‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 186 sur 391 · LIVRE XÏI · texte numérisé non relu

LIVRE XÏI

Plus (le frein, plus d'obstacle; et leur ardeur guerrière Fait passer dans leurs bras leur arne tout entière.

L'orgueilleux Murranus, au lieu d'exploits fameux, Faisoit sonner son nom , et vingt rois pour aïeux : Soudain Ence accourt ; et d'un rocher qu'il lance L'épouvantable poids abat son insolence : Il tombe, son char roule , et ses coursiers ingrats, Sur leur maître écrasé précipitant leurs pas , Laissent son vain orgueil expirer dans la fange. Par le trépas d'Hyllus Turnus bientôt le venge : IIjUus veuoit à lui , menaçant, furieux ; Mais le rapide trait de l'Ardéen fougueux , Malgré le casque d'or dont la riche coiffure Lui servait de défense ainsi que de parure , Arrête le Troyen à ses pieds renversé , Et dans son front sanglant le fer reste enfoncé. En vain , brave Crétus , ta valeur se déploie ; Grec, tu meurs égorgé par l'ennemi de Troie; Tumus tranche tes jours. Préti-e religieux, Cupencus contre Énée implore en vain ses dieux, Et de son pavois d'or la parure frivole • Énée accourt, le voit , le saisit et l'immole. Et toi qui résistas à plus dun bataillon, Toi que ne vainquit pas le vainqueur d'Ilioa, Eole , adieu tes biens , ta maison opulente : Ton palais est à Troie , et ta tombe à Laurente; Là t'attendoit la mort. Cependant les Troyens , Les Latins , les Toscans, les fiers Arcadiens, Tout revient, tout reprend celte lutte funeste; D'une part c'est Messape , et de l'autre Séreste, Et le prudent Mnesthée et le brave Asylas : Chaque instant agrandit la scène des combats ; Dts deux côtes la mort plus largement moissonne; Par-tout sifflent les traits , par-tout le sang bouillonne.

Fluctuât ira iutus ; rumpuntur nescia viiici Pectora; nunc tolis in volnera viribus itur.

Murranum hic , atavos et avt)rura antiqiia sonantcm

*3o Nomina , per regcsque actum genus omne Latinos, Prsecipitera scopulo, atque ingentis turbine sasi Excutit, effunditque solo; hunc lora et juga subtcr " Provolvcre rota?; crcbro supei- ungula ])ulsu Incita, nee domini memoruni proculcat equorum. lUe ruenti Hyllo, animisque inmanc Ircmenti, Ocourrit, lelumque aurata ad tempora torquct : OUi per galeam fixo stelit hasta cerebro. Dextera nee tua tc, Graium fortissime, Crctcu, Eripuit Turno; nee di texere Cupcncaru,

540 5ùnea venieotCj sui : dedil obvia fcrro

Pectora, nee misero clypci mora profuit a;rei. Te quoque Laurentes viderunt, jEole, campi Oppetere, et late terram consternere tergo; Occidis, ArgiviE qucm non potuere plialaiigcs Steniere, nee Priami regnoruni eversor AebUlcs; Hie tibi mortis erant raetae: doraus alta sub Ida ; Lyrnessi domus alta; solo Laurcnte scpulcrura. Totae adeo conversa; acies , oranesque Latini, Omnes Dardanidae : Mncstheus, acerque Serestus ,

iSo Et Messapus equum doraitor, ct fortis Asylas, Tuscorumque phalanx, Evandriquc Arcades als Pro se quisque viri sumiua uiluntur opum vi.

Vénus alors , Vénus vient inspirer son fds , Veut qu'il fonde à l'instant sur les murs ennemis. Et jusqu'en ses remparts fasse trembler Laurente. Alors, de tous côiés portant sa vue errante, Le héros des Troyens dans les champs des combats Cherche par-tout Turnus , et ne le trouve pas; Soudain d'un œil ardent il regarde la ville, Au milieu du tumulte impunément tranquille. Il frémit; et, brûlant d'une héroïque ardeur, D'un plus noble triomphe il flatte sa valeur. Il appelle à grands cris l'intrépide Sergeste , Et le prudent Mnesthée, et le brave Séreste; Et d'un tertre élevé qu'entourent à-la-fois Tous ses soldats armés , accourus à sa voix : « Qu'on m'écoute, dit-il, et que l'on m'obéisse. Le ciel dicta l'arrêt, il faut qu'il s'accomplisse; Tout imprévu qu'il est , osez l'exécuter. Vous voyez ces remparts, c'est là qu'il faut monter; Là se foi-gent nos maux , là l'effroyable guerre Allume les flambeaux qui ravagent la terre : S'ils osent résister , les murs de Latinus De leurs débris fumants vont écraser Tunnis. Dois-je attendre en ces lieux que ce rival sans gloire Daigne , vaincu deux fois , avouer ma victoire ? C'est là qu'est l'ennemi, l'ennemi de vos dieux, Et des traités rompus l'mfracteur odieux. Marchez , cotirez ; volez ! point de grace aux parjures , Et, la flamme à la main, effacez vos injures. »

