‹ Outre-mer. Notes sur l'AmeriqueChapitre 7 sur 9 · II · texte numérisé non relu

II

a42 OUTRE-MER

Il y avait quelque chose de câlin, de presque enfantin dans la voix dont il parlait à son ancien maître, — comme un rappel des gâteries dont il avait été l'objet jadis. M. Scott tira de sa poche une gourde plate qu'il déboucha, et dont il mit le goulot aux lèvres du prisonnier, en lui soutenant la tête. Seymour avala quelques gorgées avidement. Son œil se prit à luire d'un éclat plus caressant, et, avec cette souplesse de sensations, égale chez ces êtres singuliers à leur souplesse de mouvements, il sourit de plaisir, comme s'il eût oublié sa rage de tout à l'heure, son crime de la veille, sa fuite éperdue de ce matin, ses blessures, la certitude de son sinistre avenir, et il dit, en faisant claquer sa langue :

— a Hé! c'est toujours ce même whiskey que nous avions l'habitude de boire quand nous allions ensemble à la chasse. Il bat tous les autres. Merci, colonel. »

— « Et maintenant, » répondit ce dernier, c vous allez être sage, et vous laisser panser? »

• — a Est-ce que j'aurai encore du whiskey après? » demanda Seymour.

— a Vous en aurez. »

— « Et un de vos cigares, colonel ? » — - a Et un de mes cigares. »

— < Faites, alors, » conclut le mulâtre, qui tendit sans résistance sa tête, puis son bras. M. Scott avait apporté une trousse de campagne. Il déploya, pour nettoyer et bander les deux blessures, des adresses de vieux chirurgien, tandis que le

militaire qui était en lui cherchait à s*expliquer un point demeuré obscur dans sa pensée :

— « Comment "n'avez- vous pas passé la rivière, dès hier au soir, Henry? » demanda-t-il.

— « C'est que nous sommes allés jusqu'au pont de Georgetown, colonel, » répondit l'autre, « et les eaux l'avaient emporté. Il restait deux partis à prendre : descendre vers l'autre pont encore, celui de Berkeley farms, à vingt milles plus bas, ou remonter vers celui-ci. Nous connaissions mieux les chemins. Nous avons choisi cette seconde route, et nous avons eu tort. Mais vous-même, colonel, comment avez- vous eu l'idée que nous serions de ce côté? »

— « Je savais que le pont de Georgetown s'était effondré il y a deux jours, » ût M. Scott, c et j'ai calculé que vous raisonneriez comme vous avez raisonné. Vous vous êtes dit : a On ne nous croit a pas assez audacieux pour être revenus si près « de la ville. » Mais, ce n'est pas l'audace qui vous manque, Henry, ni le courage... Et maintenant que le pansement est fini, est-ce que je ne peux plus rien pour vous ? »

— a M'envoyer une bouteille de votre whiskey dans ma prison, » répondit Seymour, « et demander au shériiî qu'il me la laisse finir avant que je ne m'en aille... »

— « Vous Tavez entendu, » me dit le colonel comme nous revenions tous deux vers la ville. Notre présence était inutile maintenant, et nous

avions laissé îes chasseurs d'hommes en train de faire leurs préparatifs pour ramener le prisonnier à Philippeville. « Oui, » répéta-t-il, « vous l'avez entendu. Il a un courage de lion, ce garçon-là, et quelque chose d'autre, encore. Vous avez vu qu'il n'a pas tiré sur moi, quand il m'a reconnu ?... Il va être pendu après-demain, et voilà sa pensée quand il songe à cette mort si prochaine : se donner un dernier plaisir d'ivrognerie, — et puis rien!.. »

