‹ Ouvrages de Méry Une nuit du midiChapitre 16 sur 29 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

X~ia chumbro à coucher de M# Dumeurler 25 JUIN, UNE HEURE DU MATIN

M. DUMEURI ER lit sur un fauteuil. MADAME DUMEU- RIER allume uae bougie. MADEMOISELLE AU Z ET est eh prières devant une image 4e la Vierge. M. GOBA RD est endormi sur un canapé.

(On entend un bruit de pluie et de tonnerre, les éclairs brillent coup sur

coup.)

MADAME DUMÈURIBK.

Ah! quelle nuit de Saint-Jean! je m’en souviendrai !

M. DUMÉURIER.

C’est donc décidé que nous passons tous la nuit ici, ma femme? .

MADAME DUMEURIER.

Je n’ai pas sommeil, moi... Avec ce qui nous est arrivé hier et les tonnerres de cette nuit, je ne dor-

mirai pas de quinze jours... Il me faut de la compagnie.

MADEMOISELLE AUZET, interrompant sa prière.

Mon Dieul je ne sais plus ce que je dis... Qu’estce qui vient après Fœderis area dans les litanies?

M. DUMEUR1EK.

Janaa cœli.

MADEMOISELLE AUZET.

Entre ces tonnerres et le tapage que vous faites vous deux, j’oublierais mêmalePa/er... (un éclair illumine la chambre.) Ah ! mon Dieu ! Et Verbum caro factum est. Ah 1 le ciel est bien irrité...

MADAME DUMEUR1ER;

Mets-toià sa place, tu ne voudrais pas être irritée avec ces mamelouks qui chantent tout le jour :

Marchons, qu’un sang impur,

La brave nation.

M. CODARD, s'éveillant en sursaut.

La Marseillaise ! la Marseillaise ! qui chante la Marseillaise ?

il. DUMELR1ER.

Ce pauvre Cobard mourra de peur aujourd’hui...

M. COBARD.

Ah! que j’ai bien fait de m’éveiller! je faisaisun songe horrible... J’ai rêvé... Angles!

MADAME DUMEURIER.

Un patriote ! 89, c’est un extrait, j’y mettrai dix sols.

M. COBARD, r&arf, il crie.

Monsieur Dumeuricr, monsieur Dumeurier; mademoiselle... ici, ici, à côte de moi... Fermez les fenêtres...

« MADAME DUMEURIER.

Ah ! mon Dieu !

MADEMOISELLE AUZET.

Elles sont fermées, les fenêtres... Il est dans le délire...

M. COBARD.

Écoulez... écoutez... J’ai peur de vous raconter mon rêve... Les mots me restent là... au gosier...

M. DUMEURIER, riant.

Vous qui étiez si courageux, hier... c’est-à-dire avant-hier, quand vous commandiez la garde départementale contre les Allobroges!

MADAME DUMEL'RIER.

Laissez-lui dire son rêve... je pourrai faire Uambc peut-être.

. M. COBAKD.

Je rêvais que je passais là-bas devant le petit portail de la campagne des revenants, celle qui a des volets rouges toujours fermés, un puits sans corde, une treille sans vigne : il faisait noire nuit; j’entendais les grillons et les cris des grosses sauterelles, et le chant triste des cigales de nuit, celles qui doivent mourir avant le soleil ; oh ! tout cela me faisait suer de peur.

MADAME DUMEURIER.

Je crois bien.

M. COBARD.

Je voulais faire de grands pas pour vite dépasser celte campagne, mais la campagne me suivait avec ses volets rouges. Je me trouvai les pieds embarrassés dans les épis sauvages qui sortent des briques fêlées de la terrasse, la fenêtre basse du salon était quasi ouverte, et il en sortait une odeur de cire jaune comme le mercredi saint à Ténèbres ; alors' une voix m’appela du puits ; je regardai dans le puits, il y avait une caisse de mort et treize cierges allumés à

t$4 UNE NUIT U U MIDI

l’entour, et une voix disait: Prions pour les pauvres âmes des Limbes. Alors un long cadavre nu, sous la forme d’un gros lézard, est monté du fond du puits; c’était la tête d’Anglès...

MADAME DUMEURIER.

Ah ! sainte Vierge de saint Victor !

i On frappe i la porie de la terrasse h coups redoublés. Silence d’effroi.) M. DUMEURIER.