Il dit : ^es cris guerriers jwrtent de toutes parts ; Tous , d'un commun élan, fondent sur les remparts. Déjà les feux sont prêts, les échelles dressées, Les murs sont investis, les portes menacées; Déjà du sang latin coulent de longs torrents ; On marche sur les corps des gardes expij-ants ;

Nec mora, nec requies; vaste certamine tcndunt. Hic raentera JEnex genetrix pulcberrima misit, Iret ut ad muros, urbique adverteret agraea Ocius, et subita turbaret clade Latinos. Hie ut, vestigans diversa per agraina Turnmn, Hue atque hue acics circumtulit : ads|)icit urbem Inmnnem tanti belli, atque inpune quictaui.

58o Continuo pugn;E adcendit majoris imago;

Mncsthca, Sergestumque vocal, fortcmque Serosttim, Ductores, tumuluraque capit, quo cetera Teucrum Concurrit legio, nec scuta aut spicula densi Dcponunt: celso médius stans aggere fatur: << Ne qua racis esto dictis mora: Juppiter hac stat; Neu quis ob inccptum subitum mihi segnior ito. IJrhcm hodie, caussam belli, régna ipsa Latini, INi frenum adcipere ct victi parère fatentur, Eniam, et a-qua solo fumantia culmina ponam.

570 Scilicet exspectcm, libcat dum prselia Tumo Nostra pati, rursusque vcliS; concurrere viclus? Hoc caput, 0 cives, ha:c belli summa nefandi: Perte faces propere, fredusque reposcite flamrais. » Dixerat, atque aniniis pariter certantibus omnes Dant cuneum , deusaque ad muros mole feruntur. Scahe inproviso, subitusque adparuit ignis : Discurrunt alii ad portas, priraosque trucidant; Ferrum alii torquent, et obumbrant sethera telis.

L'ENÉIDE

D'autres de traits ailés font voler un nuage ; Dans les airs obscurcis siffle l'affreux orage. f.née est à leur têle, et, les mains vers les cieux , De la paix violée il atteste les dieux, Accuse Lalinus, cause de tant d'alarmes : On le condamne donc à reprendre les armes ; Deux fois on rompt la paix , et deux fois le traité !

Cependant la Discorde agile la cité:

L'un vent que des Troycns admettant les cohortes, De la ville à l'instant on leur ouvre les portes; Et , pour les recevoir en dépit de Turnus , D'autres sur les remparts entraînent I.alinns; QueUpies uns, des Lalins ranimant l'espérance. Veulent de leurs remparts prolonger la défcuse Le tunudie s'accroît, et des partis divers Les bruyantes clameurs s'élèvent dans les airs. Tel, lorsqu'au fond d'un roc que la fumée inonde, Des pasteurs, d'un essaim troublent la paix profonde. Le désordre est par-tout ; le peuple épouvanté Dans ses remparts de cire erre de tout côté : Un bruit sourd se répand , on s'assemble , on consulte , On s'apprête, on s'exciie à repousser l'insulte; Et , de leurs creux abris sortie à gi'os bouillons , L'odoran'.e vapeur monte en noirs tourbillons.

Un désastre nouveau, qui tout-à-coup éclate, Met le comble à l'effroi : la malheureuse Amale , Voyant par l'ennemi ses remparts menacés , Jusque dans sou palais les noirs brandons lancés , De Turnus vainement implore l'assistance. Que doit-elle augurer de sa fatale absence ? Ce héros, s'il vivoit , viendroit la secourir; Et la mort de Turnus la condamne à mourir ! Elle s'accuse alors des maux de sa famille , Et nomme tour-à-tour son époux et sa fdle ; Enfin , lasse du jour, dans un transport fatal , Change en lien mortel son vêtement royal , S'y suspend , et finit , dans cette étreinte affreuse ,

Ipse inter primos dextrara sub mœnia tendit ^80 jEneas, raagnaque incusat voce l.atinura; Testaturque deos , iterum se ad prselia cogi : Bis jam Italos hostis; hsec altera fœdera rumpi.