— « Est-ce qu'il a toujours été ainsi? » interrogeai-je

— « Toujours, » répondit M. Scott; et il continua d'un accent sérieux où passait une douleur : c Vous avez observé que, moi non plus, je n'ai pas tiré sur lui, quand je le tenais au bout de ma carabine, et vous avez dû me trouver bien inexplicable de laisser à cet assassin une chance de se sauver. C'est bien naturel, cependant. On vous a dit que j'avais été très bon pour lui, et je vous ai dit, moi, que ce n'était pas vrai. Du moins à la fin, car au commencement je l'aimais beaucoup. Puis je l'avais pris en aversion, pour un singulier motif. Il y a neuf ans tantôt de cela. C'était aux tout premiers temps de mon séjour ici, et je n'avais pas encore acheté la terre des Chastin. Je chassais beaucoup, comme maintenant, et Seymour m'accompagnait sans cesse. Je l'avais pris dans le pays, par hasard. J'étais très content de son intelligence, de son énergie et aussi de son caractère. Ajoutez à cela qu'il était excellent cocher... Or, un jour que nous partions ainsi en forêt, les chevaux, deux

bêtes nouvellement arrivées du Texas, prirent peur et s'emballèrent. C'était un chemin dans le genre de celui-ci. Ils n'avaient pas couru deux cents mètres, que la voiture, précipitée sur un tronc, se cassa net, et nous tombâmes. Nous nous relevâmes' sans avoir trop de mal, et, comme les chevaux s'étaient aussi arrêtés . d'eux-mêmes, nous nous mîmes en devoir de raccommoder notre véhicule, et surtout de ramasser mon fourniment de chasse, épars dans les herbes. Après un quart d'heure, tous les objets étaient réunis. Il manquait seulement un grand couteau dont je me servais pour découper, et qui s'enfi-lait d'ordinaire dans les courroies du panier à provisions. Je me mets à le chercher. Je dis à Seymour de le chercher aussi... Nous fourrageons dans les herbes... Tout à coup, en me retournant, je vois que l'extrémité du manche de ce couteau apparaissait dans l'interstice du gilet de ce garçon. Cependant, penché sur le sol, il feignait de continuer sa perquisition. Je l'appelle, et je lui prends le couteau qu'il cachait ainsi sous sa chemisé. Il se met à trembler, à pleurer, et il finit par me dire : « J'ai pensé que vous a étiez furieux contre moi pour avoir laissé s'em- « porter les chevaux et j'ai cru que vous me tueriez. « Alors j'ai volé le couteau... » Lui, que je traitais comme un fils!... »

— « Je comprends que vous n'ayez pas pu le supporter après cela, » m'écriai- je. « De la part d'un enfant de seize ans, et que vous gâtiez, cette défiance était affreuse... »

— a N'est-ce pas? » reprit M. Scott, c J'aurais dû penser que cette répugnante facilité au soupçon était une hérédité de l'esclavage. Les blancs avaient si cruellement abusé d'eux!... Mais non. ÏDe l'avoir vu sentir ainsi, et avec cette spontanéité, me donna au contraire une horrible impression d'ignoble ingratitude. Je cessai de sortir avec lui, et presque de lui parler. Il m'aimait pourtant à sa manière, et j'en ai eu mainte preuve depuis, sans compter celle de cette matinée... De se sentir disgracié acheva-t-il de déchaîner en lui les mauvais instincts? C'est bien possible. Bref, un bijou, une broche de diamants, je me rappelle, manqua à miss Scott. C'était Seymour qui avait volé cet objet pour en faire un cadeau à sa maîtresse. — Ils sont également précoces dans la débauche et dans la vanité. — Je le chassai. Il vola ailleurs. Il fut pris, condamné, mis à la chaîne. Il s'y déprava, vola derechef, fut repris, s'échappa, tua. Vous savez le reste... Hé bien! J'ai toujours eu la conviction que si je l'avais gardé auprès de moi, même après cet épisode du couteau, en essayant d'apprivoiser cette âme sauvage, j'en aurais fait un honnête homme. Il était bon serviteur. Il avait de la grâce et de la câlinerie... C'est justement le contraste entre cette câlinerie et ce monstrueux mouvement de défiance qui me l'avait fait prendre en haine. Tant d'hypocrisie jointe à tant de jeunesse me révoltait. Avais-je eu raison?... Enfin, tout cela m'est revenu quand je l'ai tenu là, au bout de mon fusil, ce fusil qu'il m'a tant porté.

