LA TERRE
Les difi'crcDtes espèces de terre découvertes et analysées par les savants. Expérience de Lavoisier sur l'eau composée de deux principes distincts. Les dillercnts ciiangcments et combinaisons des éléments de la terre. Les analyses de la chimie; leurs produits et leurs résultats. Couleurs du diamant,
CHANT IV
de la porcelaine. Jeux brillants de la lumière produits par le verre et les cristaux. Éclat donné au vermillon , aux vases , aux tapis, aux étoffes qui parent la beauté et décorent les appartements. Spectacle de la terre, de ses richesses, de ses beautés. Les changements et les révolutions qu'a éprouvés le globe. Causes assignées par les savants aux différents changements de la terre. Quelques races perdues; les débris du vieux monde retrouvés par les naturalistes modernes. Les mœurs et les arts de l'Europe portés dans un autre hémisphère. Phénomènes et combinaisons diverses dans les entrailles de la terre. Formation des pyrites et autres substances souterraines. L'aimant et ses effets. Spectacle merveilleux des grottes et des antres souterrains. Les jeux de la nature dans leur intérieur. Les volcans, leurs irruptions et leurs ravages.
Enfin j'arrive à loi , terre à jamais féconde ! Jadis de tes rochers j'aiirois fait jaillir l'onde; J'aurois semé de flenrs le bord de les ruisseaux , Déployé tes gazons, tressé tes arbrisseaux, De l'or de tes moissons revêtu les campagnes , Siispendn les chevreaux aux buissons des montagnes , De leurs fruits savoureux enrichi les vergers, Et chaque autre eût redit les chansons des bergers : D'autres temps, d'autres soins; sur les pas des Lucrèces Je chante ton essence et non pas tes richesses.
Cinq terres ', si j'en crois tous nos Phnes nouveaux , Se trouvenl sous nos pas : l'une, fille des eaux, El des marbres divers origine féconde , Naquit des vieux débris des habitants de l'onde 2. Madrépores , coraux , coquilles et poissons , L'un sur l'autre entassés, composèrent ces monts Dont sur le monde entier se prolonge la chaîne. L'œil croit la reirouver dans la nature humaine, El des fils membraneux tjui composent les os , Son suc , de couche en couche , incruste les réseaux , S'insinue en secret dans les cristaux de plâtre. S'effeuille avec le spath , s'épure dans l'alhàlre; Tout acide l'altère, et sous la main des arts. Son limon détrempé cimente nos remparts. Enfin , son goùl traliit le feu qu'elle recèle, Et de son sel mordant l'àcreté la décèle.
La baryte pesante, écoutant d'autres lois, Aux acides s'unit des nœuds les plus étroits; De l'acide du soufre assigne la mesure; Des extraits colorants de sa verte teinture Empreint la violette , et ressemble à ces chaux Que dans l'ardent creuset déposent les métaux.
La fine magnésie est lente à se dissoudre. D'une molle farine elle imite la poudre , Des plus ardents fourneaux peut endurer les feux. Sa douceur plaît au tact , et sa blancheur aux yeux ; Son grain , léger de poids, cède au mordant acide : Des acides pourtant mille fois plus avide, La chaux les lui ravit , et plus d'un corps admet Ses principes amis et son pouvoir secret. L'amiante aux longs fils, l'ardoise feuilletée, La verte serpentine, en naissant tachetée , Les micas en sont pleins , et , pareille à ses sœurs , Rien ne peut séparer ses principes vainqueurs.
L'argile, de l'alun celte source féconde, S'endurcissant au feu , se pétrissant dans l'onde, Toujours douce au toucher , mais non pas au palais , D'acides altérée, el séchée en feuillets, Ainsi que dans la glaise , abonde dans les schistes , Se montre complaisante à la voix des artistes. Elle entre dans le moule , elle obéit au tour : Ici d'un simple vase elle prend le contour, Là prèle au statuaire une pâte docile; Le ciseau de Scopas fit adorer l'argile , En coupe elle sortoit des mains d'Alcimédon , Et Voltaire en naquit, à la voix de Houdon 5.
Enfin vient la silice , au tact moins agréable , Aux acides divers constamment intraitable : En vain notre art contre elle arme les sels mordants ; Son rebelle tissu brave lous les fondants. Mêlée au spath, au quartz, aux plus brillantes pierres, La silice offre aux yeux la plus pure des terres; Dans leurs rapports secrets ses principes cachés , Plus semblables entre eiLx , entre eux plus rapprochés , Ne se séparent plus ; indissoluble à l'onde, Et , si des alcalis le sel ne nous seconde, Inaltérable au feu ; grace à ce sel puissant, On lui doit des cristaux l'éclat éblouissant, Ces miroirs que fondit la flamme dévorante, Dans les palais des grands muraille transparente , Et nos brillants flacons, el le vase grossier Où cuit le mets du pauvre en son humble foyer. Les vents et les ruisseaux l'instruisirent à moudre Tous ces grains farineux que son poids met en poudre ; A travers un gros tube elle conduit nos yeux ; Notre planète enfin , fille antique des feux , De silice , dit-on , a vu former la terre , Et son globe poudreux fut un globe de verre.
Tels sont les corps parés du grand nom d'élément. Des corps analysés retirés constamment , Parmi tous les objets qu'enferme la nature, Leur essence à nos yeux sans doute esl la plus pure ; Mais dans le monde cn'.ier rien n'est simple que Dieu. Avant qu'on pénétrât les principes du feu. Il sembloil de l'esprit rapprocher la matière: Et cependant noire art disséqua la lumière ; Et, le prisme à la main, l'audacieux Newton Des diverses couleurs distingua chaque ton. N'ai-je pas dit comment ce lumineux fluide , Transparent comme l'air , el comme lui liquide , Des autres éléments subtil usurpateur, Des masses qu'il pénètre accroît la pesanteur ? Qui pourra nous montrer ([uels minces corpuscules De la terre en secret forment les molécules ? Halles , de l'air captif dilatant les ressorts, En fluide subtil le fait sortir des corps.
