C. A. WALCKENAER
19 Qiias dira Celaeiio,
Harpyiœque colunt aliae, Phineia postquam Clausa domus, mensasque metu liquere priores.
Cet épisode des Harpies a été blâmé par plus d'un critique, comme présentant des objets hideux et dégoûtants. S'ils n'eussent été que hideux, les critiques auroient tort; et c'est ici le cas de rappeler les vei-s de Boileau :
Il n'est point de serpent ni de monstre odieux Qui , par l'art imité , ne puisse plaire aux yeux : D'un pinceau délic.Tt l'artifice agréable Du plus affreux objet fait un objet aimable. Art poét., cb. m.
Aimable n'est sûrement point le mot propre : un objet alfreux, peint avec vérité, peut devenir intéressant, mais jamais aimable. A cela près, Boileau a raison. A l'égard de Virgile, le lecteur fraiHjais peut blâmer dans sa peinture ce
qu'elle offre de dégoûtant : aucune langue n est au.ssi dédaigneuse ni aussi délicate que la nôtre dans le choix de ses tableaux. Cicéron, dans une de ses Philijipiques , a osé peindre Antoine vomissant, aux yeux du peuple romain, le vin et les viandes dont il s'étoit gorgé la veille. Quel orateur oseroit, dans notre barreau, hasarder une pareille j)cinture, qu'à peine tout le talent de Cicéron a pu rendre supportable à la bonne compagnie de Rome? Quoi qu'il en soit, ce morceau des Harpies est écrit avec une élégance et une énergie admirables. L'imagination , flattée par la beauté de riiarraunic et de l'expression , oublie ce qu'une partie de cette peinture a de révoltant pour notre délicatesse française. Enfin, Virgile a su lier habilcmetit cet épisode au sujet, par la jirédiction que fait aux Troyens la plus terrible de ces Harpies, des malheurs qui doivent leur arriver. Convenons cependant qu'il auroil dû jeter plus d'intérêt dans quelques parties de ce livre. Pourquoi , dans la description de la peste qui cba.?se les Trovens de la Crète, n'a-t-il pas mis en danger les jours d'Aiichisc, d'Knéc, ou du jeune Ascagnc si cher à son père, et sur qui reposent la destinée et la grandeur future des Troyens? C'est avec une extrême timidité que je hasarde cette observation; mais il me semble que cet épisode eût produit un grand intérêt dans un tableau touchant de la tendresse paternelle.
jo Jam medio adparet fluctu nemorosa Zacynthos, Duliciiiumque, Samequc , et Neritos ardua saxis
Zacynthos , aujourd'hui Zante , nc mérite plus l'épilhèlc de nemorosa , que lui donne Virgile d'ajtres Homère; et les hautes montagnes qui abritent ses trois vallées, quoicjue bien cultivées, sont nues, et dépouillées des forêts qui l'omhragcoicnt. Denys d'Halicarnasse ra])porte qu'Énée construisit à Zacynthe un temple à Vénus, et y institua des jeux encore en vigueur du temps d'Auguste. A celte époque, les jeux de la course se nommoicnt la course d'Énée et de Vénus '. Same est la grande île de Céphallonie, plus connue depuis sous le nom de Ccphallenia. Quant à Dulichiurn et à Néritos, on ne sait à quelles îles modernes elles répondent. D'Anvillc prétend que la première est la même c\a' Ithaque , et que Néritos est Leucade ; mais l'exactitude de Virgile, qui distingue ces îles et devoit les connoître, nous fait croire qu'il se trompe. D'ailleurs Mêla s'accorde avec Virgile relalivemetil à Néritos; nous osons même dire que le scnlimenl luianimc des géogra])hes modernes, qui rapportent Ithaque à Theaki moderne, n'est pas sans quelques difficultés, malgré l'ouvrage que vient de publier M. GcU 2. Si nous commentions Homère, il seroit de notre devoir d'approfondir toutes ces questions; mais nous suivons Énée, et, comme lui.
Nous fuyons le berceau de l'exécrable Ulysse, cl nous abordons aux rivages plus connus de Leucade , aujourd'hui 5(/m<e-71/aH;e. Denys d'Halicarnasse dit qu'Énée bâtit un temple à Vénus dans l'île de Leucade, que l'on appeloit le temple de Vénus-jEnéas ; il en construisit un autre à Actium, qui subsistoit encore du temps de Virgile, et un troisième à Ambracie ■*. Le mont de Leucate , si redouté des navigateurs et si funeste aux amants, porte aujourd'hui le nom de capn Ducato ; et le cap du continent qui lui est opposé rappelle l'ancien nom à^ Actium dans le nom moderne à''Azio. Enfin, en côtoyant la Chaonic, et remontant vers le nord.
1 Dionys. Italicarn., lib. I, § 5o; I.arcber, Mémoire sur f'i nus, p i',5.
2 Cell's Topogriipliy and Antiquitifs of Itluica, in-j" , 180-. L'autour ne dit rien des mesures que nous donne Strabon , et c'est sur-tout ce point qu'il falloit discuter.
3 I^arcbcr, Mémoire sur l'énus, p:ig. 1481.
NOTES DU LIVRE III
t.aéc aperçoit la ville et l'ile des Pliéacicns, c'est-à-dire Corcyre', aujourd'hui Corfou. Vis-à-vis de celte île et sur une hauteur du coiilincnt opposé, on aperçoit les ruines de l'ancienne ville de Bulkrotum'^ , dont la position étoit par conséquent conforme à l'indication de Virgde :
Et ccUam Butliioti ascondimus urbcm.
Ce lieu porte encore le nom de Butrinto, et la capitale du Irojen llellanicus est devenue le siège d'un évêclié grec. Dcnys d'IIalicarnasse nous a|)prcnd qu'Énée construisit un temple à Onchesme, près de Buthrote 3, et qu'il se rendit de ce dernier lieu à Dodone, pour consulter l'oracle. Énée, parti de Crète, et remontant au nord de Duthrotum, pour se rendre en Italie, a l'air de faire un long détour; mais de son temps, où l'on ne quittoit point la terre de vue, il suivoit la route directe. C. A. WAI.CKENAER.
21 Effugimus sropulos Ithacae , Laertia rogna; Et terram ailriccm saevi eiccramur Ulyxi.
C'est avec un goût inPuii que, parmi tant de lieux moins intéressants parcourus par Énée, le poète distingue ceux qui dévoient frapper les Troyens par des souvenirs agréables ou douloureux. Et comment auroient-ils oublie la patrie d'Ulysse, le plus cruel de leurs ennemis? Le vers qui le rappelle est d'une admirable énergie.
2î Artiaque Iliacis cclebramus litera ludis.
I. es amateurs de la langue latine remarquent que Virgile, au lieu de dire, celehiamus ludos lUacos in litore Actio, a dit celehiamus litora Aclia ludis Iliacis. Mais ce qui est bien plus digne de remarque, c'est l'adroite flatterie adressée à Auguste. C'est sous ce promontoire d'Actium que la fameuse bataille de ce nom lui donna i'empire du monde. Des jeux solennels cèlébroient tous les ans cette grande journée; et Virgile, toujours soigneux de trouver dans la plus haute antiquité troyenne l'origine des cérémonies civiles et religieuses de Rome, suppose que les Troycns transmirent ces jeux célèbres aux Romains; de manière qu'Auguste sembloit avoir moins créé que renouvelé cet usage antique, originaire de Troie, ainsi que les Romains.