‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 18 sur 391 · I.'lMPRESSIOIf DES OBJtTS EXTÉRIEURS · texte numérisé non relu

I.'lMPRESSIOIf DES OBJtTS EXTÉRIEURS

Voyez ce luth muet ! tant qu'une habile main N'éveille pas le son endormi dans son sein. Dans le bois insensible en secret il sommeille ; Mais si d'un doigt savant l'impulsion l'éveille , Il frémit , il résoune , exprime tour-à-tour La pitié, la terreur, et la haine, et l'amour ; Et, quand rien n'agit plus sur l'organe sonore, Le bois mélodieux long-temps résonne encore. Ainsi l'ame se lait , quand rien ne parle aux sens ; Ainsi l'objet émeut ses fils obéissants ; Et même, quand des sens la secousse est passée, L'écho des souvenirs prolonge la pensée.

De tous les instrumenis le plus ingénieux , Dont les savants accords retentissent le mieux, L'ame est organisée. Il est temps de connoîlre Comment elle résonne et répond à chaque être ; Et comment, de nos nerfs ébranlant le faisceau, L'objet court s'imprimer dans les plis du cerveau. Vaste et profond sujet ! Pour peindre ce mystère, Il faudroit un Descarte instruisant un Voltaire. Essayons toutefois, et montrons dans mes vers L'ame entière à l'aspect de l'immense univers.

Les couleurs avanl tout ont des charmes suprêmes , Leurs beautés quelquefois plaisent par elles-mêmes, Et leur aspect pour nous a de secrets appas. Tel vers l'astre des nuits l'enfant étend ses bras :

CHANT III

el, quand l'onde reçoit son image fidèle, rcdule, il veut la prendre, el se courbe vers elle, e pourpre éblouissant, le tendre azur des cieux, e blanc pur et le vert, sont le charme des yeux, 'autres fois , des objets croyant y voir l'emblème , 'Imagination ou les craint, ou les aime, e noir nous peint le deuil , la douleur , le trépas ; n drapeau noir conduit les Maures aux combats ; e bleu marque la joie, et le blanc l'innocence : evert, fils du printemps , peint la douce espérance ; t, par des (rails de sang, la comète autrefois, ous le dais orgueilleux, a fait trembler les rois, ouvent eucor les arts, ou la riche nature, font nul art ne sauroit égaler la peinture , avent , en les fondant , embellir les couleurs, jnsi l'adroite aiguille entrelace les fleurs ; ànsi le peintre unit, de nuance en nuance, a teinte qui finit à celle qui commence, 'oyez se colorer l'arc éclatant d'Iris ! 'oyez l'émail changeant des pigeons de Cypris ; ;t , ces prismes vivants où le soleil se joue , ,es oiseaux de Junon épanouir leur roue !

Les formes à leur tour ont des charmes puissants ; ]i I qui peut leur donner ce pouvoir sur nos sens .'' le n'est point le compas de la géométi-ie , ,a régularité , la froide symétrie :

l'est l'élégance , unie à la simplicité , A les proportions à la variété ; l'est un tout assorti qu'un seul coup d'ceil rassemble , ,e charme des détails, les beautés de l'ensemble. L ces traits prononcés que l'œil aime à saisir, /Imagination vient joindre son plaisir, îlle veut rencontrer, jointes à l'élégance, i'heureuse utilité , la noble convenance. )es formes , dont les traits la séduisent toujours , .a courbe , par sa grace et ses moelleux contours , lit le plus à ses yeux : dans leurs bornes prescrites, jCs angles , les carrés font trop voir les limites ; ît, dans l'alongement de son cours ennuyeux, >a triste ligne droite importune les yeux, dais sur d'heureux contours glissant avec mollesse, )'une courbe facile elle aime la souplesse, rout ce que la nature embellit de sa main, jCS rondeurs de la joue et celles d'un beau sein, ]e grand cercle des cieux et la sphère du monde , jCS astres suspendus à sa voûte profonde, Lt les arbres en dôme arrondissant leurs bras , rout d'une courbe aimable offre aux yeux les appas ; Lt l'œil qui nous instruit de leur beauté suprême' , ïn un cercle brillant s'est arrondi lui-même. l,e mouvement nous plaît par la même beauté : 5ur la rive des mers ainsi l'œil enchanté V^oit le flot qui retombe et le flot qui s'élève ; En courbe il redescend , en courbe il se relève ; Et du vaisseau , qui monte et baisse mollement , L'œil suit avec plaisir le doux balancement. Eh ! qui du mouvement ne connoît pas l'empire ? Par des charmes plus sûrs qui sait mieux nous séduire ? Quand Vénus dans un bois se révèle à son fils.

Ce qui lui fait d'abord reconnoitre Cypris ,

Ce ne sont point ses trails, ses yeux, sa blonde tresse ;

Elle marche , et sou port a tralii la déesse ^ :

Tant l'art de se mouvoir a de charmes pour nous !

Tantôt lent, tantôt vif, ou plus fort, ou plus doux,

Dans ses effets divers , mais jamais arbitraires ,

Le mouvement nous plaît par des aspects contraires.

J'aime à voir ce coursier qui , plus prompt que l'éclair, Dans les champs effleurés part , court , vole , et fend l'air ; Mais je n'aime pas moins le coursier intrépide Qui, réprimant l'essor de sa fougue rapide, Sans avancer d'un pas, dévorant le chemin. Moule et tombe en cadence, et bondit sous ma main Et dont l'ai'deur captive et toujours agissante Présente à nos regards la force obéissante. Vous frémissez d'effroi , si de fougueux soldats S' élançant à grands cris , précipitent leurs pas ; Mais qu'une vaste armée, en un profond silence. Garde un calme imposant , et lentement s'avance , Ce silence effrayant frappe bien plus mon cœur , Et le calme lui-même ajoute à la terreur. Des mouvements heureux, des formes attrayantes. Des couleurs mariant leurs teintes séduisantes, La beauté composa ces accords ravissants Qui subjuguent le cœur et captivent les sens ; Mais ma muse à loisir vous entretiendra d'elle , Quand mes chants aux beaux-arls l'offriront pour modèle

De ces mêmes accords l'univers enchanlé ^ Vit éclore un pouvoir plus sûr que la beauté, Qui toujours l'embellit, qui souvent la remplace, Quinousplaît en tous lieux, en tout temps : c'estlagrace. Et comment définir, expliquer ses appas ? Ah ! la grace se sent et ne s'explique pas : Rien n'est si vaporeux que ses teintes légères ; L'œil se plaît à saisir ses formes passagères; Elle brille à demi , se fait voir un moment ; C'est ce parfum dans l'air exhalé doucement ; C'est cette fleur qu'on voit négligemment éclore , Et qui, prête à s'ouvrir, semble hésiter encore ; L'esprit qui sous son voile aime à la deviner , Joint au plaisir de voir celui d'imaginer. L'Imagination en secret la préfère A la froide beauté constamment régulière. Je ne sais quoi nous plaît dans ses traits indécis , Que la beauté n'a point dans ses contours précis. Piquante sans recherche et sans élourderie , Elle nous fait aimer jusqu'à sa bouderie. Prête donc à mes vers , 6 fille de Vénus ! Ta molle négligence et les airs ingénus. Fais envier à l'art tes formes naturelles ; Tu n'as qu'à te montrer pour corriger nos belle» ; Apprivoise l'orgueil, instruis la volupté. Console la laideur, achève la beauté.

