I.cs vents tumultueux , les tempêtes bruyantes
Je me suis aussi efforcé d'imiter, malgré la différence de la langue, la coupe de plusieurs autres vers, qu'il sembloit impossible de transporter dans la nôtre. Tout ce morceau, qui nous peint les vents soumis à un maître, assujettis à une police rigoureuse, nous plait, parcequ'il nous rappelle les institutions humaines. En général, les dieux ne nous plaisent qu'autant qu'ils ressemblent aux hommes; c'est un des premiers charmes des fables antiques.
On ne sait ce qu'on doit le plus admirer dans Virgile, ou de la beauté des peintures, ou de l'éloquence des discours. Celui que Junon adresse à Éole est d'une grande vérité; il nous présente la grandeur s'humiliant devant le pouvoir subalterne, pour l'engager à servir ses passions; c'est l'humiliation volontaire de l'orgueil , admirablement exprimée par le mot supylex. La superbe Junon, naguère si orgueilleu.se, devient suppliante; elle flatte adroitement la vanité du dieu qu'elle implore. Peut-être n'a-t-on jamais fait un plus bel éloge de la beauté, que celui que contiennent ces vers : la reine des dieux n'a rien de mieux à promettre à Éole que la jeune Déiopée. Mais Virgile est toujours fidèle aux convenances; Vénus, déesse des amours, auroit pu lui promettre les faveurs passagères d'une belle nynjphe ; Jiiuon , déesse de l'hymen , hii promet une union durable avec la belle Déïopée; elle joint à l'espoir de la jouissance celui des douceurs de la paternité : Pulchra faciat te proie parentem.
La réponse d'Éolc est ce qu'elle doit être, modeste et respectueuse ; mais , dans la pompe emphatique des derniers vers , ou reconnoît l'infériorité enorgueillie par les éloges et par la prière de la reine des dieux :
Tu das epulis adrumbere divum, NimLorumque facis tcmpcstatumque potentem.
Parmi le grand nombre de descriptions de tempêtes ré- ])andues dans les différents poètes , aucuiûe n'approche de cp.1Ude Virgile. Ce qui la distingue principalement, c'est la rapidité, le mouvement, la variété et la vérité des images. Ces sortes de sujets sont d'autant plus difficiles à traiter, qu'ils sont plus abondants ; il s'agit moins d'inventer, que de choisir parmi cette foule d'accidents que présentent le ciel , la terre et la mer. C'est lorsque la nature, dans toute sa majesté ou dans toute sa fureur, présente les plus frappants phénomènes, que les poètes médiocres, non contents de ces sources fécondes de grandes images et de beaux mouvements, se précipitent dans la plus extravagante exagéiation; et, soit qu'ils peignent un incendie, un ouragan ou une tempête, toute la fureur des éléments ne peut leur suffire.
C'est dans Lucain sur-tout, que cette exagération ridicule est poussée le plus loin. Dans la fameuse tempête qui porte César eu Épire, non seulement, les planètes sont ébranlées, mais les étoiles sont prêtes à se détacher; la mer atteint les nues; les sommets des montagnes sont abattus; le pilote ne craint pas d'échouer contre les côtes, mais de se briser contre les plus hauts rochers des monts Acrocéraunicns; la mer de Toscane passe dans la mer F.gée; la mer Adriatique dans la mer Ionienne; et vingt autres exagérations de ce genre. Sans doute les admiratt;urs de Lucain doivent trouver les peintures de Virgile froides et communes auprès de celle-ci. Ce qui manque sur-tout à cette description , c'est la rapidité et le mouvement. Tandis que Lucain l'ail arriver les vents les uns
NOTES DU LIVRE I
après les autres , comme dans un dénombrement d'armée ; qu'il dit froidement: « C'est toi, Corus, qiri le premier t'élevas de c< la mer Adriatique; » et qu'il ajoute plus froidement encore : « Je ne crois pas que le Notus et le Zéphire soient restés « enfermés dans les prisons d'Éolic, etc.; » déjà, dans l'impétuosité des vers de Virgile , la montagne s'est renversée sous le sceptre d'Éole ; les vents échappés et répandus en tourbillon se sont déchainés en mugissant sur la mer, qu'ils bouleversent dans ses plus profonds abimcs; déjà les cris des matelots et le froissement des câbles se font entendre; le jour s'est éclipsé, la nuit couvre tout de ses ombres; on entend dans l'harmonie des vers le roulement de la foudre et le pétillement répété des éclairs; toute la nature enfin est conjurée contre les Trojcns. Il n'est pas inutile non plus d'observer avec quelle sagesse Virgile évite de prolonger la description de la tempête, et la partage en deux par le discours pathétique où Énéc témoigne un regret si noble et si naturel de n'avoir pas succombé les armes à la main, sous les remparts de Troie, au milieu de ses concitoyens. Tout ce qui suit est remarquable par la perfection de l'harmonie imitative.
