‹ Ouvrages de Méry Une nuit du midiChapitre 27 sur 29 · DANS FLORENCE · texte numérisé non relu

DANS FLORENCE

Opinions sur l’Italie. Les artistes et le parterre du Pied de mouton. Les privilèges de Florence. Églises, places et monuments Les Caschines. Mœurs et caractères. Un ami dont j'ignore le nom. De Florence à Rome.

Il y a des villes italiennes qui n’ont pas le bonheur de satisfaire tout le monde : c’est dans les cabines des paquebots méditerranéens que la critique s’exerce, et que le touriste donne son opinion à son voisin de lit, quand le mal de mer n’est pas trop violent.

— Que dites-vous de Rome? demande une voix.

— Rome, répond l’autre lit, est une ville triste. D’abord, je dois vous dire que je n’aime pas les ruines, moi; j 'aime les monuments en bon état, commelaMadeleine et la Bourse. Les ruines sont des pierres, voilà tout; c’est

ce qu’on voit sur tous les chantiers de construction. Ah ! par exemple, l’église de Saint-Pierre me platt beaucoup. C’est superbe 1 mais, quand on a vu Saint- Pierre, on a tout vu. J’étais logé à la Torretta. Il y a des lits durs comme du marbre, et des moustiques ! Un soir, j’ai vu un lézard au plafond de ma chambre. Avec cela, on n’y fait pas la plus petite affaire. Rome est une mauvaise place. 11 n’y a qu’un banquier; c’est-à-dire il y en a deux, mais l’autre ne s’occupe pas de banque. C’est un savant, à ce qu’il m’a dit, et il a refusé de m’escompter un papier bon comme du Rothschild.

Telle est l’opinion de la majorité des voyageurs sur Rome. C’est la ville éternelle, jugée par le parterre des trois cents représentations du Pied de mouton. Les artistes sont toujours en minorité infime au parterre du théâtre du monde : ils occupent la pointe de la pyramide sociale; tout le reste habite la base, et couvre la surface immense de sa largeur.

Voici une opinion sur Naples que j’ai photographiée sur les lèvres d’un voyageur de la base.

— On m’avait dit beaucoup de bien de Naples ; eh bien, à vous parler franchement, je n’aime pas Naples. Il y a des rues affreuses et pas une belle église. Ôn y crie trop. Je n’ai pas vu une jolie femme dans la rue de Tolède en deux mois de séjour. On m’a dit

que c’était la faute du climat. C’est un petit Sénégal. Moi, j’y maigrissais à vue d’œil. Un ami a voulu me montrer Herculanum. C’est un souterrain ; on y descend comme dans une cave, avec des torches. Moi, je déteste les souterrains, et j’ai dit au guide : «Bonsoir, je ne descends pas ; » et je lui, ai donné trois pauls, trente-trois sous, que j’ai bien regrettés. C’est un peu cher pour ne rien voir. On m’a conduit deux fois au théâtre... Ah! un beau théâtre ! je me suis endormi. Je ne comprends pas l’italien; mon cousin m’a montré ce Vésuve dont on parle tant; ça ne vaut pas la peine d’étre vu. C’est une montagne déboisée qui a l’air de fumer une cigarette. Aussi, dès que j’ai eu fini mes affaires, j’ai réglé mon compte à l’auberge de la Victoire, et je suis parti.

Gènes la Superbe n’est pas plus heureuse; un membre du nombreux public du Pied de mouton a jugé cette ville, à bord du Pharamond, dans les termes suivants :

— Gênes est une ville mal tenue et toute remplie de rues étroites, sombres et sales. La Bourse des négociants est un horrible trou. Il n’y a pas de quais sur le port; il n’y a pas d’arbres, pas de boulevards. On m’a montré une belle église, mais elle n’a pas de clocher.. On y parle génois. La cathédrale semble passée au charbon. Il y a une rue avec deux ou trois

hôtels, assez beaux, mais tristes comme des tombeaux de marbre. Je n’ai pas vu un équipage à Gênes, pas un cheval passable. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est un pont d’une seule arche qui passe sur des maisons. Je l’ai vu trois fois. Oh ! quel pont ! mais ôlez ça, il n’y arien.

J’ai fait une collection de tous les jugements formulés avec la même justesse, etjeles publierai un jour dans toute leur exactitude photographique; aujourd’hui, l’échantillon me suffit.

Une seule ville a trouvé grâce devant la justice voyageuse; c’est Florence. Le pourquoi reste sans parce que. Ville heureuse entre toutes, elle n’a que des amis et des admirateurs! les tables d’hôte et les cabines ne lui trouvent pas un défaut !

