‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 205 sur 391 · E^EAS H£C DE DâNAIS VICTORIBUS ARMA · texte numérisé non relu

E^EAS H£C DE DâNAIS VICTORIBUS ARMA

Celte inscription est ingénieuse et nouvelle : on se fait ordinairement un trophée des armes enlevées à des ennemis vaincus; ici Enée attache aux portes du temple d'Apollon un bouclier conquis sur les Grecs tiioujphants.

ï\ Hic incrcdibilis reruni fatna occupât am is, etc.

Cet épisode est un de ceux qui font le plus d'honneur à l'iinaginalion et à la sensibilité de Virgile. Il suppose <|u'Andioinaqiie, épouse involontaire de Pvrrhus, avolt eu le bonheur, après la mort de ce héros, d'épouser le jeune Ilélénus, fds de Priani, et devenu, par la mort du fds d'Achille, l'héritier de son empire et de sa femme. Dans cette nouvelle situation , elle ctoit encore moins la femme d'Hélénus que la femme d'Hector : elle avoit élevé deux autels où venoient coulcrses larmes. Le poète ne dit pas, mais le lecteur devine aisément, que, de ces

1 Telle paroit avoir été l'opinion générale dn temps de Virgile; mais, lorsqu'on lit attentivement X'Odyssèt , cette opinion éprouve de bien fortes objections. Les Romains arrangeoient la géographie d'Homère à leur manière. Nous voyons par Strabon que le fil des traditions étoit depuis long-temps perdu.

2 Poncqueville, yoyage en Morée, torn. Il], pa^. 14.

3 Dionys. Halirarnas., Antiq. roman., lib. I , § ai ; Paulmierde Grentmesnil^, Grœciœ anliquce, lib. Il, cap. 11, pag. 245; Lnrcher, Mémoire sur Vénus, pag. 145.

deux autels, l'un étoit consacré à son fils, et l'autre à son époux. C'est peu : elle avoit, dans ce coin de l'Épire, imité tous les objets de ses regrets , llion , le Simoïs , le Scamandre ; et, par cette douce ressemblance, elle trompoitla douleur de ses pertes, et les rigueurs de son exil. C'est encore une idée qui, quoique naturelle et touchante, ne seroit point venue au boo lIoiMcre; elle est digne d'un élève de ce grand poète, mais d'un élève écrivant dans le siècle d'Auguste : cela se senl mieux qu'on ne peut le prouver.

2O Ut me conspciit venienteni, et Troia circunx Arma aniens vidit, magnis e.'sterrita monstris/ Dcriguit visu in medio, etc.

Ce premier moment de l'entrevue d'Andromaque et d'Ênée est admirablement peint : quelle vérité! quel naturel ! L'aspect imprévu d'Énée, le costume troyen la troublent: elles'é»vanouit; revenue à elle , elle doute si elle voit Énée lui-même ou son ombre. Mais avec quel élan de sensibilité elle ajoute : « Si vous revenez d'un autre monde, où est mon Hector? >■ Voilà le sublime du sentiment. C'est un petit nombre de ces traits, c'est cet épisode peut-être qui a fait V Andromaque de Racine; car le génie reçoit facilement l'empreinte du génie, et la reproduit de même : c'est ainsi que la peinture des amours de Didon se retrouve dans Phèdre.

2G Heul quis te casus dejectam conjuge tanto Eicipit?

L'homme de goût sentira, sans en être averti, la beauté et la hardiesse de cette expression, dejectani conjuge tanto. Énée ne dit pas enlevée , arrachée à uu si glorieux époux , mais précipilée d'un si noble époux , comme du faite de la grandeur et de la gloire. On ne peut rendre dans notre langue, que par des équivalents , la beauté de cette expression. 27 Dejecit voltum, et demissa voce locuta est, etc.

H y a dans cette peinture d'Andromaque un sentiment exquis des convenances. Énée lui demande si elle appartient encore aux mânes d'Hector ou de Pyrrhus: Andromaque, bonteiise de la fatalilé qui l'a fait passer des bras d'Hector dans ceux de Pyrrhus, de là dans ceux d'Hélénus, esclave comme elle du fils d'Achille , par deux hymens également involontaires, bai.sse pour réponse les yeux et la voix; et, sans satisfaire directement à la question d'Énée, trop embarrassante pour une épouse deux fois infidèle, malgré soi, au plus chéri des époux, s'écrie : « Heureuse Polyxène, égorgée sur le tombeau « d'Achille, à l'aspect des murs de ta patrie 1» Voilà une ré» ponse vraiment sublime; elle est digne à-la-fois et de son malheur et de .sa vertu. Si on osoit, dans un sujet si sérieux et si touchant, se permettre l'application de vers plaisants, on se rappellcroit ceux-ci d'un ouvrage trop célèbre :

CV'St donc en vain que l'on fait ce qu'on peut : N'est pas toujours femme de bien qui veut.

23 Servitio enixœ , tulimtis.

Ce peu de mots exprime le sujet d'une douleur profonde INon seulement Andromaque est esclave et l'épouse d'un esclave; pour comble de malheur, sa triste fécondité a donné le jour à d'autres esclaves, et elle est mère de trois fils du fier Pyrrhus.

29 Quid puer Asranius?

Rien de si naturel que les qtiestions d'Andromaque. C'est une mère qui interi-oge un père : elle demande donc si Ascagne vit encore, s'il conserve quelque regret de la mort de sa mère, enfin s'il promet d'être un jour digne fils d'Enée, digne neveu d'Hector. Ce dernier trait surtout appartient bien à An-

NOTES DU LIVRE III

dromaque : ce n'est plus la mère, c'est l'épouse qui parle, c'est une épouse fière encore d'un époux qui n'est plus.