Mais un nouveau prodige étonne encor le monde. Long-temps en élément nous érigeâmes l'onde ; Lavoisier , tu parois, et par toi l'univers Apprend que l'eau contient deux principes divers 4. L'oxigène, propice aux facultés vitales , L'hydrogène inflammable, en deux parts inégales, De leur vicifle union par le feu dégagés,
LES TROIS RÈGNES
En deux gaz différenls sont déjà partagés; Ils partent : délivrés de leur aulique chaîne , L'un et l'autre se porte où son penchant l'entraîne; Puis tous deu;t à la voix, 6 jirodige nouveau ! Séparés en vapeurs , se rassemblent eu eau : Du liquide élémeni double niélamorphose ! Ton art le détruisit , ton art le recompose. Tantôt les corps divers, dans leurs combinaisons. Confondent leur nature et démentent leurs noms. Ici l'onde avec l'air combine sa substance ; Là dans un corps solide en secret se condense; Le feu consume l'air, l'air se transforme en eau : L'eau , dissoute en vapeur, devient un air nouveau. Qui peut-être à son tour, redevenu plus rare, Rentre en minces vajieurs dans l'onde <|u'il répare ; Et dans ce jeu constant, auquel préside un dieu, L'eau redevient à l'air ce que l'air est au feu. L'air et l'eau condensés forment les co(|uillages; L'onde et l'air infdirés font l'arbre et les feuillages ; Et la feuille et le bois, que tous deux ont produits. Par leur décrépitude en leri-e sont réduits.
En d'autres éléments eha(|ue élément s'engage : L'air libre est caplivc, l'air libre se dégage; Les mers, des monis ailiers ont été les berceaux, Les monts de leur bai'rière environnent les eaux; Le soufre monte en gaz, le gaz devient solide; L'eau se change en rocher, le rocher en fluide. Tout donne, et tout reçoit; les feuillages flétris Alimentent le sol dont ils furent nourris; Le pré, qui donne au bœuf sa riante verdure. D'une grasse litière attend la fange impure , Et des sels du fumier se forment en secret Le parfum de la rose et le teint de l'onillet.
Ainsi ce dieu puissant dont la marche féconde Vieillit incessamment et rajeunit le monde , Qui fait croître des bois où germoient des moissons. Qui fait bondir le cerf où nageoicnt des poissons. Et change, dans le cours de ces métamorphoses. Les causes en effets, et les effets en causes; Sans cesse ramenant ces échanges divers, Le Temps , un cercle en main , plane sur l'univers.
Combien de l'homme encor les étonnants ouvrages Secondent dans leurs jeux la nature et les âges ! En limpide nectar il fond les végétaux : Le fer se tourne en cendre , et la cendre en métaux. Heureux donc le rival de la toute-puissance, Qui, des êtres divers analysant l'essence, Les détruit, les refait, les combine à son gré! Approchons , pénétrons dans ce temple sacré , Où sont du grand Hermès 5 renfermés les mystères. Voyez, de ces secrets féconds dépositaires. Clos, ouverts, chauds ou froids, à l'air humide ou sec, Ces vaisseaux au gros ventre , au cou lors , au long bec''; Là ces corps, exaltant ou tempérant leur force. Essayant de s'unir, méditant leur divorce, Les uns précipités, les autres suspendus , Fixes ou volatils, ou brûlés ou fondus; Ici , marquant aux yeux leur vive effervescence , Là , se décomposant en molle efflorescence ;
L'un de l'autre ennemis, l'un par l'autre attirés.
Tour-à-tour colorants, tour-à-tour colorés;
S'enlevant , se cédant l'air, l'eau , le feu , la terre ;
Enrichis par leur perte, el puissants par leur guerre.
Divisés par les eaux, par le feu pénétrés.
Quelquefois par l'air libre en brûlant dévorés.
Trahissent à nos yeux leur nature première.
Souvent à la chaleur vous joignez la lumière.
Les uns, dans le creuset fondent rapidement,
D'autres rendent leurs sucs distillés lentement.
L'art des corps les plus durs dompte la résistance,
A des corps inconnus il donne l'existence.
Tous, amis, ennemis, ou vaincus, ou vainqueurs.
Échangent leurs venus, leurs formes, leurs liqueurs.
D'heureux médiateurs souvent les concilient ;
Contre mi rival j)lus fort quelquefois ils s'allient.
Que de variétés les distinguent entre eux!
L'un est altéré d'air, l'autre affamé de feux;
C'est le grain des métaux, la poudre des oxides,
Les brillants alcalis, et les pi(piants acides;
C'est de leurs sels douteux les sucs neutralisés ,
De leurs cubes polis les pans cristallisés:
Les uns sont le produit des tribus minérales,
Les autres sont l'extrait des races végétales;
Ou, né de nos débris, mais propice à nos maux.
Leur sel fut exprimé du corps des animaux.
De leurs cristaux divers vous classez les familles.
L'eau, le feu vous les donne en prismes, en aiguilles;
De la pulpe des fruits, du calice des fleurs.
Vous relirez leurs sucs, leurs parfums, leurs couleurs;
Leur sève à votre gré fermente ou se dépose.
Se concentre ou s'étend, s'enlève ou se repose;
Et vous, cond>inant l'air, l'eau, la terre et le feu,
Vous observez en sage, et vous créez en dieu.