Florence appartient au Midi par son climat d’été, au Nord par son climat d’hiver; elle a les zéphirs printaniers de l’Italie et les brumes froides de Paris; les tièdes haleines qui plaisent aux orangers et les âpres brises qui conviennent aux ifs, frigora taxi. Celte température mixte la fait adorer des Anglais, ces ifs voyageurs, qui se transplantent si volontiers sur les terres étrangères, malgré leur passion pour l’a/ home , le toit natal. Les hôtelleries florentines et les campi santi sont encombrés de listes d’Anglais vivants et d’épitaphes d’Anglais morts. Le spleen ne

fait jamais une victime dans celte cité amusante; l'insulaire y meurt d’abus de vieillesse, parce qu’il faut en arriver là dans tons les pays. En adoptant Florence pour son séjour de prédilection, l’Anglais prouve qu’il comprend la vie, celte éternelle ennemie de la mort. Toutes les autres villes sont comme des sœurs trappistes qui semblent vous dire à toute heure, et dans la langue des ruines : « Frère, il faut mourir. » Rome a inventé ce refrain funèbre ; chez elle, tous les jours de l’année sont des mercredis des Cendres; au Forum, au Colysée, au Palatin, aux Catacombes, au chemin tumulaire d’Appia, aux limites du camp prétorien, aux Thermes d’Antonin, à la pyramide de Caius Sextius, à la rotonde de Vesta, Rome secoue sur les pas du voyageur tous les trésors de sa poussière de ruines, et vous crie l’ennuyeux Memento, préface du carême : « Homme, souviens-toi que tu es poussière et que tu redeviendras poussière!» C’est la ville de ceux qui ont adopté la sublime devise de sainte Thérèse; mais ils sont rares ces amants de la mort, et, en général, on aime assez à vivre quand on est riche et Anglais. L’éternelle mélancolie qui forme l’atmosphère de Rome donnerait le spleen à Cupido Palmerston lui-même, ce folâtre gentilhomme d’Élat. L’Anglais traverse Rome, et, secouant la poussière de ses bottes vernies, il arrive à Florence après avoir

effrayé les lézards de Poxnpéi et d’Herculanam, ces deux éternels cimetières, ces deux lugubres musées de la mort. A Florence, la vie est partout; les statues de la rue sont môme plus animées que les choses vivantes; le voyageur n’y trouve aucune trace de décrépitude; rien n’y rappelle la dévastation; la pierre n’y montre pas les cicatrices de la guerre ou des luttes civiles; c’est par excellence la ville élégante, jeune, soignée, la seule qui ait un air heureux, avec ses palais superbes, ses maisons charmantes et ses rues calmes, où les visages n’ont que des sourires, où le peuple qui passe ne trouble jamais par un cri discordant la plus harmonieuse langue du monde.

J’ai vu la foule anglaise au Strand de Londres, à Church-Street de Liverpool, à New-Street de Birmingham, ù Hay-Market de Manchester, h Sakeville de Dublin, dans toutes les grandes artères des grandes villes de la triple Albion, et j’affirme que je n’ai jamais rencontré, sur leurs trottoirs, une face anglaise décorée d’un sourire. J’ai vu rire vingt Anglais au moins à Florence, sur la place du Palazzo-Vecchio, le plus sérieux de tous les palais 1

Le chemin que la nature a creusé à travers les excroissances de l’artère apennine, pour conduire le voyageur à Florence, est une charmante galerie où

les eaux vives de l’Arno chantent un trio italien avec les pins des collines et les cloches des couvents. L’industrie moderne a fait tout ce qu’elle a pu, dans son intérêt mercantile, pour dépoétiser ce chemin avec ses rails et ses gares; mais les fleurs ont triomphé du chemin de fer. ('es lugubres appellations, stations et convois , disparaissent dans la mélodie qui accompagne les syllabes d’Empoli et de Ponto-d’Era; seulement, on passe trop vite de Livourne à Florence, de la ville du commerce à la ville des arts ; on ne savoure pas, comme autrefois, le bonheur, le plaisir des transitions et le spectacle des perspectives lointaines; on passe tout à coup du nez bourgeois d’un vis-à-vis de wagon au sublime campanile de Giotto; je ne voudrais plus refaire aujourd’hui, dans la vapeur du charbon, ce même chemin que je fis autrefois dans l’azur du ciel.