Qui est-cc qui peut frapper à cette heure?

MADEMOISELLE AUZET, à voix baasc.

N’ouvrons' pas, n’ouvrons pas...

MADAME DUMEURIER.

C’est le malin esprit...

(Elle prend le bénitier b eôté de son lit, y trempe un petit rameau d'olmer . et asperge la chambre en priant h voix basse.)

M. COBARD.

Si c’était... Anglès.

M. DUMEURIER.

Chut 1 on parle... Je vais ouvrir la fenêtre.

N’ouvrez pas, n’ouvrez pas au nom de Dieu...

(On frappe en dehors à la fenêtre de la chambre.)

MADEMOISELLE AUZKT.

On frappe là... Éteignons la lampe et la bougie des tonnerres.

ANTOINE, en dehors:

Monsieur Dumeurier, monsieur Dumeurier, c’est nous autres, ouvrez. Amis! amis!

M. DUMEURIER.

Chut! c’est la voix d’Antoine !... (sans ouvrir.) Est-ce vous, Antoine?

ANTOINE, en dehors.

Oui. oui, moi et d’autres; ouvrez, monsieur Du-

meurier, nous sommes morts de faim et noyés.

M. DUMEURIER, ouvrant la fenêtre.

Pauvres gens !

ANTOINE. Il saute dans la chambre.

Ah! ça tourne mal, mal, bien mal; mauvais métier! Tenez, est-ce que je ne ressemble pas à Gaspard de Besse*?... Monsieur Cobard, allez ouvrir aux autres, s’il vous plaît... Là-bas... Vous êtes sourd?...

M. COBARD, s’asseyant.

C’est que je suis rompu.

Le Mandrin de la Provence.

M. DUMEURIER.

Restez, restez, pauvre homme, je vais ouvrir.

(Il sort:)

ANTOINE

Bon! on ne vous a pas menés au château d’If; eh bien, ils ne sont pas aussi méchants que je croyais, ces bonapartistes.

MADAME DUMEURIER.

Ah ! c’est qu’ils ont eu peur de nous y mener, au château d’If, ces brigands!

MADEMOISELLE AUZET.

Moi, je ne leur en ai pas l’ombre d’obligation... Vous verriez, s’ils étaient les plus forts, comme ils nous couperaient le cou à tous !

Ah ! c’est bien vrai ; quand les bonapartistes et les jacobins ne guillotinent pas, c’est qu’ils ont peur... Autrement, ils guillotinent toujours.

ANTOINE

Eh bien, quand le paysan de la petite campagne m’a dit là-bas tantôt que. Brune avait envoyé ordre de vous laisser tranquilles... eh bien, moi, dans ce moment, j’aurais embrassé Brune.

MADAME DUMEURIER et MADEMOISELLE AUZET.

Jésus, Maria , Joseph! embrasser Brune !

M. COBARD.

Esl-ce qu’ils ne nous ont pas brûlé notre drapeau blanc, là, sous notre nez?

ANTOINE

Bah ! il ne vous manque pas de rideaux pour en faire ! L’essentiel, c’est qu’ils ne vous aient pas brûlés, vous autres!

MADAME DUMEURIER.

Mais le mauvais sang que nous nous sommes fait, ce n’est rien?

Ah ! vous prendrez du tilleul; nous en avons une allée de tilleuls, vous ne la boirez pas toute.

Les Mêmes, M. DUMEURIER, L’ÉTRANGER,

M. CANTOL.

l’etranger.

Ce sont des femelle habillées en homme, je vous dis.., des soldats de paille, des hommes comme voilà monsieur (désignant cobard), qui aboient de loin comme les carlins; et voilà tout... Us nous ont plan-

tés là au premier coup de carabine... et Joachim a payé pour tous.

MADEMOISELLE ATJZET.

Votre fils est tué ?

l’étranger.

Oh ! s’il était tué, j’aurais déjà mis le feu à l’aire du voisin... Il est blessé seulement ; ce n’est rien. Mais Angles ne le portera pas en enfer.

(Mademoiselle Auiet et madame Dumeurier servent à M. Cantol aur une petite table des gâteaux et de l’orgeat.)