Jadis dans un vénal et vil laboratoire Cet art inestimé sembloit cacher sa gloire; Enfin il prit l'essor: les Rouelles, les Macquers?, Montrèrent à nos yeux tous ses trésors ouverts, Et son dieu trop discret rompit son long silence. Vous donc que berce en paix une oisive opulence, Aux noirs fourneaux d'Hermès je ne vous conduis pas. Qu'avides de savoir d'autres portent leurs pas Aux antres souterrains, sur les monts solitaires, Où Dieu de la nature a caché les mystères ; A^ous, sans quitter vos toits, combien d'objets divers Composent pour vous seuls un petit univers. Ravissant pour les yeux, intéressant pour l'ame! Le débris de ce bois que dévore la flamme. Vous le voyez sans cesse , et n'avez pas cherché De la combustion le principe caché; S'il est vrai qu'un air libre et pur dans son essence De ce feu qui l'absorbe entrelient la puissance; Si, perdant son ressort avec sa pureté. Ainsi que la chaleur, il donne la clarté; Ou, si des aliments, que la flamme dévore, La chaleur doit sortir et la lumière éclore ; Comment ee feu mobile est iixé dans les corps ; Quelles affinités cimentent leurs accords; Pourquoi des sucs laiteux, des tiges résineuses
CHANT IV
Un feu plus vif s'échappe en gerbes lumineuses;
Et tant d'autres secrels du roi des éléments,
D'un studieux loisir uoIjIi's amusements !
Ce marbre, l'ornement du foyer qu'il surmonte,
L'embellit à vos j eux ; mais pouvez-vous sans honte
Ignorer que ce roc , débris des animaux ,
A mûri dans la terre, et naquit sous les eaux?
La mer fut son berceau ; mais vingt siècles peut-être
Ont changé le bassin des eaux qui l'onl fait naîlre.
Vous vous levez : soudain , par un cliarme secret ,
Ces glaces à vos yeux ont doublé chaque objet;
Vous y recounoissez , quelle surprise extrême!
Vos vases, vos tapis, vos lal>k'aux et vous-même.
A ce portrait frappant vous avez hésité
Entre l'objet réel et l'oljjct imité;
Et, sans se détourner, Ég!é voit derrière elle
Son amant enchanté s'écrier: Qu'elle est belle]
Quel prestige produit ces traits inattendus .•'
Le mercure et l'élain , l'un sur l'autre étendus ,
Recueillent les rayons surpris à leur passage ,
El des traits réfléchis vous présentent l'image.
Ainsi le verre unit le sel des végétaux ,
El l'extrait de la terre, et celui des métaux.
Et cette magnifique et riche girandole.
Qui du soleil absent dans l'ombre vous console,
Ces cris!aux par le temps lentement travaillés,
Ces prismes qu'à six pans le rouet a taillés;
Quand leur vive lumière, au loin rejaillissante,
Accroît de vos salons la pompe éljlouissante.
Qui peut, de sa lumière observateur ingrat.
Sans en chercher la cause, en admirer l'éclat.''
Interrogeons Rome * : dans ces grottes humides ,
Le quartz, vous dira-t-il, qui fit ces pyramides.
Filtra, dissous par l'onde, à travers le rocher,
Ces minces sédiments (jui , prompts à s'apjjrocher.
Formèrent , en perdant leurs eaux évaporées ,
Ces masses d'un blanc pur et souvent colorées.
Long-temps, chef-d'œuvre obscur d'un travail clandestin,
Ce rocher précieux ignora son destin ;
Mais 1 homme s'en empare; el de sa nuit profonde
Il sort pur comme l'air, transparent comme l'onde :
D'industrieuses mains l'ont poli lentement.
Enfin, de votre luxe admirable ornement,
Vases éblouissants, candélabres superbes,
Qui du jour réfléchi lancent au loin les gerbes,
Leurs prismes des palais décorent le séjour.
Prodiguent à la nuit la lumière du jour.
Et des jeunes beautés éclairant les conquêtes,
Sont l'astre des salons el le soleil des fêtes.
Ne vous bornez donc pas au seul plaisir des yeux; En le connoissanl plus vous en jouirez mieux. Mais j'ai vu scintiller le diamant son frère, Jadis de son berceau nous cachant le mystère ; Il rayonne à vos doigts, il pare vos cheveux: Pouvez-vous ignoj-er la source de ses feux ! Daubeuton 9 vous dira quelle arène féconde Aux champs de A'^isapour, aux rochers de Golconde , Dans les flots détrempée et retrempée encor, Laissa du sable avare échapper le trésor.
Dans son sein quelquefois l'onde le voit éclore ;
Quelquefois des métaux la vapeur le colore ,
El de sa croûte épaisse enlevant les débris.
L'art en le polissant en rehausse le prix.
Les rois , les potentats , ainsi que la victoire ,
D'un diamant fameux se disputent la gloire.
Son éclat de leur troue accroît la majesté ;
Il pare la grandeur, il orne la beauté.
Et pour comljle d'honneur, ce Newton qui des mondes
Dirigea dans les cieux les sphères vagabondes ,
Jetant un œil perçant dans 1 avenir lointain,
Devina son essence et prédit son destin '°.
Du choix des éléments , formé par un long âge.
Des pouvoirs minéraux le plus parfait ouvrage;
Tant de beauté vaut bien qu'en se parant de lui,
Églé pour le connoître endure un peu d'ennui.
J'aime à voir celte perle ", étrangère merveille,
Que son luxe ignorant suspend à son oreille :
Un jour elle saura quels bras vont l'arracher
Aux abimes de l'onde, aux pointes du rocher,
Et comment la forma la mer orientale.