Je suis heureux de n'avoir pas tiré. Il aura le temps de se repentir avant sa mort... »

Des événements comme ceux auxquels je venais d'assister ne sont pas très extraordinaires à Philippeville, dans une cité où l'on ne se souvient guère d'avoir passé une année sans quelque lynchage. Aussi la vie usuelle reprit immédiatement son cours, et comme, au soir même de cette dramatique journée, j'allais renouveler ma provision de cigarettes de Richmond, je reconnus dans l'épicier qui me les vendait un des cavaliers avec lesquels j'avais couru la forêt à la recherche d'Henry Seymour. Il mâchait sa chique avec le même flegme impassible, et nous ne fîmes pas plus d'allusion à notre aventure que deux Parisiens se rencontrant au Cercle, à cinq heures, ne se parlent du salut qu'ils ont échangé au Bois. Même le journal n'apportait pas au récit de la poursuite l'exagération à laquelle je m'attendais. C'est un trait du caractère des Américains : ils cessent de s'abandonner à leur naturelle outrance dès que les circonstances deviennent vraiment sérieuses et tragiques. Quant au colonel, à qui je rendis visite dès le lendemain, je sus qu'il était parti pour la chasse dès la première heure, tandis que miss Ruth était allée à son école. Le seul M. Williams parut avoir reçu de l'événement une impression profonde, car il ne se retint pas de me montrer une joie presque indécente. Mais il la justifia par un naïf aveu professionnel ;

— ff Les gens de Philadelphie, dont je vous ai parlé seront ici après-demain, » me dit-il. a Je leur ai télégraphié tout de suite la prise de Seymour. Ils auront la nouvelle de son arrestation en même temps que celle de sa fuite, et ils m'ont répondu par cette dépêche qui m'annonce leur arrivée... Ah! j*ai eu bien peur... Et j'oubliais de vous remettre votre billet d'entrée pour l'exécution. Seymour n'est pas assez blessé, paraît-il, pour qu'on ne le dépêche pas demain jeudi, comme c'était fixé. Je vous ferai savoir l'heure. — Tenez, » ajouta-t-il, et, tirant de son portefeuille un morceau de papier signé du shériff et à mon nom, il me le fit voir :'« On a mis le titre de docteur étrangeTy parce que je vous ai présenté comme un médecin qui veut voir pendre un homme pour un but scientifique : for a scientific -purpose... »

— (c Voir pendre un homme, » me répétai- je machinalement lorsque l'hôtelier m'eut quitté, et que je me retrouvai seul au milieu du hall, tenant en main cet étrange ticket de faveur. Je me souviens. Je froissai ce chiffon de papier que je jetai par terre dans un des coins de ce promenoir public, pour mettre cet irréparable entre la tentation d'assister à ce supplice et la voix qui me disait : « Tu n'iras pas là... » Et un quart d'heure plus tard, je redescendais de ma chambre pour ramasser le permis. Je le retrouvai, heureusement ou malheureusement, et je lui redonnai une forme présentable. Dès ce moment, j'éprouvais que la