Comme Pallas aux dieux se montra tout armée , La grace au don de plaire en naissant est formée ; Belle dans son été, comme dans son printemps, Seule elle sait braver les injures du temps : L'aimable fantaisie arrange sa parure ; Zéphire , en se jouant , boucle sa chevelure ;

De riches diamants ne chargent pas sa main ;

Son simple coloris rejette le carmin ;

Son maintien est aisé ; la souple mousseline

En plis inaffectés autour d'elle badine ,

Sa marche annonce aux yeux un enfant de Cypris ,

Et sa danse prévient les leçons de Veslris.

Où peut-on rencontrer ce doux moyen de plaire ?

Est-ce chez la princesse, est-ce chez la bergère ?

Par-tout où la nature , en dépit de noire art,

La fait naître en passant et la jette au hasard.

Avec le même charme, aimable en toute chose,

Elle parle ou se tait, agit ou se repose ;

De l'enfance naïve elle est le premier don ;

La grace lui donna son facile abandon ,

Cette souclainelc que nous vanle Montagne ;

Et l'heureux à-propos en tout temps l'accompagne :

Elle doit au hasard ses plus piquants attraits;

Toujours elle rencontre et ne cherche jamais.

Peu savent la trouver, mais la trouvent sans peine.

Elle craint le travail et redoute la gène ;

L'air d'effort lui déplaît ; cl lorsque dans sa main

Vénus lient en riant les marteaux de Vulcain,

Un air d'aisance encore embellit la déesse.

Le caprice sied bien à cette enchanteresse ;

On l'oublie , elle vient ; on la cherche , elle fuit.

C'est la nymphe échappant au berger (|ui la suit,

El qu'un doux repentir ramène plus charmante ;

Sa négligence plaît, et son désordre enchante ;

TibuUe est son poète, et ses attraits di\ers.

Sous les traits de Délie, ont inspiré ses vers.

La pudeur à son tour s'avance sur sa trace. Ah ! qui peut séparer la pudeur de la grace ? L'Imagination de ses regards discrets A peine ose entrevoir ses mystères secrets; Mais de sou trouble heureux , de sa rougeur aimable , Elle adore tout bas le charme inexprimable. Le vice audacieux s'arrête à son aspect , Et le brûlant désir est glacé de respect. Craignant ses propres yeux , elle-même s'ignore ; Même quand elle est nue, elle est modeste encore; Sa décence la voile aux regards curieux, Et la Vénus pudique est vêtue à nos yeux. Mais comme nous voyons, délicate et craintive, Se flétrir sous nos mains la tendre sensitive. Un mot , un gesle , un rien alarme ses appas ; Le cœur vole au-devant de son doux embarras ; Son silence nous plaît, sa froideur même enflamme. Et la pudeur enfin est la grace de l'ame. Mais tandis que j'essaie à tracer ce tableau , Elle vient en mes mains arrêter mon pinceau. D'orgueil, de modestie, ineffable mélange , Ainsi que le reproche elle craint la louange. Déjà je vois rougir ses timides attraits, Et crains , en les peignant , de profaner ses trails.

Toutefois vainement la nature féconde Auroil de tant d'appas orné l'homme et le monde; L'Habitude bientôt etîl flélri la Beauté, Si le ciel n'eût créé la douce Nouveauté. Voyez de l'univers la pompe monotone I

Toujours l'été brûlant fait place au doux automne 4 ;

Toujours, après l'hiver, vient le printemps ; toujours

Les jours suivent les nuits, les nuils suivent les jours.

Les cieux même , au milieu de leurs pompeux spectacles,

Aux yeux désenchantés ont perdu leurs miracles.

La Nouveauté paroît, et son brillant pinceau

Vient du vieil univers rajeunir le tableau.

C'est elle qui du nord fait briller les aurores ,

Enfante des héros les sanglants météores ,

Fait luire une comète, un Voltaire, un Kousseau,

Fait mugir un volcan, tonner un Mirabeau :

Cet uniforme dieu, conduit ppr l'Habitude,

Qui n'a jamais qu'un ton, qu'un air, qii'une attitude,

L'Ennui, s'enfuit loin d'elle; et la Variété,

Un prisme dans la main , se joue à son côlé ;

De ses mouvants tableaux le monde est idolâtre.

Mais la France sur-tout est sou brillant théâtre.

La baguette à la main , voyez-la dans Paris , Arbitre des succès, des moeurs et des écrits. Exercer son empire élégamment futile; Et, tandis qu'oubliant leur rudesse indocile. Les métaux les plus durs, l'acier , l'or et l'argent. Sous mille aspects divers suivent son goûl changeant, El la gaze, cl le lin, plus fragile merveille 5, Dédaigneux aujourd'hui des formes de la veille. Inconstants comme lair, et comme lui légers. Vont mêler notre luxe aux luxes étrangers. Ainsi, de la parure aimable souveraine.

Par la mode, du moins, la France est encor reine ; Et, jusqu'au fond du nord portant nos goûts divers, Le mannequin despote asservit l'univers''.

Trop heureux les Français, si leur volage idole Piornoit à ces vains jeux sa puissance frivole ! Mais quels pays lointains , quels barbares climats De nos derniers malheurs ne retentissent pas ? A peine une secrète et vague inquiétude. Des antiques devoirs dénouant l'habitude , Des folles nouveautés a donné le signal , Tout s'ébranle , tout marche. A cet ordre fatal , Hardis fabricaleurs d'incroyables systèmes. Des novateurs fougueux ont tout mis en problèmes : Les arts, les lois, les mœurs, un superbe dégoût A tout dénaturé : le temps, qui change tout 7 , Se voit changé lui-même, et notre vieille année Avec ses mois nouveaux marche tout étonnée. O mes concitoyens, dites-moi de quel nom Se nomment aujourd'hui ma ville , mon canton ? Dans un pays nouveau chaque jour je m'éveille ; Le lendemain insulte aux travaux de la veille ; La nouveauté qui suit vieillit la nouveauté ; Le désordre s'accroît par la rivalité ; On s'empresse , on s'élance , on court dans la carrière ; Hâtons-nous, et gardons de rester en arrière ; Atteignons , devançons nos rivaux confondus : Les crimes surpassés sont des crimes perdus.

