‹ Ouvrages de Méry Une nuit du midiChapitre 25 sur 29 · MÊME JOUR, DIX HEURES DU SOIR · texte numérisé non relu

MÊME JOUR, DIX HEURES DU SOIR

Des allées de platanes. A gauche, un angle de rue avec ce nom : Rue Saint-Basile, lin drapeau Manc h une croisée, avec cette inscription en cœur : Vive le roi! fleurdelisé aux quatre angles. Au fond, h gauche, un corps de garde. Un réverbère pend & l’angle de la rue.

L’ÉTRANGER entre par la droite : pais D U T E U 1 L et AN- TOINE. La même troupe d'hommes qu’U ia scène précédente.

L’ÉTRANGER, a la troupe.

Halte-là... Je vais chercher le vieux; attendezmoi.

ANTOINE

Et souvenez-vous de votre promesse, au moins.

l’étranger.

Sois tranquille, mon ami.

(Il entre dans le corpa de garde du tond.;

ÎOt

ANTOINE

Ah! je m’en souviendrai, moi, de celle-là ! clic compte, celte journée... Quelle journée! elle ne serait pas payée un écu neuf!

M. DUTEUIL.

Tu es un brave enfant, Antoine...

ANTOINE

Ah! j’ai parlé comme un Cicéron*! Nous avons tous la langue bien déliée dans notre famille; nous ne sommes que des paysans, sans lecture, sans chiffre, mais nous avons bien souvent fait taire des franciots. Aussi, cc pauvre vieux! celle pauvre Ame! c’est un bonapnrlisle, un républicain! ch! cc serait le diable habillé en homme, que nous ne pouvons pas lui donner une chiquenaude; il est de chair cl d’os comme nous; et puis il a une mine de bienheureux... Ah! le voici.

(Arrivent du fond l'Étranger et Anglès.)

ANGLES , pâle et d'une voix éteinte.

Mes bons amis, mes bons amis, vous ne voudriez

* Le nom de Cicéron est arrivé par tradition au peuple du Marseille. Les droits de cette ville avaient été souvent défendus i la tribune aux harangues par le grand orateur romain, et la reconnaissance popularisa son nom chez les Marseillais.

pas me faire du mal, n’est-cc pas, à moi, un vieillard qui n’a plus que quelques jours à vivre?

ANTOINE , le prenant sous le bras.

Mon père, vous ne risquez rien ; vous ôtes avec des amis... Des royalistes, c’est vrai, mais de braves gens. Nous allons vous conduire au fort; vous y resterez jusqu’à demain. Vous serez mieux au fort que chez vous... Mais vous ne me reconnaissez pas, monsieur Anglès? Regardez-moi bien sous le fanal.

ANGLES, le regardant sous le réverbère.

Non, je ne vous reconnais pas, mon ami... Eh 1 oui, oui, Antoine...

ANTOINE

. Ah ! le pauvre vieux n’y est plus ! Allons, vous me reconnaîtrez mieux demain. Partons. Cette nuit* monsieur Anglès, vous n’aurez pas d’autre sentinelle que moi.

ANGLES l'embrasse en pleurant.

Brave jeune homme !...

(Pendant ce dialogue, l’Étranger et M. Duteull s'entretiennent b voix basse et b l'écart.)

ANTOINE

Allons, partons, partons. Voyons, sur deux rangs, M. Anglès au milieu, comme un roi.

ANGLÈB.

Mais écoutez ... Si je pouvais envoyer quelqu'un chez moi, pour rassurer mes pauvres amis, qui doivent être tant dans la peine... Si quelqu’un de ces messieurs...

ANTOINE, il pari.

Quels messieurs!... (Haut.) Mais, monsieur Anglès, vous ne demeurez pas, vous, dans une rue à des numéros; personne ici-ne pourrait déterrer votre campagne ; et à cetle heure... (n regarde au ciel.) Il est plus de dix heures, monsieur Anglès... C’est vrai que ces pauvres gens doivent être bien inquiets... surtout votre ami... (n pense.) Écoutez, monsieur Anglès, moi, je sais votre campagne; je la trouverais les yeux fermés; je vais courir comme s’il fallait gagner une écharpe; et, dans une petite heure, je suis au fort.

ANGLÈS

Mais, au moins, je ne risque rien avec ces messieurs?

ANTOINE

Monsieur Anglès, vous avez de la lecture, vous; avez-vous jamais lu dans un livre de païens, de Grecs, de Génois, que cinquante hommes, baptisés au nom de Jésus-Christ, soient tombés sur un pauvre vieux de septante ans pour le tuer?

PHILIPPE

Ah ! si j’avais mes deux jambes, j’irais bien jusqu’à moitié chemin de la ville.

TOINETTE, priant.

Et moi, si je n’avais pas peur... si j’étais un homme... Mais une pauvre vieille n’est plus bonne à rien... qu’à prier le bon Dieu.

