‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 190 sur 391 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

l nie ego qui quondam grarili niodutatus avena

Ut qtiamvis avitlo pareient arva eolono ,

Gratuin opus agrlcolis ; at nunc liorrentia Martit, etc.

Plusieurs commentateurs et plusieur.s critiques ont paru douter que ces premiers vers appartinssent à Virgile. J'avoue que beaucoup de raisons me déterminent à les lui attribuer. On Y trouve l'élcgance, la grace et la justesse philosophique qui le caractérisent. Un poclc est toujours tente, en écrivant un ouvrage nouveau , de rappeler le souvenir de ceux qui l'ont précédé, et de prouver la flexibilité de son talent par la variété des genres qu'il a traités. Or, quoi de plus différent que la modestie ingénue de l'I^glogue, l'élégante simplicité des Géorgiqucs, et la pompe harmonieuse d'un poème qui a pour objet la. naissance, les progrès et les triomphes de la capitale du monde? Seroit-on bien étonné aujourd'hui, si l'on trouvoit une édition de la Heniiade dont le début dit en beaux vers: « Moi, qui jadis élevai un temple au dieu du goût; qui célé- « brai la galanterie d'un peuple ingénieux, voluptueux et volage; « qui peignis l'aimable frivolité et le luxe utile de l'homme du « monde ; qui ai lait gémir Zaïre sur la scène ; aujourd'hui , sur « un ton plus élevé,

• Je chante ce héros qui régna sur la France? . Encore le début de Virgile auroit-il une grande supériorité, parceque l'opposition des différents genres y est plus marquée. Enfin le poète latin a pour lui l'autorité d'Orphée, qui, dans le début de son poème des Argonautes , avoit rappelé tous ses ouvrages précédents.

2 Et , egressus silvis , vicina coegi , etc.

Ce vers sera toujours remarqué par ceux qui lisent les poètes en philosophes, pour qui une idée est mère d'une autre idée, et qui aiment à saisir les progrès de la vie sociale. C'est au sortir des bois, où les hommes dispersés vivoient de quelques fruits sauvages, qu'ils ont rencontré des terres labourable' dont le soc s'est emparé. On sait que le mot arva vient du mot arare : le besoin a produit la culture ; la culture a produit la propriété, et la propriété a fait naître la civilisation.

3 Ut quamvis avida parèrent arva colono.

Ce vers vient encore à l'appui de mon opinion. Avido rappelle naturellement ce passage du premier livre des Géorgiques.

Illa seges demum votis respondet avari Agricole, etc.

Parèrent ne rappelle pas moins naturellement ce beau vers du même livre :

Exercetque frequens tellurem , atque imperat arvis.

k Gratum opus agricolis : at nunc horrentia Martis Arma , etc.

Ce vers, qui nous fait passer des douces occupations de l'agriculture aux scènes terribles des combats, plaît par ie contraste des deux hémistiches.

5 Arma virumque cnno, Trojœ qui primus ab orU Italiam, fato profugus. I.avinia venit Litora. iMultum illc et terris jactatus et alto, yi superum , saevae mcmorem Junonis ob iram. Multa quoque et bello pnssus . dum conderet urbeic, Inferretque deos Latto; genus unde Latinum , Albanique patres, atque altae mœaia Roma.

On ne peut rien ajouter, à la beauté de cette exponitjon;

NOTES DU LIVRE I

elle csl tout ce qu'elle doit êtie , modeste et complète. Virgile nous promet les aventures d'un héros malheureux; il promet de nous le montrer tout entier, fugitif, voyageur, persécute sur la terre et sur la mer, guerrier, législateur, donnant à l'Italie de nouveaux dieux, une nouvelle ville, et préparant le hcreeau de la capitale du monde. Boileau a donc eu tort de dire que , pour donner beaucoup , il ne promet que peu, Et que pouvoit-on promettre de plus que des aventures, de grands mallicurs, de grands exploits, une grande entreprise, et la création du peiq)le-roi? Ce n'est pas du peu de chose qu'il promet dont il falloit le louer, mais du ton simple dont il promet de grandes choses. Ajoute/, à cela que Virgile, dans cette courte exposition, va au devant des reproches qu'on auioit pu faire au caractère d'Énée : il est fugitif; mais il l'tst par la force irrésistible du destin, vi supeium. Ce n'est point .sa foiblessc, c'est une loi impérieuse (pii l'arrache aux cendres de sa patrie. Il est persécuté par les dieux , mais sans avoir mérité son malheur : les dieux ne font que condescendre à la partialité vindicative de Junou. 11 est impossible de ne pas admirer la belle gradation que renferment les derniers vers ; ou y voit les dieux d'Énée transportés en Italie, sa race mêlée a la race italique, la fondation d'Albe, et Home enfin, la superbe l'iome, com|)létant SCS grandes destinées : ainsi la curiosité est déjà éveillée, l'intérêt excité , et la vanité nationale flattée.