tentation était trop forte et que j*irais voir cette mort. Probablement toutes les personnes cultivées qui ont eu la fantaisie- terrible d'assister à une exécution capitale ont subi les mêmes émotions nerveuses qui m'assaillirent durant les heures suivantes. Il y entre des sentiments assez complexes : une pitié d'abord pour* le malheureux dont l'agonie va nous servir de spectacle, et un remords d'aller là, en effet, comme à un spectacle, une anxiété torturante à Tidée de ce que cette vision aura d'abominable, et une espèce de curiosité bien humaine, dont j'oserai dire qu'elle est, au demeurant, d'un ordre assez noble. Le mystère de la mort, celui de la responsabilité, celui du droit social sont cachés derrière une pareille exécution. On va les regarder bien en face, ces trois redoutables mystères, non plus dans la lettre froide des livres, mais dans de la chair et dans du sang. C'est en nous alors un frisson de l'être le plus intime, comme à l'approche de toutes les choses tragiques et irrémissibles de la vie. Du moins, je sentais ainsi en m'acheminant, le jeudi, à midi et demi, du côté de la prison. L'exécution était fixée pour deux heures. La journée rayonnait, aussi pure, aussi printanière que l'autre. Le soleil était déjà dur, presque brûlant. La foule, massée autour de la clôture de planches et d'arbres au centre de laquelle se dressait la prison, se serrait contre la palissade afin d'avoir un peu d'ombre. Ce retrait des gens rendait plus sinistre la solitude d'une voiture arrêtée au milieu de la route, et

chargée d'un cercueil tout neuf. La planche d'en haut était montée sur des clous très longs, à moitié enfoncés, et dont les têtes dépassaient. Mais, dans cette foule bavarde et gaie, qui donc regardait cette voiture et cette bière ? Les quelque deux cents personnes assemblées là, presque toutes des nègres, considéraient sans doute la mort avec cette insouciante philosophie naturelle à leur race. C'était dans leurs groupes une conversation sans éclats, une bonne humeur facile. Aucune des hystéries sinistres qui déshonorent les alentours de la Roquette. Ces hommes et ces femmes avaient connu Seymour; ils venaient là, sans aucune idée d'être admis à l'intérieur, comme on vient demander des nouvelles d'un agonisant, avec ce besoin de savoir quand et comment la chose a fini, si naturel, si instinctif, que l'on pardonne à cette naïve férocité. Je n'entendis durant les cinq minutes que je demeurai là, après avoir fait passer ma carte et le mot du shériff, qu'une seule plaisanterie, d'un ordre bien innocent. Le gardien qui m^ appel a pour m'introduire, fit précéder mon nom de ce titre de docteur dont m'avait affublé M. Williams :

— « Pauvre Henry ! » dit un jeune homme, a il a bien, besoin d'un médecin!... »

Entre l'enclos et la prison — une construction banale en briques rouges — s'éten-dait un terrain vague, vide en ce moment. Trois vaches y paissaient et deux petits garçons y jouaient à la palette. Ce quotidien de l'existence, que l'on ne re-

marque même pas aux heures ordinaires, est toujours sinistre quand un drame s'y juxtapose. Mais était-ce vraiment un drame? L'aspect de la pièce où j'entrai d'abord, dans le rez-de-chaussée de cette prison, permettait d'en douter. Cinq ou six hommes s'y tenaient, des blancs. Ils fumaient et devisaient aussi paisiblement que» si la potence n'eût pas été là, dressée dans une petite cour intérieure et visible par la fenêtre. L'énorme corde jaunâtre, enduite de suif, descendait d'une poutre, immobile et menaçante. Ces personnages ne la regardaient même pas. Celui auquel je m'adressai pour savoir l'heure exacte de l'exécution eut pour me répondre : « Deux heures moins un quart, » le même accent de parfaite indifférence que s'il m'eût annoncé le départ d'un train.

— « Et pourquoi cette heure plutôt qu'une autre? » demandai-je.

— a C'est le condamné qui Ta voulu, » répliqua l'homme. « On lui a laissé le choix depuis neuf heures du matin jusqu'à quatre de l'après-midi. Il a choisi deux heures moins un quart, afin d'avoir encore son lunch. »

— « Avoir son lunch? » m'écriai-je; a mais il n'aura pas le courage d'en avaler une bouchée? »

— a Oh ! il a beaucoup de nerf !... » dit un autre des fumeurs. <c Vous n'avez qu'à monter, vous verrez s'il n'est pas en train de manger avec autant d'appétit que vous et moi. Le shériff vient de lui apporter justement les plats lui-même, il n'y a pas cinq minutes... it

