‹ Ouvrages de Méry Une nuit du midiChapitre 23 sur 29 · PREMIER VOLONTAIRE · texte numérisé non relu

PREMIER VOLONTAIRE

Tu menaces des enfants de la ville, toi !

ANTOINE

Oui, je les menace, et je frappe quand ils ne lèvent pas langue. Écoutez tous les deux, mes amis les crânes, écoutez... ( Il les tire k part, ci ï voix basse. ) Vous faites les vaillants, aujourd’hui, pas vrai 1 vous faites plus de bruit que toutes les trompettes de saintJcan; elle tourne belle la cartel... Mais hier, hier matin à l’aube , quand la rosée vous mouillait les pieds sur les genêts de la colline, vous n’étiez pas tant

farauds, messieurs les crânes; je vous ai vus tous les deux, moi, dans la compagnie de perdrix qui s’est levée au premier coup de fusil... Chut!... chut!.,, il ne faut pas le dire... personne ne m’a entendu... Touchez là tous les deux, la, voyons, en amis ; et, quand vous passerez à la campagne de M. Dumeurier, demandez Antoine; je vous ferai manger des becfigues au mois d’octobre, vous vous en lécherez les doigts, (il serre u main aux deux volontaires.) Sergent de poste ! Où est le sergent?... Ahl écoulez : ce pauvre vieux s’ennuie là tout seul (montrant Angles); croyez-le bien, on a oublié de venir le chercher; nous allons le conduire à la préfecture avec ces deux camarades...

LE SERGENT

Non, non, mille fois non; il faut qu’il reste ici... C’est ma consigne.

ANTOINE

Ah ! bah ! est-ce qu’il y a des consignes ici? Nous sommes des soldats de paille !

angles, Las, !i Antoine.

Ne l’irritez pas... Nous ne sommes pas les plus forts.

ANTOINE s’assoit auprès d’Anglès.

Je crois que nous sommes les plus forts, moi...

Ecoutez, il faut faire un coup d’enfer; je vas jeter le sergent par la fenêtre ; il ne se fera pas mal, il y a tout au plus dix pans de profondeur. Je dis à un de ces deux-là d’aller fermer la porte de la rue, cl nous nous sauvons par la petite porte du jardin.

ANGLES

Mais res deux sentinelles, et ces autres qui ont des armes !

ANTOINE

Ceux-là, avec mon fusil, je les tiendrai deux heures en arrêt.,.

ANGLES

Mais, mon ami, vous ine disiez tantôt que je nerisquais rien...

ANTOINE, cuibarassé.

Oui, c’est juste... Mais tous ces coups de fusil que j’entends me font bouillir le sang... Et puis je ne veux pas rester ici enfermé comme un lapin de garenne... Vous devez avoir faim aussi, monsieur Anglès?

ANGLES

Non, mais j’ai soif...

ANTOINE

Je crois bien; vous avez la fièvre, pauvre homme!...

Mais c’est une maison maudite, celle-ci; vous n’y trouveriez pas une goutte de vin... Ah ! j’attends encore une demi-heure, pas plus ; j’envoie au diable leur consigne... C'est dit...

(Il se live et se mêle avec les antres.)

ANGLES

Au moins, si je pouvais emoyer quelqu’un à la campagne pour rassurer mon ami... Voilà la nuit qui tombe... Il doit Cire dans un état horrible; Dieu fasse qu’il ne vienne pas en ville !... Ah!... Ce matin, nous avions une victoire... et maintenant tout est perdu... Et je ne sais rien, rien!... et personne pour m’expliquer ce mystère!... Le maréchal est parti... Il est mort peut-être!... Et Mouton-Duvcrnet, qui était si heureux ce matin! Et ces jeunes officiers qui se préparaientà la fête de ce soir!... on les assassine peut-être en ce moment !... Oh ! la vie ! la vie !... Neuf heures sonnent... Personne pour envoyer à la campagne... excepté Antoine... Mais je ne puis pas me séparer de lui...

(On entend do longs cris de « Vire le roi ! » Le sergent regarde dan* la rue. En dehors, la sentinelle de 1a porte crie : « Qui vive ? » on répond : « Royalistes ! » Antoine se replace à côté d’ Angles, le fusil entre ses genoux.)

LE SERGENT

Ce sont eux, ce sont eux; je reconnais V étranger à son plumet blanc.

ANGLÊS, iAmolné-

Que dit le sergent?

