II PRÉFACE
Quelques noms seuls restent dans l’ombre et le
secret.
Quand cette chronique a vu le jour pour la première fois, il y a trente ans, plusieurs des tristes héros du drame existaient encore, et il leur a été donné de lire leurs exploits et d’assister eux-mêmes au funèbre spectacle dont ils furent les trop célèbres acteurs. Pas un d’eux ne protesta, malgré la transparence des étoiles et des pseudonymes. Aujourd’hui , ces hommes de la mort ont disparu par la mort, et, chose étrange, ils ne laissent aucune lignée directe ou indirecte : un quart de siècle a tout dévoré. La moralité historique subsiste et ne peut faire rougir personne. Le moment ne pouvait être mieux choisi pour cette publication.
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Le sujet principal des scènes qu’on va lire est emprunté aux fastes encore inédits du 1813 méridional. Il est impossible d’écrire à la lettre une histoire contemporaine de crimes bourgeois ; il faudrait essuyer à chaque page un procès en diffamation, de la part de tous les héi’os nommés, et tous ces procès seraient perdus d’avance au tribunal, parce qu’il n’est pas permis de dire : Foms êtes des assassins, à des hommes qui n’ont jamais été repris de justice, et qui se promènent gaiement sur la place publique, habillés comme nous. L’infaillible voix du peuple les désigne, les nomme, les flétrit, mais tout bas ; l’historien s’en empare comme d’une classe d’êtres fantastiques; il leur donne vaguement la qualification de sicaires, et n’isole jamais les individus : il faut que toute une
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génération s’éteigne ; alors, à l’aide des traditions, on remplit les lacunes, on met des noms propres à la place des mystérieuses étoiles, on grave le nom de la victime à côté du nom de l’assassin. Il résulte souvent de cette tardive flétrissure publique de déplorables erreurs, mais c’est un mal sans remède : l’âge présent, qui seul pourrait soulever le voile des crimes politiques, n’a pas mission pour cela. Il y a deux ans, dans une ville du Midi, une femme traita publiquement d’assassin de 1815 un homme assez mal noté. Celui-ci intenta un procès, et le gagna ; il sortit du tribunal blanc comme son drapeau.- Le ministère public, la loi à la main, prouva qu’on ne pouvait pas dire : Vous êtes un assassin , même à un assassin, sans encourir la peine d’un mois de prison et de l’amende; le tribunal n’était pas appelé à prononcer si l’homme insulté était un assassin de 1815 ou non, mais si la femme avait prononcé le mot diffamatoire. Le dernier fait fut prouvé ; on fit droit aux conclusions du ministère public.
L’historien n’aurait pas besoin de se tenir dans cette prudente réserve, si les criminels politiques avaient été traduits aux assises, et, là, condamnés ou absous; le greffe des cours royales serait l'autorité irrécusable consultée au besoin; mais la Restauration s’est déclarée incompétente pour juger les crimes de
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Nîmes, de Marseille, d’Avignon. Un instant, sous M.Decazes, il y eut une velléité sourde de remuer le sanglant limon de 1815; bien des figures pâlirent à cette annonce ; mais on n’y donna nulle suite, et personne n’en fut étonné, excepté les assassins, lesquels avaient foi en leurs remords. C’était sans doute alors le cas de débrouiller tout ce chaos, de donner un nom aux crimes anonymes, de trahir d’odieux incognitos; l’histoire était fraîche ; on voyait encore du sang mal lavé sur les places, sur le gazon des fleuves, sur la dalle des ports ; il y aurait eu concours imposant de témoins; les assassins n’avaient pas changé d’habits ni de linge, on aurait pu leur dire: «C’est vous, je vous reconnais ! * Aujourd’hui, ils sont tous à couvert sous le bouclier infamant de la prescription légale ; car on s’acquitte envers la- société, du sang répandu comme d’une dette d’argent, en laissant écouler un certain nombre d’années convenues : on est fort honnête homme après.