Écoulez-moi; écoulez un bon conseil... Restons tranquilles chez nous, ne nous mêlons de rien : il n’y a que des coups à gagner dans toutes ces affaires de parti. J’ai vu la Révolution, moi, et j’en ai assez. Pour écouter les femmes, je me suis embarqué dans tout ce tracas qui me brûle le sang. Quand il nous viendra quelque lûmière de réussir, soit d’un côté, soit de l’autre, alors nous donnerons notre coup de collier aussi; mais...

- L’ÉTRANGER, lui prenant virement le bras.

Mais... rien! vous ôtes un marchand, un mesureur à l’aune, un royaliste capucin !... Pardi 1 vous la feriez volontiers, la vie de Turc, bon dîner, pipe Ion-

gue, café chaud, saintes cartes, sieste fraîche, lit bassiné; tralare! Nous ne sommes pas nés pour ça, monsieur le campagnard; nous avons notre croix à porter sur l’épaule jusqu’au bout... Moi, j’ai du sang à boire autant qu’il y a d’eau dans votre citerne, du sang des bonapartistes, des voleurs, des pillards, des jacobins : c’est ma mission ; en avant, marche ! je me moque de ma vie comme ’de l’an 40; mon Dieu, mon roi ; après moi le déluge ! Je resterai seul s’il n’y a plus d’hommes de poitrine dans le diocèse; je serai général et armée, tant pis; on m’écrasera •sous le pied comme une limace; tant mieux. Canaille qui a peur!... Allez vendre du calicot, vous; c’est votre métier; moi, il me faut l’odeur de la poudre ; il me faut du sang pour me laver les mains ; je ris quand les balles sifflent; je ne crains pas, moi, les balles des bonapartistes; elles s’aplatissent sur mon scapulaire ; je vivrai mille ans comme Martin Salem. A midi, je pars pour la ville, et je vais brûler la cervelle à Brune dans son hôtel. Voilà comme j’écoute vos conseils, monsieur Dumeurier.

ANTOINE, froidement.

L’ami, vous avez un coup sur le timbre.

I, 'ÉTRANGER

Tais-toi, paysan.

ONE NUIT DU MIDI

ANTOINE

Ah! taisez-vous! Est-ce raisonner, ce que vous diles-là? Vous battez la breloque... Oui, M. Dumeurier a raison.

M. COBARD.

M. Duraeurier a raison.

l’étranger.

Ah ! elle a parlé, celte poule mouillée, ce crâne de l’armée départementale?

M. COBARD.

Il ne s’agit pas de plaisanter ici, M. Dumeurier est un homme de bon conseil...

Bon, bon, bon.

ANTOINE, croisant les bras.

Ah çà! mais, monsieur de la Calabre, est-ce que vous croyez qu’il n’y a que vous de royaliste dans le terroir? Nous sommes autant royaliste que vous, mais nous ne sommes pas fous... Oui, il faut attendre, comme a dit M. Dumeurier; et, quand il y aura un bon moment, nous serons là.

M. COBARD.

Nous serons là.

M. CANTOL, te levant de table avec les deux dames.

Mon ami, mon fils, suivez vos inspirations, c’est vous que Dieu a suscité en Israël, vous êtes nolro Judas Macchabée; allez, et que la paix soit avec vous et avec votre esprit!... lin attendant l’aube, mesdames, je crois que nous pourrions faire un petit boston ; voilà deux jours...

L'ÉTRANGER, jetant son chapeau et le foulant aux pieds.

Bonne nuit, bonsoir! au diable tout le monde! je vais voir mon lils, et, après, je brûle la maison d’Anglès.

M. CANTOL.

Votre fils doit élre à Clastre * dans ce moment, et couché dans mon lit; M. Duleuil est avec lui.

En voilà encore un bon, M. Duteuill... Pas un homme! pas un homme ! La blague est partout, mais le courage, néant. Bonne nuit, tous.

(Il sort.)

ANTOINE

Adieu. Lavaletle ! c’est un bon màlin, mais il lait trop ses embarras.

* Le presbytère.

M. Dt'MEURIER.

Maintenant qu’il est parti, à nous deux, Antoine... Écoute, j’ai fait une bonne affaire hier ; j’ai vendu tout le foin du pré, et à un bon prix; mais je ne veux pas que ces femmes le; sachent ; elles iraient le brûler. ,

ANTOINE

Alors vous l’avez vendu au diable votre foin?

M. DUMEUK1ER.

A peu près... Je l’ai vendu à Brune.

ANTOINE

A Brune... Brune achète du foin?