Joie du souvenir! c’était aux ides du printemps éjrusque et du mien. Je me promenais en Italie, le bâton à la main et le cigare à la bouche, comme je faisais sur le boulevard Italien de Paris. L’Arno coulait à ma gauche, avec des méandres de saphir; les collines me caressaient de leurs molles inflexions ; les jardiniers toscans mariaient la vigne à l'ormeau, en se souvenant des Géorgiques ; les villas ouvraient leurs persiennes vertes et laissaient voir des anges

de Fiesole;lesjeunes filles d’Empoli tressaient deschapeaux de paille et chantaient en parlant ; tout à coup le vallon se fit plaine, et je découvrisFIorence, baignée dans l’azur des collines de San-Miniato et de Strozzi; une sérénité ineflable remplissait l'air, oii s’élevaient la tourduPalais-Vieux, leclocher deGiotloetledôme radieux de Sainte-Marie-des-Fleurs. Il manquait à ce tableau divin la pensée triste qui accompagne toute joie humaine, et je la trouvai, malgré moi, dans l'histoire du passé.

De môme que Mantoue, comme dit Virgile, subissait le malheur d’étre trop voisine de Crémone, nttnium vicina Cremonœ, Florence était trop voisine de Pise. Ces deux villes, si favorisées du ciel, semblaient être nées pour vivre en bonnes sœurs; elles avaient tout ce qui fait la vie heureuse : la beauté du ciel, la suavité du paysage, l’intelligence latine, la langue de l’amour, la passion des arts; il ne leur manquait rien que le malheur, elles parvinrent à se donner ce supplément, et leurs champs de bataille furent des jardins de Oeurs. L’Arno roula du sang, le parfum du carnage courut dans le val; les cadavres donnèrent leurs engrais à cet Éden de l’Italie, etPisans et Florentins imitèrent alors les Sarmates, les Hérules, les Huns, ces peuples byperboréens et stupides, qui, déshérités de tous les dons de l’intelligence et des

faveurs du ciel, inventèrent la guerre comme remède à leurs incurables ennuis.

Le temps a fait un pas, et la trace de ces luttes fratricides a disparu; si l’histoire neles racontait pas, personne ne se douterait qu’elles ont ensanglanté le plus beau pays du monde. L’histoire ne devrait léguer à l’avenir, comme exemple à suivre, que les époques heureuses de l’humanité : elle obligerait peut-être ainsi les hommes à imiter le bien, eux qui ont la fatale manie d’imiter le mal.

« 11 faut être poli, même envers Dieu,» disait Grégoire XVI à lord C***, qui troublait les fonctions , dans la chapelle du chœur à Saint-Pierre; celte sage réflexion m’a donné l'habitude de faire ma première visite à l’église cathédrale, lorsque j’entre dans une ville pour la première fois. Le Dôme de Florence est la plus belle église de lllalie; je le préfère à l’Annonciade de Gênes et à Saint-Paul, extra muros , de Rome; il n’a rien copié en architecture religieuse; il est sorti comme une inspiration des mains de ses deux architectes, Arnolfo et Brunelleschi. A l’extérieur, rien n’est majestueux comme ses belles coupoles dont les incrustations resplendissent au soleil; à l’intérieur, rien n’est imposant comme la nudité sévère de ses murs, et ses arceaux qui s’élèvent démesurément comme pour donner un libre

passage à la parole de Dieu. Un édile intelligent a fait placer sur le parvis les deux statues colossales des architectes du Dôme. Quand on passe devant elles, la nuit, on croirait voir les fantômes d’Arnolfo et de Brunelleschi sortir de leur tombe pour admirer leur ouvrage. Non loin de là, le pied s’arrête de respect devant une pierre qui porte cette inscription : Sasso di Dante. C’était le siège de repos où venait rêver le grand poète de la Divine Comédie, lorsqu’il venait de lancer le Quô rnitis, cives? aux agitateurs des luttes fratricides. L’infaillible tradition populaire a donné à ce granit fruste une consécration émouvante. On aime à respirer dans cet espace d’air, où le poète semble avoir laissé quelque chose de lui ; on récite ses strophes divines ou infernales sur le sol qui les vit éclore comme des fleurs, ou jaillir comme des tisons. Je me suis ainsi récité Virgile de mémoire, sous les pins deTibur; Shakspeare sur les berges de l’Arno, et Dante sur la pierre du Dôme, et c’est alors que j’ai bien compris ces trois grands poètes dans leur lettre, leur saveur, leur parfum et leur esprit.

Devant- le Dôme s’élève le Baptistère, avec ses merveilleuses portes ciselées par Ghiberti; la naïve légende affirme que ce sculpteur les a dérobées au paradis, pendant que saint Pierre dormait, et Dieu

laissa commettre ce vol par affection pour Florence. Un prêtre artiste, et plein de cette foi qui transporte les montagnes, me disait un jour :

— Ces portes sont un travail surhumain; il n’est donné à aucun sculpteur d’en ciseler de pareilles. Si un homme avait fait celles-là, il en aurait fait d’autres. La légende a raison.