Soudain les feux sont prêts, les haches étincellent : Sous la main des bourreaux des flots de sang ruissellent ; D'un massacre nouveau le massacre est suivi ; Le peuple est fatigué , mais non pas assouvi 8 ;

CHANT III

Grands, petits, peuples , rois , trône, autel , tout s'ei'facc. Ainsi, lorsque ligues dans les champs de la Thrace, De la Terre autrefois les lils audacieux , Sur des monts entassés cscaladoient les cicux , Les yeux épouvantés, dans les vastes campagnes , Ne reconnoissoient plus ni vallons, ni monlagnes, Et cherchoient vainement, à travers les débris, Les bois déracinés et les fleuves taris : Mais bientôt, expiant leurs terribles maximes. Les sacrificateurs deviennent les victimes; Sur le trône, en tremblant, chacun d'eux va s'asseoir : L'apôtre du matin est le martyr du soir. Comme le vieux Saturne, en son étrange rage. Dans ses propres enfants dévoroit son ouvrage; Comme aux champs de Cadmus des frères malheureux , Au sortir du sillon, s'exterminolenl entre eux; Sous ses propres fureurs chaque parti succombe; Chacun brille et s'éteint , chacun s'élève et tombe. Tels roulent sur les flots les flots bruyants des mers: Ainsi la bombe suit la bombe dans les airs ; Par-tout les pleurs , le sang, la rage, la démence, Et l'empire n'est plus qu'une ruine immense. Pleurez donc , ô Français ! pleurez ces jours heureux , Où, de la Nouveauté partisans moins fougueux, Vous l'adoriez sans crime, et ne demandiez d'elle Que la pièce du jour et l'actrice nouvelle !

Guidé par cet amour, par ce goût curieux, Qui séduit des mortels l'instinct capricieux , Souvent on quitte aussi , par un penchant bizarre L'objet le plus parfait pour l'objet le plus rare ; Tel est le cœur humain : un trésor trop commun De mille possesseurs n'en satisfait aucun. Empressée à parer chaque objet qu'elle adore, L'Imagination avec plaisir colore Tout ce que la nature accorde rarement. Voyez de celte fleur le ridicule amant 9 : Si quelque autre avec lui partage sa richesse, A cette horrible idée il sèche de tristesse ; De son heureux rival il l'achète à prix d'or, El dans sa serre avare enterre son trésor. Graces à cet instinct, l'objet le plus futile. S'il est rare, est bientôt dispensé d'être utile. Entrez dans cette salle où sont mis à l'encan Géographie , histoire , et morale , et roman : Quel est l'auteur divin que d'un groupe idolâtre Se dispute à grand bruit l'enchère opiniâtre ? Est-ce Homère ou Platon ? Non , c'est quelque feuillet D'un vieux tome échappé du bûcher de Servet '°. Mais de cette frivole et vaine jouissance , Peut-être un court récit peindra l'extravagance.

Un sauvage autrefois ( nous lui ressemblons tous ) Avoit vu beaucoup d'or et jamais de cailloux. Il en voit un : soudain ce prodige l'attire; Il s'élance , il le prend , le regarde , l'admire , Brûle de le montrer : tout-à-coup à ses yeux S'offrent d'autres cailloux déjà moins précieux; Diminuant de joie en croissant de fortune. Il chérit déjà moins leur beauté plus commune ; Et l'aboudance enfin les dépréciant tous ,

Comme il eilt jeté l'or il jette ses cailloux ' >.

Tant l'objet qu'un vain prisme endjellit ou dépare,

Vulgaire nous déplaît , nous séduit , s'il est rare 1

Chacun a son pouvoir. Le mortel ignorant

Souvent glisse sur eux d'un œil indifférent :

Pour lui restent cachés dans un nuage sombre

Leurs tissus délicats, leurs nuances sans nombre;

Mais un tact plus sensible, et des yeux plus parfait»,

A ma divinité révèlent ces secrets.

Prenons donc son flambeau , ses regards et ses ailes ,

Et volons au pays des vérités nouvelles :

Elle-même, en riant, me conduit par la main,

Et dans ces lieux déserts m'aplanit le chemin.

Digne objet de mes vers, ma jeune souveraine Veut voir dans les objets les deux bouts de leur chaîne Tels parlent avec force à notre ame, à nos sens, Les termes opposés des êtres différents. Le fruit déjà mûri, la moisson jaunissante. L'été, l'ardent midi n'est pas ce qui l'enchante: De l'oiseau printauier la première chanson , Le fruit encore en fleurs, et la jeune moisson; L'aurore d'un beau jour dorant un beau nuage, Ses derniers feux mourants sur la tour du village ; Voilà ce qui lui plaît. Voyez cet arbrisseau , Qui de sa pépinière oublia le berceau : L'agriculteur pour lui voit des dangers sans nombre ; Mais il prévoit ses fruits , il espère son ombre.

Non loin de lui s'élève un chêne fastueux Qui défia cent ans les vents impétueux ; Son sommet, revêtu d'un plus rare feuillage, Et sa mousse et ses nœuds décèlent sou grand âge : Mais le culte et l'amour du peuple des hameaux Consacrent sa vieillesse et ses derniers rameaux. Ainsi du chêne antique ou du naissant arbuste , L'un paroît plus touchant, et l'autre plus auguste; L'un a pour lui l'espoir, l'autre le souvenir: L'un plaît dans le passé, l'autre dans l'avenir.

Et combien parmi nous sont plus touchants encore L'être qui va finir , l'être qui vient d'éclore ! « Laissez, laissez venir ces enfants jusqu'à moi, » Disoit cet homme-dieu , dont nous suivons la loi '^ : Eh ! qui sans intérêt peut voir le premier âge ? Il attire, il émeut, il attendrit le sage. Après tant de travaux et de périls divers , Hélas ! il craint pour lui les maux qu'il a soufferts. Quels pièges vont l'attendre au sortir de l'enfance 1 Qu'il voudroit lui léguer sa longue expérience ! Cher et fragile objet de tendresse et de soins , Il plaît par ses défauts , règne par ses besoins. Hâtons-nous de le voir, tandis qu'à son aurore Tout est jeune et fleuri, frais et brillant encore. Qui sait ce que le sort lui garde de malheurs ? Quel qu'il soit, il paiera son tribut aux douleurs : Tout homme doit pleurer , tel est l'arrêt suprême ; L'homme bon sur autrui , l'homme dur sur lui-même. Ainsi, dans ce mélange et de crainte et d'espoir. L'esprit flottant desire, et tremble de prévoir; Et, dans le court tableau de l'homme qui commence, L'Imagination voit un lointain immense ;

L'IMAGINATION

De l'enfauce, pour nous, tel esl le doux aurait.