PHILIPPE

S’il arrive par le petit chemin, nous ne pourrons pas le voir venir par cette fenêtre.

TOINETTE, toujours ii genoux.

Il viendra par le grand.

PHILIPPE, à la fenêtre.

Pas une étoile au ciel... On n’y voit pas delà... Toinette, il faut mettre une lampe sur la croisée... Il la verra de loin.

TOINETTE, se levant.

Ah! oui, une lampe, avec ce gros vent; il faudrait la lampe de Planié*. Je vais allumer la lanterne.

(fille tire one lanterne d'une armoire, l'allume et la place sur la croisée.)

* Phare du golfe de Marseille.

iï.

ANGLES

Mais si nous passions par la ville; cette rue est bien sombre...

Bah! par la ville... On se bal dans la ville; si on vous y reconnaissait, vous feriez écluse au premier i

ruisseau.

ANGLES

Et puis je suis avec de braves gens, u’est-ce pas, mes amis?

L’ÉTRANGER, souriant. 3. •

Avec de bons royalistes, ça dit tout ; pas vrai, monsieur Angles?

ANGLES

Eh! nous voulons tous le bonheur de la France 1 l’étranger.

Ahl oui, le bonheur de la France.,. Prenez mon bras, monsieur Angles.

angles.

Volontiers, merci, je suis bien fatigué.

l’étranger.

Soyez tranquille, vous allez vous reposer...

ANGLES

Mais je sortirai demain, n’est-ce pas?

l’étranger.

Oui, demain ou après-demain... Allons, quatre hommes derrière, et les autres devant... Marche!

ANGLES

Ce qui me console, c’est que mes pauvres amis passeront une bonne nuit... Croyez-vous qu’il trouvera ma campagne, ce bon paysan ?

l’étranger.

Ne vous mettez en peine que de Dieu, et regardez le ciel... (Il se retourne en disant :) Saignez-le!

ANGLES. Il tombe percé de coups de sabre, de stylet et de baïonnette. Ahl mon Dieu 1 mon Dieu!

L’ÉTRANGER

Vive le roi! et qu’il vienne, Antoine, à présent ! je l’attends 1

TOUTE LA BANDE

Vive le roi!

M. DUTEUIL, poussant du pied le cadavre.

Maintenant, que faisons-nous de ce chien?

l’étranger.

Le tombereau le ramassera demain... Tiens, il remue encore!... Attends, attends, voleur! (iiinitireun coup de pistolet 4 la tête.) Si celui-là revient, je vais le dire à Rome.

TOUS

A présent, à sa campagne! à sa campagne!

(Ils s'éloignent en chantant * Vite Henri IV. » On entend dans le lointain et par intervalles des coups de fusil. Le cadavre reste étendu sous un drapeau blanc et le réverbère. Un enfant dépouille Anglisde son habit qu'il emporte au bout d'un béton.)

TOINETTE

Aussi vous ne voulez jamais me croire, vous autres... Vous ne vous gênez pas plus que rien avec des voisins démons comme ces Dumeurier... Oh ! si nous en sortons, de celle-ci, je jette votre drapeau de la nation dans le puits... Vous ne savez pas...

(Onze heures sonnent.)

PHILIPPE

Onze heures !

TOINETTE

Onze heures!... Oh ! je vais arrêter la pendule...

PHILIPPE

Voilà le chien qui hurle encore. On dirait qu’il entend les heures... Castor! tais-toi...

TOINETTE, d'une voix étouffée.

Quand les chiens hurlent, il y a... des morts.

PHILIPPE

Ne dis pas ça, Toinelle... Ne pleure pas, ma bonne, ne pleure pas... Tu vas me faire pleurer aussi...

(Ils pleurent tous deux.)

TOINETTE

Monsieur Philippe... si nous disions les litanies de la sainte Vierge.

PHILIPPE

Tu crois? Je dirai tout ce que tu voudras... Mais je n’ai pas la tôle à moi... Ah ! je perds la respiration, (n s’approche je la fenêtre.) Rien, rien... On chanlechez Dumeurier... Leur salon est illuminé comme pour un bal... Qu’ils sont heureux 1

TOINETTE

Ah ! c'est votre drapeau de la nation qui nous a porté malheur...

Bon, bon, ne viens pas me faire de la peine encore...

TOINETTE

Oh!, je ne dis pas ça pour ça, monsieur Philippe; tenez...

PHILIPPE

Chut! voici quelqu’un... Cette fois, jene me trompe pas, on marche sur l’aire...

TOINETTE, h la fenêtre.

Oui, oui, c’est lui, c’est lui... Je reconnais son pas... Ah ! il doit avoir bien faim... Je vais vite chercher le thon à la Chartreuse, qu’il aime tant; il doit être sec, depuis le temps qu’il est cuit; mais c'est égal/

PHILIPPE

Va vite ouvrir la porte de derrière, il sera plus tûV

TOINETTE, éclatant de rire.