Je m’inclinai. Il est si facile d’être croyant. L’incrédule se livre à de trop rudes travaux, il décourage le paresseux.

Le campanile de Giottom’a bien l’air aussi de sortir de la même manufacture céleste. C’est un clocher qu’il faudrait mettre sous cloche, s'il n’avait pas trois cents pieds de hauteur : il est revêtu d’incrustations de marbre multicolore, et brodé, de base en cime, comme la tunique nuptiale d’une reine d’Orient. Il y a des Florentins qui passent leur vie à contempler ce formidable chef-d’œuvre avec une patience de soleil. Isolé devant le parvis, il ressemble à un fruit des jardins du ciel qui aurait poussé sur terre, et dont le germe aurait été déposé par un caprice de la main de Dieu.

La seconde visite doit être rendue à l’église Santa- Maria-Novella , un des plus précieux joyaux de la chrétienté. C’est là que tous les pénitents de Florence , dans leur longue robe percée à la hauteur

des yeux, viennent s’incliner devant la première des madones, la Vierge de Cimabuô, cette noble aïeule de l’art florentin. La sainte image, toute rayonnante du feu des bougies, est placée dans la chapelle des Rucellaï, où semble défiler un cortège de pieux personnages, peints parles artistes de l’école naissante. Depuis cinq siècles, les moines de Santa-Maria-Novellaenlourent de soins ce tableau qui créa un monde et fut porté triomphalement à cette église, à travers les populations des campagnes, sous des arcades de fleurs. Jamais plus adorable relique ne s’éleva sur le tabernacle d’un autel. Les yeux de l’artiste pèlerin se baignent de larmes, quand ils s’ouvrent pour la première fois sur cette madone primitive qui se révélait à Florence, à l’heure où le croissant de Mahomet se montrait à l’horizon du Bosphore pour anéantir l’art byzantin et replonger le monde dans la barbarie. Le génie providentiel de Florence préparait déjà un asile aux glorieux proscrits du 29 mai 1453; la Vierge de Cimabuê leur tendait les bras, les encourageait de ses sourires, les illuminait de son auréole. La pléiade des peintres se levait sur l’Arno, pour venir en aide à sa sœur byzantine; un berger enfant, messie de l’art italien, né aussi dans une crèche au val d’Empoli, Giotto, quittait la houlette du pâtre pour le pinceau de Cimabuè, son maître, et le légua aux frères

Gaddi, à Orgagna, à fra Angelico, à Simone Merami, àSpinello d’Arezzo, àBenozzoGozzoli,àBuffama]co, à Mazaccio, h Ghirlandaïo, qui créa Michel-Ange, à Perugino, qui créa Raphaël.

Après le pèlerinage pieux, vient la promenade profane sur les places publiques. Florence est la rue où l’on coudoie les statues en se promenant. Et quelles statues ! c’est le Saint Georges de Donatello, qui garde la halle des marchands; c’est le David de Michel-Ange, qui sert de sentinelle à la porte du Palais-Vieux; c’est le Persée de Benvenulo Cellini; c’est toute la famille de Jean de Bologne; c’est tout un peuple immobile au milieu d’un peuple mouvant; airain, marbré et chair ont le môme épiderme. La vie est partout. Chemin faisant, on rencontre des édifices qui appartiennent à l’architecture du Vitruve des rêves; c’est le Palais-Vieux, Alhambra rebâti, avec sa cour de marbre et sa tour moresque; c’est le Bargello, avec son escalier dantesque et sa tapisserie d’écussons, un morne édifice qui garde ses secrets du moyen âge, et semble habité par des fantômes de guelfes et de gibelins. Allons chercher d’autres émotions dans la chapelle de Laurent de Médicis, rotonde funèbre, où l’on trouve la mort vivante, dont parle saint Augustin, mors viva. Les statues gigantesques de la Nuit et du Jour sont admirables, sans