ANTOINE

Rien, rien... On ditque c’est Y étranger qui arrive... Je ne sais pas pourquoi, c’est celui que je crains le moins... Et lui me craint.

ANGLÈS

Voici le mauvais quart d’heure.

ANTOINE

Non, je ne crois pas... La preuve, c’est que je vais lumer une pipe... Mais, dites, sergent, est-ce qu’on n’apporte pas une chandelle, au moins, pour y voir, et pour allumer les pipes? Nous sommes tout à l'heure comme dans un four; moi, je n’y vois plus pour parler.

LE SERGENT

Ça ne me regards pas.

ANTOINE

Ce n est pas dans sa consigne de nous donner une chandelle de six liards. Ah! nous sommes tous des

ruinés ici... sauf votre respect, monsieur Anglès. ( n charge lentement sa pipe.) On voit bien que nous sommes corameau temps de la Révolution de M. Duraeurier. Tenez, monsieur Anglès, voilà une once de tabac que j’ai achetée avant-hier; je n’ai pas eu le temps de fumer trois pipes...

ANGLES, sans récent er.

Ce pauvre ami, doit-il être inquiet! il doit compter les minutes.

ANTOINE

Vous n’en voudriez pas fumer une, monsieur Anglès?... Vous ne fumez pas, peut-être? Ah! je connais des messieurs qui fument...

Merci, merci, mon ami... Quelle destinée!

ANTOINE, il part.

Ah! le pauvre homme n’y est plus...

(Un tumulte épouvantable éclate dans le vestibule, on distingue des cris de «Vive le roi ! « des chants royalistes, des roulements de tambour, des retentissements d'armes sur l’escalier. Entre une foule d'hommes armés de fusils anglais h longue baïonnette, vêtus les uns de blouses bleues, les autres de vestes avec des buffleteries noires en sautoir. Mêlés dans la bande, quelques enfants dégucuiilés portant des bâtons rougis de sang. Entête l'Etranger, en frac d'oflicier, sans épaulettes, une ceinture de pistolets, un sabre de cavalerie. M. Dutcuil et plusieurs hommes suivent dans le même costume. Ils portent sur leurs habits des taches de sang frais.)

L’ÉTRANGER) avee précipitation.

Où est Angles?... Sergent du poste, où est Anglès?

LE SERGENT

La, la, soyez tranquille, je l’ai bien gardé.

l’étranger.

On n’y voit pas ici; ouvrez toutes les fenêtres, nous aurons la clarté de ce reverbère, et nous en aurons assez.

(Angiès reste assis. Antoine est debout b côté de lui, son fusil b la main.)

M. DUTEUIL, b l’Étranger.

Jevais l’expédier.

Ne fais rien encore... Ne vois-tu pas ce diable d’Antoine? .

M. DUTEUIL.

Tiens, cet Antoine qui est encore lâl

(Il remet son pistolet b sa ceinture.) L’ÉTRANGER, t'as, b Duteuii.

Faisons les choses en règles.. Jugeons Angiès ici; nous sommes sûrs de le condamner, eh !

M. DUTEUIL.

Va... Jugeons-le... ça nous amusera.

L’ÉTRANGER, haut-

Sergent, sergent... chef du poste, prenez dix hommes et conduisez Anglès au corps de garde voisin; vous y attendrez mes ordres.

ANGLÉS, h l'Étranger.

Mon bon monsieur, je ne crois pas que vous ayez l’intention de me faire du mal, n’est-ce pas *?

AJlez attendre mes ordres; allez.

(Le sergent place Anglès au milieu de son escouade. Ils sortent. Antoine s’assoit dans un coin du salon, sur une chaise placée il rebours; U fume, la tète appuyée sur le dossier.)

M. DUTEUIL, aux volontaires et h ses collègues en uniforme d’ofûcier.

Asseyez-vous, messieurs...

, une voix.

Il n’y a pas assez de chaises pour tout le monde.

* Toutes les phrases que j’ai mises dans la bourhe d’Anglès, aux dernières scènes, sont historiques.

)9ft • UNE NUIT DU MIDI

l’étranger.

Eh bien, asseyez-vous à terre comme les Turcs. ( u s’assoit sur une chaise.) Mes amis, au nom de Sa Majesté Louis XVIII, que je représente ici, je vous donne le pouvoir de juger un brigand que Dieu a mis entre mes mains. C’est ce misérable que je viens d’envoyer au corps de garde, en attendant de le faire fusiller quand nous aurons prononcé sur son sort.

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