25a OUTRE-MER

Mes deux interlocuteurs ne m'avaient pas trompé. Lorsque j'eus gravi les trente marches qui menaient à l'étage supérieur, et que je me trouvai devant la cellule de Seymour, je le vis, à travers les barreaux de fer qui, couché dans l'angle, l'œil droit toujours bandé du linge épingle par le colonel, recevait des mains d'un vieil homme une assiette remplie de poissons frits, une autre assiette remplie de gâteaux et une bouteille. Ce vieil homme qui lui apportait ainsi à manger était le même qui le pendrait tout à l'heure, le premier magistrat de la ville, et, à ce titre, chargé des fonctions de bourreau. Sa face longue et rude était couverte d'une peau qui, au cou, se gaufrait en rides presque aussi dures que des écailles. Son teint très rouge, ses prunelles très bleues, ses cheveux encore roux dans leur blanchissement, contrastaient d'une manière saisissante avec la face basanée, les longues boucles ondulées, la primelle noire du mulâtre, comme sa dignité simple avec la souplesse goguenarde que Seymour conservait dans ces dernières minutes. Je n'avais d'yeux que pour ce bandit qui allait mourir, que j'avais vu défendre sa vie avec une bravoure acharnée, et qui, maintenant, dégustait le poisson frit de ce suprême repas avec une évidente sensualité. D'un de ses bras, blessé et bandé comme son front, il maintenait l'assiette sur ses genoux. De l'autre main, il déchiquetait les morceaux. Je voyais ses doigts agiles de nègre dépiauter adroitement les débris de ce poisson. Les arêtes craquaient sous

ses blanches dents. L'énorme platée qu'on lui avait servie diminuait sans qu'il se hâtât. Quand il eut avalé jusqu'au dernier grumeau de friture, il se tourna vers moi, et, comme il avait sans doute remarqué mon attention, il me dit en riant :

— « J'emporterai là-haut ma panse pleine de poisson. — / will car? y with me 'a belly full of iish where I go.., »

Il avisa ensuite le flacon, qui contenait du café noir. Il en but plusieurs gorgées, posément. Il prit l'assiette de douceurs et la vida de son contenu avec la même lente gourmandise. D'ailleurs, personne ne se pressait dans la prison. Le shériff sifflait maintenant un air où je reconnus la Marche des cadets de Westpoint. Penché sur un paquet, je le vis en extraire une chemise neuve et des pelotes de ficelle. Des hommes allaient et venaient dans le couloir. Ils disaient un mot ou deux à Seymour qu'ils appelaient « Henry », sans pitié ni dédain. Je sentais partout empreinte cette' étrange bonhomie Américaine où il y a tant d'acceptation. Aucune névrose n'avait sa place dans cette scène qui ne comportait ni cabotinage ni aucun efféminement. Les deux se tiennent. Elle allait prendre de la grandeur par l'arrivée d'un nouvel assistant, qui n'était autre que le colonel Scott. Le moment où il apparut dans le couloir fut celui même où le shériff passait au condamné cette chemise neuve, la livrée du supplice. Le torse brun du misérable se montra, pareil, dans sa maigreur musclée, à quelque fragment d'une statue

de bronze. Quoique son bras blessé — d'une blessure pourtant légère — ne lui permît que des mouvements gênés, la souplesse d'un félin sauvage se devinait au simple jeu de ses muscles, et le bras resté intact, les épaules, la poitrine, étaient d'un admirable modelé. Cette chair, si robuste, si saine, si jeune, à qui les secondes étaient comptées, frémit d'un léger frisson au contact de la toile fraîche. Ce signe de délicatesse nerveuse donnait plus de valeur encore au courage que ce garçon de vingtsix ans déployait durant ces préparatifs. M. Scott les suivit comme moi, sans dire un mot. Il m'avait serré la main à son arrivée, et n'avait pas paru plus étonné de me voir là que moi de l'y rencontrer. Lorsque Seymour eut lavé ses mains et son visage, donné un coup de peigne à ses cheveux et mis lui-même ses bras derrière son dos pour que le shériff les attachât, le colonel interpella ce dernier :