En travaillant à ces scènes méridionales, j’ai reconnu, à chaque ligne, l’impossibilité de faire une véritable histoire contemporaine ; je viens d’alléguer mes raisons. Il y a eu des victimes en 1815, personne ne le nie ; leurs noms peuvent être prononcés tout haut, et mémo écrits dans les livres, la loi le permet; les victimes font supposer nécessairement des assas-
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sins, mais ceux-ci sont inviolables; la rue seule ale privilège de les nommer; j’ai donc été contraint à n’user du bénéfice de la loi que pour ce qui concerne les victimes ; quant aux assassins, j’en ai fait un monde idéal, une pléiade nébuleuse, sans intention même de personnes; il eût été mesquin de recourir ii de petites allusions, à des désignations voilées, à des semi-confidences d’historien : les assassins que j’ai à mettre en scène ne pouvant être ni nommés, ni franchement révélés, j’ai mieux aimé on faire des êtres imaginaires, en essayant toutefois de leur conserver tous les caractères distinctifs de ces sortes de héros. Ainsi, il est d’usage, dans les villes méridionales, où le remords public arrive toujours après l’exaltation, de rejeter sur les étrangers tout l’odieux d’une page criminelle ; à Marseille surtout, ville bigarrée de Génois, d’Espagnols, de Piémontais, do marins du Nord, de Napolitains, boucs émissaires des crimes locaux; là, c’est toujours l'étranger qui a fait le mal ; il y a dans cet axiome une fière pudeur et souvent du vrai ; je m’en suis servi pour en tirer le héros principal de ce livre, l'Étranger. C’est un égorgeur de profession, un homme qui tue pour tuer, ayant de plus ce courage héroïque qu’on refuse ordinairement aux assassins; être d’exception, dont les types sont malheureusement connus dans le Midi.
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J’ai choisi l’assassinat d’Anglès, parce que ce crime est le plus inconcevable qui ait été commis en 1815 ; c’est l'assassinat dans sa plus complète acception. Anglès était septuagénaire ; il avait de beaux cheveux blancs et une admirable figure de vieillard; avec ces signes d’éternel respect, il eût désarmé les assassins dans quelque île du Sud ; on l’égorgea dans un carrefour de Marseille : il y avait déjà, là toute l’horreur d’un parricide. Mais la lâcheté de l’attentat est plus étonnante encore. Angles ne fut pas frappé dans un de ces mouvements épileptiques qui poussent un poignard dans une poitrine, sous l’influence d’une irrésistible excitation ; il y aurait eu ombre d’excuse on faveur de ce bras : Angles a été traqué dans son petit chemin de campagne, extrait d’une charrette de fourrage où il s'était blotti, conduit à la ville, déposé dans un corps de garde, jugé par dérision, puis, à la nuit close, dans une rue déserte, poignardé de sangfroid par vingt brigands qui voulurent tous avoir leur part d’honneur à cette fête ; il y eut même dérision pour ses cheveux : il se trouva un plaisant qui les teignit par scrupule en les traînant dans une mare de sang.
Anglès était un patriote de 1789, vieux serviteur dans nos glorieuses armées d’Arcole et de Lodi, homme d’étude et de savoir, jurisconsulte profond ;
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portant sur sa figure cette solennité imposante des vieux jours, ayant dans son organe ces notes graves et majestueuses qui remuent si fort, mêlées au récit des grandes choses. Ses mains étaient pures, il n’y avait pas un nuage de remords dans la sérénité de ce front patriarcal ; son seul crime était dans ces mots: patriote de 1789. On ne saurait se faire une idée, dans les pays du Nord, de tout ce qu’on peut attacher d’infamie à cette dénomination , quand on a vieilli en famille sous quelque toit méridional, sans notion du monde, dans une atmosphère de royalisme mystique, autour d’une table monotone de jeu, avec un bourdonnement de cloche dans l’oreille, et pour