11 faut le dire à ceux qui doutent encore de l'existence de cette harmonie: c'est sur-tout à l'aide de cette magie, que Virgile a su rendre présents el sensibles tous les objets, tantôt par la rencontre de deux syllabes, dont la prononciation péniblement aspirée exprime un effort, comme illiindignantes, qui rappelle illi inter sese du quatrième livre des Géorgifjues ; tantôt par la rapidité impétueuse des dactyles, comme dans qua data porta , rutin t; tantôt par une coupe de vers brusquement interrompue , pour marquer une secousse subite, comme dans iiiipulit in la tus , et plus bas dat la tus; tantôt par la répétition d'une lettre dont la prononciation est plus fortement marquée, comme dans vastos 'vnlvunt ad litora fluctus : mettez inagnos trudunt ad litorajluctus , l'harmonie s'évanouit; il n'y a plus là de vagues. Tantôt c'est un monosyllabe , qui , placé , pour ainsi dire , au haut du vers , exprime le sommet de la montagne d'eau, cumulo prœruptus aquœ nions. Veut-il exprimer le vaisseau plongé d'un côté dans la nier, de l'autre élevé dans les airs? une moitié de vers demeure suspendue; l'autre se précipite sur le vers suivant:
Hi sumino in fluctu pendent; his unda dehiscens Terram inter Ductus apprit.
Tantôt c'est par la répétition d'un mot, qu'il donne au vers plus de mouvement :
Insequitur clamorque virum , stridorque rudentum.
Mais peut-être doit-on lui reprocher d'avoir employé trois fois cette forme dans le même morceau. A l'égard de ceux qui affectent de ne pas croire à l'harmonie imitative, je leur dirai : « Venez écouter les grands acteurs; voyez comment ils « cherchent à exprimer cette harmonie, quand elle existe, ou « à la créer, quand elle manque au poète. Ils précipitent à •< propos ou ralentissent le jeu , gonflent ou amincissent les •c sons; leur goût exquis supplée, en quelque sorte, au gée< nie du po5te. «
Avez-vous entendu Lekain prononçant dans les fureurs d'Oreste ce vers fameux.
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos tètes?
Oublioit-il de marquer fortement à l'oreille le sifflement de tous ces s répétés? Pourquoi les poètes ne chereheroient-iis pas , dans la composition , de ces expressions imitatives que les grands acteurs s'efforcent de rendre ou de suppléer dans la déclamation théâtrale?
Je conviens que quelques unes de ces beautés arrivent d'elles-mêmes dans la chaleur de la composition; mais combien d'autres sont le fruit d'un art exquis, et des plus savantes combinaisons, comme dans ces deux vers du huitième livre, qui expriment le travail des Cyclopes!
Illi inter sese multa vi brachia tollunt
In numerum , versanlquc tenari forcipe massam.
Le premier est composé de spondées qui, ne laissant de place qu'au dactyle nécessaire à la mesure, font sentir les efforts des bras soulevant les marteaux; le second, formé du retour régulier du dactyle et du spondée , rend d'une manière admirable le levé et le baissé alternatif des marteaux qui s'élèvent et tombent en cadence.
Attribue-t-on à la chaleur de la verve poétique ce vers fameux , connu même des enfants, même de ceux qui n'ont pas lu une page de Virgile; ce vers où il exprime d'une manière si heureuse le galop cadencé du cheval?
Quadj'upedante putrem sonitu quatir ungiila catnpum. VIII , V. 596.
Je cite ce vers, pour que mon assertion soit sans réplique: mais le poème entier de VEnéide est plein de ce genre de beautés; le cinquième livre surtout est rempli de ces sortes de combinaisons. J'ose assurer qu'il y a tel morceau où , dans l'espace de vingt lignes, il n'y a pas une coupe de vers, pas un mot, quelquefois pas une syllabe, qui ne soit une imitation de l'action par les sons : telle est particulièrement la description du combat des galères. C'est ce mérite eminent, fruit d'une organisation heureuse et d'un travail opiniâtre, qui rcndoit cette traduction d'une difficulté incalculable : cent des plus beaux vers d'0\ide et d'Homère lui-même sont moins effrayants pour le traducteur, parce que ces beautés dépendent du plus ou du moins de ressources qu'on trouve dans une langue peu pittoresque et encore moins musicale.
