‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 102 sur 391 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Que la terre à l'instant s'entr'ouvre sous mes pas ; Que l'enfer m'engloulisse en ses royaumes sombres, Ces royaumes affreux, pâle séjour des ombres, Si jamais , ô pudeur ! je viole la loi ! Celui qui le premier reçut jadis ma foi Dans la tombe emporta le seul bien que j'adore; Dans la tombe avec lui mon cœur liabite encore. » Elle dit : et des pleurs ont inondé ses yeux.

« O vous que j'aime plus que la clarté des cieux , Voulez-vous , dit sa sœur, toujours triste et sauvage , Vous imposer l'ennui d'un éternel veuvage; Et, près d'un vain tombeau consumant vos beaux jours, Fuir le doux nom de mère, et languir sans amours? Hôtes inanimés de la nuit éternelle, Les morts s'informent-ils si vous êtes fidèle ? Que mille adorateurs dans Sidon autrefois Aient brigué vainement l'honneur de voti'e choix ; Qu'Iarbe, redouté sur ce brûlant rivage, A'^ous ait lassée en vain de son superbe hommage; Qu'enfin dans ces climats féconds en grands exploits , Tant de fameux guerriers et tant d'illustres rois, Descendus pour Didon de leur char de victoire. En vain aient à vos pieds mis leur sceptre et leur gloire ; Nul n'a pu dans votre ame effacer votre époux; Mais pourquoi vous armer contre un penchant plus doux? De vos états au moins que l'intérêt vous touche. Ici le Maure allier, le Barcéen farouche. Contre vos murs naissants frémit de toutes parts; Là des sables déserts entourent vos remparts ; Par-tout il faut lutter, sur ces affreux rivages, Contre un climat barbare et des peuples sauvages. Et ne craignez-vous point votre frère en courroux ? Quels orages dans Tyr s'élèvent contre vous ! Il n'en faut point douter, ces fiers enfants de Troie , C'est Junon, c'est le ciel, ma sœur qui les envoie. Dieux ! combien cet hymen vous promet de grandeur !

Sed mihi vel tellus optera prius ima dehiscat'", Vel pater oranipotens adigat me fulmine ad umbras, Palleulis umbras Erebi, noctemque profundam. Ante, pudor, quam te violo, aut tua jura resolvo. nie raeos, primus qui me sibi junxit, amores " Abstulit; ille habeat secum servelque sepulcro. »

'o Sic effata, sinum lacrymis implevit obortis'^, Anna refert: «O luce magis dilecta sorori'^^ Solane perpétua mœrens carpere juvcnta?

Nec dulcis natos. Veneris nec praemia noris? Id cinerem aut Manis credis curare sepultos? Esto; aegrara nuUi quondam flexere mariti. Non Lihyae, non ante Tyro; dcspectus larbas, Ductoresque alii, quos Africa terra triumphis Divcs alit : placitonc etiam pugnabis amoriu? IS'ec venit in mentem, quorum consederis arvis?

*o Hinc Gœtulae urbes, genus insuperabile bello. Et Numidse infraeni cingunt, et inhospita Syrtis; Hinc déserta siti regio , lateque furentes Barcaei. Quid bella Tyro surgentia dicam'S^ Germanique minas?

Dis cquidera auspicibus reor, et Junone secunda, Hune cursum lliacas vento tenuisse carinas. Quara tu urbcm, soror, banc cernes! quaî surgere régna

Qu'Ilion de Carthage accroîtra la splendeur !

Voyez vos murs peuplés, vos villes florissantes,

Et la mer se courbant sous vos flottes puissantes.

Vous, seulement des dieux implorez la bonté;

Par les soins caressants de l'hospitalité ,

Du Troyen dans ces lieux prolongez la présence :

Que l'amour naisse en lui de la reconnoissance ;

Prétextez ses périls, les rigueurs de l'hiver,

Ses nefs à réparer, l'inclémence de l'air;

Les torrents d'Orion suspendus sur nos tètes ,

Les menaces de l'onde, et l'horreur des tempêtes. »

