RÈGNE MINERAI
Les différentes substances minérales. Enumeration des divers métaux. Phénomènes produits par la nature dans rintcrieur des mines. Le nroscril cherchant un refuge dans les mines contre les factions qui ont mis sa tête à prix.
Oh ! que le temps sait bien , dans sa marche féconde , Sons mille aspects nouveaux reproduire le monde ! Qui l'eût cru qu'un amas de légers sédiments Brilleroit en cristaux , luiroit en diamants ! Que la terre , oubliant sa vertu végétale. Des sucs dus à la fleur coloreroil l'opale ' ! Qu'un ver emprisonné formeroit le corail ^ ! Mais ce noble arbrisseau, ces pierres, cet émail. Ne sont que l'ornement et le luxe du monde : En biens plus précieux notre terre est féconde. Pénétrez dans son sein : d'abord s'offre aux regards Ce sel , dans la nature abondamment épars. Le temps, qui raccumule en de vasies carrières, En forme lentement des nionlagues entières ; Et ces riches trésors , qu'ignore l'œil du jour, De la mer vagabonde annoncent le séjour. J'atteste, ô Wiliska^! tes carrières fécondes. Tremblant et suspendu sur tes voûtes profondes. Le voyageur descend , et son œil enchanté Dans ces antres obscurs voit toute une cité. Des murailles de sel se montrent à sa vue. Le sel se forme en voûte, en colonne, en statue: Le sel se creuse en temple , et se dresse en autel ; Le travailleur s'assied à des tables de sel. Au milieu d'un ruisseau court l'onde salutaire Que jamais de ces lieux l'amertume n'altère :
Telle on dit qu'Aréthiise , au sein des flots amers,
Sans perdre sa douceur, voyageoit sous les mers.
Au-dessus, distillée en larmes abondantes.
L'eau des sels congelés brille en gouttes pendantes.
Là, chacun a son chef: il commande; à sa voix
Des milliers de marteaux résonnent à-la-fois.
Tous, d'un égal effort, tous, d'une ardeur commune,
Attaquent ces remparts, ouvrage de Neptune:
Leurs pans tombent en blocs confusément épars.
Là , glissent des traîneaux: ici, roulent des chars.
Le tonneau suit dans l'air le tonneau qui s'élève ;
La mobile poulie , en criant , les enlève.
(Iliaque bloc est un prisme, et l'éclat des flambcaui
En palais de cristal a changé ces tombeaux.
L'œil voit sans se lasser ces brillants phénomènes.
Du métal à son tour parcourons les domaines. Là , de plus grands tableaux frappent encor nos yeux ; Là, tout est plus savant et plus mystérieux : Entrons. Le vent mugit sous ces \oûtes j)rofondes; Des torrents souterrains j'entends gronder les ondes. Toul-à-coup jusqu'à moi parviennent d'autres sons ; C'est le bruit des travaux, c'est le bruit des chansons, C'est la voix des himiains. Alors de ces lieux sombres Je crois voir s'éclaircir et s'égayer les ombres : Aussi , malgré leur triste et ténébreuse horreur, Mes regards assurés s'y plongent sans terreur. Je descends , je parcours la longueur de ces routes. Je mesure de l'œil la hauteur de ces voùles; J'aime à voir ces grands blocs , ces rochers suspendus En arceaux naturels sur ma télé étendus. C'est là, c'est encor là que, cachant sa puissance, L'éternel ouvrier, daus un profond silence, Compose lentement et décompose tout :
Il colore, il distille, il unit, il dissout.
Là, différents de poids, de forme, de figure. Dans la dure épaisseur de leur matrice obscure , Se forment ces métaux 4 qu'on tâche d'arracher Aux veines de la terre , aux fentes du rocher : Le fer cultivateur et le bronze qui tonne. Et ce métal docile où l'onde s'emprisonne 5 ; L'étain , l'argent , et l'or qui brille sans rivaux ; Et ce nouveau métal, le plus lourd des métaux. Que long-temps à nos yeux déroba la nature , Et de nos aris féconds la richesse future 6; Et le mercure enfin, qui, connu par son poids. En globules roulants glisse et fuit sous nos doigts.