J'ai cité ailleurs le mot charmant de M. le chevalier de Boufflers. Dans une société où des gens de beaucoup d'espril niuient l'existence de l'harmonie imitative, je lus pour réponse des vers où j'avois essayé de produire ce genre de beauté, plus rare dans notre langue que dans toute autre : « 11 a fait, « dit .M. de Boufflers, comme le philosophe à qui l'on nioil •< le mouvement : il a marché. » J'ai insisté, dans cette longua note, sur celte partie essentielle de la poésie pittoresque, pour préparer le lecteurà remarquer ces beautés dans le cours de l'ouvrage, et à me savoir gré des efforts que j'ai faits pour en transporter quelques unes dans notre langue ; mais le poète et son interprète ont peut-être travaillé pour un petit nombre de lecteurs. Achevons cependant nos observations sur cette description de tempête; on ne peut rien ajouter à la beauté des vers suivants :
Unam , quae Lycios fidumque vehebat Oronten ,
Ipsius ante oculos ingens a vertice pontu.s
In puppim ferit : exculitur , pronusque magister
Volvjtur in caput; ast illam ter Buctus ibidem
Torquet agens circuin , et rapidus vorat aequore vortex.
Adpai'ent rari nantes in gui-gite vasto :
Arma virum, tabulaeque , et Troia gaza per undas.
Il n'y a là aucune idée recherchée : c'est un des accidents les plus communs des tempêtes, que décrit Virgile; mais avec quelle variété, quelle force dans l'expression, et quelle imitation dans les sons ! La beauté de l'harmonie est peut-être encore supérieure à celle de l'expression. La chute de la vague, et celle du pilote qu'elle précipite dans la mer, sont toutes deux marquées par une coupe de vers brusque et interrompue ; In puppiin/erit. Folvitur in caput. Rien de pluséoergi-
NOTES DU LIVRE I
que que la peinture de cette vague tournante, et dans sou touibillon rapide entraînant le vaisseau, qui tout-à-coup s'enfonce et disparoît dans l'abinie. Les dactvies multiplies expriment adiiiirableincnt le tournoiement rapide des fiots. Le mot vorat est surtout d'une heureuse hardiesse. A cette mesure succède avec un goût exquis, la Irnteur des spondées, destinés à peindre l'immensité de la mer. Adparent tari liantes est admirahlemcnt opposé à gurgite axisto. L'imagination est vivement frappée de ce peu d'hommes épars sur un abime immense, et ce vers est un des plus admirés de VEneide : le plus grand éloge que l'on puisse en faire, c'est de dire qu'il a fourni l'idée d'un des plus sublimes tableaux du Poussin , et que la tempête de Virgile a servi de modèle à la peinture du déluge. Le peintre, en effet, n'a jeté dans l'immense étendue des ondes qu'un petit nombre de personnages, mais tous frappants par l'expression de leur danger : le plus remarquable est une mère tendant son fils à un homme qui a déjà gagné la hauteur d'un rocher. On pourroit mettre au-dessous de ce tableau le vers qui l'a inspiré :
Adparent rari nantrs in gurgite vasto. Dans le vers qui suit, le poëte représente avec précision Ij confusion des débris épars sur la mer; ces mots Troïa gaza rendent l'image plus touchante, parce qu'elle rappelle l'antique opulence des Trovens, et contraste avec leur misère présente. Per undas ajoute aussi à la beauté; ces débris avoieut échappe aux flammes, ils viennent périr dans les ondes. Rien n'exprime mieux la fatalité qui poursuivoit les compagnons fl'Knée : tous les éléments semblent ligués contre eux.
I4 Interea magno misceri miirmure ponttim , Emissamque liieiriem spnsit Neptunus, et imia Stagna refusa vadis; graviter commotus, et alto Prospiciens , sunima ptacidum caput extulit unja.
Une divinité avoit excité la tempête, une divinité devoit l'apaiser; e'étoit au dieu des mers à la calmer. Le poëte le peint avec toute la majestc couvenable; c'est là qu'on voit l'idée que les anciens se formoient du beau idéal, particulièrement réservé à la peinture des dieux : les passions humaines peuvent affecter leur ame , mais ne doivent pas défigurer leurs traits. IVeptune est en courroux, mais son front est calme: voilà comment il faut entendre l'apparente contradiction des mots commotus et jjliicidum caput. Dans l'Apollon du Belvédère, représenté au moment oil il vient de percer le serpent Python , le sculpteur a exprimé , non pas l'ivresse , mais la satisfaction de la victoire. Les artistes ont suivi le même principe pour les personnages inférieurs aux dieux, mais distingués parleur caractère ou leur dignité. Dans le fameux tableau qui représente l'Hostie miraculeuse ., l'étonneraent est sur tous les visages; le ministre de Dieu lui seul ne paroit point surpris; le peintre l'a mis dans le secret de la Divinité. Laocooii est dévoré par des serpents; au milieu de leurs horribles morsures, sa douleur est noble, et ses traits sont altérés sans être difformes. Enfin /e Gladiateur mourant expire noblement et sans convulsions, défaut trop commun dans les compositions modernes. Au reste, les savants prétendent que Virgile a emprunté ce portrait de .Neptune d'une médaille antique.