Avec moins de plaisir , mais non sans intérêt, L'Imagination regarde la vieillesse.

Dans l'une tout commence , et dans l'autre tout cesse ; Mais ces ruines même intéressent encor : Le vieillard , du passé déroule le trésor. S'il fut le bienfaiteur ou l'ornemenl du monde, L'Imagination , en souvenirs féconde , Quand le présent ingrat semble l'aljandonner, Des honneurs qu'il n'a plus revient l'environner : Ainsi le saint respect qui de loin le contemple. Remplit toujours de Dieu les débris d'uu vieux, temple. Mélange de douceur et de sévérité , L'âge consacre encor sa sainte autorité : C'est le père, le chef, le roi de sa famille. Dans un siège d'honneur, près d'un feu qui pétille, Il conte; et l'écoulant de l'oreille et de Tuil, Le groupe se resserre autour de son fauteuil. Douces mœurs, saint respect, amour de la vieillesse, Revenez parmi nous! et puisse la jeunesse. Pour son propre bonheur, abjurer ces travers. Qui perdirent la France, et troublent l'univers !

Des objets, quels (ju'ils soient , qui fait les premiers char- Lc besoin d'être ému. La terreur, les alarmes, [mes ? Elles-mêmes pour l'homme ont un puissant attrait. Voyez-le, dominé par cet instinct secret '^, Suivre un embrasement, contempler du rivage, A l'abri du danger, les horreurs du naufrage. Repaître aux champs de Mars ses yeux épouvantes. Je sais que, rencontrant ces horribles beautés, Le philosophe passe en détournant la tète. Moi, qui dois voir en sage et décrire en poëte. Je veux les déployer; je veux dans mes tableaux Placer l'homme à l'aspect de tous ces grands (lèaux , Au pied de ces volcans, auprès de ces batailles, Du triste genre humain immenses funérailles : Tressaillant d'un plaisir mélangé de terreur, De ce mont élevé j'en contemple l'horreur; Ces casques , ces mousquets , ces cuirasses brillantes , Des rayons du soleil au loin étincelantes, Ce grand luxe des rois , ces pompes du trépas , Me parent un moment la scène des combats. Mais l'heure affreuse vient, et le signal s'apprête : Pareil à l'Océan qui couve la tempête.

Tout s'émeut, tout frémit; le coursier belliqueux, Afinstincldes guerriers joint son instinct fougueux; Comme eux discipliné , comme eux réglant sa rage, Il hennit, il bondit, mais contient son courage: La charge sonne : il part , il s'élance aux combats , Et le sable et le sang ont jailli sous ses pas: Le fer luit, l'éclair brille et les tonneires grondent; Des montagnes , des bois les échos leur répondent : Les échos , qui , jadis chers aux dieux bocagers , N'avoient appris encor que les chants des bergers. Telle qu'une ménade ardente , échevelée , L'Imagination se perd dans la mêlée :

A travers et la poudre, et le fer, et les feux, Vagabonde, elle porte et ses pas et ses yeux, F.i revient m'en tracer l'épouvantable image.

Tout dégouttant de sang, le démon du carnage

Appelle à lui la gloire, elle accourt sur ses pas:

L'éblouissant fantôme ennoblit le trépas :

Tout l'affronte ou l'attend , le reçoit ou le donne ;

Ici, la foudre abat; là, le glaive moissonne;

Le fer croise le fer, les rangs foulent les rangs.

Entendez-vous les cris des vaintjucurs, des mourants?

L'un de son assassin repousse la furie ;

L'autre Iraine à regret un reste affreux de vie;

Et, provoquant la rage, invoquant l'amitié.

Demande, tout sanglant, la mort à la pitié,

Et ne la doit enfin qu'à la soif du pillage.

Et si j'inlerrogeois ces scènes de carnage!

De ces guerriers mourants dans leur jeune saison.

L'un a quitté sa vigne et l'autre sa moisson ;

L'autre un art bienfaisant. Mais la pairie ordonne :

Marchons; bravons ces feux, rompons cette colonne,

Reprenons ces drapeaux déchirés et sanglants.

Jeune guerrier, tu meurs à la fleur de les ans!

Ah ! combien va gémir ta mère désolée !

Pleurez, amours; beaux-arts , ornez son mausolée. Ainsi de ces grands chocs l'Imagination

Reçoit, répand, varie, accroît l'impression;

S'irrite ou s'attendrit, aime ou maudit la gloire,

Couronne les vainqueurs , gémit sur la victoire;

El s'écrie , en pleurant sur ces nobles forfaits

« C'éloil donc peu des maux que la nature a fails ! »

Oh ! si j osois unir dans ma vive peinture Et les volcans du cœur et ceux de la nature, J'irois, j'approcherois ces formidables monls Dont les feux souterrains vivent sous les glaçons; Ces volcans , plus affreux que les champs du carnage ! Ce ne sont plus ici ces joutes du courage. Oil la gloire, à la mort prêlani ses traits guerriers, Caihe son front hideux sous l'éclat des lauriers; Où le péril lui-même irrite la vaillance : Ici l'homme sans gloire, ainsi que sans défense, Demeure seul en proie à tous les éléments ; La colère des llols, et des feux, et des vents, Ces longs ébranlements qui déchirent la terre , Ces orages de cendre , et de flamme, et de pierre, Ces torrents embrasés el ces trombes de feux Qui , du fond des enfers, s'alongent vers les cieux ; Dans les champs, sur les monts la fuite et l'épouvante; Tandis que, se heurtant dans la cité tremblante. Des temples , des palais les domes chancelants Tombent , tombent en foule en des gouffres brûlants; Quel spectacle à-la-fois effrayant el sublime! L'Imagination seule au bord de l'abîme, Interroge, en tremblant , la nature en courroux; Elle parcourt les lieux (ju'ont frappés ces grands coups. Elle y conduit Buffon, elle y ramène Pline '4 Et recommande aux ai"ls leur savante ruine. Avec elle , tantôt , dans ces antres affi'eux , Je plonge, je demande à leurs flancs ténébreux. Les débris disparus dans ces tombeaux de soufre. Un jour, me dis-je, un jour, de cet immense gouffre, Des portiques , des arcs , par le temps dévorés , Reparoitrout aux veux les décombres sacrés;

CHANT III

Les instruments des arts , le fer des sacrifices , Des hommes et des dieux les pompeux édifices, Le théâtre des jeux, et le temple des lois, Et les métaux empreints de l'image des rois.

Je sors , j'erre à pas lents sur celte lave immense , Triste, inhospitalière ; el calcule en silence Les temps , les temps lointains où la stérilité Rendra ce sol aride à la fertilité.