adoucissement d’ennui, pour réveil de sieste, un échange éternel de six proverbes patois, une histoire aux cent mille éditions de l’entrée de Cartaux à Marseille, des visites domiciliaires, des prêtres assermentés, des messes dites en chambre, et des assignats, des décades et du maximum. Si par malheur, alors, le sort vous a donné pour voisin de campagne quelque patriote de 1789, qui arbore tous les dimanches le pavillon de Cartaux, l’aigreur royaliste prend un caractère d’irritation qui s’épanche en injures larges et sonores, embellies de toute la vigueur de l’idiome natal ; les yeux des vieilles femmes sont en perpétuelle observation vers cette maison de patriote qui
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revêt sur ses quatre murs une teinte répulsive, une physionomie à part que n’ont pas les autres maisons; l’explosion de la haine devient une habitude do ménage, un accompagnement obligé des affaires domestiques du jour; on s’y complaît même à son insu, parce qu’il y a là matière inépuisable à ces vives impressions qui secouent l’ennui dans les longs jours d’été. L’immobilité de la maison maudite, le patriote voisin qui se promène impassible sur sa terrasse sans se douter de tant de haines si proches, tout cela ne fait que les envenimer davantage ; le salon royaliste écume d’une fureur sainte ; arrivent les visiteurs de la ville, le prêtre parasite et joueur, le célibataire, ami de la maison, qui dit des bons mots et fait le quatrième au boston ; alors il a un chœur complet d’invectives, c’est un finale d’opéra, un rebondissement d’injures, créées dans toutes ces tètes pleines de mistral et de soleil; les pieds trépignent, les poings se crispent, les visages s’allument, les menaces de sang et de mort font trembler les vitres ; on s’y familiarise comme à des choses naturelles, mais sans idée d’exécution ; malheureusement, quelque homme d’énergie et de crime est là qui écoute, qui s’exalte de tant d’exaltation, qui se persuade que ce voisin patriote, objet d’un pareil déchaînement, ne doit périr que sous son poignard. Vient la crise politique;
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et les comiques scènes de vieilles femmes et de fous portent leur tragique fruit : Angles est assassiné.
C’est un bien singulier pays, celui où les réactions politiques s’accomplissent avec de pareils crimes, où l’ontue un vieillard, parce que de longs commérages se sont exercés contre lui. Heureusement, seize années de civilisation se sont écoulées depuis, et le Midi retardataire en a profité ; la presse y a mis en circulation toutes les idées du bon sens politique ; le royaliste le plus fougueux n’oserait plus y professer la légitimité des crimes do 1815 : l’anniversaire de la journée do sang n'a été célébré qu’une fois en 1810, avec une revue et un Te Deum; cette fête des odieux souvenirs fut abrogée par pudeur, même à l’aurore de la Restauration. Les assassins véritables et les fanfarons d’assassinat n'eurent qu’une courte époque pour conter leurs prouesses; ils abdiquèrent insensiblement cette supériorité de café qu’ils devaient à leur triste auréole de sang ; ou n’osa plus dire d’un ton d’éti'ange fierté : J’étais à l’affaire d’ Angles, j'étais aux frères Verse, comme on a dit : J’étais à F leur us, et à Lodi; les rétractations prudentes commencèrent; les héros finirent par se justifier hautement de leur héroïsme, par opposer des alibis contre des accusations tirées de leurs propres aveux. Il fut bien reconnu dans les cercles et les cafés fleurdelisés que
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ccs hommes de 1815 avaient traversé la journée du 25 juin avec des mains pures, et que les victimes étaient mortes sans assassins. S’il n’y a pas de romords au fond de cette conduite, il y a au moins un grand avertissement pour l’avenir; les hommes prédisposés à l’assassinat peuvent y trouver des leçons.