Le discours de ce dieu aux vents est d'une grande noblesse, même dans l'ironie qui le termine ; le quos ego , qui exprime si bien la colère retenue, est justement fameux. Racine, qui s quelquefois si bien réussi à transporter dans notre langue les beautés dt Virgile, a été moins heureux dans l'imitation qu'il a hasardée de ce beau mouvement, lorsqu'il fait dire par Athalie au grand-prêtre Joad :
Je defrois, sur l'autel où ta main sariiûe.
Te... mais du pri» qu'on m'offre il faut me contenter. j4thalie , act. V, se. vi.
Ce monosyllabe muet, rejeté au commencement du second vers, n'a ni la vivacité, ni l'harmonie imposante du quos ego de Virgile.
i5 Sic ait , et dicto citius himida apquora plaçât etc. La rapidité avec laquelle Virgile a peint la tempête se retrouve dans la peinture du calme renaissant. Des descri])tions sont recueil de presque tous les jeunes poètes : ce n'est pas de l'entassement, c'est du choix des images et des détails que résulte la beauté des descriptions. Il n'est peut-être pas inutile d'expliquer ici ce qui jette les poètes médiocres dans la prolixité et la diffusion : c'est que, ne rencontrant pas d'abord l'image vive, l'expression forte, l'idée propre, si j'osp ainsi parler, et sentant l'insuffisance de chaque trait, ils redoublent de mots et de phrases, et tâchent de racheter la foiblessc par l'abondance. Le grand écrivain, au contraire, saisit d'abord le trait profond et caractéristique, et passe à d'autres objets. Ainsi, dans cette peinture, peu de vers suffisent à rendre les ondes calmées d'un mot, les nuages en fuite, le soleil vainqueur des nuages, les ISymphes, les Tritons, et ÎSeptune lui-même, dégageant les vaisseaux.
i6 Est in secessu longo locus : insula portum Efficit objectu laterum, quibus omnis ab alto Frnngitur, inque sinus scindit sese unda reductos. H. ne atque hinc vastœ niprs gpminique minantur Tn cœlum scopuli , quorum sub vertice late ./Equora tuta silent, etc.
Pour sentir le mérite de la description de ce port, une réflexion est nécessaire; c'est que l'étonnement est une des sources de nos plaisirs. Nous aimons à trouver dans les ouvrages de l'art l'image de la nature, et nous aimons à rencontrer dans la nature ces hasards heureux qui la font ressembler aux ouvrages de l'art. C'est par -là que doit plaire au lecteur attentif cette description. On aime à voir ce port commode et sûr, formé par la nature même; on aime le hasard qui, des deux côtés, a placé des rochers correspondants; et, dans la symétrie de ces masses brutes et sauvages , on aime ces voûtes taillées par la nature, comme pour servir de palais aux iVymphcs de la mer; enfin, les bancs de pierre vive, également l'ouvrage de la nature : tout cela cause un agréable élonncmcnt, et cette impression est une de celles que la poésie se plaît à produire. C'est avec cette attention, c'est dans cet esprit qu'il faut lire celui de tous les poètes qui imite le plus habilement ce grand modèle , et dont les beautés sont presque toujours un résultat heureux de la connoissance profonde qu'il avoit de ce qui affecte le plus vivement l'imagination , et que personne n'a encore égalé dans la beauté du choix et de l'imitation. Ces chefs-d'œuvre sont le résultat de l'instinct qui devine, de l'attention qui découvre, de la méditation qui combine, et du travail qui perfectionne.
17 Turn silvis scena coruscis
Desuper, horrentrque atrum nemus imminet umbra.
Cet amphithéâtre de forêts, balancé par les vents, couronnant ces masses de rochers , et dont l'ombre se projette sur les flots, ajoute beaucoup au pittoresque de cette description.
18 Unco non adiigat ancora morsu.
Les mots adligat unco morsu paroissent offrir d'abord des images disparates; mais, comme la morsure saisit et retient véritablcmjent, il n'y a là que de la hardiesse sans incohérence.
NOTES DU LIVRE I
ig Magno tclluris amore.
Quiconque a fait sur raer de longues Iravarsées, sent la beauté d'une telle expression , qui rend si bien le désir passionné de la terre, après un long exil sur la mer.
20 Et sale tabfnlis artus in litorp ponunt.
Quelques médecins se sont autorisés de ces vers, qui expriment l'action des parties salines de l'air sur le corps humain, pour prouver que 1 /s ancicr s, sans faire de longues navigations, n'ignoroient pas la maladie la plus coraniune des gens de mer, connue sous le nom de scorbut.
