‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 241 sur 391 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Tous les deux les enlève, et s'enfuit dans les bois. Cependant, sous ces traits quand Satan se déguise, A sa chère compagne , à ses côtés assise , Adam ouvre son cœur; et l'auleur de ses maux Prêle une oreille avide à ces accents nouveaux :

« Toi, par qui c?s beaux lieux s'embellirseni encore. Toi , le premier bienfait de ce Dieu que j'adore , Sans doute à son pouvoir s'égale sa boulé. Dit-il; eh! de ce Dieu qu'avions-nous uiérilé? Qu'a-t-il besoin de nous, lui dont la main féconde Nous tira de la poudre , et nous donna le monde ? Et, pour tant de bienfaits, qu'exige-t-il de nous? Dans ce riche jardin , dont les fruits sont si doux. Près de l'arbre de vie est l'arbre de science ; Tous, lui seul excepté, sont en notre puissance : Chère Eve, tu le vois; de la vie à la mort L'espace n'est pas long. Contents de notre sort, Gardons-nous d'irriter la colère céleste. Si nous osons toucher à cet arbre funeste, La roort en est le prix ; et , je ne sais pourquoi , Ce nom seul de la mort me pénètre d'effroi. Ah ! lorsque nous régnons sur tout ce qui respire , Quand l'air, la terre et l'eau sont par lui notre empire. Chère Eve, pourrions-nous méconnoîlre ses dons .^ Obéissons au Dieu par qui nous commandons : N'allons pas, oubliant notre heureuse innocence, Pour un foible plaisir, perdre un bonheur immense; Et, quand de tous ces biens il nous laisse le choix, Défendons-nous le seul que défendent ses lois. Peut-on lui refuser ce léger sacrifice .>* Eve, rendons hommage à sa main bienfaitrice; Bénissons ses bontés, célébrons ses grandeurs; Poursuivons sous ses yeux nos agrestes labeurs ;

Straight couches close, then rising, changes oft His couchant watch , as one who chose his ground, Whence rushing he might surest seize them both, Grip'd in each paw ; when Adam , first of men , To first of women , F.\e, thus moving speech,

4'° Turn'd liiiii all ear to hear new utterance (low.

« Sole partner, and sole part, of all these joys , Dearer thyself than all ; needs must the Power That made us, and for ns this ample woild. Be infinitely good, and of his good As liberal and free as infinite; That rais'd us from the dust, and plac'd us here In all this happiness, who at his hand Have nothing merited, nor can perform Aught whereof he hath need; lie who requires

/i2o From us no other service than to keep

This one, this easy charge; of all the trees

In Paradise, that bear delicious fruit

So various, not to taste that only tree

Of knowledge, planted by the tree of life;

So near grows death to life , whate'er death is

Some dreadful thing no doubt : for well thou know'st

God hath pronounc'd it death to taste that tree ,

The only sign of our, obedience left,

Among so many signs of power and rule

<3o Confen-'d upon us, and dominion given Over all other creatures that possess Earth, air, and sea. Then let us not thiuk hard

Soignons ces fruits naissants, taillons ces jeunes plante», Élayoïis d'un appui leurs tiges languissantes : De ces travaux lui-même il nous a fait la loi ; Mais ces travaux sont doux, partagés avec toi. »

11 dit; Eve répond : -<0 mon guide, ô mou maître! Toi de qui , toi pour qui l'Éternel m'a fait naître, Sans qui mon existence est une erreur de Dieu ; Non , nous ne pouvons pas , j'en fais le doux aveu , Lui payer trop d'encens et de reconnoissance. Chaque jour nous devons célébrer sa puissance ; Moi, sur- tout, qu'il honore en m'unissant à toi; Moi , qui jouis de tout en jouissant de toi. Il épuisa sur toi sa bonté libérale :