Il est d'autres métaux moins purs dans leur essence, Tous différents de poids, de couleur, de puissance: Le tung-stène grisâtre , et l'arsenic rongeur, Qui du cuivre blanchi déguise la rougeur. Et par deux attentats sert, doublement perfide. Le monnoycur coupable 7 et le lâche homicide ; Mais qui, par ses couleurs réparant ses forfaits, A nos arts innocenis prodigue .ses bienfaits. Ailleurs c'est le nickel ; le douteux molybdène. Dont m\\ ne connoissoit la substance incertaine. En grains noirs et brillants se montrant à nos yeux, S'évaporant à l'air, et résistant aux feux ; Le col)alt qui, de l'art sujet involontaire.
CHANT V
Garde dans le creuset sa roideur réfiaclaire ,
Et , par les feux ardents lentement pénétré ,
Se fond avec le verre en fluide azuré;
Le bismulh peu ductile et peu rebelle aux flammes,
Qui se forme en crislal et se déploie en lames;
Le manganèse à peine entamé par les feux,
Mais au contact de l'air tombant en grains poudreux ;
Et le zinc Indien, qui, lorsqu'un grand théâtre
Étale à tout Paris ces jeux qu'il idolâtre ,
De si riches couleurs, de rayons si brillants,
l'ai-e ces faux soleils dans l'ombre pétillants.
Dont Tivoli plainlif à regret s'illumine,
Et, pour Ruggieri, fait déserter Racine;
Et l'anlimoine^, enfin, utile aux animaux.
Proscrit par des arrêts, ordonné par nos maux,
Et qui, de vains débats source long-temps féconde,
Avant de le guérir, scandalisa le monde 9 :
Tant les vieux préjugés fascinent nos regards.
Et dans leur cercle étroit emprisonnent les aris !
Je ne citerai point tous ces métaux modernes De leurs nombreux aînés familles subalternes ; J'attends que le savoir, parmi leurs vieux parents, A leur race nouvelle ait assigné les rangs.
De ces métaux récents dont l'art fit la conquête, Chacun a son pouvoir : le chrome est à leur tète ; Peintre des minéraux , de nos plus belles fleurs Il distribue entre eux les brillantes couleurs ; L'émeraude par lui d'un beau vert se colore; Il transmet au rubis la pourpre de l'aurore ; Quelquefois du plomb vil fidèle associé. Teint d'un vif iucarnat son obscur allié ; Tantôt rival heureux des couleurs japonaises. Avant, qu'elle ait de Sèvre enduré les fournaises , Il peint la porcelaine, et lui prête à nos yeux Ces fonds verts et brillants qui résistent aux feux. Noire siècle en est fier, et, par un juste hommage, LTn jour de Vauquelin y gravera l'image '°.
Tous ces métaux divers sont pesants ou légers-, Ou purs, ou se mêlant de métaux étrangers ; Les uns cassants et durs , d'autres avec souplesse En fils longs et brillants déployant leur richesse ; L'un prompt à s'amollir aux feux les moins brûlants , L'autre à peine dompté par des feux violents ; L'un fier de son éclat, l'autre de son usage; L'un vil aux yeux du peuple , et l'autre aux yeux du sage. Souvent ils sont cachés sous des masques trompeurs ; Souvent des minéraux les subtiles vapeurs Pénètrent lentement dans le sein de la terre ; Le métal à son tour couvre souvent la pierre.
Du monde minéral étonnants végétaux.
Les uns sont dessinés en bouquets, en rameaux; D'autres sont en plumage arrangés avec grace "; Ceux-ci n'offrent aux yeux qu'une grossière masse : Tous, destinés pour nous, passent à nos regards Des ateliers du temps aux ateliers des arts ; Et notre œil voit sortir de cette nuit profonde , L'espoir, les biens , les maux , et les crimes du monde.
Mais la mine s'épuise , et dans son sein muet La nature sommeille et le travail se lait.
Que dis-je ? la nature en tout temps agissante ,
Répare incessamment leur source renaissante.
Déjà sa main reprend en secret ses travaux.
Et lait de nouveaux plans pour des siècles nouveaux :
Mais l'espoir pour long-temps de ces autres s'exile.
Quelquefois seulement ils deviennent l'asile
De l'iufame assassin, du brigand ténébreux,
Hélas ! et quelquefois l'abri du malheureux ;
Sur-tout quand les tyrans sur leurs listes sanglantes
Inscrivent sans pitié leurs victimes tremblantes.
Essayons ce récit des publiques horreurs ;
Il convient à mes chants, il convient à nos mœurs.
