‹ Ouvrages de Méry Une nuit du midiChapitre 28 sur 29 · CS · texte numérisé non relu

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rence, la ville que je ne voulais plus revoir, m’apparut dans un lointain lumineux, avec ses tours, ses coupoles, ses clochers, ses collines, qui découpaient leurs arêtes vives sur un fond d’horizon d’une limpidité admirable. Je connaissais le charme de tout ce que je quittais; j’allais à l’inconnu, chose toujours triste ; une défaillance me saisit, et je fis quelques pas dans le sentier du retour et du parjure. Je voyais Florence sous un aspect tout nouveau ; la cité femme, parée des grâces du printemps, moitié à l'ombre, moitié au soleil, m’attirait à elle avec les irrésistibles séductions d’une Circé chrétienne; le nom de Borna, prononcé à mon oreille par un pâtre des Apennins, me remit sur la bonne voie, et je me sentis heureux et fier de fouler la scmite fleurie que suivit Raphaël lorsqu’il abandonna Florence pour aller peindre, dans la sacristie du Dôme de Sienne, la sainte histoire du pape Pie II. C’était alors le beau temps, comme disent tous les vieux; on ne prenait pas le chemin de fer de Florence à Livourne pour courir à la vapeur jusqu’à Civita-Vecchia et remonter à Rome en express-train. On suivait cette roule de contrastes et de surprises que le piéton parcourait en huit jours et qui l’initiait à tous les secrets de l’Italie intérieure et de tout le désert étrusque. La vapeur a détruit Porsenna, Annibal, Catilina, et son lieutenant Manlius,

qui avait relégué à Poggi-Bonzi son aigle d'argent, aquilam argenteam, ce fétiche de la conspiration, si bien raillé dans la Catilinaire. A la seconde étape, on arrivait à Sienne, autre Florence, qui s’est retirée,

comme une anachorète, sur une cime des Apennins, pour s’entretenir de son passé, à l’ombre de son merveilleux Dôme, en montrant à l’angle de ses murs le blason de son municipe, la plus noble de toutes les armoiries, la louve allaitant les gémeaux de Rome. On descendait de Sienne dans les gorges désolées et les marécages de Riccorsi, où passèrent les Gaulois d’Annibal, ceux de la Gaule Transpadane, aujourd’hui Piémontais; on côtoyait le lac de Bolsena et . ses deux îles vertes, berceau des adeptes de l’immortalité; et Montetiascone, aux riches vignobles. On traversait la lande volcanique qui descend de Radicoîfani et ressemble au chemin de l’enfer; on retrouvait la vie sur les hauteurs de Ponte-Centino, limite des domaines de Porsenna; on retombait dans la mort en gravissant la sombre forêt de Viterbe par un chemin bordé de croix funèbres, la forêt des drames anciens, toute pleine de vieilles légendes d’assassinat ; on découvrait à travers les arbres le cratère de Vico, changé en lac sulfureux; on passait en courant sur Ronciglione, qui garde le souvenir d’un incendie, comme un village du Palatinat; puis, l’im-

mense horizon annonçait quelque chose d’émouvant, tout près d’apparaître; Baccano se révélait au milieu de sa plaine de verdure ; Baccano, où se réfugia le pape, après le sac de Rome , en 1527 ; enfin, on éprouvait un saisissement ineffable lorsque, des hauteurs de la Storta, on voyait poindre le dôme de Saint-Pierre, cette huitième colline que Michel- Ange a ajoutée à la ville deRomulus. Dans ce voyage de Florence à Rome, il y avait certainement beaucoup de privations à subir, beaucoup d’aubergistes affamés à plaindre, beaucoup de lits pierreux et brûlés par l’insomnie, beaucoup de jeûnes et d’abstinences non indiqués dans le calendrier de Rome; mais la jeunesse qui voyage est friande de ces ennuis qui deviennent les voluptés de l’arrivée; avec quels éclats de rire on entendait, à Riccorsi, une voix de pauvre aubergiste qui répondait piteusement : « Je n’ai rien, » à des piétons expirant de faim ! Quiconque ne portait pas dans ses bagages de quoi nourrir l’aubergiste passait à l’état d’Ugolin , moins les enfants. Qu’es-tu devenu, café di Jiuon-Gusto, café à'Acqua- Pendente, où je fus porté en triomphe par le peuple, qui m’avait vu prendre une tasse de chocolat et donner généreusement deux sous au garçon? C’était un dimanche des Rameaux ; on me fit escorte jusqu’à San- Lorenzo-Rovinato (Saint-Laurent-le-Ruiné); trioin-

pbateur et cortège, nous étions tous dans l’état de ce village; mais que de gaieté partout, sur les visages et dans le ciel! quelles richesses nous pleuvaient du soleil, ou montaient en parfums du fond dès abîmes de verdure! Tous les buffets des stations, toutes les vingt minutes d’arrêt ne m’ont jamais donné de joies pareilles. Qu’es-tu devenue aussi, humble auberge de Bolsena, où le maître nous servait avec tant d’orgueil une grillade de poissons sulfureux faits avec des arêtes? Fermée sans doute pour cause de chemin de fer. On se levait de table sans avoir rompu jeûne, c’est vrai; mais quel dessert! On allait au bord du lac respirer les senteurs pénétrantes des pins et des orangers; on admirait ces beaux paysages qui ont posé devant Poussin, l’hôte chéri de Bolsena; et on se servait, comme plat de consolation, cette pensée si douce : «Demain, je dînerai à Home, via di Condotti, chez Lepri, le célèbre restaurateur des élèves de Monte-Pincio.» Ce mot magique, Rome ! infuse le courage au cœur le plus énervé. C’était le mot que jetait Annibal à ses soldats sur cette rude voie apennine. A son époque, les fournisseurs et les Ouvrard n’existaient pas ; on ne connaissait pas les fourriers de logements, les vaguemestres, les intendants de subsistances, les pourvoyeurs de riz et de sel. Polybe et Tite-Live ne disent pas un mot là-des-

sus et ne nous donnent aucun détail; le Thiers ancien nous manque. Comment dînaient les vainqueurs de la Trebia, du Tésin, de Trasimène, ces Gaulois doués d’une faim homérique? Les troupeaux de bœufs étaient rares dans ces montagnes pelées; les villages étaient abandonnés, les étables vides. Bêtes et gens, tous fuyaient à l’approche du terrible Carthaginois. L’aïeul même de mon aubergiste de Riccorsi et de mon cafetier d’Acqua-Pendente avaient déserté leur poste pour ne pas être dévorés par les lions bipèdes de Barca. Il y avait alors, dit l’histoire, beaucoup de séditions dans cette armée toujours victorieuse, mais toujours affamée, et Annibal calmait ces impatiences avec un seul mot, Rome! Du haut des Alpes, la pointe de son épée leur désignait les riches plaines arrosées par l Éridan; du haut des Apennins, elle montrait Rome à l’horizon; et les plus mutins buvaient l’eau du torrent, relevaient la tête ou s’endormaient pour rêver d’un souper romain.

Pendant vingt ans, ce rusé Annibal leur a servi le même repas.

Aujourd’hui , c’est-à-dire avant le chemin de fer, les vetturini font la même plaisanterie punique aux voyageurs affamés qui vont de Florence à Rome.

La vapeur vient de briser cetle tradition. Il y a des buffets sur l’autre route, la route de la mer; le corps se nourrit et l’esprit subit le jeûne.

Les Anglais prennent aujourd’hui la route de la mer, et, de Florence à Home, ils ne trouvent que Livourne, la ville des marchands cl des colporteurs.

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