les grands voyages ressemblent, si l'on peut appliquer au travail sacré de l'esprit une comparaison de cet ordre, à ces cures d'eaux minérales dont les médecins disent qu'elles sont à longue portée. C'est plus tard, dans des épreuves parfois très inattendues, que l'on reconnaît en soi l'influence d'impressions reçues à l'étranger et depuis longtemps oubliées. Je voudrais seulement, et ce sera l'épilogue de mes notes, si jamais je les publie, reprendre ces deux ou trois problèmes d'ordre très général, qui m'obsédaient quand j'ai quitté l'Europe, et savoir dès aujourd'hui si j'en suis vis-à-vis d'eux au même point qu'à cette époque. En feuilletant ce journal
de route, je trouve que j'allais surtout chercher aux Etats-Unis des clartés sur l'avenir que nous réservent ces trois grandes et inévitables puissances en train de repétrir le Vieux-Monde : — la démocratje, la science et l'idée de la race. J'ai vu en effet fonctionner là-bas une immense démocratie qui a fait pénétrer l'esprit scientifique sous la forme d'industrie dans le moindre détail de sa vie et sous la forme d'éducation dans l'âme même de son âme. J'ai vu aussi vivre côte à côte des noirs et des blancs, des Allemands et des Irlandais, des Chinois et des Scandinaves, des Italiens et des Anglo-Saxons. Quelles hypothèses ce spectacle m'a-t-il induit à former par analogie sur le lendemain de notre civilisation à nous ?
Par analogie? Mais cette analogie peut-elle s'établir? Ce que nous entendons chez nous par démocratie a-t-il quoi que ce soit de commun avec la forme de société que les Américains ont inaugurée dans leur vaste république? Oui, si l'on s'en tient à ce vague programme que Lincoln formulait en ces termes, comme Napoléon d'ailleurs : a Tout pour le peuple et par le peuple. » Non, si l'on regarde à l'esprit général du pays d'une part et de l'autre aux mœurs que cet esprit est en voie d'élaborer. En France, pour choisir parmi les grands Etats Européens celui qui se croit le plus avancé sur le chemin des réformes, le mot démocratie signifie que tous les pouvoirs de l'Etat se trouvent
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délégués aux représentants du peuple, c'est-à-dire de la majorité, et si oppressives, si injustes que soient les mesures prises par œs représentants, du moment qu'elles satisfont les passions du plus grand nombre, nous les estimons, non seulement légales, mais démocratiques. Ainsi conçue, la démocratie réside dans le sacrifice constant de l'individu à la communauté. Or, c'est précisément dans le sens contraire que travaille la démocratie Américaine. C'est au développement le plus intense, le plus complet de l'individu qu'elle a tendu, jusqu'ici, et à la diminution, à la suppression, s'il était possible, de l'ingérence de l'Etat.
En arrivant à New- York, de quoi l'étranger est-il frappé ? De l'énergie individuelle, de l'esprit d'entreprise manifesté partout et visiblement sans contrôle. Si, comme je l'ai fait, il commence l'étude du pays par le haut, par le monde qui reçoit et qui s'amuse, quel caractère le saisit d'abord ? Cette même énergie appliquée aux élégances sociales, et qui impose au visiteur Européen la sensation continue du trop, de l'abus, de l'outrance. C'est l'énergie encore et le robuste développement de l'individualité qui donne la caractéristique de la femme et de la jeune fille Américaines. C'est par l'énergie et par l'individualité que se distingue pareillement l'homme d'affaires de ce pays, et, pour lutter contre lui, les individualités plus faibles de ses employés, de ceux d'en bas, comme je les ai appelés, n'ont d'autre ressource que de s'associer — en d'autres termes, que de se défendre
elles-mêmes et sans rien demander à TEtat. C'est par l'énergie encore et par Tindividualité que les gens du sauvage et rude Ouest se tiennent debout, et c'est l'énergie, l'individualité, l'esprit d'entreprise qu'enseignent les écoles de la partie la plus raffinée du pays, j'ai nommé la J^ouvelle-Angleterre, toutes fondées par des générosités individuelles ou municipales, ce qui revient au même. Le trait est si essentiel qu'il se retrouve dans les plaisirs Américains, constamment mêlés de volonté, d'action, de personnalité, et il est si profond qu'il résiste à l'amollissement du climat. Sans cesse, vous vous heurtez dans le Sud au témoignage vivant de cette activité du Nord, invincible même à l'approche des tropiques, -^ Tel est du moins le résumé de la trop brève enquête faite dans mon trop bref passage à travers cette énorme République. Conçue et pratiquée de la sorte, la démocratie se trouve produire, non plus comme chez nous, un universel nivellement, mais bien au contraire des inégalités étonnantes entre les individus, qui forcément se dévorent les uns les autres. La loi de la concurrence vitale opère là comme dans la nature, à tel point que, dans son ensemble, cette démocratie finit par donner l'impression d'une aristocratie, j'allais dire d'une féodalité. Le président d'un grand chemin de fer, le propriétaire d'un grand journal, le patron d'une grande usine, à New- York, à Chicago, à Saint-Paul, ont p^us de pouvoir réel que n'en a un prince. Seulement ce sont des princes qui se sont faits eux-mêmes, et une pareille con-
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quête est à la portée de tous, pourvu qu'ils en aient la force. Une égale -possibilité sociale^ telle est la formule de la démocratie en Amérique. Une égale réalité sociale^ telle est sa formule en Europe et particulièrement en France, depuis la Révolution de 1789. Je n'en connais pas de plus contradictoires.
