LIVRE VIII
Tel, si d'un choc soudain l'honilile TÎolence Uu globe tout-à-coup rompoil la voûte immense, Et dans ses profondeurs dccouvroit à nos yeux Le Slyx ci-aiiit des mortels, aldiorré par les dieux, De ce royaume affreux, désolé, lamentable. L'œil verroit jusqu'au fond l'abîme redoutable; El, dans l'ombre éternelle envoyant ses clartés, Le jour éblouiroil les morts épouvantés : Tel , effrayé du jour qui malgré lui l'éclairé. Le monstre en vain s'agite, et mugit de colère. De la cime du mont Alcide le combat; Tantôt d'un roc brisé lui jette un large éclat, El tantôt à deux mains d'un arbre entier l'accable. Alors le monstre, en proie à son bras implacable, Se ressonvient du dieu qui lui donna le jour : De son gosier brûlant, dans son hideax séjour, Il vomit des torrents de feux et de fumée; Tout entier l'investit d'une nuit enflammée. Et dans ses noirs cachots, image des enfers, A celte affreuse nuit mêle d'affreux, éclairs. Alcide furieux ne contient plus sa rage; Il s'élance, il se jette au plus fort du nuage. Aux lieux où la vapeur, sortant à gros bouillons , Roule à flots plus épais ses plus noirs tourbillons. En vain l'affreux Caoïs lance ses feux dans l'ombre ; A travers l'incendie, à travers la nuit sombre, Il le prend, il l'étreint entre ses bras nerveux; Et, de leur creux profond faisant jaillir ses yeux. Du monstre , à qui la voix , la lumière est ravie , Arrête dans sa gorge et le sang et la vie.
« Soudain du seuil fatal le roc tombe arraché; On entre, et du repaire où le monsti-e est caché On contemple, on parcourt la voûte ténébreuse ; L'oeil plonge avec effroi dans la caverne affreuse; Et le jour indigné, pénétrant dans son sein, Uu parjure Cacus révèle le larcin.
Infernas reseret sedes, et régna recludat Pallida, dis invisa; superqne inmane barathrum Cernatur, trepidentque inmisso luraiuc Mânes. Ergo JDsperata dcprensum in luce repente, Inclusuûiquo cavo saxo, atque insueta rudentem, Desuper Alcides telis premit , omnlaque arma
''° Advocat, et ramis vastisque molaribus instat.
nie autem, neque cnim fuga jam super ulla pericli, Faucibus ingentem fumum , miiabile dictu, Evomit, involvitque domum caligine ca;ca, Prospectum eripiens oculis; glomeratque sub aolro Fumiferam noctem, commLxtis igné tencbris. IVou tulit AJcides aniais, scque ipse per igncm Praecipiti iojecit saltu, qua plurimus undam Fumus agit, nebulaque ingens specus aestuat atra. Hic Cacum in tenebiis incendia vana raoventem
îCo Conripit in nodum complexus, el angit inbxrens Elisos oculos, et siccum sanguine guttur.
« Pandttur extemplo foribus domus atra revojsis ; Abstractaeque boves abjuratœque rapinse CœIo ostenduntur; pedibusque informe cadaver Protrahitur. ISequeunt expleri corda tuendo Tcrribilis oculos, voltum, villosaquc saetis Pectora semiferi, atque exsliactos faucibus igucs.
On saisit par les pieds son cada\Te difforme; On le traîne, on veut voir ses traits, sa taille énorme, Son sein velu , ses yeux farouches et mourants , Son front pâle , el ses feux dans sa gorge expirants. « Voilà , prince , voilà quel objet nous rassenJ)le Autour de cet autel où nous prions ensemble. De là ce rit divin et ce culte sacré. Ce cidle à jamais cher, à jamais révéré. En mémoire du dieu vainqueur de ce barbare. Le vieux Potitius et l'illustre Pinare Président à ce temple, et, prêtres de ces bois. D'un culte héréditaire ont conservé les lois. Joignez-vous donc à nous dans celte noble fête; Prenez la coupe en main, couronnez votre tête; Prions ce dieu qu'il soit notre commun appui , Prions, et qu'à grands flots le vin coule pour lui. » Il dit : du peuplier la douteuse verdure De sa double couleur orne sa chevelure ; Leur main saisit la coirpe, on l'épanché, et le vin Baigne en l'honneur du dieu la table du festin.