Hélas ! avant d'y voir ou des fruits, ou de l'ombre, Des générations s'écouleront sans nombre. Ainsi, quand loul-à-coup d'affreux ébranlements Ont troublé les états jusqu'en leurs fondements, Les mœurs , les lois , les arts renaissent avec peine : Un instant les détruit, un long temps les ramène; Et le volcan éteint inspire encor l'effroi. Mais telle est du destin la consolante loi ; Les biens naissent des maux. Prodigue de verdure , Ce sol enfin mûri , rend tout avec usure. Alors ces doux objets, ce cruel souvenir, Les désastres passés et les biens à venir, Ces laves et ces fleurs, ces rocs, ces fraîches ombres, Abandonnent notre ame à des pensers moins sombres ; L'homme rêve à ses maux, sans eu être attristé. Et la mélancolie accroît la volupté.

O penchant plus flatteur , plus doux que la folie ! Bonheur des malheureux , tendre mélancolie , ïrouverai-je pour toi d'assez douces couleurs ? Que ton souris me plaît ! et que j'aime tes pleurs ! Que sous tes traits touchants la douleur a de charmes ! Dès que le désespoir peut retrouver des laimes , A la mélancolie il vient les confier, Pour adoucir sa peine, el non pour l'oublier. C'est elle qui, bien mieux que la joie imporluue, Au sortir des tourments accueille l'infortune; Qui , d'un air triste et doux , vient sourire au malheur, Assoupit les chagrins, émousse la douleur. De la peine au bonheur, délicate nuance, Ce n'est point le plaisir, ce n'est plus la souffrance ; La joie est loin encor; le désespoir a fui; Mais, fille du malheur, elle a des traits de lui. Quels sont les lieux , les temps , les images chéries , Où se plaisent le mieux ses douces rêveries ? Ah ! le cœur le devine : en son secret réduit Elle évite la foule, et redoute le bruit; Sauvage , el se cachant à la foule indiscrète, Le demi-jour suffit à sa douce retraite; De lom , avec plaisir , elle écoute les venls , Le murmure des mers , la chute des torrents ; La forêt , le désert , voilà les lieux qu'elle aime. Son cœur, plus recueilli , jouit mieux de lui-même; La nature un peu Irisle esl plus douce à son œil ; Elle semble, en secret, compatir à son deuil. Aussi l'astre du soir la voit souvent, rêveuse, Regarder tendrement sa lumière amoureuse. Ce n'est point du printemps la brillante gaîté, Ce n'est point la richesse el l'éclat de l'été Qui plait à ses regards; non, c'est la pâle automne, D'une main languissante effeuillant sa couronne. Que la foule , à grands frais , cherche un grossier bonheur:

D'un mol, d'un nom, d'un rêve elle nourrit son cœur. Souvent , quand des cités les bruyantes orgies , Au son des instruments , aux clartés des bougies , Etincellent par-tout de l'or , des vêlements , Des éclairs de l'esprit, du feu des diamants , Pensive , et sur sa main laissant tomber sa tête , Un tendre souvenir est sa plus douce fêle. Viens donc, viens, charme heureux des arts et des amours! Je te chantai deux fois, inspire-moi toujours '5.

La tristesse , à sou tour , par de plus fortes ombres Rembrunit ses couleurs et ses nuances sombres. Ce sujet est moins doux ; mais dans sa profondeur Je dois , sur tous les tons , interroger le cœur. De la tristesse en nous quelle est donc l'origine .' C'est laspect du malheur , celui de la ruine: Soit qu'en se dégradant, les monuments des arts De leur décrépitude affligent nos regards; Soit que dans leur langueur, l'animal et la plante Présentent à nos yeux la nature souffrante ; Soit que , plus triste encor , de ses restes flétris Le séjour de la morl étale les débris. "Voyez ces monuments épars dans la poussière, Et l'humble asile , où dort une cendre vulgaire ; Et le marbre où les grands, également mortels. Etalent leur néant en face des autels ; Tous sujets du trépas , qui tous les sacrifie , Et ne fait qu'un monceau des dél^ris de la vie : L'Imagination , à mes yeux pleins d'effroi , A rouvert leurs tombeaux ; tous passent devant moi : Que de crimes cachés , que de vertus obscures , S'élèvent, à sa voix, du fond des sépultures! Regardez ce mortel , ami ferme et discret , D'un ami dans la tombe il cacha le secret. Quelle est cette ombre, pâle , égarée et farouche ? Les cris sourds du remords s'échappent de sa bouche ; Vénal exécuteur des vengeances des grands , Il servit en secret la haine des tyrans. Mais bientôt leur complice a suivi leur viclime; Instrument d'un forfait , il périt par un crime. Voyez-vous s'avancer cet homme aux cheveux blancs ? La gloire el la vertu couronnoienl ses vieux ans ; Un avide héritier hâta sa dernière heure. Quelle est, plus loin de moi, cette vierge qui pleure ? Elle aima sans espoir , et mourut de douleur. Et toi, toi , jeune enfant , moissonné dans ta fleur, Qui l'enleva sitôt de ce triste théâtre ? Péris-lu par les mains d'une injuste marâtre ? Portois-lu dans Ion sein le germe de la mort ? Quoi qu'il en soit , hélas ! ne te plains pas du sort : Tu n'as fait qu'effleurer la coupe de la vie ; Mais le ciel indulgent t'en épargna la lie : Tant de maux à prévoir ! tant de maux à souffrir ! Tout ce qui nous apprend , nous invile à mourir. Dors donc , dors, cher enfant ! dans cel asile sombre , Demain de quelques fleurs j'apaiserai ton ombre.

Mais quels sons douloureux ont frappé mes esprits? Ah ! de sa mère en pleurs n'cnlends-je pas les cris .-* Eh ! quelle image, odieux ! est plus triste et plus chère, Que le tombeau d'un fils et les pleurs d'une mère ?

L'IMAlGINATION.

Un portrait dans la main , elle demande aux cieux ,

Elle demande cncor ce fils si précieux,

D'un adorable époux ressemblance adorée:

Telle, sur un rameau , Pliilomèle éplorée

Accuse son malheur , et le pâtre inhumain

Qui , remarquant son nid , a , de sa dure main ,

Ravi ses chers petits encor nus el sans aile,

Hélas ! et vainement réfugiés sous elle.

Aux rochers , aux vallons , aux échos des déseris,

Sans cesse répétant ses lamentables airs ,

Seule dans l'ombre obscure elle pleure, el l'aurore.

Seule sur son rameau l'entend gémir encore i*".

