‹ Ouvrages de Méry Une nuit du midiChapitre 15 sur 29 · LA TROUPE DE LA CROTTE · texte numérisé non relu

LA TROUPE DE LA CROTTE

L’ÉTRANGER

Dans le Piémont, moi, j’ai tenu six jours sur une position qui ne valait pas celle-là. Qu’ils viennent avec leurs chevaux, ici, ces nigauds de gendarmes.

Savez-vous ! ils ont des bottes, des chevaux, et des sabres qui pèsent cinquante livres. Ce Brune n’est pas fort dans la guerre, je crois. Si ces gendarmes avaient beaucoup de patience, je voudrais les faire promener d’ici au pilon du roi.

M. DUTEUIL.

Nous allons les tuer d’ici comme des sansonnets, sur la colline.

ANTOINE

Ce pauvre M. Dumeurier, qui sait ce qu’il est devenu! M. Cobard, je ne le plains pas : c’est un bavard et un poltron... Madame et mademoiselle... celles-là ne risquent rien... Ou ne fait rien, je crois, aux femmes dans les révolutions, pas vrai?

M. DUTEUIL.

On les guillotine comme les autres... Anglès ne leur pardonnera pas; ah! le brigand !

ANTOINE

Angles!... Je ne le croyais pas méchant, moi, ce M. Anglès.

l’étranoer.

ANTOINE

Oh! celui-là, vous, vous l’avez pris à tic... Chut! chut!,., regardez là-bas... là-bas... droit de mon doigt... un peu à gauche du cabanon... Je vois un pin qui ressemble bien à un gendarme, (tous s-avancent.). Pardi ! c’est un gendarme qui monte sur un pin ; bon, voilà le soleil qui se lève, nous allons y voir clair... Eux l’auront dans les yeux... ils mettront des lunettes vertes... Je n’ai jamais vu de gendarmes avec des lu-

nettes vertes... Attention!... Gueire, gueire*! en voilà deux... trois... six., toute la brigade... Ils vont au galop... J’ai bien envie de les tirer au vol, et de bourrer la balle pour que le plomb écarte.

l’étranger.

Allons, tire, chasseur d’été.

ANTOINE

Que je tire le premier, moi? Jamais, même sur des gendarmes, qui ne sont pas des chrétiens... Qui sait, peut-être ! ils viennent se promener sur la colline pour cuellir la gineste et le thym... Je tirerai quand ils tireront...

l'étranger.

Eh bien, je vais les faire tirer, moi.

( Il arbore le drapeau blanc aux branches d’an jeune pin.)

Ah ! ta... Il n’en fallait pas tant pour leur faire ouvrir des yeux de mulet... Les voilà plantés comme des peupliers... Us prennent leurs carabines... Us descendent de cheval... Voilà le fandango qui va

* Cri de chasse dans Ut Midi.

commencer ! Vive le roi ! (Une décharge de carabines crible 1* drapeau blanc.) Bien tiré ! bien tiré !

l’étranger.

A vous autres... Feu!... Feu donc!... et ne vous baissez pas... Est-ce que je me baisse, moi?

ANTOINE

Et moi?

(U se découvre ci tire avec sang-froid ci h plusieurs reprises.)

l’étranger.

Donnez-moi un fusil, vite... Que voulez-vous que. je fasse avec ce sabre de parade?

ANTOINE

Eh bien, il n’y a que moi qui brûle de la poudre, ici?... Ce n’est pas comme au poste des grives, où tout le monde veut tirer ù la fois. Jusqu’à vous, monsieur Duleuil, vous avez peur?

M. DUTEUIL, d’une voix tremblante.

Laissez-moi faire, laissez-moi faire... je leur prépare un fameux coup... je cherche le brigadier.

l’étranger.

Ah çà! mais... dites donc, race de lapins... nous sommes soixante contre quinze, et nous nous laisserons carabiner ici! Voulez-vous me suivre? Nous al-

Jons leur brûler la cervelle à lous, à brûle-pourpoint.

(Indécision dans la troupe.)

ANTOINE

Bravo! les gendarmes. Ce sont eux qui avancent, ils vont nous prendre d'assaut... Aux pierres, aux pierres! il faut les lapider comme saint Etienne.