Ce discours rend l'espoir à sa timide ardeur Assoupit les remords, fait taire la pudeur; Et l'amour plus brûlant se rallume en son ame. Pour obtenir des dieux le succès de sa flamme, On invoque Bacchus, on invoque Apollon; Sur-tout le dieu d'hymen , protégé par Junon. Didon , leur présentant le vin du sacrifice , En arrose le front d'une blanche génisse. D'un pas majestueux fait le tour des autels , Les charge tous les jours de présents solennels; Tous les jours, au milieu des victimes mourantes. Consulte avidement leurs fibres palpitantes. Malheureuse! oii l'égaré une pieuse erreur? La réponse des dieux est au fond de son cœur; Leur nom est dans sa bouche, Énée est dans son ame ; Tout entière livrée à l'amour qui l'enflamme. Que servent contre lui les prières, l'encens? De ses douces fureurs elle enivre ses sens. Aime, en les combattant, ses amoureuses peines : L'amour vit dans son cœur et brûle dans ses veines. L'œil égaré , l'air sombre , et les sens agités , Elle porte au hasard ses pas précipités. Ainsi , lorsqu'un chasseur a de son trait rapide Atteint , sans le savoir, une biche timide , En vain elle parcourt et les bois et les champs :

Conjugio tali! Teucrura comitantibus armis, Punica se quantis adtollct gloria rebus!

^° Tu modo posée deos veniam , sacrisque litatis ladulge hospitio, caussasque innecte morandi. Dura pclago desaevit hiems, et aquosus Orion, Quassata'que rates, dum non tractabile cœlum. » His dictis incensum animum inflammavit amore, Spemque dédit dubia; menti, solvitque pudorcm'6. Principio delubra adeunt, pacemque per aras Exquirunt ; mactaot lectas de more bidentis Legiferae Cereri, Phœboque , patrique Lyaeo, Junoni ante omnis, cui vincla jugalia curae.

^ Ipsa, tenens dextra paterara, pulcberrima Dido, Candentis vaccae media inter cornua fundit; Aut ante ora deum pinguis spatiatur ad aras, Instauratque diem donis, pecudumque reclusis'7 Pectoribus inhians spirantia consulit exta. Heu vatum.ignarae mentes! quid vota furentem. Quid delubra juvant? est mollis flamma medullas'* Interea, et taciturn vivit sub pectore volnus. Uritur infelix Dido, totaque vagatur Urbe furens, qualis conjecta cerva sagitta'9,

7° Quam procul incautam nemora inter Cresia fixit Pastor agens teiis , liquitque volatile ferrum

L'ENÉIDE

Le fer mortel la suit, et s'attache à ses flancs. Le jour, Didon conduit son amant dans Carihage, Lui montre la grandeur de son naissant ouvrage, Ces murs déjà bâiis, cet asile tout prêt; Veut lui parler, rougit, s'interrompt et se tait. Le soir, entretenant le feu qui la dévore, A de nouveaux festins elle l'enlraîne encore, Veut encor l'écouter, lui fait dire cent fois Et les mêmes malheurs et les mêmes exploits ; Le suit dans Troie en cendre; et son ame éperdue Aux lèvres du guerrier demeure suspendue. Enfin, lorsque la nuit l'arrache à ce héros, Lorsque l'ombre paisible invite au doux repos , A son palais désert redemandant liuée.

Seule, dans le silence, elle erre abandonnée; Au lieu qu'il occupoit revient souvent s'asseoir; Absent croit lui parler, absente croit le voir. Tantôt, prenant Ascagne, et fixant son visage, Du père dans le fils elle embrasse l'image; Par ses soins caressants le relient dans sa cour, Et cherche, s'il se peut, à tromper son amour. Sa langueur cependant se répand autour d'elle ; Les plaisirs régnent seuls dans la cilé nouvelle; Le travail a cessé Je préparer les forts, De consiruire les murs et de creuser les ports; Des remparts menaçants l'audace est suspendue; On ne voit plus les tours s'alonger dans la nue; Les échafauds oisifs reposent dans les airs : Les chantiers sont muets, les arsenaux déserts; Et, cédant à l'amour sa naissante Carthage, Didon laisse imparfait son magnifique onvTage.

Dès que Junon a vu de ses transports naissants L'ardeur contagieuse embraser tous ses sens, Et de ce qu'elle doit à son peuple , à sa gloire , Sa folle passion étouffer la mémoire, Elle aborde Vénus, et lui parle en ces mots : « Eh bien , vous l'emportez , déesse de Paphos !

Nescius. nia fiiga silvas saltusque peragrat Dictaeos : hœret lateri Ictalis arundo.

