‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 134 sur 391 · LIVRE Vif · texte numérisé non relu

LIVRE Vif

El le sang de Turnus sort des rois de Mycènes. » Tandis que son amour s'épuise en plaintes vaincs,

Errant dans tout son corps, déjà l'affreux poison

Agite tous ses sens , et troul)le sa raison.

Alors, les yeux hagards, pâle, désordonnée,

A toute sa fureur elle erre abandonnée ;

Plus acharnée encor, la déesse la suit.

Tel, sous le fouet pliant qui siffle et le poursuit,

Roule ce buis tournant dont s'amuse l'enfance;

Il court, il va, revient sous un portique immense;

La jeune troupe observe avec étonnement

Des cercles qu'il décrit l'agile mouvement,

L'exerce sans relâche, et, l'animant sans cesse,

Par des coups redoublés redouble sa vitesse.

Ainsi vole la reine; ainsi de tous côtés

Elle porte au hasard ses pas précipités.

C'est peu : dans les fureurs de l'amour maternelle,

Prétextant de Bacchus la fête solennelle,

Furieuse, elle vole à la suite du dieu;

Et sous l'ombrage épais du plus sauvage lieu ,

Pour sauver des Troyens l'honneur de sa famille.

Dans le fond des forêts elle entraîne sa fille.

« A moi! s'écrioit-elle; à moi, divin Eacchus!

Viens! triomphe d'Enée et même de Turnus;

Lavinie est à toi, mon choix te la destine;

A sa main virginale unis ta main divine;

C'est pour toi qu'elle vit, que du thyrse sacré

Elle porte en sa main le pampre révéré;

Pour toi qu'elle nourrit sa jeune chevelure,

Dont ses premiers serments l'ont voué la parure;

Pour toi qu'elle s'unit à nos saintes fureurs,

S'associe à nos chants , et se mêle à nos chœurs.

Viens, dieu puissant! toi seul mérites sa conquête;

Viens : sa mère t'implore, et ton épouse est prête. » Le bruit de ses fureurs vole de toutes paris.

Soudain, pour les forêts déserlant leurs remparts.

Accourent sur ses pas les femmes d'Ausonie;

Et Turoo, si prima domus repctatiir ongo, Inachus Acrisiusque patres, mcdiœque Mycen». »

His ubi ncquidquam dictis experta, Latiiium Contra stare videt, penitusqiie io viscera lapsum Serpcntis fuiialc malum, totamque pererrat; Tum vero infelix, ingentibiis excita uionstris, Inmensara sine more furit lympliata per iirbcm. Cou quondam torto volitans siib verberc turbo, Qucm pueri magno in gyro vacua alria circum

Mo intenti ludo exercent; itle actus iiabena Curvatis fertur spaliis : stupet inscia supra hnpubcsque manus, mirata volubile buxum : Dant animos plagae. Non cursu scgnior illo Per médias urbcs agitur, populosque féroces.

Quin eliaia in silvas, simulato numine lîaccbi, Majus adorta nefas, majorcmque orsa furorciii, Evolat, et natam frondosis montibus abdit; Quo tbalamum eripiat Tcucris, t.xdasque moictiir : Evoe Bacche, frcmens, solara te virgine dignuni

'9" Vociferans : elenim molles tibi sumere tbyrsos, Te lustrale choro, sacrum tibi pasccre crinem.

Fama volât; furiisque adccnsas peclore niatics Idem omnes simul ardor agit nova quaerere Iccta.

Toutes, suivant leur reine, entourant Lavinie,

Leur chevelure au vent, et le feu dans les yeux,

Joignent à ses transports leurs transports furieux.

D'autres, que couvre un lynx de sa peau bigarrée,

Agitant un long thyrse en leur main égarée ,

Bondissent à sa suite, et remplissent les bois

Du son rauque et tremblant de leurs lugubres voix.

Une torche à la main, de rage élincelante,

Amate est à leur tête; elle vole, elle chante

Et Bacchus, et sa fille, et Turnus son époux;

Puis, d'une voix terrible exhalant son courroux :

« Vous toutes qui portez le nom sacré de mère.