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Je puis dire que je suis entré dans le monde au milieu du retentissement de ces horribles scènes ; cette impression m’est restée vive et sanglante, toujours comme une chose d’hier. Le peuple s’entassait sur les places, on annonçait hautement dans les groupes la défaite de Napoléon et le retour de Louis XVIII ; toutes les figures rayonnaient de joie, la générale battait dans les quartiers vieux. La nouvelle ville offrait un autre aspect; les rues larges, désertes, étincelantes de soleil, étaient occupées sur un de leurs points par des postes de ligne ; les soldats chantaient la Marseillaise, derrière leurs fusils formés en faisceaux, où étaient suspendus de blancs médaillons, à l’effigie do l’empereur. Des symptômes d’insurrection apparaissaient au fond des carrefours, et la force armée était immobile et dédaigneuse par ordre ou faute d’ordre ; le peuple s’attendait à chaque instant à voir reparaître les quatre canons accoutumés, et le forminable 14° de chasseurs à
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cheval; rien n’arrivait, ni canons, ni cavaliers : l’instinct populaire vit une confirmation de la nouvelle du jour, dans cette indécision des chefs militaires, ordinairement si lestes dans la mise en œuvre des moyens répressifs. L’émeute s'enhardit; les masses bourgeoises se rapprochèrent peu à peu du soldat; leurs derniers rangs criaient : Vive le roi! pour compromettre les premiers, et commencer quelque chose; le brave général Verdier arrive à cheval, suivi d’un aide de camp, et traverse les groupes au pas, avec une figure sereine ; Verdier n’était pas haï du peuple * ;
* L’empereur, qui comprenait si bien les hommes, les populations et même les Marseillais, avait envoyé dans les Cent-Jours, à Marseille, des commandants militaires et civils bien propres, par leur caractère particulier, h maintenir la paix dans cette population orageuse. Verdier, Mouton-Duvernet et le préfet Frochot étaient généralement estimés. Brune seul subissait, comme il le disait luimême, les inconvénients d’une position trop élevée : on ne l’aimait pas. Quand on parlait, dans un lieu public, des qualités personnelles du maréchal, de son affabilité séduisante, de ses goûts de littérateur et d’artiste, on paraissait revenir, dans le cercle auditeur, h des sentiments d’estime pour lui ; mais la première impression, toujours décisive chez les Méridionaux, revenait subitement aussi ; elle n’avait pas été a l’avantage de Brune. Dès les premiers jours de son arrivée, les calomniateurs avaient inventé son histoire dans les petits clubs monarchiques, et cent horreurs, racontées comme authentiques, n’avaient pas éprouvé la moindre contradiction d'incrédulité. La tète de la princesse de Lamballe, surtout, revenait
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aucune menace ne s’éleva contre lui ; du geste et de la voix, il exhortait le peuple au calme ; c’était lui dire qu’il pouvait s’insurger sans risque ; le peuple s’insurgea au cri de Vive le roi! et Verdier rentra dans son hôtel. Une scène décisive, comme il en arrive toujours dans ces circonstances, précipita le mouvement : un jeune homme, poussé par une étourderie sublime, fondit sur un peloton de grenadiers, le pistolet au poing, en leur criant : Bas les armes! Il tomba percé de trois balles, et le peloton se replia'
dans tous les récits ; il y en avait assez de cette Table pour soulever contre le maréchal les haines de toute la population. Que d'hommes ont été accusés d’avoir porté la tête de cette infortunée princesse !
A ma première arrivée a Paris, je passais souvent mes soirées au café de Londres, rue Jacob, où je m’instruisais en écoutant les conversations spirituelles d’Alphonse Rabbe, d’Alexis Dumcsnil, de Henri de Latouche et de quelques autres célébrités du temps. Un soir, on parlait d’un homme de lettres, très-célèbre alors, quoique académicien, et une voix de calomniateur s’éleva et dit : « Vous avez beau dire, c’est un bon homme et un bon enfant, il a porté la tête de la princesse de Lamballe. » Tous les auditeurs protestèrent avec énergie; mais un d’eux, criant plus fort que les autres, ajouta : « Non, il ne l'a pas portée! — Ah ! vous voyez ! s’écrièrent à leur tour les amis de l’accusé ; monsieur est un contemporain. — Mais il l’a coupée ! » ajouta le contemporain. Ce fut un tumulte inexprimable dans le café.
Cette scène donne une idée des violences des haines politiques dans les dernières années du règne de Charles X.
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vers le poste voisin. Ce fut le premier sang répandu; la nouvelle en circula dans toute la ville ; on battit la générale pour rassembler la garde urbaine; mais la garde urbaine ne se rassemblait pas, les places d’armes étaient presque désertes. C’était un jour de fête, il y avait beaucoup de monde à la campagne par plaisir ou par peur; quelques heures après, la ville et les propriétés étaient à la discrétion de ces bandes de volontaires royaux qui n’attendaient que l’occasion tant promise pour sortir des collines avec leurs équipements étrangers et leurs fusils anglais. Ces sortes d’hommes avaient erré cent jours dans la campagne, se persuadant d’abord qu’il y avait péril pour eux en ville, s’accordant les honneurs de la proscription, puis le croyant eux-mcmes de bonne foi, à force de le répéter aux autres, et se ménageant d’avance, avec cette irritation factice, une excuse pour les représailles qu’ils comptaient exercer un jour.