M. DUTEUIL.

Gagnons la montagne de /’ Etoile... Elle est à deux pas... Nous y serons mieux qu’ici.

ANTOINE

Le drapeau est ici, il y restera... et, quand le pin qui le porte sera coupé, je me ferai pin, moi... Attrape, Joachim... Eh! père, voilà Joachim blessé... Ce n’est pas un miracle, il n’y a que nous deux qui servions de cibles aux gendarmes.

Bravo, Joachim !...

ANTOINE

Eh! eh! en voilà deux qui se saircnt dans l’at musse *.

•Val.

L'ÉTRANGER, un fusil !i ta main.

Canailles... canailles... Attendez...

(I) tire dans leur direction )

M. DUTEUIL.

Comment! vous tirez sur les nôtres?...

l’étranger.

Je tirerai sur vous, si vous faites deux pas à reculons; je tirerai sur mon üls, sur moi, sur le bon Dieu... Ah! ce n’est pas travailler, ça!... Tenez, tenez, en voilà quatre, six. dix... tout à la débandade...

Allez, (il joue son fusil dans la direction des fuyards.) Dut OU il, soyez

bon à quelque chose au moins : pansez ce pauvre Joachim, qui est élendu là comme un juif...

M. DUTEUIL.

Oui, oui, je vais l’emporter sur la montagne...

(Toute la bande a disparu. Duteuil emporte Joachim.) ANTOINE, il fait le signe de la croix.

Et voilà ma dernière balle !

L’ÉTRANGER, au désespoir.

Attends, ne tiré pas... (n se tourne.) Je mangerai mes poings... Regarde, Antoine... nous sommes seuls... seuls... M. le comte avait bien raison de vouloir attendre les Anglais... Oh! malédiction!

ONE NUIT DU MIDI

ANTOINE

Dix-neuf coups tirés sans en voir tomber un, de ces sansonnets!... Ah! la poudre est mouillée par la rosée, et le^ balles ne sont pas rondes... Laissez-moi tirer mon dernier coup; ils ne sont plus qu’à cent pas... Je veux tuer le chef de ces grues.

L’ÉTRANGER tire nne pièce de sa poche.

Dis, pile ou croix, celui qui devine brûle la cervelle à l’autre... Je ne veux pas fuir devant la cocarde de la nation.

ANTOINE

Ni moi.

Sacrebleu! j’ai du regret* de n’avoir pas tué mon fils ! à son âge fuir devant ces brigands !... Oh ! moi, à seize ans, dans le Piémont!...

ANTOINE

Ah! il est encore là avec son Piémont... Allons, jetez votre pièce en l’air.

l’étranger.

Tu as raison...

III jette U pièce.)

ANTOINE

Croix... Croix du bon Dieu... Sainte Vierge, faites que ce soit pile.

l’étranger.

C’est croix... Allons, feu, mon ami; avant, embrassons-nous... Laisse-moi faire un acte de contrition... Ah! si M. Cantol était ici!

ANTOINE

D’abord il faut ôter le drapeau blanc delà... Je vais l’ôler à la barbe des gendarmes... (i/Étranger prie n genoux. Antoine arrache le drapeau et le roule autour de son corps.) A présent,

vcus croyez bonnement que je vais vous tuer? Et moi, en serai-je plus avancé après? M’auriez-vous tué, vous?

Oui.

ANTOINE

Mais vous avez donc la rage de tuer les gens, vous? 11 faut que vous soyez race de boucher.

l’étranger.

Je n’ai que ma parole, moi... Allons, décidonsnous, les gendarmes sont là... Si lu veux me tuer... je ne te demande qu’un service... C’est Anglès qui nous a trahis, il faut que tu me promettes de tuer Anglès.

ANTOINE

Encore un! Allons, vous êtes fou...

l’étranger.

Tu refuses; je veux vivre... vivre pour me venger, pour venger mon fils, qui est morl peut-être... Voilà les gendarmes... Couchons-nous sur terre... Embrassons-nous, et roulons dans le précipice... Ce n’est pas fuir, ça... S’ils nous tuent, eh bien, autant de gagné! viens.

ANTOINE

Va!

(Les gendarmes paraissent au sommet du talus pierreux et presqnc à pie ; au même moment, l'Étranger et Antoine se laissent rouler par le même chemin, en essuyant une décharge de carabines.)

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