Déjà vers l'occident penchoil le jour oblique : Alors, vêtus de peaux suivant l'usage antique. Marchent Potitius el les prêtres du dieu; Dans les foyers sacrés leurs mains portent le feu. On sert les seconds mets : l'autel, ceint de guirlandes. Est couvert des bassins qui sont remplis d'offrandes. On allume les feux , on commence les chants. Deux chœurs de Sahens, partagés en deux rangs, D'un côté les vieillards, de l'autre la jeunesse. Ceints des rameaux du dieu, pleins d'une sainte isTCSse, Chantoient, chantoienl Hercule au loin victorieux, Sa précoce valeur, son berceau glorieux; Les serpents étouffés , essai de son enfance , Les superbes cités qu'immola sa vengeance ; Comment, d'un fier tyran bi-avant les dures lois, Il fatigua Junon de ses nombreux exploits.
<- Ex illo celebratas honos, laetique minores Servavere dicm; primusque Potitius auctor,
î:o Et domus Herculei custos Pinaria sacri
Hanc aram luco statuit , qua; Maxuma semper Dicetur nobis, et erit quae maxuma semper. Quare agite, o juvenes, tantarum in munere laudum, Cingile fronde comas, et pocula porgite dextris; Communemque vocale deuni , et date vina voientos. » Dixerat : Herculea bicolor quum populus uuibra Velavitque comas, foliisquc innexa pependit, Et sacer implevil dextram scyphus. Ocius omncs In mensam laeti libant, divosque precantur.
î8o Devexo interea propior fit Vesper olympo : Jamque sacerdotes primusque Potitius ibant, Pellibus in morem cinctl, flammasque ferebant. lastaurant epulas, et raensae grata secundae Dona ferunt, cumulantque oneratis lancibus aras. Tum Salii ad cantus, incensa altaria circura , Populeis adsunt evincti tempora ramis; Hic juvenum chorus, ille senum; qui carmine laudes Herculeas et facta ferunt : ut prima novercœ Monstra manu geminosque premens eliserit anguis;
290 Ut bello egregias idem disjecerit urbis ,
Trojamque Œchaliamque; ut duros mille labores
LÉNEIDE.
. Terrible dieu! c'est loi qui domptas le Centaure; C'est par loi que périt rint'ame Minotaure. Que servit au lieu son fier ressentiment, Ses longs crins hérissés , son gosier écumanl ? En vain l'hydre vers toi redressa ses cent tètes; L'enfer même, l'enfer frémit de tes conquêtes; Et Cerbère, couché dans son antre sanglant, Par ta puissante main fut traîné tout tremblant. Tu bravas, tu domptas le monstrueux Tjphce; Et son aiinure iumiense honora son trophée. Salut, honneur du ciel, enfant du roi des dieux! Salut! reçois nos dons, noire culte et nos vœux. » Tels étoient leurs concerts : ils célèbrent encore Le trépas du brigand que la contrée abhorre; Devant le dieu vainqueur ce monstre épouvanté, Les feux (pi'il vomissoit , son antre ensanglanté. Leurs voix, leurs chants, leurs vœux et leurs cœurs se con- Le bois en retentit, et les monis leur répondent, [fondent;
Lorsque des saints devoirs de ces solennités Leurs cœurs religieux enfin sont acquittés, Pour marcher vers la ville ils quittent le bocage. Le vertueux Évandre, appesanti par l'âge, Suivoit, entre son fils et le prince troycn. Le chemin qu'abrcgeoit un aimable entretien. Énée observoit tout avec un œil avide : Tour-à-tour il écoute, interroge son guide; Il aime à voir ces lieux , ces anciens monuments D'un peuple qui remonte à la source des temps : Sur les débris sacrés son regard se promène. Le premier fondateur d'une cité romaine, Évandre alors lui dit : « Des nymphes autrefois. Des faunes habitoient dans le fond de ces bois ; Et ce fleuve et ces monts éloient sous leur puissance. Là vivoient des mortels sans art, sans prévoyance,
Rcge sub Euryslhco, falls Juuouis iniquse, Pertulerit. « Tu nubigciias, invicie, biiuembrcs Hylaeumque, Pholumquc inauu, lu Crcsia maclas Prodigia, et vastuui Ncinca sub rupc Iconcui. Te Stygii tremuerc lacus, te jauilor Orci Ossa super recubaus anlro seiuesa cruento ; Nec te uUae faciès, non tcrruil ipse Typhœus Arduus, arma tencns; non le rationis egenlem 3ou Lernaeus turba capilum circuinslclit aiiguis. Salve, vera Jovis proies , dccus additc divis : Et nos et tua dexter adl pede sacra secuudo. » Talia carniinibus celebrant ; super oiuiiia Caci Speluncam adjiciunt , spirantemquc igiiibus ipsum. Consonat omne nemus strepilu, eoliesque resullaut.