doute, mais un redoutable voisinage les tue ; c'est la merveille de la statuaire; c’est le Guerrier penseur de Michel-Ange, impossible de détacher ses regards de ce marbre prodigieux ; il faut rester immobile et penser comme lui. Phidias, Scopas, Praxitèle sont vaincus par le ciseau chrétien. L’antiquité , voluptueuse et sereine, ne plaçait dans ses temples que de gracieuses images, descendues decetOlympe sensuel qui s’enivrait de nectar et d’amour. Dieux et déesses s’étalaient sur les piédestaux des temples, avec des faces joyeuses qui amusaient les adorateurs, et ne les mettaient jamais en rêveries. Apollon tuait le serpent Python avec une élégance gracieuse et une parcimonie de costume qui excluait toute pensée de religion chez les dévots du temple. Baechus, le thyrse à la main, couronné de lierre, les tempes décorées de cornes d’or, aureo cornu décorum , comme dit Horace ; Bacchus, dieu et bélier, homme et brute, invitait, du haut de son autel, les adorateurs aux bacchanales, aux fêtes dyonisiaques, aux nuits d’ivresse, aux luttes des libations. Vénus se multipliait sous toutes les formes et prenait tous les noms, et, à la faveur de ses mille temples et de ses métamorphoses, elle faisait un si grand monopole de dévots, que Diane et Minerve ne voyaient autour d’elles que des marbres déserts et des prêtres ruinés; Tout à coup, le

souffle de Nazareth et le rayon du Thabor vinrent purifier le monde; les saintes voluptés de la tristesse et de la rêverie naquirent d’une larme tombée au jardin des Oliviers; le dernier accord de la harpe de David brisa la flûte de Pan; un ordre nouveau, chanté par Virgile, changea la face du monde, l’esprit triompha de la matière : une révolution subite se manifesta dans ces légers emblèmes où le pinceau de l’artiste matérialise ses rêves, ses caprices, ses fantaisies; les frivolités décoratives des atria de la Grande-Grèce disparurent avec leurs inscriptions épicuriennes; la rose de Pæstum, effleurée par l’aile de Zéphire, avec sa légende : Veta brevis, carpe diem, céda sa place sur les murs à la colombe qui rapporte le rameau, à l’arc-en-ciel de l’alliance divine et humaine avec ces mots : Arcummeum-poruim innubibus et erit signum fœderis; et, quand les catacombes ouvrirent à la persécution leurs autels et leurs sépulcres, la peinture légère, ce premier vagissement de Part, prodigua ces emblèmes pieux et ces inscriptions sur les parois et les pierres des cryptes, et nous les avons vus reparaître dans leur naïveté primitive, recueillis par des mains pieuses et incrustés sur les murs de la longue galerie vaticane qui conduit au musée de Pie VI, sous cette inscription : Tombes des anciens chrétiens, monumenta veterum christianorum ,

épitaphes et peintures ont banni la pompe du pinceau et l’éclat de l’expression; ce n’est plus l’abeille de Pompéi qui donne au papillon le miel de la rie; c’est l’oiseau du ciel qui meurt et. renaît de ses cendres ; le vita dulci fruere s’est évanoui devant Vex cinere redivivus. 11 y a entre les deux arts naissants tout l’abime qui sépare Dieu de l’homme, l'Olympe du Ciel I Ainsi, le jour où Michel-Ange, ce Titan de l’art, ce Prométhée chrétien, voulut animer le marbre et lui donner la majesté biblique ou la pensée morale, il laissa les maîtres grecs bien loin derrière lui dans le domaine de l’art; leur égal par la forme qui éblouit, il les surpassa par l’esprit qui fait réver : son Moïse du tombeau de Jules II a foudroyé tous les Jupiter du Vatican et du Capitole; son Guerrier penseur de Florence, est la plus grande création qui soit sortie des mains de l’homme, par l’idée révélée de l’art chrétien. Ce guerrier — on n’ose pas dire cette statue — est assis, la tête appuyée sur une main, dans l’attitude du plus profond recueillement; un demijour l’éclaire, et, adoucissant la rudesse des formes, semble faire palpiter la chair sous la cuirasse. Les images de la mort couvrent les murs de la funèbre chapelle; c’est l’intérieur d’une tombe, et aucun bruit n’y vient troubler le silence de la mort. Il est là, ce formidable rêveur, et rien ne peut le distraire;

il interroge les mystères de la vie, les arcanes de l’infini, les visions du sommeil éternel, les sphinx de la sagesse antique, les hiérophantes des sciences occultes, les prêtres de la nouvelle loi, et il attendra éternellement une réponse, avec une patience de marbre; mais, en examinant avec attention cette figure si expressive, on parvient à écouter la pensée qui le console dans ses doutes; s’il se levait un jour, il donnerait un sourire à la mort; il aurait enfin échangé le doute contre la foi du Centenier.