Ces tissus précieux que votre luxe étale, Ces superbes carreaux, ces tapis somptueux. Que foulent mollement vos pieds voluptueux. Flattent encor votre œil par leurs teintes brillantes. N'osez-vous demander comment des mains savantes Y peignirent ces fruits, ces fleurs el ces oiseaux .^ Des extraits empruntés aux [liantes , aux métaux. Fournirent la matière, el leur riche teinlure Les abreuva des sucs si chers à la peinture. Le fer donne le rouge , et le cuivre un vert pur ; Le plomb produit le jaune, et le cobalt l'azur; Du plomb mêlé de fer sort cette double teinte Du rouge jaunissant qu'étale l'hyacinlhe; L'or seul donne le pourpre, el l'art qui peint les fleurs Fit du roi des métaux la reine des couleurs. Regardez ce portrait; admirez quelle adresse Donne aux yeux tant d'éclat , aux traits tant de noblesse ! C'est encore un métal , et l'art du coloris Du fer chéri de Mars fit le teint de Cypris.
Mais la toilette presse; allons, il faut de l'âge Sur vos traits pâlissants dissimuler l'outrage : Cette boîle magique enferme vos attraits; Venez : le vermillon , la céruse sont prêts. Le bal s'ouvre , et , des ans nous déguisant la trace , De trois lustres au moins les yeux vous ont fait grace Le fat même en esl dupe. Eh bien ! du temps jaloux La craie et le cinabre ont triomphé pour vous : Et votre orgueil l'oublie! el votre indifférence Garde pour l'an d'Hermès son ingrate ignorance !
En tout temps , en lous lieux , cet art l'ail nos destins , Prescrit noire régime, ordonne nos festins; Loin d'un peuple ignorant d'empoisonneurs perfides. D'un mélange savant d'alcalis et d'acides Le code des gourmands forme plus d'un ragoût; El l'homme sans chimie est cuisinier sans goût.
N'esl-ce pas encor lui dont la magique adresse, De vos brillants festins aimable enchanteresse, Sauve des feux du jour vos vins et vos desserts ,
LES TROIS RÈGNES
Et prête aux fruits d'été la glace des hivers ? Pourquoi dans ses travaux n'osez-vous donc le suivre ? Qui ne sait comme il vit , n'est pas digue de vivre.
Ces vaisseaux même cnfm , honneur de vos hanquets, Oil pétillent vos vins, oii sont servis vos mets, Objets indifférents pour l'œil de l'habilude, Pour le sage attcnlif sont un objcl d'éludé.
Le jour vient de paroître, et 1 heure du réveil Hàle du déjeuner l'élégant appareil.
Sur l'acajou veiné la porcelaine brille ; L'onctueux cacao, qu'embaume la vanille.
Le thé doré remplit des vases précieux. Darcet vous apprendra quel art industrieux Du quartz pulvérisé, du gypse, de l'argile, En coupe façonna leur merveille fragile ; Comment le feu, montant ou baissant par degré, Durcit dans les fourneaux leur limon épuré; De quels métaux fondus la pâle blanchissante Forma d'un riche enduit leur couverte brillante; Comment du peintre , enfin , l'ingénieux travail Des plus riants tableaux embellit leur émail. On pense voir des fruits, des lleurs fraîches écloses, El boire le neclai" dans un bouquet de roses.
Ainsi , quelques objets qui s'offrent à nos yeux , Tout instruit, tout ravit vos regards curieux : Étoffe, vêtement, tapis, glace, tenture; Et l'art dans un salon enferma la nature. Vous que doua le ciel de curiosité, Belles ! de ces travaux sentez doue la beauté ! Mais à ces noirs fourneaux où veille l'œil du sage, N'allez pas enfumer votre charmant visage. Un temps fut où ce sexe, à plaire destiné, Tenta ces grands travaux; Églé n'eût point dîné, Qu'elle n'eût , combinant l'air, l'eau , le feu , la terre , Fait sou petit volcan ou sou petit tonnerre, El de son grand savoir effrayé son époux. Sexe aimable ! ces soius ne sont pas faits pour vous ; Laissez là ces siphons, ces matras, ces cornues, Ces machines sans nombre , aiLx Graces inconnues ; Du doux extrait des lleurs parfumez vos boudoirs : Sachez quels minéraux, par leurs secrets pouvoirs, Décorent vos salons, préparent vos parures; D'où vient ce diamant, orgueil de vos coiffures; Voilà votre chimie ; à moins d'un grand dessein , Vénus visite peu les fourneaux de Vulcain.
Mais loin de mon sujet, voire intérêt me jette; La terre de nouveau réclame son poêle; O terre ! enfant du ciel , et sœur des éléments , Source immense de biens et de ravissements ! Soit que, se détachant de sa masse enflammée, Un éclat du soleil en tombant t'ait formée ^^, Soit que l'onde en roulant ait exhaussé tes monts , Ait pétri tes coteaux, ait creusé tes vallons; Oh ! que j'aime ta grace et ta magnificence , Et quel riche appareil entoura ta naissance ! Agréables ruisseaux , fleuves majestueux , Solennelles forêts, bosquets voluptueux. Le ciel pour pavillon, pour tapis la verdure. Les bois pour diadème, et les mers pour ceinture,
Le doux flambeau des nuits , l'astre éclatant du jour. Quelle pompe manquoit à ton riche séjour ? Mais depuis Ion berceau jusqu'à tes derniers âges. Par quels heureux travaux, par quels affreux ravages, L'homme, les feux et l'onde ont du globe habité Rajeuui la vieillesse ou flétri la beauté! Le changement parcourt ce théàlre mobile : Sirabon mécoinioitroil le globe de d'Anville'3, El chcrcheroit en vain, dans le vieil luiivers, Ses villes, ses forêts, et ses monts, et ses mers : Tout a changé d'aspect, et de nom, et de place.