Si vous aimez Amate et plaignez sa misère,

Si ce saint nom de mère a sur vous quelques droits,

Si la nature encor vous parle par ma voix,

Venez ; que mes douleurs dans vos cœurs retentissent ;

Qu'à mes cris maternels vos cris se réunissent ;

Allumez ces brandons, dénouez vos cheveux :

Mêlez-vous à nos chœurs, joignez-vous à nos vœux. ■>

Ainsi dans les forêts la déesse inhumaine Des transports de Bacchus aiguillonne la reine; Hideuse , elle sourit à ses propres fureurs. De la haine déjà le germe est dans les cœurs. C'est assez; elle étend son aile ténébreuse, Part , et gagne d'un vol cette cité fameuse Où du Rulule allier le monarque orgueilleux , Turnus , fait son séjour : un nom jadis fameux , Voilà tout ce qui reste à la célèbre Ardée , Que la fdle d'Acrise autrefois a fondée. C'étoil l'heure où tout dort, l'air, la terre, et les floi» Turnus goûloit lui-même un paisible repos.

Alors, imaginant un nouveau stratagème, La fille des enfers cesse d'être elle-même. Elle devient, au lieu de l'horrible Alecton, La vieille Calybé, prêtresse de Junon.

Des rides à longs plis sillonnent son visage; Un reste de cheveux, déjà blanchis par l'âge,

Deseruere doraos: ventis dant colla comasque. Ast alias tremulis ululatibus selbera complent, Pampineasquc gerunt incinctae pellibus haslas. Ipsa inter médias flagrantem fervida pinum Sustiuet, ac natée Turnique canit bymenxos, Sanguineam torquens acicm , torvuraque repente

^"o Clamât : « Io matres, audite ubi qua;que, Latinac, Si qua piis animis manet iufelicis Amat» Gratia, si juris materni cura remordet; Solvitc crinales vittas, capite orgia raecum. » Talem inter silvas, inter déserta fcrarum, Reginam Alleclo stirnulis agit undique Bacchi. Postquam visa satis primos acuisse furores, Consiliumque orancmque domum vertisse Latini; Protenus bine fuscis trislis dea tollitur alis Audacis Rutili ad muros, quam dicilur urbem

i'° Acrisioneis Danae fondasse colonis,

Proecipiti delata INoto. Locus Ardca quondam Dictus avis, et nunc magnum manet Ardea nomcn r Scd fortuna fuit. Tectis hic Turnus in allis Jam racdiam nigra carpcbat nocte quietem. Allecto torvain faciem et furialia membra Exuit; in voltus scsc transformât aniles,

L'ÉNÉIDE

Est orné de festons , conronné d'olivier.

Elle entre, elle se montre aux regards du gnerrler.

« Turnus, tant de travaux seront donc inutiles! Dit-elle. A des Troyens errants et sans asiles, Au mépris de tes droits, au mépris de ton rang, Passera donc un sceptre acheté par ton sang ! Latinus choisit donc un étranger pour gendre ! Ce sang si bien pajé, cours encor le répandre; Va, dompte les Toscans, protège les Latins. Junon, lorsque tu dors, veille sur tes destins; Elle-même vers toi députe sa prétresse.

Sors donc de ta langueur, va, vole, le temps presse; Rassemble tes soldats, déroule les drapeaux, Des Troyens dans le Tibre end)rase les vaisseaux , Et renverse sur eux leur ville encor naissante : Pars , accomplis des dieux la volonté puissante : Et qu'un monarque ingrat , sans courage et sans foi , Sache comment se venge un héros tel que toi. »

D'un souris dédaigneux accueillant la prétresse : « Je n'ai, répond Turnus, ni frayeur, ni foiblesse. Déjà je suis insiruil que de ces vils Troyens Les vaisseaux ont louché les bords ausoniens; Mais Junon veille encor pour un peuple ([u'ellc aime : Mon cœur est rassin-é, rassurez-vous vous-même. Voire âge, je le vois, el la caducité A vos foibles esprits cachent la vérité; Et, berçant votre cœur de visions crédules, Lui forgent sans objet des terreurs ridicules. Prêtresse, laissez là les querelles des rois. Exercez aux autels vos paisibles emplois : C'est à nous de parler et de guerre el d'alarmes ; Reprenez l'encensoir, et laissez-nous les armes. »

Alecton , à ces mots redoublant de fureur.