Nunc media jEnean secum per mœnia ducit'o^ Sidoniasque ostentat opes, urbemque paratam ; Incipit effari, mediaque in voce resistit^r. Nunc eade-m, labente die, convivia quaerit'z, Iliacosque iterum démens audire labores Exposait, pendctque iterum narrantis ab ore*^.

80 Post, ubi digressi, lumenque obscura vicissira Luna promit, suadentque cadentia sidéra somnos. Sola dome mœret vacua, stratisque relictis24 lucubat. lUum absens absentem auditque vidctquc; Aut gremio Ascanium, genitoris imagine capta, Detinet, infandum si fallere possit amorem! Non cœptae adsurgunt turres; non arma juventus'* Exercet, portusve aut propugnacula belle Tuta parant : pendent opera interrupta, minxque Murorum ingénies, xquataquc machina cœlo,

so Quam simul ac lali persensit peste teneri^S Cara Jovis conjux, née famam obstare furori, Talibus adgredilur Venerem Salurnia dictis : « Egregiara vero laudem et spolia ampla referlis Tuque, puerque tuas! magnum et memorabile nomen,

Pour vous, pour votre fils, quelle gloire éclatante! Et quel noble succès a comblé voire atlente! Ainsi contre Didon combat lent réunis Et la ruse et la force, et la mère et le fils ! Applaudissez-vous bien de cette heurcnsc trame, Deux puissances du ciel triomphent d'une femme ! Je connois vos soupçons : Carthage et ses remparts De leur gloire naissante offusquent vos regards. Mais pourquoi prolonger ces discordes cruelles ? Ah! plutôt terminons nos haines mutuelles; Oublions nos débats; qu'au gré de vos souhaits Les liens de l'amour soient les nœuds de la paix. Vous voyez; tout est prêt pour ce grand h} menée; Didon de tous vos feux brille pour votre Énée : Vos vœux sont accomplis. Par le nœud des serments, Par le nœud conjugal unissons ces amanls; Que leurs peuples amis, sous nos communs auspices, Deviennent nos sujets, et nous leurs protectrices; Que dans l'heureux oubli de nos dépits jaloux , Leur pacifique encens se parlage entre nous. Permetlez qu'un hymen où Didon même aspire Fasse d'un Phrygien le maître de l'empire, Que le Troycn s'unisse aux enfants de Sidon : Je les donne pour dot à l'époux de Didon. »

Ainsi Junon vouloit sur la rive africaine Arrêter les destins de la grandeur romaine. Vénus s'en aperçoit : « A vos vœux je souscris , Dit-elle; mais un doute agite mes esprits : Jupiter consent-il qu'oubliant l'Italie, Le Troyen dans Carihage au Tyrien s'allie ? C'est à vous de gagner le cœur de votre époux; S'il y consent , Vénus est d'accord avec vous. » « A mon but, dit Junon, je saurai le conduire. Mais il est un projet dont je dois vous instruire. Demain, dès que l'Aurore allumera le jour, Nos amants vont chasser dans les bois d'alentour; Là , tandis qu'à la hâte on déploiera les toiles ,

Una dolo divum si femina victa duorura est'Tl Nec me adeo fallit, verilam te mœnia nostra. Suspectas habuisse domos Carthaginis altae. Sed quis erit modus? aut quo nunc cerlamina lanta? Quin potius pacem seternam paclosque bymenxos

100 Exercemus? Habcs, tola quod mente petisti : Ardet amans Dido, traxitque per ossa furorem. Communem hune ergo populum, paribusque regamu» Auspiciis : liceat Phryglo servira marito, Dotalisque tuae Tyrios permittere dextrae. »

oui (sensit cnim simulata mente locutam» Quo regnum Italiae Libycas averteret oras). Sic contra est ingressa Venus : « Quis talia démens Abnuat, aut tecum malit contendere belle? Si modo, quod memoras, factum forluna sequatur.

"0 Sed fatis incerta feror, si Juppiter unam Esse velit Tyriis urbem Trojaque profectls, Miscerivc probet populos, aut fœdera jungi. Tu conjux; tibi Cas animum tentare precando. Pergc , scquar. » Tum sic cxcepit regia June : «Mecum erit iste labor. Nunc qua ralionc, quod instat Confieri possit, paucis, adverte, docebo. Venatum i£aeas, unaque miserrima Dido

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