C’est Florence qui donne aux voyageurs et aux pèlerins ces graves pensées ; Florence, la ville des fêtes, des bals, des concerts, la ville qui, sur son beau théâtre de la Pergola, préparait notre Duprez, dans Rosmondo. d' Imjhilterra, aux triomphes de Guillaume Tell! Florence est la ville des contrastes. On sort de la chapelle de Saint-Laurent la tète remplie de sombres pensées, et on va se rafraîchir le front au musée de la Tribune pour voir la Vénus de Médicis, cette antithèse vivante — j’allais dire morte — du Guerrier de Michel-Ange. Quel musée f quels tableaux! quels maîtres! il faut tout voir et tout admirer : Venise et Florence, l’école de la forme et l’école de l’esprit, avec leurs illustres chefs, Pérugin et Raphaël, Titien et Paul de Vérone; la réunion de toutes les beautés du corps et de Pâme. En parcou-

rant cet Olympe et ce Ciel, je regrettais de ne pouvoir mettre mes pieds à la place de mes genoux. Elle est là, dans sa pose charmante et peu divine, la déesse de Gnide, de Cythère, de Paphos, d’Amathonle, la Yénus retirée d’une fouille par la main d’un Médicis, son parrain. C’est une jolie femme qui ne veut humilier aucun adorateur en lui rappelant la divinité. Si elle marchait, elle ne trahirait pas la déesse, comme celle de Virgile; elle marcherait comme une Parisienne : c’est une nièce à la mode bretonne, de la Vénus de Milo, cette puissante déesse de Chypre, potens diva Cypri, comme la qualifiait Horace, qui se connaissait en Vénus, et n’aurait pas donné la toute-puissance à la jolie filleule de Médicis. Il faut dire, pour être juste, que cette malheureuse statue a bien souffert dans sa vie, qu’elle porte sur son corps charmant les cicatrices de la barbarie et celles de la civilisation ; son épiderme a perdu la blancheur du marbre de Paros, et atteste beaucoup

de souffrances subies dans le terrain humide des •

inhumations et les cahotements de nombreux voyages. Il en faudrait moins pour changer une déesse olympienne en simple mortelle. On l’aime encore, on l’admire môme dans sa touchante décrépitude ; mais, telle qu’elle est aujourd’hui, les antiques Gnidiens ne l’adoreraient plus.

On éprouve le besoin de respirer à l’air libre, après ces visites, et la promenade des Cascbines vous offre ses fraîches allées et les berges de son fleuve : c’est leLonchamps de Florence, mais un Lonchamps avec des arbres sérieux et dédaignant la symétrie du quinconce, chère à Colbert. La noblesse et le peuple se confondent sur les pelouses, comme au temps d’égalité des républiques italiennes. Les hommes et les femmes de la campagne viennent, les jours de fête, se mêler aux citadins, sur cette promenade, avec leurs costumes pittoresques, et la belle langue qu’ils parlent ne détruit pas l’unisson, dans l’harmonieux concert des douces voix toscanes ; il n’y a pas, comme chez nous, un rude accent de banlieue ; le marient vestigia ruris n’est pas applicable aux agriculteurs de San-Miniato, de Ponto-d’Era, d’Ernpoli et de tout levai d’Arno. L’entretien de la foule est une mélodie sereine, comme la musique des pins d’Italie. On devine, en l’écoutant, que ce peuple est le plus doux qui soit au monde, et que nos gazettes de tribunaux et notre sixième chambre ne feraient pas fortune avec lui. Ce n’est pas chez lui absence de passions ; il a tous les nobles instincts ; il est possédé d’enthousiasme pour les fêtes de la religion et des arts; depuis la marchande de fleurs en grande toilette jusqu’au balayeur de la rue, si bien croqués au

passage par M. Stop, c’est toujours le môme peuple qui accompagnait de ses hymnes de joie la révélation de la peinture, dans l’œuvre primitive de Cimabuë ; qui saluait de ses chants naïfs l’aurore de la mélodie avec Gui d’Arezzo, son compatriote; qui conduisait en pleurant les funérailles de Mazaccio ; qui déposait les armes à la voix de Dante ; qui accueillait de ses plus vives acclamations Michel-Ange, lorsque ce grand artiste déposait sa palette et son ciseau pour prendre l’épée de général et défendre Florence devant la tour qui porle encore son nom. Aux époques de calme, ce peuple se passionne pour la paix, le travail, le chant et la musique. 11 naît avec le sentiment de l’accord parfait; c’est le meilleur élève de ce conservatoire de la nature que Dieu a créé sur les deux versants des Apennins, et, quand il se donne à lui-méme un concert religieux dans la plus humble des églises de village, il charme les oreilles et ravit le cœur.