Il y a une seconde différence qui ne permet pas l'analogie entre l'idéal démocratique aux Etats- Unis et chez nous. Les Etats-Unis — toutes réserves faites sur l'agitation socialiste des immigrés Allemands — apparaissent au voyageur comme le moins révolutionnaire des pays, comme celui où les problèmes relatifs à la constitution sont le plus définitivement, le plus irréparablement réglés. C'est une démocratie conservatrice, c'est-à-dire exactement le contraire de la nôtre. Cela tient à ce que ce pays a pratiqué d'instinct la maxime qui domine la vie des nations, comme elle domine celle des individus : (s^res eodem modo conservantu7y quo generantur. — Les choses se maintiennent par les mêmes conditions qui leur ont permis de naître ». En s'organisant sur l'énergie individuelle, l'Amérique s'est conformée à sa loi d'origine. Qui l'avait faite? Des proscrits, des révoltés, des aventuriers. Ils étaient venus sur cette terre nouvelle, pour s'y recréer une existence de toutes pièces, à coups de volonté. Un pacte social assez fixe pour empêcher que ces volontés ne tournassent en outils de désordre, assez large et assez souple pour ne
rien mutiler en elles, — voilà, sous une forme abstraite, le programme que les docteurs en sciences sociales eussent dicté à ce pays, et c'est celui qu'il a d'instinct réalisé. Il n'est pas arrivé à sa démocratie par le raisonnement, il s'y est trouvé par constatation. De là résulte cette espèce d'allure aisée dans la liberté, qui est un des traits frappants de l'Amérique, et cette absence de lois de combat. On sent, à mille signes différents, un peuple sans rancunes civiles. Cette vaste cordialité patriotique a gagné même le Sud, en dépit de la terrible guerre. Toutes les contrées construites de la sorte, dans la logique de leurs origines, ont cette même unité profonde, et, par suite, cette plasticité, quelle que soit d'ailleurs la nature de leur gouvernement. L'aristocratique et monarchique Angleterre en est la preuve. C'est une leçon que nous pouvons recevoir de la démocratie Américaine; mais, pour la pratiquer, il nous faudrait travailler dans un sens opposé à celui oii marche depuis cent ans chez nous le parti démocratique. Nous devrions chercher ce qui reste de la vieille France et nous y rattacher par toutes nos fibres, retrouver la province d'unité naturelle et héréditaire sous le département artiRciel et morcelé, l'autonomie municipale sous la centralisation administrative, les universités locales et fécondes sous notre Université officielle et morte, reconstituer la famille terrienne par la liberté de rester, protéger le travail par le rétablissement des corporations, rendre h \A vie leii^ieuse sa vigueur et sa dignité par la
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suppression du budget des cultes et par le droit de posséder librement, assuré aux associations religieuses, en un mot, sur ce point comme sur l'autre, défaire systématiquement l'œuvre meurtrière de la Révolution Française. Cest le conseil qui, pour l'observateur impartial, se dégage de toutes les remarques faites sur les Etats-Unis. Si leur République est si vivante et si forte, c'est parce que l'individu y est libre et puissant en face d'un Etat réduit à son minimum d'action. Si elle réunit toutes les volontés en une immense harmonie, c'est qu'elle est vraiment nationale. C'est pour avoir établi un régime où l'Etat centralise en lui toutes les forces du pays et pour avoir violemment coupé toute attache historique entre notre passé et notre présent, que notre Révolution a si profondément tari les sources de la vitalité Française. La critique n'est pas neuve. Les trois plus lucides analystes de la France contemporaine : Balzac, Le Play et Taine, partis de doctrines si différentes et avec des méthodes plus différentes encore, sont arrivés à cette même conclusion. Il n'est pas sans intérêt de constater que c'est la conclusion aussi d'un voyage accompli par un indépendant au pays le plus souvent cité par les partisans de cette Révolution,