21 Ac primum silici scintillam excudit Aciiotfs.
Une des choses qui nous intéressent le plus , ce sont les ressources qu'imagine le besoin excité par la nécessité, soit après les horreurs du naufrage , soit dans l'isolement du déiert ; c'est ce qui fait le charme de l'admirable roman de Bobinson, et une partie de cet intérêt se trouve dans cette courte description. Les Troyeus coiumeucent par se procurer le feu : cette idée a quelque chose de philosophique. Cet élément est tellement nécessaire à la vie et aux arts qui la «outiennent ou rcrabcllissent, qu'à peine on conçoit l'existence de l'homme indépeudanle de celle du feu. Les détails de cette peinture sont de la plus aimable poésie; on aime à voir l'étincelle reçue à sa naissance dans un lit de feuilles, la nourriture qui l'entretient, et la vivacité avec laquelle on saisit le premier jet de la flamme. C'est ce qu'on trouve dans ces vers charmants :
Suscppitque ignpm foliis, atque ariila circum Nutiimenta dcdit , lapuilquc in foniitc flammaïu.
On aime à voir combien cette figure est heureuse, et combien elle est heureusement suivie. L'étincelle, au sortir du caillou, est représentée comme un enfant reçu dans un lit, et, pour ainsi dire, dans un berceau de feuilles; elle est bientôt nourrie des aliments qui lui conviennent.
Boileau a heureusement imité ce vers dans son Lutrin :
Des veines d'un caillou qu'il frappe au même instant , Il fait jaillir un feu qui pétille en sortant; Et bientôt, au brasier d'une mèclie enflammée , Montre , à l'aide du soufre , une cire allumée.
Ces deux derniers vers, d'une élégance un peu pénible, ne Paient pas la vivacité des mots rayuilque in fomile Jlammam. Ils ont d'ailleurs quelque chose d'obscur dans leur construction , le dernier mot allumée, se rapportant à ces mots au brasier, dont il se trouve trop éloigné. Si on rencontre quelques taches dans un poëte aussi correct que Boileau, alors même qu'il écrit un ouvrage original , et qu'il reste maître de ses idées et de ses expressions, quelle indulgence ne doit-on pas à ceux qui marchent avec toutes les entraves de la traduction? 22 Navem in conspeclu nuUam...
Racine le fils a fort bien dit : « Mettez nullarn in conspectu « navem ; cette seule transposition, sans changer un mot, gâte « tout, w C'est le cas de dire :
D'un raot mis à sa place enseigna le pouvoir.
Boileau , Jrt. poét, , chap. i.
23 Tris litore cerTos
Prospicit errantes...
Ductoresque ipsos primum , capita olta fcrcntis
Cornibus arborcis , sternit...
Cette chasse a plus d'un mérite. La poursuite de ces cerfs a fourni un beau passage , qui contraste agréablement avec les horreurs du naufrage que le poëte vient de décrire. On se plaît h voir Énée nourrir lui-même les Troyens pressés par la faim; une sorte de paternité se joint à sou autorité, et c'est
alors que cette dénomination si souvent râpélce , fater y^neus, a un vérita!>le sens. Cornibus arboreis doit plaire au lecteur un peu physicien; il retrouve dans les cornes arboréennes , qu'on me passe cette expression , l'union souvent remarquée de deux règnes en un. En effet, nos cheveux, nos ongles, sont une véritable végétation; et les cornes du cerf tous les ans dépouillées, et poussant de nouveaux rejets, sont une végétation plus étonnante encore. Ce qui rapproche d'une manière plus frappante les deux règnes, c'est que certains arbres, comme certains animaux, dépouillent tous les ans leur peau, tel que le serpent, d'autres leur écorce, tel que le platane. On ne sauroit trop prévenir les jeunes écrivains, qu'il n'y a point de belle poésie sans quelque connoissance de la physique; les grands poètes ont tous été naturalistes.
24 0 passi graviora , dabit deus his quoque finem.
Cette courte harangue a toute l'éloquence qui convient aux circonstances. C'est au nom des dangers qu'ils ont bravés, des fatigues qu'ils ont supportées, que leur chef leur recommande la patience et le courage pour des périls et des malheurs nouveaux. On ne veut point perdre le fruit de ses efforts et de ses sacrifices : qui commence des conquêtes veut les achever, c'est un sentiment naturel.