De ce grand mouvement osons suivTe la trace. L'œil l'aperçoit par-lout : là, les frimas fondus Ont mêlé, transporté les terrahis confondus; l'ius loin, de chute en chute , ébraulaul les caippagnes, L'avalanche a roule les débris des montagnes; A illeurs , la terre cède au vol des aquilons ; Ici, l'onde en grondant a creuse les vallons; Là , des antiques monts les flots minent la base , Leur fondement s'écroule, et leur voûte s'écrase; La terre ailleurs s'enfonce, et du gouffre profond Les yeux épouvantés cherchent en vain le fond. Tantôt c'est le volcan , dont le bruyant tonnerre Avec un long fracas secoue au loin la terre : Vainqueur de son rivage incessamment frappé, L'Océan dévora la terre de Calpé.
Une île disparoît sous les eaux écumantes; Naguère avec ses monts et ses roches fumantes, Santorin a paru sur les flols étonnés , Et la vigne fleurit sur sç,s rocs calcinés. Des tours sortent du sein des humides campagnes ; Les monts ont eu leurs mers , la mer a ses montagnes : Où furent des vallons, des gouffres sont ouverts; Où brilloienl des cités, s'étendent des déserts; Rlessine en feu descend sous la terre qui gronde ; Fille aimable des mers , Venise sort de l'onde , El des produits du temps, el des feux, et des flots. L'aspect désordonné rappelle le chaos.
La mer sur- tout, la mer, de rivage en rivage. Sans fin renouvelant son éternel voyage, Se plait à varier le terrestre séjour : Son lit d'un de ses bords s'éloigne chaque jour. Elle quitta Fréjus, et des flottes romaines Les voiles ondoyoient sous l'antique Ravcnes. Un pouvoir inconnu siu" les bords d'Occident Précipita les flots de l'abîme grondant; Sur d'immenses pays ses ondes se répandent : Mais ce qu'ont pris les mers , les rivières le rendent ; Et le limon , saus cesse amené par les eaux , Compose lentement des rivages nouveaux.
Ces lits horizontaux des collines nouvelles, C'esl la mer qui forma leurs couches parallèles; El souvent des deux bords de nos vallons ombreux , Ces lits coulemporains se répondent entre eux.
Voyez au bord des eaux , sous mille aspects informes, Monter jusques aux cieux ces falaises énormes : La mer en se roulant les tira de son sein ; Et, pour former ses boi'ds, déchira son bassin.
Mais prenons de plus haut les terrestres annales.
CHANT IV
Si j'en crois nos savants , des secousses fatales , Par un choc violent, du midi redressé, Jetèrent l'Océan sur le nord affaissé; Ils en trouvent par-tout les frappants témoignages. « Tous ces caps, disent-ils, élancés des rivages, Plus larges vers le nord, au midi plus étroits; Ces îles d'aujourd'hui, coiuinenls d'autrefois. Que rompirent les mers; tout dans le nord atteste De l'Océan austral l'irruption funeste. »
C'est toi qui , le premier, de son cours orageux Observas les effets, toi, l'ami courageux , Le digne compagnon de cet homme intrépide Pour qui dressa ma muse une humble pjramide; Brave et savant Forster '4 ! Dans votre noble ardeur Plus d'une mer vous vit sonder sa profondeur, Interroger ses caps , ses îles , ses rivages , Porter nos lois , nos mœurs à des hordes sauvages. Hélas ! l'affreuse mort brisa de si beaux nœuds ; Mais l'Elysée enfin vous réunit tous deux. Là, vous vous racontez vos plaisirs et vos peines, Les usages , les mœurs des nations lointaines. Ulysse vous écoute; et ce prince orgueilleux D'avoir vu tant d'étals, visité tant de lieux, En vous voyant franchir l'un et l'autre hémisphère , Rougit, puis se console en regardant Homère.
Pallas joint à ce dogme un dogme plus hardi. « Tout, dit-il, de ces flots élancés du midi Parle au nord étonné; de là toutes ces plantes, Nourrissons exilés des régions ardentes.
Fouillez le sein des monts ; dans les schistes germains , L'œil trouve de Ceylan les arbrisseaux empreints. Joignez aux végétaux ces races animales Des régions du sud familles colossales , Ces grands rhinocéros, ces vastes éléphants, Du midi dépeuplé gigantesques enfants, En foule dans le nord plongés aux mêmes tombes , Et du règne anin;ial immenses hécatombes. »
Mais que sert de chercher au bout de l'univers Tous ces vieux monuments du ravage des mers ? N'a-t-on pas vu Cuvier, dans son heureuse audace , De ces corps nauft'agés recounoissant la trace. Au sein de ces coteaux qui dominent Paris , De l'empire animal retrouver les débris '^? Pour nous en retracer les fidèles images , Dans les bancs sablonneux, dans les antres sauvages, Son œil les redemande aux abîmes profonds , Aux dépôts de la mer, aux entrailles des monts; Distingue d'un regard , dans ces vastes archives , Des races de nos jours, les races primitives. Les êtres existants, de ces êtres perdus Que le temps détruisit et ne nous rendra plus. Empreints sur la fougère ou ces marbres antiques , De l'ancien continent médailles auihentiques. Souvent dans ce grand livre à ses yeux sont offerts Les annales du globe et les fastes des mers; Et des corps enterrés dans leur couche profonde, Le tombeau le ramène au vieux berceau du monde. C'est peu : son art puissant recompose ces corps ; Des ossements épars rétablit les accords ;
Par lui d'un long sommeil leui- dépouille est sortie : A la mort étonnée il rend un air de vie. Triomphante des eaux, du trépas, et du temps, La terre a cru revoir ses premiers habilants ; Il révèle leurs noms, leurs genres, leins espèces, Et des perles du monde il a fait ses richesses.