L’autorité militaire n’avait pas reçu l’ordre d’agir contre une insurrection ; il y avait assez de forces pour la réprimer ; on la laissa faire : vers les trois heures, on voyait passer, dans les rues qui aboutissent aux portes de la ville, des bataillons 'de la ligne, l’arme sous le bras gauche, et tambour au dos ; leur retraite ne fut inquiétée que la nuit par des tirailleurs volontaires postés derrièi’o les petites murailles du grand
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chemin. Quelques cavaliers du 14*, isolés dans la ville, la traversèrent au galop en criant : Vive l’empereur! au milieu d’une décharge continuelle de fusils. Bientôt Marseille fut libre de garnison. C’était assez pour satisfaire l’orgueil d’une ville ; il y avait une apparence d’insurrection victorieuse dans ces masses de peuple qui étaient venues affronter la ligne, et qui occupaient ses postes ; on pouvait même, dans l’exaltation du moment, s’abandonner à l’idée que les régiments avaient refusé la bataille offerte, et que l’aigle avait fui devant les lis ; des chants de fête et de victoire auraient dû terminer ce grand jour ; c’était là sans doute le sentiment de presque toute la population, quand les bandes forcenées se ruèrent dans la ville avec ces idées de pillage qui marchent toujours avec des idées d’assassinat.
Les mamelouks étaient un objet spécial d’exaspération : ce fut sur ces malheureux que tombèrent les premiers coups. Quelques-uns d’entre eux avaient sans doute des torts envers le peuple ; dans la fougue de lour enthousiasme oriental pour Napoléon leur père , ils ne comprenaient pas cette haine obstinée que les Marseillais avaient contre lui ; ils s’indignaient qu’une ville française exécrât si vigoureusement celui qui était un dieu terrestre pour eux, Egyptiens : aussi, dans les Cent-Jours, àtoutes les revues, entête
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de toutes les promenades civiques, sur la porto des cafés napoléonistes, sur la place publique où les musiques militaires exécutaient des airs nationaux, on remarquait toujours une douzaine de mamelouks qui, dans leurs chants patriotiques, entremêlaient des gestes menaçants et un refrain d’injures orientales contre le peuple royaliste qui les écoutait. Ce peuple n’a pas d’égal au monde pour sa haine contre les étrangers qui lui arrivent d’outre-mer : Génois, Napolitains, Siciliens, Espagnols, Turcs, Grecs, Égyptiens, il n’est pas un de ces noms qui n’ait été employé comme injure de colère ou de mépris sur le quai bruyant du port, foyer de disputes éternelles. Ce peuple, si impressionnable, si contempteur de tout ce qui n’est pas lui, avait donc fait une longue piovision de ressentiments contre ces exaltés mamelouks qui se promenaient en conquérants dans la ville hospitalière ; chaque famille avait sa petite anecdote à raconter sur l’insolence de ces Égyptiens, qui disaient en passant devant les groupes royalistes : Napoléon più fort qné tu ; on s’était beaucoup aigri en parlant de leurs moustaches démesurées, de leurs larges cocardes, de leurs chapeaux inclinés sur l’oreille, de. leur teint olivâtre, do leurs yeux africains, choses aussi révoltantes que des crimes chez une population neiveuse, toute crispée de royalisme et de tics locaux
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Et ce ne furent pas, sans doute, ceux qui avaient eu à souffrir de ces petites bravades égyptiennes qui les punirent de mort ; mais ces exaltations puériles trouvèrent de l’écho chez des hommes arrivés pour égorger et qui épousaient les ressentiments des masses inoffensives. Toute la colonie des mamelouks fut frappée en masse de proscription pour les torts de quelques-uns; les femmes mêmes ne furent pas épargnées; on en fusilla dans le port : j’en vis une qui, blessée à mort, en se sauvant à la nage, criait : Vive l'empereur ! et, quand elle disparut sous l’eau, elle élevait encore sa main au-dessus, comme pour achever par des signes le cri qu’elle avait commencé *. Ce fut ixn
* Le plus grand nombre des mamelouks qui composaient la colonie s’échappèrent fort heureusement dans les bois de pins près Mazargues ; ils partirent en caravane, hommes, femmes, enfants, sous la conduite d’un majestueux vieillard, à la barbe longue et blanche. Çes infortunés campèrent sur les collines, en attendant la mort de la faim. Une compagnie de la garde urbaine partit à dii heures du soir pour leur offrir asile et protection. Ces pauvres gens, surpris au milieu de la nuit, poussèrent, b son approche, des hurlements de terreur, et se jetèrent à genoux en demandant la vie. Ils furent bientôt rassurés en voyant les marques de respect qu’on donnait a leurs vieillards et le soin qu’on prenait de leurs enfants. Après avoir rallié toute la caravane avec des peines infinies, on rentra en ville à la pointe du jour; il n’y avait plus de risques pour eux, l’effervescence était calmée, et le pouvoir provisoire établi.