Tous les jours, un peu après midi, une mode traditionnelle conduit les équipages de la noblesse à la promenade des Caschines. Les cavaliers sont aussi nombreux que les calèches découvertes. Le défilé se fait dans le plus grand ordre et se passe de toute intervention protectrice. Il y a un rond-point qui sert de rendez-vous et de station à tout le monde. Là, on

s’arrête pour se saluer et causer de calèche à calèche. Ce sont des visites qui se font et se rendent en plein air. Autrefois, de mon temps, on y causait du ténor Tacchinardi, toujours jeune à soixante ans; de sa fille Persiani, mélodieuse étoile qui se levait sur l’Arno; du célèbre sculpteur Bartolini, qui terminait sa Bacchante pour le duc de Devonshire; du peintre Marini, qui achevait de mettre en lumière les belles fresques d’André del Sarto sur le parvis de Santa- Croce, ce Panthéon florentin; d'un vers obscur de Dante, qu’un savant venait d’expliquer à la Société anthologique; de l’opéranouveau que Donizetti avait écrit pour la saison de la Pergola; du bal qu’avait donné, la veille, la comtesse di Bagno, plus belle que la Vénus de Médicis; de la fête splendide de la Loggia, où madame Catalani et sa fille avaient chanté tous les airs de la Norma. Aujourd’hui, probablement, on parle encore, à cette station des Caschines, de toutes les nouvelles des arts, mais la politique y doit toujours intervenir avec son maintien grave, et le télégraphe y joue le rôle de premier interlocuteur. Fasse le ciel que l’avenir soit beau à ce peuple toscan, si digne d’être heureux !

Il y a toujours, dans les fièvres-morales de la santé, un hasard heureux qui se fait médecin et vousd onne une potion calmante. La vie enivrante des voyages se-

rait mortelle à l’artiste, s’il ne rencontrait pas ces remèdes lénitifs sur son chemin. Le célèbre voyageur Caillaud me racontait un jour une histoire que beaucoup d’autres peuvent raconter, avec d’autres noms et d’autres pays. Cet explorateur de l’Égypte, négligeant les fausses indications de la carte de Bruce, avait enfin découvert le chemin qui conduit à la presqu’île de Méroé, berceau des gymnosophistes, selon Hérodote. Tous les voyageurs, Bruce en tête, niaient l’existence de Méroé ; on la traitait de fabuleuse. Caillaud, monté sur un dromadaire et n’ayant qu’un • Arabe pour guide, aperçut un soir les pointes de plusieurs pyramides qui ne pouvaient appartenir qu’à Méroé. Sa joie fut immense. « Enfin, se disait-il, je vais, moi, obscur orfèvre, je vais fouler un sol sacré, vierge depuis vingt-cinq siècles ! je vais voir ces nopals privilégiés où les antiques Égyptiens trouvaient le scarabée vert. Quelle gloire pour moi ! quel triomphe pour la science I » Et le voyageur était saisi de cette fièvre d’artiste qui brûle le sang, dans les heures solennelles des grands pèlerinages. Il arrive; il descend de dromadaire, essuie des larmes de joie, pour mieux examiner la première pyramide, et aperçoit sur la base une jeune Anglaise qui la regardait aussi, mais avec un lorgnon, en disant : Very nice! L’éclat de rire que poussa Caillaud le guérit subite-

ment de sa fièvre. Il y avait là toute une colonie d’Anglais qui buvaient du champagne, et portaient des habits noirs et des ganls blancs !

Il est permis de comparer les petites choses aux grandes, dans le pays de Virgile; ainsi, après Caillaud, je puis parler de mou aventure.

Après une de ces journées d’émotion qui donnent l'insomnie aux nuits, je rencontrai à Via-Larga un de ces joyeux amis qu’on improvise en voyage en leur demandant du feu sur le pont d’un paquebot. Nous nous serrâmes aflectueusement les mains, comme si nous eussions fait ensemble le tour du monde, et, comme j’ignorais son nom , je l’appelai mon cher ami.

Après l’insignifiant prélude de toute rencontre, il me désigna un palais à sa droite, en me disant :

— Qu’est-ce que c’est que ça?

— C’est le palais Riccardi, lui dis-je.

— Tiens! reprit-il, cela ressemble à une prison. Quelle rage avaient-ils de construire des palais si sombres?

— Ah! mon cher ami, lui dis-je, les palais Riccardi, Pilti, Strozzi, étaient bâtis en prévision des luttes civiles, et, au dehors, ils ressemblent à de petites forteresses à l’usage des bourgeois.

— Tiens ! fit mon ami , en voilà une que je ne sa-

vais pas! cela ressemble un peu à la maison de M. Pourlalès, rue Tronchet.

— Et comment vous traite le séjour de Florence?

- — Assez bien, assez bien; c’est une ville charmante; il paraît qu’on parle très-bien l’italien j on m’a cité le proverbe...

— Lingua 7'omana in bocca toscana...

— C’est cela; je l’avais oublié; il est vrai que je ne sais pas l’italien; mais c’est inutile en Italie, tout le monde y parle français.