Sur ces grands changements du terrestre séjouj'. Cent systèmes sont nés et sont morts tour-à-lour; El, plus que les volcans, le déluge et la guerre, Notre orgueil curieux a tourmenté la terre. Je ne prends point parti dans tous ces grands dél)ats- Le poète raconte, et ne discute pas.
Nous voyons les effets : Dieu seul connoîl les causes.
Faut-il d'autres témoins de ces métamorphoses ? Voyez au haut des monts ces immenses rochers , Qui de lom sur la mer dirigent les nochers; Ces masses de granit qu'un si long âge enfante. De ce globe changeant si robuste charpente, De la commune loi ne se défendent pas ; L'été les met en poudre, et l hiver en éclats; Le dégel les poursuit, le vent les déracine; Ou leur masse pendante entraîne leur ruine , Ou le volcan les brûle, et les fougueux torrents De leurs débris pierreux gonflent leurs flots errants ; Ou leur longue vieillesse au moindre choc succombe , Et dans les vallons creux leur masse énorme tombe. Regardez à leurs pieds , voyez de toutes parts Ces sables dispersés et ces graviers épars; Dans leurs plus humbles grains, dans leurs moindres par- L'œil reconnoît d'abord les roches paternelles : [celles, Le temps, qui suit par-tout la vie et le trépas. Jamais dans aucun lieu n'imprime en vain ses pas.
Ainsi sont conjurés les vents et les orages, Les ondes et les feux , la nature et les âges ; L'art même a son pouvoir, et ses puissants travaux Nous montrent l'univers sous mille aspects nouveaux. Voyez-le transporter sur nos monts, dans nos plaines, Des arbres empruntés aux nations lointaines ; Que de plants inconnus, d'arbustes étrangers, Ombragent nos jardins et peuplent nos vergers ! Tels , du globe terrestre et des races humaines , Si l'on peut comparer les divers phénomènes. Mélangés, transportés, ou vaincus, ou vainqueurs, Les peuples ont changé leurs costumes , leurs mœurs. Même des bords lointains les nations sauvages Ont subi notre joug; et nos arts, nos usages, Cruels ou bienfaisants, ont traversé leurs mers. Le bonnet de Marat parut dans leurs déserts; Plus d'une île a reçu nos génisses fécondes ; Notre soc fend leur terre , et nos vaisseaux leurs ondes ; Le foudre européen remplace leur carcpiois ; Jusque sur leurs rochers, jusqu'au fond de leurs bois. Nos arts, de jour en jour, étendent leurs conquêtes. Hàlons-nous ; leurs combats , leurs travaux , et leurs fêtes, Encore quelque temps ne se reverront plus. Et tous ces grands tableaux sont à jamais perdus. Trop heureux cependant si de notre domaine La main seule des arts eût varié la scène ! Mais plus puissante encor que le feu du volcan ,
LES TROIS REGNES
Fil la mer turbulente , et l'affreux ouragan , La guerre aux pieds d'airain, l'inexorable guerre, Bouleverse en courant la face de la terre. Parcourez l'univers, voyez de toutes paris Des plus fières cités les cadavres épars : Sion pleure son temple, Athènes son portique, Rome à ses murs nouveaux demande Rome antique; Et de sa vieille pourpre étalant les lambeaux. Son ombre ensauglanice erre sur des tombeaux. Tombeaux, trônes, palais, tout périt, tout séeroule; Dans le même lorrenl le même sort les roule; Tandis que de l'Olympe habitant les sonnnels , Dieu seul voit tout changer, et ne change jamais.
Du globe toutefois oublions la sui'faee; El tandis qu'au-dehors tout s'altère et s'efface, Pénétrons, il est temps, dans ces noirs souterrains, Qui cachent leur richesse aux regards des humains. () vous, abîmes sourds, lieux muets, antres sombres, Pardonnez-moi si j'ose interroger vos ombres, Et percer de mes yeux noblement indiscrets, La nuit mystérieuse où dorment vos secrets. Là sont accumulés les trois règnes ensemble ; Mais des objets divers que la terre rassemble , Les uns sont étrangers à ses propres trésors : Tels déjà j'ai décrit ces innombrables corps, Ces membres d'éléphants, ces débris de baleines. Des tigres , des tapirs les peuplades lointaines. De l'empire animal antiques monuments, Déposés par la mer , épargnés par le temps.
Tairai-je ces amas, ces longs bancs de coquilles. Oui , disposés par couche et rangés par familles , Et dans ces lieux profonds ensemble ensevelis, Forment des monts entiers de leurs immenses lits. Par d'étranges hasards apportés sur nos plages , Plusieurs n'ont leurs pareils qu'aux plus lointains rivages; Quel que soit leur pays, indigène, étranger. Tous attestent des mers le séjour passager. .Villeurs, imbu de soufre, imprégné de bitume. Des débris des forêts un noir amas s'allume; Le feu croît et s'étend, il couve sous nos pas, Et des siècles entiers ne le coiisumenl pas. Plus loin un suc pierreux distillé dans leurs veines Incruste lentement des forêts souterraines. Remplit tous leurs vaisseaux ; et ces rameaux mouvants, Dont les panaches verts obéissoient aux vents. Endurcis maintenant et transformés en pierre. Dorment inanimés dans le sein de la terre.