J'ai donc appris en Amérique à traduire le mot de démocratie dans des réalités tout à fait contraires à celles qu'il représente en Europe, et par conséquent, à en avoir moins peur. Car, du mo-
ment que la démocratie peut se transformer en aristocratie et se concilier avec le plus intense développement de l'individu, toutes les objections adressées contre cette forme de civilisation tombent à la fois. C'est à nous de diriger la nôtre dans ce sens par tous les moyens en notre pouvoir. J'y ai appris aussi à reconnaître la bienfaisance sociale de la science. C'est un lien commun parmi nous, auquel j'ai, pour ma part, adhéré trop souvent, qu'un principe de nihilisme se cache en elle qui la rend incompatible avec les hauts besoins du cœur de l'homme. Ceux-là mêmes qui ne vont point jusqu'à la condamner ainsi au nom de l'Idéal inclinent à croire qu'elle est une mauvaise éducatrice du peuple. Ils estiment que ueaucoup de maladies morales de l'heure présente n'ont pas d'autre cause : l'intoxication que ses résultats mal compris infligent à des cerveaux mal préparés. On composerait une bibliothèque si l'on réunissait en volumes les pages dans lesquelles ces objections ont été* formulées et commentées depuis vingt ans. On va jusqu'à proclamer la banqueroute de cette science qui excitait, voici quarante ans, de tels enthousiasmes parmi ses dévots, les Renan, les Taine, les Flaubert. L'enthousiasme de ces grands lettrés pour les résultats futurs des méthodes positives n'était pas entièrement justifié. La réaction d'aujourd'hui ne l'est pas davantage.
Une visite dans ces Etats-Unis où ces méthodes ont le plus constamment, le plus puissamment pé- II. 21
nétré les moindres détails de la vie, remet les choses à îeur vrai point. On y reconnaît d'abord combien sont calomnieuses ces affirmations de nos moralistes sur ce nihilisme foncier de la science, puisqu'elle vit là-bas côte à côte avec le Christianisme le plus fervent, — la Nouvelle-Angleterre en est la preuve, - — et ni le Christianisme n'entrave le développement scientifique, ni ce développement la foi chrétienne. Dans un essai consacré à un célèbre article de M. Taine sur l'Eglise en France, un des mieux outillés d'entre les apologistes de ce temps, M. l'abbé de Broglie, le remarquait justement : ce mot de science signifie chez nous depuis trop longtemps deux ordres d'idées très distinctes; d'une part, un groupe de notions positives acquises par le procédé expérimental, et, de l'autre, des hypothèses de pure métaphysique construites sur ces notions. En réalité, le groupe des notions positives constitue seul la vraie science. L'esprit Américain, avec sa lucidité distributrice, paraît avoir vu cela dès le premier jour, puisque la vie religieuse et la vie scientifique ont grandi en lui, sans se heurter et comme parallèlement. Ses écoles et ses universités ont ainsi démontré, comme par une leçon de choses, l'exactitude de la théorie posée par Herbert Spencer au début de ses Pre- 7mers Principes : la réconciliation possible de la religion et de la science par l'agnosticisme. La première ayant pour objet l'Inconnaissable, c'està-dire par définition, le domaine de recherche qui échappe à la seconde, il suffit de ne pas mêler les
deux empires pour que ces deux puissances également nécessaires de l'âme humaine fonctionnent côte à côte, et sans s'affronter. Cet accord que l'Amérique a réussi, nous pouvons, nous devons le réussir à notre tour. C'est une des tâches auxquelles son exemple convie les meilleurs de nous. Elle nous démontre aussi, cette terre de toutes les initiatives, que cette même science, au rebours des préjugés auxquels je faisais allusion tout à l'heure, est une excellente éducatrice des classes inférieures. Mais c'est à la condition qu'elle soit prise réellement comme une éducatrice, c'est-à-dire qu'elle s'adresse à la volonté à travers la pensée. Les Américains n'ont obtenu cette vitalité de leur civilisation industrielle qu'en se soumettant à cette règle. Toute culture est doublée, dans leurs écoles, d'une activité correspondante; toute connaissance aboutit à la pratique, et le plus scientifique des enseignements, compris de la sorte, ne produit ni des déclassés ni des révoltés.