A la tristesse en deuil , à la sombre terreur , Oserai-je ajouter le tableau de l'horreur ? Leurs trails sont différents, et d'un objet terrible L'aspect à nos regards n'est pas toujours horrible. Pour les distinguer mieux , revenez avec moi Dans ces lieux, vaste scène ei de meurtre et d'effroi; Au pied de ces volcans, où l'air , la terre et l'onde , De leur guerre intestine épouvantent le monde. Dans le champ des combats, tant que de sa chaleur Le brillant héroïsme échauffe la valeur , Ces drapeaux , ces tambours , ces clairons , ce tonnerre, Ces marches du talent, ce grand art de la guerre. Et la gloire planant au-dessus du trépas. Décorent à nos yeux ces grands assassinats; Mais quand Mars a mis fin à ces joutes savantes , Quelle horreur se répand sur ces plaines sanglantes ! Ses foudres sont éteints , ses clairons sont muets; L'œil ne rencontre au loin que de hideux objets; Des cadavres souillés et de sang et de poudre, Mutilés par le fer , déchirés par la foudre : Par leur proie attirés sur ces vastes tombeaux , Les ailes des vautours et les cris des corbeaux , Se font entendre seuls dans ce vaste silence. Là finit la terreur , et là l'horreur commence.

Que du Vésuve éteint les feux soient rallumés , En contemplant ce mont el les cieux enflammés, Et ces torrents de feu qui sillonnent la terre , L'homme admire el frémit. Mais, si l'affreux tonnerre En foule amoncelant , sons leurs toits embrasés , Femmes , enfants, vieillards, l'un sur l'autre écrasés, Ne montre , à la lueur des ruines brûlantes. Que des corps expirants, et des cendres fumantes , Qu'un reste d'habitants, par l'effroi dispersé ; D'horreur alors , d'horreur l'homme se sent glacé , Et croit voir célébrer , par la mort, la tempête, De l'ange affreux du mal l'épouvantable fête.

Toutefois ces combats et ces gouffres de feux N'offrent pas de l'horreur les traits les plus hideux ■, Non, c'est le cœur humain, plus effroyable abime ; C'est l'assassin , dans l'ombre épiant sa victime. Que deux tendres amis , s'égorgeani par honneur , Pour un mot, l'un de l'autre aillent percer le cœur, Du crime de leur main l'excuse est dans leur ame. Mais l'atroce brigand, mais l'assassin infâme. Dans sa vile fureur et ses lâches exploits. N'offre qu'un crime horrible à la hache des lois. Déité de Shalvspeare ! ô toi , qui des ténèbres

Aimes l'effroi tragique et les scènes funèbres ,

■\'iens, perçons ces forêts ; que j'assiste avec loi

Aux mystères sanglants de ces lieux pleins d'effroi.

C'est là, qu'au pied d'un arbre, où d'une lampe sombre

La livide clarté luit el tremble dans l'ombre,

Tout bas, dans un sinistre et lugubre appareil ,

Le meurtre vient tenir son horrible conseil.

Encor teinte de sang, cette horde cruelle

Vient de se partager sa eoncpiête nouvelle.

Prêts à servir leur rage, autour d'eux sont épars

Les tubes meurtriers, les glaives, les poignards,

Et le levier robuste, el l'échelle perfide

Qui doit favoriser leur approche homicide.

Ils consultent ; leur cœur tressaille au moindre vent

Qui fait frémir près d'eux le feuillage mouvant.

J'écoute leurs projets de sang et de ruine :

Leur parole menace, et leur geste assassine.

Quel mortel proscrira le conseil redouté .'

La victime est choisie, el l'arrêt est porté.

Ils parlent. Dieu ! sauvez le père de famille,

Ses enfants adoré.s, sa jeune et tendre fille !

Que mon ami sur-tout .se dérobe à leurs yeux,

El ne .se trouve pas sur leur passage affreux !

Mais (jue sont, au milieu des discordes civiles , Les brigands des forêts près des brigands des villes; Eux qui, sous l'œil des lois, dans le sein de la paix , Commandent le carnage et dictent les forfaits .'' Qn'ai-je entendu .''([uels cris! quels accents lamentables! O malheureux Paris ! ô jours épouvantables ! Des pontifes sacrés, el des vieillards Ireniblaiils, [blancs Sans respect pour leurs maux et pour leurs cheveux Eux, qui du eiel sur nous imploroieni la clémence, Tombent , dans le lieu saint , égorgés sans défense. Quarante ans de travaux, quarante ans de vertus, Ne sauroient les sauver. L'un sur l'autre abattus Cent ministres sanglants jonchent le sanctuaire, Dulau tombe content dans les bras de son frère '7. Tout ce qu'ont de cruel, tout ce qu'ont de touchant La foi, l'impiété, le juste el le méchant, La rage, la pitié, la douleur, la nature. Forme de mille accents le lugubre murmure : L'un s'attache à la croix, l'autre embrasse l'autel ; De son dernier regard l'autre cherche le eiel ; L'autre, attendant la mort dans ce vaste carnage, De ses amis mourants exhorte le courage ; Tous meurent en martyrs, tous meurent en héros; Le meurtre insatiable a lassé les bourreaux; Et, fuyant du lien saint la scène ensanglantée, L'Imagination recule épouvantée.

Ah ! quittons les horreurs de ces sombres tableaux: Que des objets riants délassent mes pinceaux ! Mon ame en a besoin. Eh! qui, mieux que cette ame, Que des morts , des bourreaux , du fer et de la flamme, Que d'un si long malheur poursuit le souvenir. Vers les objets riants a droit de revenir ? Mais, avant d'en tracer la poétique image, De la philosophie empruntant le langage. Des riantes beautés expliquons les attraits, El quel heureux mélange en compose les trails.

CHAP^T III

Un objet esl riant , quand l'àrl ou la nature Aux charmes des couleurs joint ceux de la fii;ure; Quand l'œil trouve assemblés, pour mieux nous émouvoir, Un air de liberté , d'abondance et d'espoir ; Sur-tout quand , de la vie essayant lis prémices , Des êtres innocents partagent ses délices. Eh ! voyez, au printemps peint de mille couleurs, Lorsque les fruits déjà se cachent sous les fleurs. Lorsqu'aux antres du nord a lui l'affreux Borée, La nature féconde, et fraîche el colorée; Tout vit, tout se ranime, et tout s'épanouit: Le sol donne et promet , l'œil espère et jouit. Pour prêter plus de charme à ce brillant théâtre, Chloé vient: elle vient, jeune, agile el folâtre; Comptant treize ans à peine , et ne soupçonnant pas Tout ce qu'elle nous cache ou découvre d'appas. Libre enfin, oubliant son crayon qui repose, Elle vole à la fleur , comme elle fraîche éclose ; Du jardin , en sautant , franchit chaque parquet , Choisit , compose , effeuille , éparpille un bouquet. Comme les arbrisseaux, enfants de ce bocage , Tous différents d'instinct, et de figure et d'âge. Ses frères ont pris part à ses jeux inconstants , Et leur printemps ajoute aux graces du printemps. Tous, d'un air sérieux, suivent leur goût frivole; L'un tend ses petits bras au papillon qui vole; Pour atteindre un rameau l'autre se hausse en vain; Cet autre d'un fruit vert va cacher le larcin ; L'autre cherche à saisir son image dans l'onde ; Et cependant , pareille à la rose féconde Qui s'élève au milieu de ses boulons naissants, Leur mère suit de l'œil leurs ébats innocents. Les objets enchanteurs que ce jardin rassemble , Ces plantes, ces enfants qui s'élèvent ensemble; Cette sérénité du vif azur des cieux, Du monde rajeuni l'aspect délicieux , Cet air suave et pur de la saison nouvelle , Des riantes beautés voilà le vrai modèle; Et pour ma déité quels tableaux plus flatteurs , Qu'un beau jour, un beau ciel , des enfants el des fleurs !