De mille factions mère désordonnée, Florence à leurs fureurs vivoit abandounce; Dans ses murs , sans repos , sans police et sans lois , Sur les partis rivaux se promenant sans choix , Des bourreaux fatigués la hache indifférente, De leur sang confondu sans cesse étoit fumante ; Et le meurtre , toujours nommant leur successeur, Jeloit sur l'opprimé le superbe oppresseur. Un vain peuple à-la-fois et féroce et volage , Après l'avoir formé , détruisoit son ouvrage ; Et toujours enti'aîné, croyoit toujours choisir. Chacun de sa faveur ardent à se saisir , Du nom de liberté flattoit sa servitude; Lui, dans son orageuse et vague inquiétude. Instrument et jouet de vingt partis rivaux , Passoit de trouble en trouble à des tourments nouveaux. Ainsi de tous côtés lorsque souffle l'orage , La mer doute à quels vents doit obéir sa rage.
Ormond régnoit alors ; sa tête en cheveux blaucs Aimonçoit et le calme et le fi-oid des vieux ans. Mais la paix de son ft'ont n'étoit point dans son amc; L'ardente ambition le brûloit de sa flamme; Ainsi sous les frimas l'Etna cache ses feux. Si l'orgueil pouvoit l'être, Ormond étoit heureux. Une fille charmante, au.x succès politiques Ajoutoit la douceur des plaisii-s domestiques. Elvire étoit son nom; et son cœur, et ses traits, A toutes les vertus joignoient tous les attraits.
Florence dans ce temps, au milieu des tempêtes, Aimoit encor les jeux, les pompes et les fêles; Et dans le même jour, et dans les mêmes lieux, Où des scènes de sang avoient frappé les yeux , Le bal étoit ouvert, et le plaisir barbare Passoit des cris de mort aux sons de la guitare. Elvire soupiroit, et, pleurant son pays, Fuyoit l'œil du public. Tel un sauvage lis , Confiant au désert les parfums qu'il exhale, Cache aux vents indiscrets sa beauté virginale ; Ou tel, aux pieds d'Athos où gronde l'aquilon, Se renferme et se tait un modeste vallon. Seulement, pour charmer sa tranquille retraite, Sa jeune main tenoit l'aiguille ou la navette. Tantôt , de son pays peignant les longs malheurs. Elle en chargeoit la toile et l'arrosoit de pleurs; Tantôt, de ses aïeux réveillant la mémoire. De leur vieille discorde elle lisoit l'histoire; El dans ces souvenirs le présent retracé ,
LES TROIS REGNES
Lui monlroit l'avenir écrit dans le passé.
Un jour enfin au cirtjue ayant suivi sa mère, Elvire aux spectateurs se montra !a dernière, Et des autres beautés l'éclal s'évanouit. Ainsi lorsc|ue des (leurs l'essaim s'épanouit, La rose entre ses sœurs, pins tardive et plus belle. Se montre, et tout éclat disparoit devant elle. Le jeune et beau Dolcé vint, la vit, et l'aima; D'un feu non moins rapide Ehire s'enflamma : Ainsi d'un même essor, l'une à l'autre (ideles , ''Se suivent dans leur vol deux jeunes hirondelles; Ou tels, se rencontrant, deux amoureux ruisseaux Unissent leur murmure et coufoudent leurs eaux. Auprès du vieil Ormond , jaloux de son empire, Le sensible Dolcé brigua la main d'Elvire : Ormond lui préféra l'ambitieuse ardeur D'un jeune audacieux soutien de sa grandeur. Jusqu'au fond de son cœur Dolcé sentit l'offense. Et l'amour dans son ame alluma la vengeance. Dolcé justpi'à ce jour aux beaux-arts , aux plaisirs , Avoil al)andonné ses innocents loisirs ; Mais lorscpi'cnfin lamour, l'affront fait à sa flamme, A celte douce paix eut arraché son ame. Rien ne le contint plus, et son cœur outragé. Par l'honneur, par l'anioiu- jm-a d'être vengé. Tout ce qui peut gagner la favem- populaire, La noblesse du sang, l'heureux désir de plaire. Le talent rehaussé par d'aimables dehors, La vertu (pi'end)ellit la grace d'un beau corps, L'art touchant des bienfaits , l'art brillant du langage , Le trop heureux Dolcé reçut tout en partage: Il en arma sa haine, et, hieulot renversé, Par son jeune rival Onuond fut ren)placé.