Dans ses antres profonds la terre cache enfin Les êtres qu'elle-même a formés dans son sein. Là gisent en monceaux ces brûlantes pyrites '^ , Des métaux leurs amis obscures favorites. Malheureux qui se fie à leur repos trompeur î Souvent il meurt frappé de leur noire vapeur; Souvent par leur concours l'onde et l'air les embrasent , Et du roc foudroyé les décombres l'écrasent. Mais l'art peut corriger ces funestes effets. Et change quelquefois leurs dangers en bienfaits. Ainsi dans Whithaven une heureuse industrie A.U [)rofit des nochers fait servir leur furie;
Dans les concavités de l'antre ténébreux
L'art a su leur ouvrir des soupiraux nombreux;
Leur gaz impur s'échappe, il s'élève, il s'allume,
Leur infecte vapeur nuit et jour se consume :
En colonne brûlante elle monte dans l'air,
Elle éclaire les monls, illumine la mer;
La nuit, sur l'Océan que son vaisseau sillonne,
De ce phare nouveau le pilote s'étonne,
Avance à ses clartés, et plein d'un doux transport,
A travers les écueils arrive dans le port.
Ainsi des passions quand les funestes flammes
Infectent nos esprits et dévorent nos amos,
Que l'on donne une issue à leur foyer brûlant ,
Il éclaire les arts, échauffe le talent,
Et de mille bienfaits sa lumière suivie.
Nous prêle son fanal sur la mer de la vie :
Tant d'un mal (|uclquefois peut éelore le bien I
Là , de ces fils des monts obscur concitoyen , Repose aussi l'aimant '7, 1 aimant vainejueur de l'onde, Le lien, le miracle cl l'énigme du monde, Soit que par son fluide évaporé dans l'air, Tour-à-tour il attire et repousse le fer. Soit qu'à l'acier qu'il aime il prèle sa puissance , Soit qu'il cherche du ISord la secrète influence, Soit qu'il paroisse fuir l'objet de ses amours. Et s'écartant sans cesse y revienne toujours ; Soit qu'enfin écoutant une force intesline , Aux approches du pôle il tressaille , il s'incline. Dors, des malheurs du monde auteur mystérieux , Dors dans la nuit profonde : assez d'audacieux. Bien loin de leurs foyers, de leur douce patrie, Porlanl aux boids lointains leur avare industrie, Potn- le fruit d'un arbuste ou la pourpre d'un ver , Iront de leurs combats ensanglanter la mer ; Assez , sans ton secours , nos erreurs vagabondes Iront de leur folie infecter les deux mondes.
Avancez sous ces monts; dans leur sein recelés. Combien d'autres trésors y sont amoncelés ! Le succin, le jayet, l'agate, la turquoise, Les schistes feuilletés, les lames de Tardoise, Le basalte noirâtre et les marbres divers, L'un ouvrage des feux , et les autres des mers ; Les laves des volcans et letn-s masses poreuses , Enfin tous ces amas de matières terreuses , Dans leurs noirs magasins confusément épars, Trésors qu'à la nature emprunteront les arts. Voyez-vous , à l'aspect d'une médaille antique , Palpiter du vieux temps l'amateur fanatique .'* La terre dans son sein jadis la recueillit, Et sa rouille bleuâtre à nos yeux l'embellit.
D'autres fois, s'égayant dans ses sombres retraites, La nature a son luxe et ses pompes secrètes. Entendez donc ma voix , ouvrez-vous à mes yeux , Antres où, mûrissant les ouvrages des dieux, Dans les veines du roc ou dans le sein des terres. Le temps compose , épure , et colore ces pierres Dont l'éclat le dispute au vif émail des fleurs. Quelle variété dans leurs riches couleurs ! Le bleu teint le saphir, le jaune la topaze;
CHANT IV
D'un pourpre ensanglanté l'ardenl grenat s'embrase , D'un incarnat plus doux le rubis est empreint, Du plus aimable vert l'émeraude se peint. Du sol, des éléments, les vives influences-, A CCS couleurs encor joignent mille nuances : Tous ont leur propre éclat, et dans leur noir séjour Se partagent entre eux les sept rayons du jour.
Ailleurs c'est une voûte, en merveilles féconde. Où brillent suspendus les cliel's-d'œuvTe de l'onde. Architecte, sculpteur, et peintre en même temps, L'onde seule embellit ces lambris éclatants. Descend en girandole et se courbe en arcade, S'arrondit en bassin, s'élève eu colonnade, Se découpe en lésions, se moule en chapiteaux. Se groupe quelquefois en brillants végétaux. A suivre tous ces jeux dans leur caprice extrême. L'imagination se fatigue elle-même.
Jouissant , admirant , et créant à-la- fois , L'inconstante souvent les compose à son choix ; Elle en fait des bouquets, des lances, des trophées : On diroit qu'en ces lieux habitèrent les fées. On diroit que Cybèle a, daus ces antres frais, Chargé le dieu des eaux de bâtir son palais. Non, jamais daus ses traits jetés à l'aventure, Le hasai'd ne sut mieux embellir la nature.
Enfin , viens à Ion tour prendre place en mes vers , Ornement de la Grèce, antique enfant des mers. Superbe Autiparos! dont les brillantes roules. De dédale en dédale, et de voûtes en voûtes. Conduisent dans cet antre auguste et ravissant, D'un éclatant albâtre amas éblouissant, Que sans nous façonna l'architecte suprême ! Là, digne d'un tableau si digne de lui-même, Descendit Tournefort; là le pieux ^vointel , Changeant ces lieux en temple et l'albâtre en autel , Voulut solenniser avec magnificeuce Cette nuit que du Christ consacra la naissance ; El sans autre ornement que ces brillants cristaux , A l'éclat de leur voûte, aux clartés des flambeaux Qui relevoient encor leur riche architectui-e , La nature fêta le dieu de la nature.