25 Atque illum talis jactantem pectore curas Tristior, et l.tcrymjs oculos suffusa nitentis , Adloquitur Venus...
Ces deux dùscours de Vénus et de Jupiter ont chacun le caractère qui leur convient. L'un est plein de respect filial, d'insinuations adroites, de reproches tendres et affectueux; c'est à-la-fois la mère d'Énée, la fille de Jupiter, la déesse des Amours, que l'on entend parler. L'autre est tel qu'il convenoit au souverain des dieux, plein de noblesse et de dignité; il renferme une seconde exposition du sujet , qui , dans la bouche de l'arbitre des destinées, est plus imposante qu'elle ne l'eût été dans celle du poète. Jupiter montre à sa fille Rome dans le lointain, avec toutes les circonstances qui doivent précéder et suivre sa création; et déjà l'imagination s'élance à travers les dangers, les batailles, les événements de tout genre, qui doivent amener la naissance de la reine du monde. Les trois vers qui annoncent ce discours sont d'une convenance parfaite. Si Virgile avoit dit seulement : « Jupiter sourit à sa fille, >' il eijt dit une chose commune : mais il est admirable quand il dit : « Le père des hommes et des dieux , avec le « doux sourire qui rend la sérénité au ciel et le calme à la " mer, etc. ..L'image est à-la-fois gracieuse etsublime. Oscula libavit natte exprime avec une convenance extrême la pureté du baiser d'un père, effleuré sur la bouche de sa fille.
26 Antenor potuit , mediis elapsus Achivis, Illyriros penetraie sinus atque intima tutu» Kegna Libiirnorum , et fonlem superare Timavi ; Unde per ora uovein vasto cum murmure montis It mare proruptum , et pelago premit arva souanti ; Hic tamen ille urbem Patavi sedesque locavit.
Ce passage n'a pas toujours été bien compris, même par les anciens. Virgile, qui s'étoit proposé de célébrer dans Y Enéide les origines antiques de l'Italie, rappelle ici le souvenir de la première colonie asiatique, qui, peu après la guerre de Troie, entra dans le golfe Adriatique, découvrit son extrémité et la route qui conduisoit en Italie. Tite-Livo, Strabon, Justin, ont parlé de cette transmigration chacun à leur manière. Nous ne devons nous attacher qu'à ce qu'en dit ici notre poëte. Anténor, à la tète d'une colonie partie du l)avs des llénctcs, dans l'Asie mineure, pénétra dans I'lUyrie; et, traversant, dit Virgile, le pays des Liburniens, c'e«t-à»
NOTES DU LIVRE I
dire les provincps illyricnnes ou la Morlakie des modernes, il arriva an fond du golfe où se Irouvnit le Tinoavc, torrent encore aujourd'hui connu sous le nom de Tiinao. Anténor, en redescendant au midi, entra en Italie, fonda la ville de Padoue, et donna au pajs dont il s'empara le nom de Henetia ou Venetia , et au canton où il établit sa colonie, celui do Pagus Tiojanus. Ces mots hic tameti , etc. , ne sont donc point relatifs au Timavc, et n'indiquent pas que la nouvelle colonie se trouvoit sur les rives de ce fleuve, dont elle ctoit au contraire fort éloignée; mais ils rappellent qu'elle étoit en Italie. Ces mots sont dans la bouche de Venus un reproche fait à Jupiter. La dée.sse se plaint que, pour l'empêcher d'aborder en Italie, on écarte Énée de tous les rivages. Cunrtus ob Italiam tcrrarum cbuditui' orbis.
Et cependant, dit-elle, Anténor est Lien venu d'Asie en Itaie, et y a fondé Padoue.
Hic tamen ille ujbem Pataviaedesque locavit.
J'ai dit que ce passage avoit été mal compris par les anciens; en effet Stace ', en parlant de Tite-Livc, qui étoit de Padoue, dit qu'il étoit Alumnus Timnvi. Lucain' confond de même le Timavi avec le fleuve qui coule à Padoue , ou le Medoacomiiinr des anciens, le Bachiglionedes modernes. ,■ Sidoine .\pollinairc 3, et plusieurs autres auteurs cités par Cluvcrius 4, commettent la même faute; et il est certain que ce passage de Virgile, mal interprété, a été la seule cause de cette erreur : en effet, Tite-Live, Strabon, Mêla, Pline, Martial, Servius, l'Itinéraire d'Antonin, la table de Peutinger, et même antérieurement Polybc et Posidonius, s'accordent tous j à placer le 1 imave entre Tergeste ou Trieste, et Aquileia , j dont on voit encore les ruines près de Montfalcone, et à l'est ' duquel nos cartes modernes marquent le port de Tiinoo et le torrent ou la rivière du même nom s. Virgilo lui-même nous indique autre part la situation de ce fleuve, puisque dans ses Gèorgiques , liv. III, vers 47^, il nous apprend que le Tiraave coule chez les Japides et près des montagnes de la ISoriquc, et lapidis aiva Timavi. Comparons sa description avec celle de Strabon , qui écrivoit peu d'années après lui. << Au fond du golfe Adriatique, dit le géographe grec '', se « voit un lieu consacré à Konicde; ou l'appelle le Timavum, " et il est singulièrement remarquable; car il est pourvu d'un « port, ainsi que d'un très-beau bois sacré; et de ce même « endroit sortent sept sources d'eau potable, dont la réunion « forme un fleuve large et profond, qui, à peu de distance '< de là, se jette dans la mer. Suivant Polybe, toutes ces " sources, hormis une seule, sont d'eau salée; et c'est pour « cela que ce lieu s'appelle la source et la mère de la mer.» D'après les observateurs modernes qui ont visité les lieux 7 , entre Aquilée et Trieste, près d'un village qu'on appelle Borgo S. Giovanni , on voit s'échapper de divers antres formés au sein des rochers, plusieurs sources d'eau fort considérables : la plus grosse est celle qui sort du château de Tywein. Ces différentes sources se réunissent d'abord en trois canaux, et ensuite en une seule rivière, qui, après un cours de mille