— Où êtes-vous logé?

— Chez madame Hombert, porta Bossa... Est-ce que je prononce bien?

— A merveille. Vous n’avez commis que deux petites fautes de prononciation... Vous amusez-vous à Florence?

— Je ne m’ennuie pas. Cette ville me plaît beaucoup, les rues sont très-propres. Il y a de belles boutiques. La vie n’y est pas chère. On dîne très-bien pour cinq pauls, et beaucoup mieux qu’au Palais- Royal, aux Cinq- Arcades. J’ai acheté pour ma femme un chapeau de paille trente francs; on me le ferait cent cinquante rue Vivienne... Ah! je viens de voir une chose bien curieuse...

— Quoi donc?

— La foire aux fromages de parmesan, sur la place

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du marché. C’est vraiment curieux. On m'en avait parlé à Rome. Connaissez-vous ça?

— Non.

— Ah! il faut aller la voir; ça mérite d’être vu. Figurez-vous qu’ils font, avec des piles de parmesan, des colonnes, des pilastres, des portes, que sais-je, moi? un temple bâti en fromages; et, à mesure qu’on achète, le temple se démolit pièce à pièce, et va saupoudrer les brodo, les minestra, sur toutes les tables d’hôte et dans tous les restaurants. Savez-vous ce que rend le commerce du parmesan?

— Non.

— Quatre millions de notre monnaie. II est vrai qu’on le met à toute sauce, en Italie.

— Oui, j’avais remarqué cela... Mais il parait que vous ne perdez pas votre temps à Florence?

— Oh! en voyage, je ne laisse rien perdre; et, le soir, j’écris tout sur un petit album pour ma femme... Hier, j’ai vu tailler la pietra dura. C’est encore trèscurieux... Avez-vous vu tailler la...?

— Non.

— Avez-vous visité la manufacture de porcelaines?

— Non.

— Mais vous n’avez donc rien vu? à quoi donc passez-vous votre temps ici?

— Au café Donet. Il y a beaucoup de nos compa-

triotes, et nous causons France et Paris, en fumant.

— Allez voir la manufacture de porcelaines; on y fait de la plus belle marchandise qu’à Sèvres et en Angleterre... Oh ! ne riez pas... c’est un fait reconnu. La porcelaine de Florence a toujours joui d'une grande réputation... Vous ne saviez pas cela?

— Non, mon ami.

— On la demande aux Indes, pour les tables riches; les Anglais vous le diront, eux qui sont jaloux de tout!...

— J’irai voir la manufacture.

— A votre retour, si vous passez via Romana , demandez le cabinet d’anatomie... car je suppose que vous ne l’avez pas vu.

— C’est vrai.

— Il n’a rien vu!... Mais vous n’êtes pas curieux !

— Ah ! quand on a vu Paris ! dis-je avec un profond accent de mélancolique enthousiasme.

— C’est juste! Aussi je ne vous dirai pas : Allez voir le jardin Boboli, allez voir les Caschines, parce que, lorsqu’on a vu nos Tuileries et nos Cbamps- Élysées, il n’y a plus d’arbres à voir; mais le cabinet

d’anatomie! oh! c’est autre chose! Tous les chirur-

giens viennent étudier la nature, là, sur la cire, une

cire qui fait peur comme une chair morte. Ce cabinet a coûté des millions... J’oublie, en causant, que j'ai une visite à rendre, là... via di Cocomero... Quels drôles de noms ils donnent à leurs rues!... Nous nous rencontrerons au café Donet, n’est-ce pas? et à bientôt.

Et mon ami me quitta lestement, et d’un air de triomphateur. Que de choses il avait apprises à un ignorant !

Un jour, à mon grand regret, je pris mon bâton de pèlerin, pour quitter Florence avec le dessein bien arrêté de ne plus la revoir. C’est la seule ville à laquelle j’aie dit adieu sans retour. Au lieu des joies de mes jeunes souvenirs, j’y trouverais les mornes tristesses de l’âge mûr. Vue de loin, cette délicieuse ville m’apparaît encore dans son auréole d’azur; je n’y apporterai pas mes nuages du Nord. Une réflexion adoucissait l’heure de mon départ : — j’allais à Rome, la ville de mes rêves d’enfant et que je connaissais déjà, païenne ou chrétienne, avant de l’avoir vue, comme si je l’eusse habitée, sous Auguste et sous Léon X. Ma première étape de pèlerin sur la crête apennine était le village de Poggi-Bonzi. Je suivais une pente assez rude qui me conduisit à un point culminant où l’horizon s’agrandit autour de moi. Je m’arrêtai pour regarder en arrière, et Flo-

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