Des objets différents qui commandent à l'âme , C'est la grandeur, sur-tout, qui l'élève et l'enflamme. Elle plaît à nos cœurs, elle plaît à nos yeux. Dans l'œuvre de nos mains , dans l'ouvrage des dieux ; De ces grands monuments nos regards s'applaudissent; Notre ame, à leur aspect, nos penscrs s'agrandissent.

O colosses du Nil , séjour pompeux du deuil , O que l'œil des humains vous voit avec orgueil ! Devant vos fronts ailiers s'abaissent les montagnes ; "Votre ombre immense , au loin , descend dans les campa- Mais l'homme vous fil naîli-e, et sa fragilité [ gnes. Vous a donné la vie el l'immortalité.

Que de fois à vos pieds m'asseyanl en silence, J'évoque autour de vous tout cet amas immense De generations , de peuples , de héros , Que le torrent de l'âge emporta dans ses flots : Rois, califes, sultans, villes, tribus, royaumes. Noms autrefois fameux , aujourd'hui vains fantômes 1 Seuls vous leur survivez. Vpus éles , à-la-fois ,

Les archives du temps et le tombeau des rois , Le dépôt du savoir, du culte, du langage, La merveille, l'énigme et la leçon du sage. Reçois donc mon tribut , ô loi , de qui la main , Sur leur roc, plus solide et plus dur que l'airain '*, Grava mes foibles vers ! Coulez , siècles sans nombre ; Nations, potentats, passez tous comme une ombre ; Ces murs sont mon trophée ; et , vainqueur du trépas , Je puis dire à mon tour : « Mes vers ne mourront pas. »

Combien, plusfièreencor, combien plus imposante, Dans l'ouM-age des dieux la grandeur nous enchante ! Par elle l'homme éprouve un air de liberté ; Tout ce qui le captive indigne sa fierté. Loin des enclos bornés dont l'enceinte le gêne , Il aime à s'égarer dans une vaste plaine. Dans un large horizon ouvert de toutes parts, Où l'œil indépendant promène ses regards; Il aime à s'enfoncer dans la profondeur sombre De ces vieilles forêts dont les liges sans nombre Touchent , en même temps , l'abîme des enfers , Et le sein de la terre, et la voûte des airs ; Se courbent sur les eaux, flollent dans les campagnes, D'un panache ondoyant couronnent les montagnes, D'un vert amphithéâtre ornenl les lieux penchants , El font une grande ombre au grand tableau des champs. Sous la noire épaisseur de leurs voûtes antiques, Sont nés les premiers dieux et les premiers cantiques ; Aucun soin n'entretient tous ces colosses verts ; Je crois voir les jardms du dieu de l'univers ; Et mes penscrs, nourris dans l'ombre solennelle. Deviennent grands , profonds , majestueux comme clic.

Et loi, terrible mer, séjour tempétueux '9, Déjà j'ai célébré les champs majestueux ; Mais qui , de les beautés, ô mer intarissable ! Peut jamais épuiser la source inépuisable .*• J'ai chaulé la grandeur et ton immensité ; Ai-je dit ta richesse et ta fécondité.

Tous ces peuples nombreux, ces nations flottanles. Comme les vastes eaux, à jamais renaissantes ? Ton lit, riche moitié de l'immense univers. Renferme dans ton sein mille empires divers. Tous ont leurs lois, leurs mœurs, leurs chefs, leurs colo- Pour voyager ensemble en foule réunies. [nivs,

La terre en vain nourrit cet innombrable essaim De peuples, d'animaux, répandus sur son sein, La terre porte envie à ton vaste domaine : Ses bois ont l'éléphant , tes gouffres la baleine ; De tes ondes sur nous s'élèvent d'autres mers ; Dieu, de ton océan, fil l'océan des airs. Et quel autre entrelient ces liquides nuages En fertiles vapeurs versés par les orages , Déposés sur les monts, dans les champs répandus. Et sans cesse repris, et sans cesse rendus ? La terre enceinl tes eaux , et les eaux la fécondent ; Aux mouvements des cieux tes mouvements répondent ; Phébé règle tes flots; tes flots suivent son cours, Et, toujours menaçants, obéissent toujours. Tu creuses les vallons , élèves les montagnes , Tour-à-lonr engloutis el nous rends les campagnes ;

L'IMAGINATION

Et l'homme, à qui du temps les fastes sont ouverts,

Lit jusqu'au haut des monts le voyage des mers.

Dirai-je les trésors échangés sur tes ondes ?

Dirai-je tes vaisseaux, messagers des deux mondes?

Sur ton sein orageux se mêlent quelquefois

La colère des ilôts et le courroux des rois ;

Le tonnerre des cieux, les foudres de la guerre.

Et l'orgueil , sur les eaux , vient disputer la terre.

Que de trésors cachés dans les flots ccumeux !

Que de fleuves obscurs , que de fleuves fameux !

Tu parles à nos yeux, tonnes à nos oreilles :

L'Imagination succombe à tes merveilles ;

Je m'éloigne en silence, et, plein d'un saint effroi,

J'abandonne un sujet immense comme toi.

Mais à peine mes yeux ont quille tes domaines ,

Les monts viennent m'offrir leurs pompeux phénomènes.

Viens donc, 6 ma déesse , exauce encor mes vœux , Et redonne à ma voix quelques sons digues d'eux. Tu viens ! Sur leurs sommets avec toi je m'élance. Ici, tout est grandeur, lout est magnificence; De saisons en saisons, de cliuials en climats, J'y voyage, entouré de vergers, de frimas, De gouffres , de volcans , dont les laves fumantes Sillonnent quelquefois de leurs vagues brûlantes Cette neige éternelle et ces glaçons affreux Que jamais du soleil n'entamèrent les feux. Ici je touche au ciel et commande à la terre ; A mes pieds part l'cclair et gioudc le tonnerre ; D'ici l'onde aux vallons épanche son trésor ; L'ouragan prend sa course , et l'aigle son essor. J'interroge ces monts : je mesure en silence Et leur vaste hauteur, et leur contour immense. Leurs flancs, jusqu'aux enfers, vont cacher les métaux; Leurs faites, jus(|u'au ciel, portent les végétaux. Que j'aime à voir ces bois, ces touffes de verdure. De leur tète superbe ondoyante parure.