Hors de toi, cher Adam, est-il rien qui t'égale? J'aime à me rappeler ce mémorable jour. Ce jour qui commença ma vie et mon amour. Je dormois sur des fleurs; tout-à-coup je m'éveille, De mon être inconnu j'admire la merveille ; J'ignore d'où je viens, qui je suis, dans quels lieux. J'écoute les objets que regardent mes yeux ; J'entends dans une grotte une onde murmurante : Elle sort , se déploie en nappe transparente ; Je regarde, et du jour, dans son sein répété, Mon œil se plaît à voir la brillante clarté. De ces bords enchanteurs , sur cette plaine humide , Je hasarde un regard ignorant et timide : O prodige ! mon œil y retrouve les cieux. Une image flottante y vient frapper mes yeux ; Pour mieux l'examiner, sur elle je m'incline ; Et l'image , à son tour, s'avance et m'examine. Je tressaille et recule : à l'instant je la voi S'effrayer, tressaillir, reculer comme moi. Je ne sais quel attrait me ramène vers elle ;

One easy prohibition, who enjoy

Free leave so large to all things else, and choice

Unlimited of manifold delights :

But let us ever praise Him, and extol

His bounty, following our delightful task

To prune these growing plants, and tend these flowers,

Which were it toilsome, jet with thee were sweet. "

440 'I'o whom thus Eve replied. « O thou for whom And from whom I was form'd, flesh of thy flesh. And without whom am to no end, my guide And head ! what thou hast said is just and right. For we to Him indeed all praises owe, And daily thanks : I chieUy, who enjoy So far the happier lot , enjoying thee , Pre-eminent by so much odds; while thou Like consort to thyself canst no where find. That day I oft remember, when from sleep

**" I fii'st awak'd , and found myself repos'd

Under a shade on flowers, much wondering whore And what 1 was, whence thither brought, and i\ot distant far from thence a murmuring sound Of waters issued from a cave, and spread Into a liquid plain, then stood unmov'd Pure as the' expanse of heaven. I thither went With unexperienc'd thought, and laid me down On the green bank, to look into the clear Smooth lake, that to me seem'd another sky.

^i'' As I bout down to look, just opposite

PARADIS PERDU

Vers moi même penchant aussitôt la rappelle : Enchantés de la voir, mes yeux cherchent les siens ; Enchantés de me voir, ses yeux cherchent les miens ; Et peut-èlre en ces lieux ma crédule tendresse Admireroit encor sa forme enchanteresse, Si, me dcsahusant de sa fausse amitié, Du fond de ce bocage une voix n'eût crié : •I Eve, c)ue prétends-tu ? Cette image est toi-même ; Une ombre ici te plait; c'est une ombre qui t'aime ; Elle vient, elle fuit, et revient avec toi. Sors de l'illusion, charmant objet, suis-moi : Viens; je te montrerai, non plus une ombre vaiue. Mais l'être à (pii te lie une étei-uelle cliainc ; Tu feras sou bonheur, et ses empressements Paieront d'un doux retour tes doux embrassemeuls. Par lui du genre humain sois la mère féconde. Et de nombreux enfants peuplez tous deux le monde.

« Je suivis celte voix ; pouvois-je faire mieux .'' Par un guide invisible amenée à tes yeux , Je te vis étendu sous un platane sombre. Qui sur ton front auguste élargissoit son ombre; J'admirai tes beaux traits, ton air de majesté; Mais je ne trouvai point dans ta mâle beauté Ces dehors séducteurs, cette grace attrayante Que m'offroit dans les eaux cette image charmante. Timide, je fuyois, lu courus après moi; « Chère Eve, disois-lu, bannis ce vain effroi! Sais-tu bien qui tu fuis dans ton erreur extrême .•" C'est la chair de ta chair; c'est un autre toi-même; C'est la moitié de loi , ta plus chère moitié ; C'est l'être à qui ton être est à jamais lié. Moi-même, à mes dépens, t'ai donné l'existence. Et tout près de mon cœur j'ai choisi la subsiance. Viens trouver ton époux , Ion frère , ton ami ; Viens, sans toi je n'existe et ne vis qu'à demi. »

A shape within the watery gleam appcar'd , Bending to look on me : I started back , It started back; but pleas'd I soon return'd, Pleas'd it return'd as soon with answering looks Of sympathy and love : there I had fix'd Mine eyes till now, and pin'd with vain desire. Had not a voice thus warn'd me : « What thou scest. What there thou seest, fair creature, is thyself; With thee it came and goes : but follow me,

470 And I will bring thee where no shadow stays Thy coming, and thy soft embraces; he Whose image thou art, him thou shall enjoy Inseparably thine, to him shall bear Multitudes like thyself, and thence be eall'd Motlier of human race. »

" What could 1 do.