Et frontcm obsccnara rugis arat : induit albos Cum vitta crincs : tutti ramum inncctit otiva;. Fit Calvhe, Juiionis anus templiquc saccrdos, 420 Et juvcni ante oculos his se cuin vocibus offert : « Turne, tot incassuin fusos patierc laborcs. Et tua Dardaniis transcribi srcptra colonis? Rex tibi conjngium et quaesitas sanguine dotes Abnegat; cstcrnusque in regnura quseritur bcrcs. I nunc, ingratis offer te, inrise , periclis : Tyrrhenas, i, sterne acies; tege pace Latinos. Hsec adeo tibi me, placida quum nocte jaccrcs. Ipsa palara fari omiiipotciis Saturnia jussit. Quare age , et armari pubcm portisque mover! , 430 Lsctus in arma para; et Phrygios, qui fluminc j)ulcliio Conscdcre, duces, pictasque cxurc carinas. Cœlestum vis magna jul)ct. Rex ipse Latinus, ISi dare conjugium et dicte parère fatetur , Sentiat, et tandem Tiirnum exporialur in arniis, »

Hic juveuis, vatcm inridens, sic orsa vicissim Ore refert : « Classes invectas Tbybridis undani , Non, ut rerc, mcas effugit nuntius aurcs. ISe tantos niihi finge metus : ncc regia Juno Inmemor est nostri.

440 Sed te victa situ verique cffela scnectus, O raatcr, curis neijuidquam cxcrcct, et ai ma Pvcgum inter falsa vatem fnrmidine ludit. Cura tibi , divuiD effigies el tcmpla tucri ; Bella viri parcmquc gèrent , qucis bclla gercuda. >■

D'un seul de ses regards le glace de terreur. Arme d'un fouet vengeur sa main impiioyable; Ses serpents, redressés sur sa tète effroyable. Poussent tous à-la-fois d'horribles sifflements; Ses lèvres sont sans voix , ses yeux sans mouvements. Il veut la conjurer; la déesse l'arrête, Le repousse en fureur, arrache de sa tête Deux des plus noirs serpents qu'ait engendrés l'enfer Les fait siffler sur lui; puis d'un sourire amer : « F.h bien, reconnois-tii la prêtresse crédule Que Sim âge remplit d'un effroi ridicule.' Regarde, et vois en moi la tci-rible Alecton, La plus horrible sœur des filles de Plulon. Je porte dans mes mains la mort et l'épouvante. » Elle dil, et lui lance une torche fumante; La lorchc vole , siffle , et s'attache à son sein. Le prince épouvanté se réveille , et soudain Se roule dans des flots d'une sueur glacée; 11 s'agite , il respire une rage insensée : " Mes armes, mes amis! mes dards! mes javelots! » Telle , quand sous l'airain oit frissonnent les flots , Tin aride sarment en pétillant s'embrase, L'onde frémit, s'agile et bondit dans son vase, Et, dans l'air exhalant des tourbillons fumeux. S'enfle, monte, et répand ses bouillons écumeux : Telle, quand Latinus déiruit son espérance. Du superbe Turnus s'irrite la vaillance. Il veut d'un prince ingrat attaquer les remparts; Ordonne que dans l'air flottent ses étendards, Qti'à sauver l'Italie à l'eiivi tout conspire. Qu'un perfide étranger soit chassé de l'empire. Les Troyens, les Latins ne l'épouvantent pas; Contre deux nations il suffit de son bras.

Talibus Allecto dictis exarsit in iras.

At juveni oranti suhitus tremor occupât artus; Dii'iguere oculi : lot Erinnys sibilat hydris, Tantaque se faciès apcrit! Turn flammea torquens Lnraina, cunctantcm et quaerentcm diccre plura

45o Rcpitlit, et geminos ercxil crinibus angues,

Vcrberaque insonuil, rabidoquc hscc addidit ore :

« En ego victa situ , quam vcri cffeta scncclus

Arma inter regum falsa formidine ludit;

Rcspicc ad hîec : adsum dirarum ab scdc sororum :

Bella manu Iclumque gero. »

Sic effata facem juveni conjecit, et atro

Luminc fumantes fixit sub pcclore tsedas.

oui soranum ingens rumpit pavor, ossaquc cl artus Perfundit loto proruplus corpore sudor.

4fi" Arma amcns frémit, arma toro teclisque rcquirit. S:rvit amor fcrri, et scclerala insania belli; Ira super. Magno veluti quum flarama sonore Virgpa subgeritur costis undanlis abcni, Exsullantque xsU\ laliccs : furit iutus aquai Fumidus atque aile spurais exubcrat amnis, Ncc jam se capil unda; volai vapor atcr ad aui^ts. Ergo iter ad regcm, polluta pace, Lalinura Indicit priinis juvcnum, ft jubct arma parari , Tutari llaliam, dotruderc finibus hostein;

47" Se salis ainbobus Teucrisque venire Lalinisque. Iliïc ubi .licla dcdll, divosquc iu vola vocavit, Ccrlatim sesc I\utiili exborlanlur in arma.

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