‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 198 sur 391 · GIG · texte numérisé non relu

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NOTES DU LIVRE III

ce retour nous aurions perdu la magnifique peinture des derniers moments, et, pour ainsi dire, des derniers soupirs de Troie , et celle des vainqueurs accumulant ses riches dépouilles et leur immense butin. Cette peinture, à-la-fois si précise et si brillante dans Virgile, se lût immodérément étendue sous la plume de Lucain ou de tout autre auteur moins sobre de détails et moins sévère dans sa composition. Un petit nombre de traits choisis lui a suffi : l'imagination fait le reste.

48 Et terram Hcsperiam vcnies , ubi Lydius , arva Inter opima viriim , leni Quit agmine Tibris.

L'épithèle de Ljditts, Lydien, que Virgile donne au Tibre est ici synonyme (ÏÉtrurien ou Tjrrhénien. Cette épilhète prouve que Virgile adoptoit l'opinion de ceux qui croyoient les Étrusques originaires d'une colonie de Lydiens de l'Asie mineure. Les récits d'Hérodote sont conformes à cette opinion ; mais Dcnys d'Ilalicarnasse la combat. Dans un ouvrage récent sur l'Egypte, M. Hamilton' rapporte une inscription en caractères étrusques , que deux voyageurs anglais ont, diton, récemment trouvée dans l'intérieur de l'Asie mineure; ce qui doit nous porter à croire au récit d'Hérodote, et nous ramener au sentiment de Virgile. Les Étrusques ont possédé priuiitivemeut tout le nord de l'Italie; le Tibre couloit dans leurs possessions; c'est par i:ette raison que Virgile, Horace, Ovide, Lucain, Stace et d'autres poètes latins ont fréquemment donné au Tibre l'épitbète de Tuscum , ou d'autres semblables ^. C. A. WALCRENAER.

^g St"d nie magna dcum grnitrix his drtinct oris. Jamque vale, et nali serva communis a

Virgile a bien senti que la perte accidentelle de Creuse ne sui'lisoit pas à la dignité de l'épopée : le merveilleux vient donc à son secours. C'est Cybèle elle-même qui s'empare d'elle, et l'attache à son culte; Cybèle, la protectrice des Troyens, rom])t les premiers nœuds d'Énée eu faveur de l'hymen futur d'où dépendent ses destinées en Italie. On ne peut s'empêcher d'admirer cette composition pleine de convenance, et si féconde en ressources dans les sujets aussi difficiles à traiter que l'étoit celui-ci. Enfin , Virgile a su tirer avantage des inconvénients mêmes de cette partie de son sujet, et en faire un moyen épique. Creuse, inspirée par Cybèle, lui prédit ses grands destins , et l'empire qui l'attend au-delà des mers. Une chose remarquable, c'est que ses dernières paroles contiennent peu d'expressions de tendresse ; tout se borne à ces mots où elle lui recommande Ascagne :

Jamque vale , et nati serva communis amoreni. Elle est encore mère, mais l'épouse a disparu; cela ne peut s'expliquer que par son nouvel état : Creuse ne lui appartient plus, elle appartient aux dieux; ce n'est plus la femme d'Énée, c'est la favorite de Cybèle; et par ce nœud sacré tous les autres sont rompus. Virgile reconduit Énée à ses compagnons d'exil , dont le nombre se trouve prodigieusement accru : cela étoit nécessaire pour la fondation de la colonie. Enfin le jour se lève, les Grecs sont maîtres des portes de la ville, tout espoir est perdu: il part, et emporte son père au sommet de la montagne. Tel est ce second livre, éternellement admirable et par le sujet et par l'exécution. Virgile en a, dit-on, emprunté quelques idées et quelques passages de différents poètes grecs; je n'irai point chercher les traces des emprunts qu'il a pu faire à des auteurs plus ou moins obscurs. Quel homme, se promenant au bord d'une belle rivière qui coule à plein

l llatuilton's, j^ayptiana , p. 217.