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horrible jour, un jour qui pèse dans le souvenir comme un crime, pour ceux mêmes qui l’ont traversé avec des mains pures, et qui sont en dehors de toute solidarité. Les scènes de pillage et de dévastation passèrent inaperçues, comme absorbées parles scènes d’assassinat; que nous importaient à nous ces hommes et ces femmes qui s’en revenaient chargés des trophées du vol, quand les ruisseaux étaient rouges de sang, quand nos pieds heurtaient des cadavres, quand nous rencontrions le tombereau des mamelouks égorgés dans l’oasis de leur faubourg! 11 y en avait là, sans doute, quelques-uns qui s’ôtaient battus contx*e nous aux Pyramides, et pour nous à Héliopolis, et qu’un regard de Bonaparte avait déjà naturalisés Français sur la terre d’Orient. Ceux qui les assassinèrent étaient do stupides égorgeurs qui n’avaient jamais entendu parler d’Héliopolis et des Pyramides; c’étaient des Français civilisés plus barbares que ces fellahs de Thèbes qui pleurent de joie au souvenir du sultan du feu, et de nos soldats. Mais il faut se hâter de le dire, jamais paroxysme d’assassinat ne fut plus court; l’immense majorité de la garde urbaine prit les armes le 20, à l’aube, et, toute royaliste qu’elle était alors, elle condamna d’un cri presque unanime d’horreur les crimes du moment, et déploya une admirable énergie de répression. Des détachements fu-
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rent envoyés sur les lieux où le pillage était encore flagrant, et il y eut bien des rixes à soutenir qui auraient pu devenir sanglantes; car les pillards, qui regardaient comme légitimement acquis par eux le bien des victimes et des émigrés bonapartistes , n’abandonnaient leur proie qu’avec un regret féroce ; il ne fallait pas moins que l’uniforme urbain pour les chasser des maisons envahies. La veille aussi , cette courageuse intervention entre les victimes et les assassins avait été quelquefois funeste aux royalistes qui voulaient arrêter l’effusion du sang.
Les deux nuits qui suivirent ces deux jours tristes, la farandole provençale , cette longue chaîne de danses joyeuses, ne descendit pas dans les rues comme au 14 avril 1814; il aurait fallu danser sur du sang. Dans nos familles royalistes, on eut besoin, pour s’étourdir, de songer au retour prochain du roi; par intervalles, un silence morne coupait l’entretien du repas du soir ; on donnait quelques larmes furtives aux victimes, sans oser encore flétrir ni nommer les assassins. Il y eut aussi, dans bien des maisons, des remords qui éclatèrent avant le terme; on s'accusa hautement d'avoir longtemps conseillé des meurtres que des mains étrangères avaient enfin commis ; on voyait de jeunes paysans qui s’en retournaient à leur campagne, tristes, désolés, reprochant les crimes de •
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la journée aux gens de la ville, avec ce style incomparable, mêlé de nonchalance et de vivacité, cette verve naturelle, ces saillies de bon sens, langue poétique, pittoresque, étincelante d’images, langue qu’ils ont créée et dont aucun idiome connu ne pourrait donner une idée. Il y eut enfin, sinon des remords, du moins des douleurs pour toute la ville, excepté chez quelques royalistes stupides, quelques fanatiques et les assassins. Ce fut la morale de cette histoire, ce fut la leçon qui devrait être impérissable, s’il y avait dans certaines têtes une place pour le souvenir.