3o Procedo, et parvam Trojam, simulataque magnis Pprga-Tia, etc.

J'ai déjà fait remarquer ce que cette fiction a d'intérêt, de nouveauté et de grace. Cette heureuse imitation de Troie, ce simulacre du Xanthe; Énce reconnoissant avec surprise, embrassant avec transport l'image consolante des portes de sa ville qui n'est plus, et qui revit un instant pour lui par cette douce imposture : tout cela appartient entièrement à Virgile. 3i Et aicntem Xantlii rognomine rivutn, etc.

Une chose remarquable, c'est que ce que dit Virgile de ce petit ruisseau qui représcntoit le Xanlbe, La Condaaiinc le dit et du Xanthe et du Simoïs : « En les voyant, on s'aperçoit de l'illusion qu'ont faite au monde les beaux vers d'Homère. »

32 Atquc Iiaec deinde canit divino ex ore sncerdos : • Nate ilea, etc. •

Cette prédiction d'ilclénus, qui est une imitation de celle que Circé fait à Ulysse dans Homère, est d'un prodigieux intérêt, sous les rapports historiques et géographi<pics. D'abord elle reporte les lecteurs à ces temps reculés où l'Italie n'étoit connue des Grecs que de nom. Du temps d'Homère, quatre cents ans après la guerre de Troie, ce grand poète n'indique au-dcLi de la Trinacrie ou de la Sicile que l'île di'OEit, l'cn- Irce des enfers , le pays des Cimmériens et les sources de l'Océan, vaste fleuve qui, suivant les idées de ce temps, cntouroit la terre entière. Énée se trouvoit sur la côte de Grèce la plus rapprochée de l'Italie, et cependant il ne pouvoit passer directement dans cette dernière contrée et y stjourner, parceque la portion qui faisoit face à la Grèce étoit occupée par des Grecs. Il lui faut donc faire un long détour pour atteindre les côtes occidentales d'Italie, où les destins l'appellent; c'est ce qui est exprimé par ces vers, dont le dernier est admirable par sou harmonie imitative :

Principio, Italiam, quam tu jam rore prnpinquam, Vicinosque, ignare, paras invadere portus, Longa procul longis via dividit invia terris.

Enée est donc obligé de longer ces côtes ennemies; car, ainsi que je l'ai déjà observé, les navigateurs, avant l'invonl;on de la boussole, ne pouvoicnt s'écarter des côtes; il est donc nécessaire qu'Hélénus fasse connoitre à Énée les divers peuples qui habitent les pays dont les rivages s'offriront successivement à ses regards : et d'abord il signale la colonie des Locriens-Narjciens , venus de cette partie de la Grèce, voisine de l'Eubée, ou des environs de la ville Talanda des modernes; c'étoient les Salentini qui habitoient vis-à-vis Buthrote , dans la terre moderne d'Otranto : ensuite Petilia , fondée par Philoctète, vis-à-vis les Salentini, de l'autre côté du golfe de Tarente dans la Calabre citérieure, et dans le lieu moderne de Strongoli, où l'on a trouvé des inscriptions qui portent le nom ancien de cette ville. Mais Ilélénus avertit Énée , lorsqu'il aura tourné l'extrémité méridionale de l'Italie, et que le vent l'aura rapproché de la Sicile, de ne pas tenter de franchir le détroit de Pélore, aujourd'hui le détroit de Messine. Les dangers qui accompagnent les navigateurs dans ce détroit en avoient fait un objet d'épouvante chez les anciens, dont l'imagination enfanta les monstres de Charybde et de Scylla. Hélénus en fait à Énée l'effrayante peinture, et rappelle en même temps cette ancienne opinion qui faisoit de la Sicile une portion de l'Italie, avant qu'un tremblement de terre l'en eût séparée et n'eiit formé le détroit de Messine, Eschyle, cité par

Strabon, est le plus ancien auteur qui rapporte cette tradition. Ilélénus dit à Énée de prendre vers la gauche, et, pour éviter ce terrible détroit, de faire le tour de la Sicile et de doubler le cap Pachjnum, aujourd'hui cap Passarb, qui forme l'extrémité méridionale de cette île,

Praestat Trinacrii metas lustrare Pachyni.

L'inspiré des dieux recommande au héros troyen , lorsqu'il aura franchi la Sicile et atteint les côtes occidentales de l'Italie, de s'arrêter à Cumes, ville située sur le rivage de la Campanic, aujourd'hui la terre de Labour, et dont on voit encore les vestiges près de Puzzuolo, qui est Dicearcha. Cumes, fondée par des Grecs de l'ile A'Euhée (île Négrepont), étoit, selon Strabon, la plus ancienne des villes grecques de la Sicile et de l'Italie , et le territoire volcanique qui l'environnoit formoit les fameux champs Phlégrécns , théâtre de l'aventure des géants et d'autres prodiges mystérieux: c'est là qu'étoit la sibylle qu'Énée devoit consulter, afin de recevoir les insh'uctions nécessaires pour terminer son voyage ; car l'implacable déesse, fille de Saturne, qui régna sur le /,af/«/H, promis par les destins à Énée, Junon enfin , interdit la coonoissance du reste à Hélénus :

Scire Helenum farique vetat Saturnia Juno.

Je ne remarquerai pas avec quel art admirable Virgile, jusq^ic dans les épithètes en apparence les plus indifférentes, rappelle sans cesse aux Romains l'histoire de l'Italie, les origines sacrées de leur culte, et les souvenirs antiques de leur patrie. Si mes notes ne font pas comprendre tout le mérite de ce grand poète, sous ce rapport elles ont manqué leur but.

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