— a Voulez-vous me laisser seul avec Henry quelques minutes? »

— « Oui, colonel, » dit le vieil homme qui consulta sa montre, « nous avons fixé la chose à deux heures moins un quart, et il n'est pas une heure et demie... »

— a Je vous remercie, » reprit M. Scott, < nous n'en avons pas pour longtemps. >

Lorsque l'ancien maître entra ainsi dans la cellule de l'ancien domestique, une romanesque idée s'empara de moi. Je me rappelai notre conversa-

DANS LE SUD S.r^.

tion de l'avant-veille, et je m'imaginai soudain qu'il apportait au condamné de quoi éviter la potence et les dernières douleurs, une arme chargée, un poison foudroyant, je calomniais le fidèle du Président Lincoln, le descendant demeuré mystique d'une race de chrétiens passionnés. A peine la grille refermée derrière lui, et sans souci des gens qui pouvaient le regarder, le colonel s'était mis à genoux sur le pavé. Il avait aidé Seymour à en faire autant, et il commençait : — « Notre Père... » — a Notre Père... » répétait le mulâtre,

— « ... Qui êtes aux cieux, que votre volonté... »

— «... Qui êtes aux cieux, que votre volonté... ^ et la suite. Le colonel prononçait les phrases de l'oraison d'une voix forte. L'autre les répétait d'une voix un peu sourde, une voix zézayante d'enfant, et jusqu'à leur attitude révélait la différence des deux êtres : M. Scott droit et comme debout sur les genoux, Seymour comme accroupi et abandonné sur les siens. Quelquefois il se trompait sur les mots. Le colonel reprenait alors, plus lentement et plus distinctement, avec la patience d'un maître indulgent qui guide un écolier. Et certaines de ces formules devenaient bien étranges dans cette circonstance et à cette heufe... « Et ne nous induisez pas en tentation!... » Je ne sais pourquoi, en entendant cette phrase prononcée par ce pauvre diable dont tout l'horizon tenait maintenant dans l'étroite cour d'en bas, avec ses murs et sa potence, je me rappelai la médiocre plaisanterie du vaudevilliste mourant. On lui deman-

dait : — « Que vous a dit le prêtre? » — « Hé! » fit l'agonisant, « il m'a donné de bons conseils. D'ailleurs, il m'en aurait donné de mauvais, que j'aurais été bien incapable de les suivre... » Cela ne prouvait pas que M. Scott eût tort de faire balbutier au bandit la plus sacrée des prières. Pour moi, qui entendais ces mots ainsi, ils avaient un sens précis. Pour Seymour, ils n'en avaient guère, mais en les disant, par déférence pour son premier protecteur, il témoignait d'un dernier sentiment. Le courage tout physique et quasi bestial, qu'il avait montré en mangeant avec ce joyeux appétit, s'ennoblissait soudain d'un peu d'Idéal. Il ne voulait pas seulement s'en aller repu de nourriture, comme il avait dit. Il tenait à partir réconcilié avec le seul être qui eût été bon pour lui dans son enfance et qui lui eût inspiré un peu de respect.

— a Voilà ce qui sauve du ridicule des apostolats aussi chimériques en apparence que celui de M. Scott et de sa fille, b songeais- je en m'écartant vers le fond du couloir, car je supposais que les deux hommes avaient à échanger des paroles plus intimes. Au cours de sa brève et criminelle existence, Seymour avait été marié. Sa femme vivait et ses deux enfants. Je l'avais su par l'hôtelier. Quoiqu'elle se fût bien gardée d'apparaître, il pouvait vouloir lui envoyer un adieu : « Oui, » me répétais-je, « ces chimériques sont dans la vérité des races supérieures et du devoir qui leur incombe : inspirer aux gens d'une race inférieure