Sur un point, ma visite aux Etats-Unis n'a pas modifié mes idées, je veux parler de la vision que j'y avais apportée de l'antagonisme irréconciliable des races. J'avais laissé derrière moi une Europe toute déchirée, même dans la paix, par cet antagonisme. Je n'ai pas trouvé que le Nouveau-Monde y échappât davantage. Quand on essaye de deviner l'avenir de l'Amérique, c'est toujours, comme pour celui de l'Europe, du côté de ce problème des races qu'on finit par regarder. S'il doit éclater
quelque jour un conflit entre l'Ouest et l'Est, — et tant de signes semblent parfois l'annoncer, — le vrai principe en sera là, dans cet afflux d'éléments de race Germanique et Scandinave, si abondants que cette civilisation d'origine Anglo- Saxonne n'arrive plus à se les assimiler. Ce n'est pourtant là qu'une hypothèse, et la plupart des Américains se refusent même à la discuter, tant ils ont confiance dans la méthode employée par leur République pour la réduction de ces différences de races. Cette méthode très simple est conforme à ce profond respect de l'individualisme sur lequel leur soi-disant démocratie est fondée. Elle consiste à multiplier indéfiniment les centres d'activité locale, et, par conséquent, à briser sans cesse en actions de détail des forces qui, massées en faisceau, seraient trop puissantes. Remsirquez, en effet, que les troubles si graves dont l'Amérique a eu à souffrir ces dernières années proviennent justement d'associations très centralisées et construites au rebours de la tradition individualiste. Certes l'Europe ne peut pas, liée comme elle est par les nécessités historiques, emprunter immédiatement cette méthode et briser l'unité des grandes patries qui la constituent. Il se dégage pourtant de cet exemple deux indications. L'une a rapport à la politique intérieure. Nous pouvons reconnaître, par l'exemple des Etats-Unis, combien la facilité de la naturalisation est dangereuse, et combien il est urgent de la régler de manière à ne pas fausser la conscience nationale par. un apport trop intense
d'éléments étrangers. L'autre indltation porte sur la politique générale. Nous comprenons la nécessité de revenir à la théorie des petits Etats tampons — remplacée, hélas! par celle des nationalités — et qui, systématiquement appliquée au lendemain du premier Empire, nous assura tant d'années d'une paix si féconde. La solution du problème des races est là, dans une loi de naturalisation plus restrictive et plus respectueuse de notre droit historique d'une part, — de l'autre, dans une géographie remaniée et qui, sans contrarier les tendances héréditaires, leur morcelle leur champ d'activité. Quand se résoudra la crise de militarisme aigu que la plus brutale et la plus maladroite des annexions nous impose, cette théorie dominera d'elle-même ceux qui organiseront la nouvelle carte du Vieux-Monde. Ce sera un premier pas vers ce qui fut le rêve du roi Henri IV et qui demeure l'Idéal des véritables civilisés, — à condition qu'il se concilie avec les traditions intérieures de chacun des pays et qu'il n'aboutisse pas au mysticisme si malsain de la paix à tout prix : — les Etats-Unis d'Europe.
Dernier soir.