Exin se cuncti divinis rebus ad urbcra Perfeclis rcferunt. Ibat rex obsitus sb«o , Et comitera vEnean juxta natumque tenebat Ingredieus, varioque viara sermone levabal. 310 Miratur, facilesque oculos fert omnia circum ;Eneas, capiturque locis; et singula lœlus Exquirilque auditque virum monuracnta priorum. Turn rex Evandrus, Romanae condilor arcis . « Ilaec nemora iudigense Fauni nymphaeque tenebant, Geusque virum truncis et duro robore nata : Quels nequc mes, neque cultus eral; nec jungcre taures A ut coDiponcrc opes norant, aut parcere parte; Sed raiDi, aU[ue asper victu venalus alebat.
Aussi durs que les troncs des chênes leurs aïeux ,
Ayant pour mets leur chasse ou quelques fruits pierreux.
Banni par Jupiter des demeures divines,
Saturne le premier cultiva ces collines.
Civilisa ce peuple, éleva des remparts,
Y rassembla des monts les habitants épars,
Et, d'un mot qui marquoit sa retraite ignorée.
Du nom de Latium nomma cette contrée.
Tel étoit l'âge d'or. Bientôt dégénéré.
Vint d'un métal moins pur l'âge décoloré ,
La soif de la richesse et l'amour de la guerre.
Ce n'éloit plus les fils de cette heureuse terre :
Avec tous leurs voisins on vit se mélanger
Leur sang abâtardi par un sang étranger.
Ici se transporta l'antifiue Sicanie;
Ici furent reçus les enfants d'Ausonie;
Et de mœurs et de nom ce lieu changea cent fois.
Depuis, à ces beaux champs commandèrent des rois.
Tjbris, ce fier géant, tyran d'un peuple libre,
A l'antique Albula donna le nom de Tibre.
Pour moi, de ma patrie injustement chassé.
Le sort impérieux dans ce lieu m'a poussé.
Et les lois d'Apollon, et Carmenle ma mère,
Oui guidé vers ces bois ma course involontaire. •>
Il dit, s'avance, et montre au héros d'Ilion La porte (iarmenlale, et l'autel de ce nom; Monument élevé, si l'on en croit l'histoire, A celle qui de Rome avoit prédit la gloire, El des murs de Pallas la future splendeur. Bientôt paroit ce bois où, hàlant sa grandeur, Roniule aux étrangers sut ouvrir un asile. Refuge des proscrits, et berceau de sa ville: Puis du froid Lupercal s'offre lanUe divin, Dont l'origine grecque a pris un nom romain.
l'riuius ab œtbcrio vcnlt Salurnus olympe, ■i2o Aruia Jovis fuglcns, et rcguls exsul ademlis. Is genus indocile ae dlspersura moulibus altls Composuit, Icgesque dédit, Laliumque vocari Maluit, bis quouiam latuisset lulus in oris. Aurca qu;u perlilbent, illo sub rege Cuerunt Saecula; sic placida populos in pace rcgcbat : Dctcrlor douce paulalim ae decolor ;etas. Et belli rabies, et amor subcessit habendi. Tum mauus Ausonia et génies vcnerc Sicana;^ Saepius et nomen pesuit Saturnia tellus : 33o Tum rcges, asperque inraani corpore Thybris, A que post Itali fluvium cegoemine Thybrim Dixiraus ; araisit verum vêtus Albula noraen. Me pulsum patria, pélagique cxtrcraa sequentem, Fortuna omnlpolens et ineluclabile fatum His posucre locis, matrisquc cgere trcmenda Carmculis nympha; menita, et deus aucter Apolle. » Vix ea dicta; dehinc progrcssus monslrat et arain. Et Carmentalcra Romano nomine pertam Quam meraorant, nymphae priscum Carmentis honereui , 3/(0 Yatis fatidicse, cecinit quse prima futures jEneadas maguos , et nobile Pallantcura.
liinc lucum ingentcm, quem Romulus acer asylum Retulit, et gelida menstrat sub rupe Lupercal, Parrhasio dictum Panes de more Lycœi.
Nec noa et sacri menstrat neoius Argiicti,