1 Vojei Cluvcrius, lliit. antii/ua , p. 7ij8-

canal, peut avoir l'envie et le loisir de rechercher quelles sources obscures, quelles filtrations cachées, ont augmenté de quelques gouttes d'eau l'abondance de son lit et la majesté de sa course 1

Ce livre, l'un des moins cités, des moins renommés de Y Enéide , est, à ce qu'il me semble, un de ceux où Virgile a montré le plus de goût, et quelquefois d'imagination. Ce livre, où sont racontées les aventures de la navigation d'Énée, comme Homère a raconté les voyages d'Ulysse, pourroit être appelé VOdjssée de Virgile. Son imagination y a ajouté de nombreuses beautés. Le tombeau de Polydore; la veuve d'Hector, devenue l'épouse d'Ilélénus, placée entre l'urne d'Astyanax et celle de son père, et se dédommageant, par une douce et consolante image de Troie , de tout ce qu'elle a perdu ; le magnifique récit de Polyphème et des Cyclopes, si supérieur à celui d'Homère; la belle leçon d'humanité qu'il donne dans l'aventure du malheureux Grec reçu sur les vaisseaux troyens; tout cela est digne d'être mis à côté des plus grandes beautés de VÉnéide. 11 règne d'ailleurs dans ce chant une grande variété de faits et de descriptions. La i)artie géographique devoit avoir pour les Komains un charme particulier : ils parcouroicnt sans cesse les mers de la Grèce, ou comme négociants, ou comme guerriers , ou comme vainqueurs ; ils y rctrouvoieni par-tout les merveilles de la fable, les monuments de l'histoire, les trophées de leurs victoires, et le berceau de leurs dieux. Ces dieux leur étant communs avec les Grecs, ou pourroit dire que leurs courses sur la mer étoient souvent des pèlerinages pieux, dont le charme et l'intérêt sont perdus pour les voyageurs modernes, qui ne font plus que voir en curieux observateurs ce que les Romains adoroient en hommes religieux. Dans toute la partie géographique, Virgile a fait un heureux choix des lieux les plus fameux, les plus poétiques, et qui réveilloient le plus de souvenirs intéressants; de manière qu'on pourroit dire encore :

Là tous les noms heureux semblent nés pour les vers. BoiLEAD , jirt. poét. , ch. m.

On pourroit seulement se plaindre de cette multiplicité d'oracles mal interprétés qui prolongent la navigation vagabonde des Troyens; mais le poëte en a tiré parti, en prenant de là occasion de peindre des lieux célèbres , des aventures intéressantes , enfin les contrées habitées par leurs cruels ennemis. Tel est le charme de ce livre , qui réunit quelquefois l'intérêt de ï Odyssée à celui de V Iliade,

1 Postqunra res AsI.'e Priamique everterc gentem Immrritam visum Superis , ceciditque superbum UiuQi , et omnis humo fumât Neptunia Troja, etc.

Ce commencement est d'une beauté simple , noble et touchante. On y voit en peu de mois l'Asie bouleversée ; le peuple de Priam détruit, quoique innocent; le superbe llion tombé du faite des grandeurs; et Troie entière, Troie, l'ouvrage des dieux, fumante sur la terre. Cette dernière image est d'une grande beauté.

2 Classemque sub ipsa

.•Vntandro et l'Iirygiae molîmur montibus Idae.

Aiitandros subsiste encore au fond du golfe d'Andramitti; elle a conserve son nom. Celte ville est située, suivant nos meilleures caries, à dix-sept milles géographiques au sud de liounar-Bachy, où l'on a reconnu l'emplacement de l'ancienne

NOTES DU LIVRE III

Troie. Anlandros est placée aa pied du mont C.aigara , le plus haut sommet de rida, uommé aussi Alexandria, parccque re fut sur eetlc montagne que, suivant la tradition, {Viris décerna le prix de la beauté à Vénus. Hérodote, VII , 4^ ; Thucydide, Ylll, io8; Mêla, I, i8; Pline, V, 3o; Strabon, liv. XUIjQoB et 904, donnent d'intéressants Jétails sur Antandros.

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