Et toi, de celte terre hôte tumultueux; Toi , de tous les pouvoirs le plus impétueux. Volcan! le feu nourrit la fougue triomphante, Le feu te réclamoit , mais la terre t'enfanie : Viens donc , viens de mon vers ranimer les élans , Toi qui ronges ta mère et déchires ses flancs.
Tel qu'avant d'éclater dans le sein de nos villes , Couve en secret le feu des discordes civiles ; Tel, préparant la mort et les embrasements, Le volcan contre nous arme les elements ; Il les appelle tous à celle horrible guerre ; Il part , il va chercher dans le sein de la terre Des bois pétrifiés les amas charbonneux , De l'huile des rochers les flols bitumineux, Les pyrites, les sels, les gaz incendiaires, De son prochain ravage ardents auxiliaires. Déjà, de liucendie affreux avant-coureurs, De sourds frémissements anuouceni ses fureurs.
Le feu dilate l'air, il évapore l'onde ;
Le monstre se débat dans sa prison profonde ;
Des rochers escarpés , des montagnes , des bois ,
En vain pèse sur lui l'épouvanlable poids.
Tel que , pour expier sa rebelle escalade ,
Sous des rocs entassés le superbe Encclade,
La bouche haletante et le sein enflammé ,
Soulève le fardeau dont il est opprimé ;
Et, changeant de côté pour changer de torture.
Ebranle au loin la terre avec un long murmure ;
Ou lel qu'un peuple ardent tout-à-coup révolté,
A travers des débris cherchant la liberté,
De sa propre fureur, en désastres féconde.
Se dévore lui-même et ravage le monde :
Tel , et plus furieux , le volcan effréné
Lutte contre le mont qui le tient enchaîné:
Plus il fut captivé, plus il sera terrible.
L'inslinct a pressenti l'explosion horrible ;
Les troupeaux consternés quittent ce sol brûlant.
L'oiseau part effrayé ; le chien fuil en hurlant.
Enfin il rompt sa voûte, il brise ses murailles ;
De ses flancs déchirés il vomit ses enirailles ;
Mélange de fumée , et de cendre , et d'éclairs ,
En colonne rougeâtre il monte dans les airs ;
Du noir abîme aux cieux il fait voler la pierre,
De ses sillons brûlants laboure au loin la terre ,
Et des rochers dissous, et des métaux fondus.
Roule en flots enflammés les torrents confondus.
Adieu les fleurs, les fruits, et la moisson naissante;
Tout tremble, tout frémit ; la terre mugissante
Secoue avec fureur ses abîmes profonds ,
El les lours des cités, et les forêls des mouls.
Les vallons sont comblés , et les sommets s'abaissent
Des fleuves sont formés, des fleuves disparoissenl.
Il parcourt , il enflamme et la terre et les airs ,
Il gonfle les torrents , il soulève les mers ;
Et le ciel réunit , pour châtier le monde ,
Au déluge du feu, le déluge de l'onde.
Oh ! quels mortels un jour, Empédocles nouveaux
Oseront pénétrer daus ces brûlants caveaux '9 ?
Moi-même quelquefois de ces grands phénomènes
Je crois au fond du gouffre interroger les scènes ;
J'ose affronter de près, sans craindre son réveil
Du volcan assoupi le terrible sommeil ,
Fouler aux pieds ce sol qu'un feu secret dévore ,
Aspirer ces vapeurs qui menacent encore ,
Reconnoitre du feu les vestiges fumanis,
Du terrain crevassé les longs déchirements ;
Les éclats refroidis de ces voûtes ardentes ,
Leurs décombres épars, leurs ruines pendantes.
Des métaux embrasés les débris sulfiuTux ,
Les rocs minés , rongés, calcinés par les feux ;
Et, sorti triomphant de leur prison profonde,
De leurs foudres éteints j'effraie encor le monde. -
Que dis-je ? ces volcans, rapides dcsiructeurs, IMais quelquefois aussi hardis fabricaleurs , Mêlent de grands travaux à d'horribles ravages. Osons donc à leur tour décrire les ouvrages De ce dieu qui bâtit d'un art audacieux
LES TROIS RÈGNES
Los prisons de l'enfer et les palais des cieiix.
On la vu, de la terre embrassant les entrailles,
Changer le noir basalte en superbes murailles :
Tels aux champs de Slaffa »° ses étonnants travaux,
D'un palais volcanique ombragèrent les eaux.
Le voyageur le voit : il s'arrête, il admire
Ce chef-d'œuvre où la mer vient , gronde, et se retire,
Ces cubes entassés , ces prismes merveilleux ,
Dont Vuleain décora son fronlon orgueilleux ,
El le cintre hardi de sa pompeuse arcade ,
Et sa majestueuse et double colonnade ,
Et des brùlanls débris du globe tourmenté ,
Le désordre enfantant la régularité.
Cette grotte enchantée, et ce séjour magique, De Fingal, nous dit-on, fut la demeure anli(|U€. Là résonnoient sa IjTe et ses chants solennels. Laissons là ces récils : dans ses vers immortels , Son fils lui construisit un plus superbe temple ". Ce vaste monument que l'œil surpris contemple, Sorti du sein des eaux , et bâti par les feux , Un jour, peul-èlre, un jour sera détruit par eux; Mais ceux où de Fingal la mémoire se fonde. N'auront d'autre tombeau que les débris du monde.
CHANT V