ce respect-là, tout personnel. A travers la personne il remonte aux idées. C'est l'origine du sacerdoce... » Puis je songeais à l'étonnante indifférence avec laquelle ce mulâtre quittait la vie, une vie à laquelle il tenait pourtant, puisqu'il était sensuel, débauché et énergique. Je me, disais encore : « Quelle iroiiie, tout de même, qu'un homme de cette espèce, un orang-outang capable de manier un fusi] et de parler, arrive du coup à ce que la philosophie considère comme le fruit suprême de son enseignement, — la résignation à l'inévitable ! » Je me souvenais d'un de mes maîtres, le plus grand penseur de l'époque, avec qui, deux ans avant sa mort, je me promenais dans un bois, en automne :— a J'essaye d'apprendre à mourir en regardant ces arbres qui se dépouillent et qui l'acceptent, » me disait-il. « Mais que c'est dur!... » Je me demandais si le courage de cet impassible Seymour n'était pas de la forfanterie, et s'il tiendrait jusqu'au bout. J'avais aussi la curiosité de savoir ce que pensait et sentait le colonel, s'il était déjà venu le matin ou s'il lui avait suffi d'apparaître et de donner un ordre pour que le condamné se mît en prière. Le puritain croyait-il apaiser le remords dont il m'avait parlé? Toujours est-il qu'en revenant vers moi, au sortir de la cellule, il avait une sérénité singulière sur son martial visage.

— a II mourra bien, » me dit-il simplement, « et vous verrez comme tous ces gens le sentiront. »

Il avait désigné, en me parlant, une fenêtre ouverte sur la cour de l'exécution* et par où montait II. 17

un brouhaha grandissant. Les quarante personnes à qui le shériff avait donné la permission, comme à nous, d'assister à la pendaison, s'étaient amassées, pendant ce dernier quart d'heure, autour de l'échafaud. Ces hommes riaient, causaient, sifflaient. Nous nous avançâmes jusqu'à cette fenêtre, et nous pûmes voir que les pires habitués des saloons de Philippeville, sans doute aussi les meneurs des élections, s'étaient donné rendez-vous là. Les nègres dominaient, montrant des faces patibulaires, avilies par l'ivrognerie. Ils regardaient vers la fenêtre ouverte, et nous saluèrent de cris d'impatience. Un groupe de géants blancs, aux cheveux clairs, aux masques pétris d'amertume et de gouaillerie, qui chiquaient ou fumaient la pipe, commença de nous huer. Ils se turent en reconnaissant M. Scott. C'était un public de brigands, mais sur lequel la force d'âme du supplicié allait exercer ce magnétisme d'admiration pronostiqué par son ancien maître. Comme nous étions à cette fenêtre, nous entendîmes distinctement le shériff prononcer ces mots qui nous firent nous retourner :

— a Etes-vous prêt, Henry? »

— « Oui, capitaine, » répondit le jeune homme. a Donnez-moi seulement ce cigare et allumez-lemoi. » Le vieil homme lui mit aux lèvres une moitié de cigare soigneusement déposée sur une saillie de bois, dans la cellule. La première moitié de ce havane, donné par un visiteur charitable, avait paru délicieuse à Seymour, et il avait gardé la seconde pour se procurer, avant de mourir,

cette petite sensation agréable. C'était un adieu à la vie, — à sa vie, — que ces dernières bouffées qu'il huma en descendant l'escalier. Lorsque la porte de la cour s'ouvrit et qu'il vit l'échafaud, le cigare lui tomba de la bouche. Ce saisissement fut le seul signe donné par cet homme qu'il eût, lui aussi, une impression à dominer. Il la domina vite, d'ailleurs, car il gravit les marches de bois sans que ses pieds nus tremblassent. Son attitude était si ferme, si simple, si parfaitement digne, même dans l'infamie du supplice, que le silence se fit- parmi ces rudes spectateurs. Audessous de la sinistre corde, toujours immobile, une planche était ménagée, posant sur le vide, et attachée d'un côté par des lanières de cuir à cet échafaud lui-même. De l'autre, elle tenait par une charnière à une des deux poutres de la potence. Seymour marcha jusqu'à cette planche. Le shériff lui lia les jambes et les pieds, lui passa au cou le nœud coulant qui terminait la corde, et après lui avoir enveloppé le visage d'un voile noir, il se retira sur la plate-forme de l'échafaud pour lui demander :