A l'égard du style, h travers la simplicité de ce début, on trouve déjà des expressions et des figures poétiques : f'nlvere rasus marque bien le cercle renaissant d'aventures et de malheurs dans lequel doivent rouler les destinées du héros : ^Jenioiein irani , cette colère qui se som'ient , est aussi d'une lieurcu.sc hardiesse.

Après l'exposition, vient l'invocation. L'invocation, dans le poème épique, a son but bien senti par les gens de gmit; elle éveille d'avance l'imagmation, et la prépare à écouter avec avidité des faits qui ont besoin, non seulement pour être exécutés, mais encore pour être contés, du ministère des dieux. Celle de Virgile a son but particulier, il a besoin de la divinité |)our être admis dans le secret des dieux : (piels motifs avoient pu armer une déesse contre un prince religieux adorateur de sa divinité?

G T.int3eno animis ccelcstrbiis ir;c '.

Ce Irait mérite une obscrvïtiou particulièi c, Quelque inleution (prait eue Virgile d'imiter la simplicité d'Homère, on découvre dans un petit nombre de vers quelques teintes philosophiques de son siècle. Le bon Homère se seroit bien gardé de faire une pareille question ; il trouvoit tout simple que les dieux eussent des passions , et il en avoit besoin pour la marche de son poëme. Des dieux impassibles ne sont point épiques; ils peuvent être imposants, mais non intéressants: ce n'est qu'en les rabaissant jusqu'à lui que l'homme s'élève vers eux. Les proj)hètes mêmes donnent au vrai Dieu la colère et la vengeance, l'eut-ètre Virgile auroit-il dû profiter des avantages de ce merveilleux, sans en faire sentir le ridicule et l'inconséquence, fioileau a imité heureusement ce vers dans l'exorde de son Luliiii ;

Tant de fiel cntr(-t-il ilans l'anio dis dévols'.

Je saisis cette occasion de dire un mot du poème héroïcoa:iipie, dont on u'a pas assez observé le caractère. Il a le grand avantage de la variété, et souvent le charme de la surprise; il s'élève par moment à la pompe héroïque, pour retomber par une chute inattendue dans le comique du sujet; mais cette chute doit être inattendue, sans disparate, cl c'est là la grande difficulté <le ce goni'c de poënic. Les

quatre premiers vers du l.iiliiii en sont un modèle parfiiit :

Je eliantc les combats, et ce prélat terrible Qui , par ses longs tiavaux et sa force invincible, Dans une illustre église exerçant son grand cœur, Kit placer à la fln un lutrin dans le chœur.

Les trois premiers sont dignes de l'épopée sérieuse; le quatrième ramène le lecteur étonné au comique du sujet. Cette composition est une sorte d'espièglerie, si j'ose parler ainsi, et de moquerie continuelle, par laquelle le poète trompe à-la-fois et amuse notre curiosité.

lise lit de son art, du ler-ieiir. de lui-même.

Ivmginatiun , cli v.

L'Arioste est le modèle de ce genre d'ouvrage. Cependant, dans un cadre moins étendu, Boileau, pour la perfection du style poétique, me paroît supérieur à l'jVriostc et à lui-même : la description de la Mollesse surpasse, pour l'invention et Tcxécution, les plus beaux morceaux de l'Arioste; c'est à-lafois le modèle de l'art de louer et de l'art d'écrire.

7 Urbs antiqiia fuit, Tyrii tenucre coloni , etc.

Cette seconde partie de l'exposition n'est pas faite avec moins d'art. Le poète v exprime en très beaux vers les motifs du long re.*ientiment de Jimon, la Vengeance écartant de l'Italie les malheureux Troycns; et finit admirablement par ce vers d'une harmonie et d'une noblesse inqiosaute : Tixnlx molis eiat Romanam condere gentein î

• Tant dut coûter de peine

• Ce long eufantcment de la grandeur romaine! •

Ce vers rappelle puissamment l'attention du lecteur sur les grandes difficultés et les nombreux obstacles qui s'opjiosoicut au grand ouvrage de la fondation de Rome. Par là le poète relève l'importance de son propre ouviage, et met son entreprise au niveau de celle du héros.

Je me suis un peu étendu sur le début de ce poëme, pour montrer au lecteur combien Virgile renferme d'heureuses cumbinaisons, de convenances dans les idées, de justcs.sc dans l'expression , et combien ses beautés sont modestes, et souvent cachées aux yeux inattentifs. Une seconde lecture y découvre toujours un mérite inaperçu à la première. Les bons ouvrages sont ceux qu'on lit avec plaisir; les excellents ouvrages sont ceux qu'on relit avec transport : c'est l'effet de ces physionomies qui, après avoir frappé par leur beauté, vous rappellent et vous attachent par des graces secrètes et par d'heureuses jiroportions qui avoient échajipé au picmier coup d'œil.