But follow straight, invisibly thus led? Till I espied thee, lair indeed and tall, Under a plantain ; yet methought less lair, Less winning soft, less amiably mild,

**o Than that smooth watery image : back 1 turn'd; Thou following cry 'dst aloud: Return, fair Eve, Whom fly'st thou? whom thou fly'st, of him tliou ait, His flesh, his bone; to give thee being I lent Out of my side to thee, nearest my heart, Sjibstantial life, to have thee by my side

Tu me suis, lu m'atteins; ta main saisit la mienne, Kt ma main , sans effort , s'abandonne à la tienne ; Tu la mets sur ton cœur. Ah 1 depuis ce beau jour. Je sens que la beauté produit bien moins l'amour Que h^s mâles atliaits, la sagesse profonde. Vrais ornements de l'homme et du maitre du monde. >•

Sur Adam, à ces mois, d'un air affectueux, Elle jette un regard chaste et voluptueux, Tel qu'en permet l'hymen, tel ([u'amour en inspire : Le ciel qui la forma se peint dans son sourire. Le cœur sur son époux doucement appuyé. Ses bras respectueux l'entourent à moitié; Et, voilant à demi ce sein qu'il idolâtre. Ses cheveux d'or flottoient sur sa gorge d'albâtre. Adam reste muet, il admire tout bas Uu amour si soumis, de si chastes appas; Et ses yeux, rassurant la beauté (jui l'embrasse Peignent la majesté souriant à la grace : Tel on peint Jupiter souriant à Junon, Lorsque l'air, fécondé par leur douce union, Dans ces moites vapeui's dont nos fleurs sont écloses, Nous verse le printemps, et fait pleuvoir les roses. L'affreux Satan l'observe: il le voit déposer Sur une lèvre chaste un pudique baiser : Il le voit, et soudain détourne son visage. Leur jette de côté des regards pleins de rage, Et ses dépits jaloux s'exhalent en ces mots :

« O spectacle effroyable ! ô supplices nouveaux ! Ah! pourquoi des enfers ai-je quitté le gouffre.* Ils aiment quand je hais, sont heureux quand je souffre, El, siirs d'un paradis bien plus délicieux, Dans les bras l'un de l'autre anticipent les cieux! Pour moi sont les enfers, les affronts, les vengeances; Des torrents de malheur, des siècles de souffrances; Plus de paix, plus d'amour, plus de félicité;

Henceforth an individual solace dear:

Part of my soul, 1 seek thee, and thee claiir M? other half. » With that thy gentle hand Seiz'd mine : 1 yielded ; and from that time sec

49° How beauty is excell'd by manly grace. And wisdom, which alone is truly fair. »

So spake our general mother, and with eyes Of conjugal attraction unreprov'd.

And meek surrendei', half-embracing lean'd On our first father; half her swelling breast INaked met his, under the flowing gold Of her loose tresses hid ; he in delight Both of her beauty, and submissive charms, Smil'd with superior love, as Jupiter

500 On Juno smiles, when he impregns the clouds

That shed May-flowers; and prcss'd her matron lip

With kisses pure. Aside the devil turn'd

For envy; yet with jealous leer malign

Ey'd them askance, and to himself thus 'plain'd :

« Sight hateful, sight tormenting! thus these two, Imparadis'd in one another's arms.

The happier Eden, shall enjoy their fill Of bliss on bliss; while I to Hell am thrust. Where neither joy nor love, but fierce desiie,

'"o Among our othei' torments not the least. Still unfulfiU'd, with pain of longing pinss.

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