M. DUMEURIER.

Est-ce qu’il n’a pas une cavalerie à nourrir? Le foin est rare cette année, et les royalistes qui ont des prés ne veulent pas nourrir les chevaux des bonapartistes. Ma foi, moi, je ne vais pas tant chercher des scrupules; hier, l’aide de camp, qui est venu nous débarrasser des gendarmes, me dit d’un air bon, là comme un 'royaliste : «Brave homme, ce foin du pré . est-il à vous? — Oui, monsieur le capitaine. — Voulez-vous le vendre? — Mais, pourquoi pas, capitaine? — Ebbien, envoyez-le demain à l’hôtel du maréchal, il vous sera pay„é comptant. — C’est dit, capi-

laine. Alors il me tendit la main, et serra la mienne, en me souriant. Ma foi, c’est un bon marché, je crois, Antoine ; et je donnerai quelques sous aux pauvres pour être d’accord avec ma conscience. II faut donc que tu ailles charger ce foin et que tu le portes à la ville... Tu n’as pas peur !

ANTOINE

Bah!... Ils sont fuis ces bonapartistes, lins comme des renards... Ils n’ont pas plus besoin de votre foin que moi... Enfin, c’est égal, je leur porterai... à l’hôtel il a dit?...

M. DUMEURIER.

A l’hôtel.

ANTOINE

Je vais mettre ma blouse et mon chapeau du dimanche, et puis en ville... Je parlerai à Bruue, peutêtre... Ah ! moi, je parlerais au Grand Turc... Sacrebleu ! je n’ai point de cocarde...

M. DEMEURIEK.

Les paysans n’en portent pas.

ANTOINE

Ainsi soit-il! Quand j’aurai ma blouse et mon chapeau, les gendarmes ne me reconnaîtront pas, je crois.

M. DUMEURIER.

Sois tranquille, lu ne risques rien.

ANTOINE

Allons, à la garde de Dieu. Je vais dormir quelques heures à la paillière, cl puis je vais charger. A ce soir ; je VOUS porlerai des nouvelles... (il regarde k la fenêtre.) Voilà le mistral ! la chavanne * a passé... Nous aurons beau temps aujourd’hui; la belle étoile se lève, grosse comme la lune, derrière le pilon du roi. (il réveille M. Cobard endormi sur le canapé.) Eh ! camarade ! laissez dormir les femmes, et venez coucher avec moi ; nous serons bien, c’est de la paille nouvelle.

M. CANTOL , aux deux dames assises dans le fond.

Je vous continuerai notre histoire demain. Ça fait’ frémir, comme vous voyez; si je n’avais pas prié pour eux dans la grotte Loubière, les gendarmes remportaient la victoire, et les royalistes auraient tous été taillés en pièces, comme dit le père Berruyer.

MADAME DUMEURIER, SC levant-

Ah ! mon pauvre Antoine; il vous en est arrivé là de cruelles! M. Cantol nous a tout raconté...

* Orage de printemps.

US

ANTOINE

Oh! nous avons fait de beaux miracles, il y a de quoi s’en vanter... A demain, à demain... Bonsoir, bonne nuit, bonjour, tout est bon... Venez avec moi, monsieur Cobard; nous mangerons un morceau làbas, au salon.

(Antoine et Cobard sortent.)

MADEMOISELLE AUZET.

Monsieur Canlol, voilà votre bougeoir... Vous de vez avoir besoin de vous reposer un peu...

M. CANTOL.

Je n’ai pas dit un mot de mon office aujourd’hui; mais, heureusement, je suis dans les cas forcés; je sauterai les hymnes et les antiennes... C’est, je crois, aujourd’hui Prêtre et Pontife, Sacerdos et Pontifex.. . Ornement violet... Et je n’ai pas dit la messe!.., (il sort en fredonnant.) Suprà firmam petram...

Allons, bonsoir, bonsoir, ma belle-sœur.

MADEMOISELLE AUZET, un flambeau à la main.

Venez m’accompagner jusqu’à ma chambre, mon beau-frère; j’ai ce rêve de M. Cobard devant les yeux.

MADAME DUMEURIER, regardant à la fenêtre.

Ce scélérat d’Anglès n’est pas encore couché; il y aune lumière chez lui... Mon Dieu! que celle lumière est pâle! on dirait qu’elle veille un mort.

Page 1