1 Statius Silvar., lib. IV, carm. j.
2 Lucanus, Pharsalia , lib. VU, v. 194.
3 Sidonius ytpollinaiis , carm. 9. -^
4 Cluvcr., Itit/. antiç., tom. I, pag. 190.
5 Voyci la carte del regno iV Italia, dressée par le dépôt de la guerre rn 1806, feuille IV.
6 Strabon, Oéogr. , liv. V, pag 214. trad, franc., tom II, pag. I25.
7 Carli , /Intichili) d'Italia, part. I, pag. 118; Cluvériuj , loin. I, pag. igi ; Strabon , tclaircisscnienls, tom II , pag. 7.
pas , arrive à la mer; elle se nomme Timao; et de nos jours encore on la qualifie de mère de la mer. Au moyen des cavernes, la mer remonte quelquefois jusqu'aux sources du Ti« mao, qui alors sortent des roches avec bruit et avec un mugissement souterrain :
Vaste cum murmure mentis.
On comprendra mieux, je l'espère, après ce détail, toute l'exactitude de la description de Virgile, et sur-tout pourquoi il distingue Fons Timavi d'avec les Ora Timavi; car il est évident qu'Ora novem signifie les neuf sources, et non les neuf embouchures. Cependant Pline semble s'y être mépris, et avoir été aussi induit en erreur par ce vers de Virgile : ce naturaliste, en parlant d'une île, dit: « Ante ostia Timavi ', « devant les embouchures du Timave. ■> Mêla, mieux instruit et plus exact, dit, au contraire : c< Timavus novem capitibus " exsuj-gens uno ostio emissus. Le Timave a neuf sources 2, " et se verse dans la mer par une seule embouchure. » Il paroitra sans doute étrange, que des poètes latins aussi habiles que Lucain, Stace, Sidoine Apollinaire; qu'un savant tel que Pline, presque tous ayant passé leur vie en Italie , et verses dans la lecture de Virgile, n'aient pas compris des vers de ce grand poète , et se soient mépris sur le sens de ses expressions, relativement à un détail qui concerne l'Italie même: nous en Convenons, mais cela cependant ne nous semble pas moins certain. c. a. walciienaer.
27 Claudentur Belli portae : Furor impius intus, etc.
Cette peinture de la Discorde enchaînée dans le temple de Janus est de la plus grande beauté. Quiconque a l'oreille sensible aura remarqué tout ce que les sons et les images ont d'expressif dans ces mots énergiques , Fremet horridus ore cruenin. Racine le fils en a fait une imitation foiblc, mais assez éfégaute :
Il est fermé ce temple ou , par cent nœuds d'airain , La Discorde attachée et déplorant eu vain Tant de complots détruits, tant de fureurs trompées, Kréuiit sur un amas de lances et d'épées.
Religion , ch. iv.
28 Cui mater media sese tulit obvia silva, etc.
Cette apparition de Vénus à son fils est une fiction pleine d'intérêt et de grace. Elle est habillée en chasseresse; cela est convenable, puisque leur entrevue a lieu au milieu d'une forêt Mais pourquoi Vénus se montre-t-elle déguisée aux yeux de son fils? Cela vaut la peine d'être discuté. Il semble que les dieux ne doivent se montrer aux hommes dans tout l'appareil de la divinité, que pour leur donner des ordres : ainsi , lorsque Enée est près d'immoler Hélène, protégée par Vénus, cette déesse lui apparoît.
Jeune , brillante , enfin telle que dans les cieux Des immortels charmés elle éblouit les yeux. En. , lib. II.
Cela doit être. 11 s'agissoit , dans ce moment, d'arrêter la fureur, et d'en imposer à la violence de ses transports. Mais ici il s'agit seulement de calmer les inquiétudes d'Énée sur la nature des lieux où il a été jeté par la tempête, et sur le caractère de leurs habitants. Tout ce qui est voilé et mystérieux plaît à l'imagination; et la situation de deux personnages, dont l'un entretient l'autre sans le reconnoitre , est toujours
\ Pline, Ilist. naC, lib. Ill, cap. xxx.