Sur leurs fronts chevelus flotter au gré des vents. Et balancer dans l'air leurs panaches mouvants ! Que de riches aspects , que de grandes images ! Tombez, torrents fougueux, de vos rochers sauvages; Parmi l'herbe et les fleurs, glissez, humbles ruisseaux ; Parlez-moi des vieux temps , marbres rongés des eaux ; Du monde, affreux dél)ris, contez-moi son naufrage ; Et vous , de noirs rochers gigantesque assemblage , Vers le ciel élancés, enfoncés dans les mers. Courez de votre chaîne embrasser l'univers. Monts augustes , c'est vous dont la cime idolâtre Du culte de Mithra fut le premier théâtre 2°. Favoris du Soleil , votre front radieux Reçoit ses premiers traits, retient ses derniers feux ; Sous vos brillants sommets régnent les vapeurs sombres , Vous buvez la lumière et répandez les ombres ; Si pour le dieu du jour votis n'avez plus d'autel , Sur vous le dieu des arts garde un culte éternel ; Là , s'assemble sa cour ; là , de nos Zoroastres Les yeux vont de plus près interroger les astres ; Jussieu vient y chercher les mœurs des végétaux ; Le poète , des chants ; le peintre , des tableaux ; Le sage, des leçons; et, parmi vos abimcs,

Moi-même, en vous chantant, je plane sur vos cimes. Mais le jour disparoît ; et tandis que des monts L'ombre déjà plus noire obscurcit les vallons, De la nuit radieuse illuminant les voiles. Tout brillant de clartés, tout parsemé d'étoiles, Là-haut , l'Olympe entier rayonne de splendeur. Dans quels petits objets je plaçai la grandeur ! Oh , comme en voyageant dans le vaste empyrée , L'Imagination parle à l'ame inspirée !

Les soleils aux soleils succèdent à mes yeux ; Les cieux évanouis se perdent dans les cieux : De la création je crois toucher la cime, El soudain à mes pieds se montre un autre abîme. O prodige ! le monde alloit s'agrandissant ; Le monde loul-à-coup s'abaisse en décroissant ; De degrés en degrés descend l'échelle immense ; L'infini s'arrètoit, l'infini recommence.

De l'ouvrage des dieux insensii)les tissus , Invisibles à l'œil , du verre inaperçus , Des iniivers sans noms, et des mondes d'atomes, Familles, nations, n'publiques , rovaumes. Ayant leurs lois, leurs mirurs, leur haine, leur amour, Abrégés de la vie, et chefs-d'œuvre d'un jour, Des confins du néant où Dieu mit leur naissance, Jusqu'en leur petitesse allestaiil sa puissance, Le moutreut aussi grand que dans l'immensité, Eutourè de l'espace et de l'étcrnitc.

Ainsi dans la nature, insensible ou vivante. Au bord d'un doul)le abîme, éperdu d'épouvante, J'atteins par la pensée, ou le verre, ou mes yeux. Tout ce qui remplit l'air, ou la terre, ou les cieux. Ainsi , ne trouvant plus de borne qui m'arrête, Des mondes sous mes pieds, des mondes sur ma tête, Je ne vois qu'un grand cercle où se perd mon regard " ; Dont le centre est par-lout, et les bords nulle part : Planètes, terres, mers, en merveilles fécondes. Et [lar-delà ces mers , ces planètes , ces mondes , Dieu, le Dieu créateur, qui pour temple a le ciel. Les astres pour cortège , et pour nom l'Éternel ; Qui donne un frein aux mers , et des lois aux comètes, Allume les soleils, fait tourner les planètes^ Et vient, plus grand encore et plus majestueux, Se peindre et s'admirer dans un cœur vertueux.

Oui, quel que soit des cieux le superbe spectacle. L'homme aux regards de l'homme est le premier miracle , Le doux rayon parti des rives d'Orient N'égale point l'attrait d'un visage riant. Voyez , dans son courroux , cette ame impétueuse ; ]^a mer en sa colère est moins tumultueuse ; Babyloue en ruine afflige moins les yeux, Que les traits désolés de l'homme malheureux. Tout ce que, pour ft-apper, nos yeux et nos oreilles. L'univers tout entier renferme de merveilles. Les montagnes, les mers, le tonnerre, les vents, Ébranlent moins nos cœurs , et frappent moins les sens, Que de l'accent humain l'énergique éloquence, , Que ce geste qui donne une voix au silence. Que dis-je.^ ces accents, tantôt fiers, tantôt doux. C'est l'œil, oui, c'est l'œil seid qui les rassemble lotis.

CHANT IV

Dans sa noble structure , en prodiges féconde ,

Le plus frappant n'est pas de retracer le monde,

De réfléchir les cieux , les forets et les mers ;

Mais de peindre cette ame où se peint l'univers.

Chef-d'œuvre, où s'épuisa tout l'art de la nature.

L'œil marque le remords, la paix d'une ame pure ;

Du noble enthousiasme il exprime le feu ;

Il s'attendrit sur l'homme, il s'élève vers Dieu ;

Il embellit les pleurs , anime le sourire ;

Il caresse, il menace, il accorde, il desire;

Il brûle de fureur, s'enflamme d'amitié,

Se mouille doucement des pleurs de la pitié.

C'est là que rit l'espoir, qu'étincelle la joie ;

En de molles langueurs la volupté s'y noie.

Ce n'est point la beaulé qui fait son ornement :

C'est mieux , c'est la raison , l'esprit , le sentiment ,

Et dans ce cadre étroit sont peints en traits de flamme

Tous les travaux des dieux , et tous les dons de l'ame.

Aussi quel cœur si dur n'obéit à ses lois .•"

Il parle avant le geste, il parle avant la voix.

"Voyez , quand Marins aux prisons de Miuturne

Assoupit un moment sa douleur taciturne,

Ce Cimbre l'approcher un poignard à la mam^^ ,

Le héros se réveille, et se levant soudain,

Avec cet air terrible où brillent la victoire ,

Et tant de consulats, et quarante ans de gloire,

Tout rayonnant encor des honneurs qu'il n'a plus,

« Oseras-tu , barbare , égorger Marius .•' »

A ce regard, plus prompt, plus fort que le tonnerre,

L'esclave foudroyé tombe et baise la terre,

El long-temps immobile , et les sens éperdus ,

« Non, je ne puis, dit-il, égorger Marius. »

Tant brilloient à-la-fois dans les yeux d'un seul homme.

Et la grandeur de l'ame , et la grandeui- de Rome !

CHANT IV

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