— a Qu'avez- vous à dire, Henry? »

— « Rien, capitaine, » répondit le condamné sans que le voile noir bougeât, tant l'homme était tendu à se montrer calme.

— a Dites : a Seigneur, souvenez-vous de moi a dans Votre Royaume, » cria une voix forte à côté de moi, celle du colonel.

— a Seigneur, souvenez-vous de moi dans Votre

26o OUTRE-MER

Royaume, » répéta la voix toujours zézayante du mulâtre. Puis, après un silence : n I am ail right, now (i), » et avec beaucoup de fermeté : « Good byey caftain^ » ajouta-t-il en s'adressant au shériff ; « Good byey everybodyt » et avec un accent plus doux : a Good by, colonel. »

Tous instinctivement nous répondîmes : « Good bye, Henryt » et le colonel plus haut que les autres : nGood bye^ my boy. » Il répéta : a Good byey my boy; » et, à cette seconde même, le shériff, d'un coup de hache, trancha les lanières de cuir qui assuraient la planche. Elle tomba sous les pieds du patient qui fut précipité de la hauteur de son corps. J'avoue que je détournai la tête pour ne pas voir l'horrible chose. Quand je regardai de nouveau, le cadavre pendait, inerte, à l'extrémité de la corde tendue. Le cou avait été brisé net. Il y avait sur les faces des spectateurs une expression singulière et indémêlable. Tous se taisaient, tandis qu'au dehors se faisaient entendre les mêmes cris, les mêmes sifflets, les mêmes rires que nous avions écoutés avec dégoût, M. Scott et moi, de l'intérieur de la prison. C'était la foule de la rue à qui on avait ouvert les portes de l'enclos pour qu'elle pût voir le cadavre ci constater la mort

— « Tenez-vous tranquilles, gentlemen, » cria le shériff d'une voix qui domina cette rumeur. a Le médecin écoute si le cœur a cessé de battre. »

(i) « Je suis prêt, maintenant. — Bonsoir, capitaine. — Bonsoir, tout le monde. — Bonsoir, colonel... »

Un personnage à.mine joviale était en effet sur réchafaud. Il avait attiré le pendu à lui, et il écoutait, son oreille posée sur la poitrine. Après quelques instants de cette auscultation dernière, il prononça : « C'est fini, » et il laissa retomber le supplicié, que le shériff arrêta au passage en disant, avec le même flegme que s'il eût été un portefaix, parlant d'une malle :

— a II faut que j'enlève ce corps, maintenant. » Le vieil homme reprit alors sa hache. D'un coup

sec il trancha la corde juste au-dessus de la tête, toujours voilée. Quatre assistants de bonne volonté reçurent le fardeau entre leurs bras et l'emportèrent du côté du cercueil, tandis que les autres témoins de ce dernier acte du drame, rendus à leur vraie nature par la disparition de la dépouille de Seymour, se disputaient les morceaux de la corde et les courroies de cuir. Le colonel et moi nous eûmes tôt fait de fuir cette sinistre bagarre, et il me disait :

— a Je ne vous offre pas de vous ramener à votre hôtel dans ma voiture. Ma fille m'a fait promettre de rentrer aussitôt, afin de savoir si ce pauvre garçon avait fait sa prière avant de mourir. Voici quarante-huit heures qu'elle en est malade. C'est une grande consolation pour nous gu'il se soit repenti et qu'il soit sauvé... i>

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