2 Martial , liv. IV, épigr. 25 , n'admet que sept sources , comme Strsbon ; Claudien, neuf, comme Virgile et Mêla; Cluïérius n'en a vu que six ; il pareil qu'au reste le nombre varie selon les saisons.
NOTES DU LIVRE I
piquante; et cet intérêt s'aceroît en raison de l'intimité des rapports qu'ils ont ensemble. Le déguisement ou le costume de Vénus est peint avec une grande élégance, et a de plus l'avantage de conserver au peintre et au poëte le costume des vierges de Sparte et des amazones de Thrace.
29 Turn Venus : Haud equidem tali me dignor honore...
Le récit de Vénus étoit nécessaire pour instruire Énce de toutes les particularités qu'il doit savoir avant d'arriver à Cartilage. Le récit des aventures de Didon est rapide, animé, et quelquefois palliétique: il se termine heureusement par ce trait vif et précis, Dax feminafacti.
30 Dixit, et avertcns rosea cervire refulsit , Ambrosiapquc roiii;e divinum vcrticc odorcm Spiiavcrc...
Ici Virgile a rassemblé les traits les plus caractéristiques de la divinité; mais les plusdi.stincts sont la majesté, l'éclat de la figure, le parfum qui s'exhale sur ses traces, la noblesse de son long vêtement flottant avec dignité jusque sur ses pieds, et sur-tout sa démarche.
3i Et vera ince.ssu patuit de».
C'est ainsi que le poète, dans le cinquième livre, fait remarquer cette démarche divine, divinn Inccssit ; c'est ainsi qu'il fait dire à .lunon, Ast ego , qttœ divum incedn legina. Fénclon dit, en parliut de la poésie, qu'elle ressemble à ces divinités fabidxîuscs qui paroisscnt glisser dans l'air, plutôt que marcher sur la terre.
32 At Venus obscnro gradientis aère sepsit,
Et multo nebula; circum dca fudit nmictu , etc.
Ceux qui ont prétendu que le pnëme épique peut .se passer du merveilleux n'ont pas senti qu'ils lui ôtoient ses plus riches ressources. Sans le secours du merveilleux, le courroux de Junon n'auroit point poussé les Troyens à Carthage ; F.née n'auroit point raconté ses aventures à Didon ; et nous aurions perdu le magnifique récit de l'cnibrascnient de Troie , le plus beau peut-être de VÉnéide ; nous aurions également perdu l'inimitable peinture des amours de Didon et d'Éuéc, qui a servi de modèle à tous ceux qui ont depuis peint la passion de l'amour. Sans l'aide du merveilleux, F.née scroit arrivé au palais de Didon comme un aventurier, exposé à des mépris et aux insultes d'un peuple ombrageux et féroce. La fiction du nuage dont Vénus l'environne prépare heureusement sou apparition subite et presque théâtrale, aux yeux des Tyrieus et de la reine de Carthage. Virgile n'ignoroit point que la surprise et l'étonncment sont uu des ressorts les plus puissants de l'épopée.
33 Jamque adscendebant collein qui pluriiiius niLi Iniminet...
Les oreilles sensibles à l'harmonie imitative remarqueront les sons aspirés et la lenteur des spondées qui expriment la peine avec laquelle Énée et ses compagnons gravissent la colline. Les voyelles rencontrent heureusement les voyelles ; le mot imminel est renvoyé avec goût au commencement du second vers, et marque parfaitement le faite de la colline d'où Énée aperçoit les pompes naissantes de Carthage. La description qu'en fait le poëte est admirable , en ce que, dans un petit nombre de vers, elle renferme tous les travaux d'une ville nouvellement fondée; la construction des portes, la longueur pavée des rues populeuses et bruyantes , l'emplacement des maisons des particuliers, ensuite les édifices publics; l'établissement d'un sénat, le creusement des ports : c'est à Carthage sur-tout que convient ce dernier trait. Enfin , après les
monuments utiles et les monuments du luxe , nécessaires & un grand peuple, Virgile n'a pas oublié le lieu destiné h la pompe des représentations théâtrales; et alors ses vers prennent le ton de noblesse et de majesté qui convient au sujet:
Iinmanisque columnas Rupibus eTtei<Iunt, sccnis decora alta futuris. (Juaiis apes restate nova per florea rura , etc.
Celte comparaison, où Virgile s'est répété lui-même, n'a rien de bien original; mais elle a de la grace et de la justesse. Aucune partie du règne animal n'a plus de droits que les établi.sscments et la police des abeilles, d'être comparée à la police et aux travaux d'une grande ville; la comparaison auroit eu plus de justesse et plus de grace encore, si, au lieu d'uu roi , les abeilles de Virgile reconnoissoient une reine.