Exoritur trepidos iutcr discordia civis : Urbem alii reserare jiibent, et pandere portas Dardanidis, ipsumque trahunt in mœnia regem Arma ferunt alii, et pergunt dcfenderc mures; Inclusas ut quum latcbroso in pumice pastor Vestigavit apes, fumoque inpievit amaro; HIee intus trepidae rerura per cerea castra 590 Discurrunt, magnisque aeuunt stridoribus iras; Volvitur ater odor tectis; turn murmure caeco Intus saxa sonant : vacuas it fumus ad aui-as.

Adcidil ha;c fessis etiam fortuna Latinis, Quae totam luctu concussit funditus urbem. Kegina, ut tectis venientem prospicit hostem, Incessi muros, ignis ad lecta volare; Nusquam acies contra Rutulas, nulla agmina Turiii : Infelix pugnae juvenera in cerlaminc credit Kxslinctura; et, subito montera turbata dolorc, ^°° Se caussam clamât, crimenque, caputque malorum; Multaque per raœstum dcraens effata furorera ,

Par un trépas cruel une vie odieuse.

Elle expire ; et bientôt de ses tristes destins

Le bruit fatal arrive aux femmes des Lalins :

La douleur les saisit , et les mères tremblantes

Font retentir les airs de leurs voix gémissantes.

Sa fille, la première , objet de tous ses vœux ,

Objet de tous ses soins, arrache ses cheveux;

Et, dans son dés(^spoir déchirant son visage,

Aux roses de son teint fait un sanglant outrage.

Sa cour par de longs cris se joint à ses douleurs.

Bientôt le bruit affreux court dans la ville en pleurs :

Le roi , le roi sur-tout , délestant la lumière ,

Souille ses cheveux blancs d'une horrible poussière .

Déchire ses habils. Monarque, père, époux,

Il ressent à lui seul l'infortune de tous ;

La pitié le saisit, le remords le déchire.

Ah ! que n'a-t-il plus tôt, pour l'honneur de l'empire,

Offert à ce héros , pur sang de Dardanus ,

Et sa fille, et le sceptre usurpé par Turnus !

Cependant, loin des murs de la ville plaintive, Turnus pressoit les pas d'une foule craintive ; Mais déjà ses coursiers, sous la main de sa sœur, De leur essor fougueux ralentissoient l'ardeur. Tout-à-coup jusqu'à lui parvient le biuil horrible • Il LTOute ; il entend un mélange terrible De sons, de cris confus, qui du sein des remparts En lugubres accents roulent de toutes parts. « Qu'entends-je, malheureux ! quels cris épouvanlablesl El d'où peuvent partir ces clameurs lamentables .•' Je ne me trompe pas : ces accents de l'effroi De nos tristes remparts arrivent jusqu'à moi. » Il dit, de ses coursiers ramène à lui les rênes, Et prête encor l'oreille à ces clameurs lointaines. Sa sœur, qui, sous un nom, sous des frails étrangers, Avoit conduit sou frère à travers les dangers , Le rassure en ces mots : « Turnus, suis ta victoire ; Marchons dans le sentier qui nous ouvrit la gloire.

Purpureos moritura manu discindit amictus, /

Et nodum iiiformis leti trabe neetit ab alla. Quam cladem miscrse postquam adcepere Latinîc, Filia prima manu flavos Lavinia crinis Et roseas laniata gênas , turn cetera circum Turba, furit : resonant late plangoribus œdes. Hine totam infelix volgatur fama per urbem ; Dcmittunt mentis; it scissa veste Latinus, Cio Conjugis adlonitus falis, urbisquc ruina;

Caniliem inmundo perfusam pulvere turpans :

* Multaque se incusat, qui non adceperit ante*

* Dardanium vEnean, gencruraque adsciverit ultro.*

Interea extrcmo bcUator in aequore Turnus Palantis sequitur pancos, jam segnior, atque .tara minus atque minus succcssu Isetus equorum. Adtulit tuinc illi ca:cis terroribus aura Couniixlum clamorem, adrectasque inpulit auris Confusœ sonus urbis, et inlaetabilc murmur. '''^o " Hei raihi! quid tanto turbantur mœnia luctu? Quisve ruit tantns diversa clamor ab urbe? " Sic ait, adductisque amens subsistit habenis : Atque huic, in faciera soror ut conversa Metisci Auriga;, currumque et equos et lora rcgebat,

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