Ah ! comme je vais lui tirer les oreilles.

(Elle sort en chantant.)

11 parait qu’il est venu par le petit chemin... Ah ! il a bienfait; c’est plus court et plus sûr... Je vais l’attendre les pieds SOUS la table. (Il s'assoit devant la table, met sa serviette sur ses genoux, et coupe un pain en deux parts.) Ail !

ça m’a rendu l’appétit.

TOINETTE. Elle rentre, un plat h la main;

Voilà le thon... Maintenant, je vas ouvrir...

(On entend en dehors : «Bonsoir, monsieur Anglès, la compagnie. •) TOINETTE, effrayée.

Qu’est-ce qui dit : « Bonsoir, monsieur Anglès? »

PHILIPPE, se levant, et à la fenêtre.

Qui vient de passer là?

TOINETTE, assise.

Àh I Vierge adorable !

FHILIPPE, criant plus fort.

Qui vient de passer là?

(On entend en dehors : « C'est moi, c'ist moi, monsieur Anglès, moi le paysan de la Verrine, Nicolas ; bonsoir, bonsoir, monsieur Anglès ; tous tous couchez bien tard, aujourd'hui! »)

TOINETTE, d'une voix éteinte.

C’était Nicolas !

C’était Nicolas!... ltien... plus rien...

(Onze heures et demie sonnent.)

Et demie !

TOINETTE

(Elle pousse un cri et s’évanouit.)

PHILIPPE

Bien! celle pauvre fille qui va se trouver mal... Et point de secours ! point de secours ! (n lui jette de l’eau au visage et l’appelle par aon nom jusqu'il ce qu’elle revienne !i elle.) Ah !

elle rouvre les yeux! Toinetle, Toinelte... ne vous effrayez pas comme ça... Il n'est pas encore si tard, mon Dieu !...

TOINETTE» d'une voix faible.

Onze heures et demie...

OÙ? je n'en sais rien. (Il s'approche de la fenêtre.) Que le temps est noir!... C’est le vent de Labech qui souffle... .. On entend la mer comme si elle était là... Ah! Toinetle, Toinette! je crois que c’est lui.

TOINETTE

Dieu soit béni I

(Elle eoort h la fenêtre.) PHILIPPE.

Regarde là-bas, là-bas, sous les amandiers, je vois quelque chose de blanc qui marche.

TOINETTE

Oui, oui, il me semble.

PHILIPPE, appelant.

Anglès, Anglès!... Oh! ce vent coupe la voix; Anglés!

TOINETTE, appelant.

Monsieur Anglès, monsieur Anglès !

PHILIPPE

Ahl mon Dieu! le chien n’aboie pas.

TOINETTE

La chose blanche est toujours à la même place...

PHILIPPE

La pendule avance... croyez-lc bien... elle avance au moins d’une grosse demi-heure.

TOINETTE

Non... non... Elle a sonné midi avec l 'Angélus de la paroisse... elle va bien.... Pauvre M. Anglès!

PHILIPPE

Toinelte, une idée!...

TOINETTE, se levant.

Une idée? Voyons. ,

PHILIPPE

Accompagne-moi chez M. Dumeurier... Ils nous donneront des nouvelles, là... Ils doivent savoir quelque chose, eux.

TOINETTH.

Je vous accompagnerai à l’enf... au purgatoire...

Sainte Marie, gardez ma langue!... Et que ferons-nous chez M. Dumeurier, où nous n’avons jamais mis le pied de notre vie, et qui nous regarde comme des excommuniés? Pas lui, encore, c’est une bonne pâte d’homme; mais toutes ces femmes et tous ccs royalistes, qui viennent lui manger ses dîners, ah!

PHILIPPE

Oui, oui; mais il ne faut pas regarder à tout ça. ^Tirons-nous de peine... Ce ne sont pas des tigres, peutêtre, ces gens-là; quand ils verront deux pauvres vieux, ils seront attendris... Ne perdons pas de temps. Je vais laisser un petit billet sur la robe de chambre d’Anglès, pour l’avertir que nous sommes chez le voisin, en cas qu’il arrive en notre absence...

Il écrit.

TOINETTE

Le bon Dieu le fasse !

PHILIPPE

Ferme cette fenêtre... Ah! nous mettrons la grosse clef de la maison à sa place ordinaire, au clou du mûrier... Prenons la lanterne... et donne-moi le bras...

TOINETTE, apres avoir regardé à la fenêtre, qa'il a fermée.

Il y a encore de la lumière chez M. Dumeurier.

PHILIPPE

Pressons-nous, pressons-nous.., Et portons une lampe allumée au vestibule, *

TOINETTE

Oui... Que la sainte Vierge nous accompagne!

Ils sortent.

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