... Vingt-quatre heures ont passé depuis que je m'attardais à détailler quelques-uns des avertissements salutaires que le Nouveau-Monde peut don-
ner à l'Ancien. J'ai assez dit, au cours de mon journal de route, les défauts qui m'ont choqué dans ce Nouveau-Monde : — son incohérence et sa hâte; la brutalité des rues de ses grandes villes; l'outrance de sa vie mondaine et son manque d'équilibre, de mesure, de goût; la tension trop artificielle de sa culture qui donne à ses femmes comme à ses fleurs une facticité de plantes de serre; l'espèce d'abus de l'énergie qui pousse jusqu'à la férocité la compétition de ses hommes d'affaires et qui réduit ses vaincus à une trop cruelle extrémité de malheur; la corruption de ses policiers, de ses magistrats et de ses politiciens; le je. ne sais quoi de fabriqué que l'excès de la conscience y mélange à l'éducation; l'absence de relâche et de laisser-aller dans ses plaisirs. Mais quoi! Tous les défauts de cette société se résument en ceci, qu'elle s'est passée du temps. Cette transplantation soudaine des plus énergiques et des plus désespérés des enfants de l'Europe dans cette terre nouvelle a produit une poussée trop rapide. Il est vain de reprendre ces critiques à nouveau. Plus j'avance et plus je comprends la justesse admirable de la phrase de Gœthe :
— « Quand on ne parle pas des choses avec une partialité pleine d'amour, ce qu'on en dit ne vaut pas la peine d'être rapporté... p
Au moment de remettre le pied sur cette terre d'Europe, c'est vraiment avec une émotion de gratitude que je dis adieu à l'Amérique, — de gra-
titude parce qu'elle me fut si chaleureusement, si généreusement hospitalière, — de gratitude parce que j'y ai reçu de précieux, d'ineffaçables enseignements, — de gratitude parce que j'ai senti que mon pays y est aimé, — de gratitude enfin parce qu'elle existe, et que cette seule existence représente pour l'avenir de la civilisation une immense possibilité.
... Par ce dernier soir, et à quelques heures de Liverpool, les idées où se résument ces longs mois d'exil viennent de me remuer plus profondément encore. Vers cinq heures, une molle et vague buée s'étant élevée, tous les contours de la côte commencèrent de se fondre et de s'évanouir. Je ne voyais que l'eau morte et verte, verte d'un vert où il y avait de l'émeraude et du lait. Un frisson de déchirement doux courait sur cette eau, comme le paquebot avançait. Au bas du ciel une large bande mauve traînait, et c'était, dans ce mauve, une naissance d'arc-en-ciel, la base posée d'un pont de lumière, élancé vers où? Le soleil, qui se couchait là-bas, allongeait ses rayons au ras de l'eau. Il frappait droit sur un bateau-signal peint en rouge, qui semblait de flamme, et un voilier s'approchait, qui, lui, prenait des teintes toutes noires, si bien qu'il paraissait une barque de deuil, d'une fuite tendrement, paisiblement funèbre. C'était un paysage de songe, comme il s'en rencontre sur cette mer d'Irlande, — un paysage pour y voir les pieds du Sauveur, de l'Ami céleste marchant vers nous, vers
les pauvres êtres que nous sommes, à qui cette beauté de pareilles soirées perce et noie à la fois le cœur. Je me retournai et de l'autre côté je vis le soleil qui allait mourir. Il était rouge, du rouge d'un sang répandu, et cerné exactement de noir, d'un noir de nuit qui le pressait, qui le mangeait sans s'en éclairer. Une barre s'étendit sur lui. Puis il diminua jusqu'à n'être, dans cette noirceur du ciel appesanti sur une mer maintenant d'un brun roux, qu'un point de pourpre qui s'éteignit. Et il n'y eut plus que l'arrivée des grandes ténèbres! C'est ainsi — on l'imagine quelquefois par cet âge de guerres menaçantes et d'insensées révoltes — que d'autres ténèbres et plus irrévocables vont cerner, dévorer, noyer le petit point de lumière qu'est la civilisation...
Et voici que je me pris à refaire en pensée le chemin que le paquebot venait de faire sur l'Océan. Je me dis que là-bas, à cette même heure, ce soleil était au haut du ciel, à mi-chemin de sa course, éclairant des villes des campagnes, tout un univers. Le port de New-York m' apparut et son énorme activité, puis les avenues et la foule de leurs passants. Je revis, dans un éclair, Boston, Philadelphie, Baltimore, Bufîalo, Détroit, Chicago, Saint-Paul, Minneapolis, tant de cités où je me suis à peine arrêté, assez longtemps pour que leurs noms se traduisent à moi en images exactes. Et cette sensation que cet autre Monde existe à côté du. nôtre, que l'humanité a là-bas ce colossal
champ d'expérience où continuer son œuvre, me remplit d'une sorte d'exaltation mystérieuse, comme si un acte de foi dans la volonté humaine se prononçait en moi, presque malgré moi, et j'ouvris mon cœur tout entier à ce grand souffle d'espérance et de courage venu d'Outre-Mer.