8 Vela dabant laeti...

Ce dernier mot est important pour l'effet : le malheur s'accioît du bonheur qu'on s'étoit promis.

9 Quum Juno , setei num servans sub pectore volnus , Wxc secum : Mené incepto desistere virlam ?

Il est inutile de dire combien cette expression est énergique ; le mot œteiniim ne peut convenir qu'à ime déesse, les dieux seuls ayant le privilege de concevoir des haines éternelles.

10 Haec secum.

Le caractère du discours de la déesse devoil être annoncé avec cette brusque précision.

11 Mené incepto desistere victam ?

Ce mot ajoute infiniment à l'effet. Que Junon renonce à sa vengeance par lassitude, la consolation est plus facile ; maisy rcuoDccr parcequ'elle est vaincue blesse profondément son orgueil. Noc posse Ititlia Teuerorutn avertere regem?

Que Junon ne puisse cxtciuiiuer un roi des Trojens, sa

NOTES DLI LIVRE I

fiorlé doit en être vivement blessée ; mais elle ue demande qu'à lui fermer l'Italie, et ses efforts sont impuissants : aussi s'iiritel-elle de l'opposition des destins. Tout le reste du discours <?st admirable : il est puise dans une connoissanee profonde du cœur humain; car le cœur des dieux, quaud on le supj)ose passionné, c'est encore le cœur humain. Eu opposition avec l'impuissance où clic est de se venger, elle se représente l'éclatante et complète vengeance qu'une déesse inférieure a su tirer des Grecs. Déjà aucun détail n'échappe à ses souvenirs jaloux ; elle aggrave le supplice , elle atténue roffense. Elle voit l'allas embrasant la flotte des Grecs, les submergeant dans les mers; saisissant la foudre de sou père, dont elle a osé usurper l'empire; la lançant du haut des airs : les vaisseaux dispersés, la mer bouleversée, ont senti le pouvoir de cette divinité subalterne : le malheureux Aja.f, percé des flèches de la foudre, les revomis.sant de son flanc sillonné, est emporté dans un tourbillon de flammes , et lancé contre un rocher aigu. Mais ce qui donne plus de force et de vérité à cette peinture, c'est le mot ij)sii. Pallas ne confie point sa vengeance à des mains étrangères ; c'est elle-même qui se venge , elle-même qui tonne. Si l'on doute de la vérité et de la force de ce sentiment, qu'on écoute Ilermione songeant à assassiner elle-même Pyrrhus, si, malgré sa promesse , Oreste n'ose l'immoler :

Quel pliiisir do venger moi-même mon injure!

Kacipi'E, Jndromaque ^ acte IV, scêiie iv.

Après s'être fait un tourment de l'infériorité triomphante de Pallas, Junon s'en fait un de sa supériorité humiliée :

Et moi, qui marcbe égale au souverain descieux...

Qui suis l'égale du souverain des deux : voilà le mot simple. Combien le mot marche est supérieur! Combien il ajoute à la beauté du vers! C'est la démarche, en effet, qui caractérise la noblesse des personnages : aussi Virgile dit-il, eu parlant de Véuiis :

Et vera inccssii patuit dea.

I, V. kOÇ)-

• Elle marche et son port révèle une déesse. •

Racine a senti la beauté de cette expression, lorsqu'il fait dire à Mathan :

Je ceignis la tiare, et marchai son égal.

Athalie j act. lU, se. iv.

Et quisquam numen Junonis adoret Prœterea , aut supplcx aris imponat honorera î

Ces deux premiers vers expriment vivement le dépit de la fierté humiliée et de l'orgueil au désespoir. Tout, dans ce distours, est animé; chaque mot a son effet : c'est le premier des poètes faisant parler la première des déesses.

12 Nimborum in patriam , loca fêta furentibus austris , .iEoliam venit, etc.

La peinture du séjour des vents est d'une admirable beauté : mouvement, images, harmonie, sur-tout l'harmonie imitative, y sont prodigues. Suivant que le sujet l'exige, le vers s'arrête ou s'élance. Moliain 'venit. Cette coupe brusque marque l'arrivée précipitée de Junon chez Éole.

i3 Luctantis ventes tempcstatesque sonoras.

On entend, dans la répétition de la lettre t, les efforts réitérés des vents luttant contre leurs chaînes; car, dans l'harmonie imitative, il existe un heureux choix, non seulement de mots, comme l'a dit Despréaux, mais de lettres, qui frappent fortement ou caressent agréablement l'oreille. J'ai tâché

de rendre l'harmonie de ce vers latin par celui-ci , où la menue lettre est également répétée :

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