Malheureux ! dans sa chute où trouver un asile ? Ce n'étoit plus le temps où le vaincu tranquille Pouvoit, cédant au sort un pouvoir abhorré. Retomber dans la foule, et s'y perdre ignoré. L'implacable vengeance accabloit sa disgrace; Le vaintpieur au vaincu n'eût osé faire grace : Dépendant des ressoris qu'il avoit fait mouvoir , Lui-même obéissoit au faîte du pouvoir ; Et, tremblant d'arrêter le cours de sa vengeance, Étoil libre en sa haine et non dans sa clémence. A l'aspect des bourreaux, du fer ensanglanté, Le citoyen proscrit fuyoil épouvanté, Confloit à la nuit son départ solitaire , Du plus obscur réduit recherchoit le mystère. Malheur à tout mortel, dont le zèle imprudent , De son timide asile eût été confident ! Plus malheureux, celui dont le toit secourable Eût osé recueillir cet hôte redoutable ! Tout se taisoit , le sang , l'amour et l'amitié ; Les larmes se cachoient dans l'œil de la pitié; Et l'hospitalité , dans ces malheureux âges , PTétoit plus qu'aux déserts et qu'aux antres sauvages.
Au milieu du tumulte, et du sang, et des cris Qui proclamoient le nom et la mort des proscrits, Ormond fuit , et, hâtant sa course vagabonde. Rencontre près d'un bois une mine profonde,
Fréquentée autrefois, et déserte aujourd'hui ; Antre affreux où du jour jamais l'astre n'a lui. D'et'froyai)les ravins en gardent les approches; Du sommet escarpé de ses hideuses roches On n'entend (|ue les cris des oiseaux dévorants. Le murmure des bois, et le bruit des torrents. Là, (luillaul ses foyers, ses amis, sa famille, Le malheureux vieillard s'enfonce avec sa fille : Là, contre son vain(|ueur, contre le sort jaloux, En imprécations éclatoit son courroux.
Ainsi sur son rocher , jeté par des perfides, Philoelète en fureur maudissoit les Atrides. Ormond marchoit , crroil sous ces rocs ténébreux : Leur silence désert , leur abandon affreux , vSembloient de son destin lui peindre la tristesse. " Autrefois, disoit-il, la soif de la richesse Attiroit dans ces lieux des cœurs intéressés; Leur richesse n'est «^ilus, les voilà délaissés : Tel est mon sort. Ma sombre et triste défiance. Enfant de la vieillesse et de l'expérience. M'a fail cacher à tous l'abri de mes malheurs; Pas un ami ne sait dans quel antre je meurs ! J'ai tout perdu ! Que dis-je.^" en mon destin funeste Elvire est avec moi , mon Elvire me reste ! » Tout ce que la totiehanle et noble antiquité De la tendre Antigone autrefois a conté, N'a rien de comparable aux tendres soins d'Elvire. Tantôt, quand le sommeil reprenoit son empire, A son père assoupi ses soins compatissants Faisoient un doux chevet de ses bras innocents : Tantôt , s'ils le troubloient par leurs affreux mensoDges, D'un regard inquiet elle épioit ses songes. Les lisoit sur son front , et , hâtant son réveil , Pour le rendre au repos l'arrachoit au sommeil : Tantôt elle sorloit , et, d'une main tremblante, Saisissoit à la hâte, ou la fraise odorante, Ou le fruit savoureux que donne le figuier. Ou de son fruit amer dcpouilloit l'olivier. Souvent ses beaux cheveux, pour un plus noble usage Courbant en arc ou l'if ou le cormier sauvage , De leur tresse tendue envoyoipuf le roseau Dont la pointe dans l'air alloit frapper l'oiseau ; Soudain elle reniroit, et sa timide joie A son père attendri couroit porter sa proie. D'autres fois, de sa soif pour apaiser l'ardeur. Dans une coupe d'or, débris de leiu- splendeur, Que jadis emplissoit de sa liqueur choisie. De Smyrne ou de Chio l'odoranle ambrosie, Sur la croupe du mont ses mains alloient chercher L'eau (|ui tomboit des cieux dans le creux du rocher. Osoient-ils un instant quitter leur solitude ? Avec (luelle attentive et tendre inquiétude Elvire observoil tout, et, lui servant d'appui. Lui choisissoit sa place et veilloit près de lui ! Du malheureux alors la douleur affoiblie Quelquefois faisoil place à la mélancolie.
Un soir (jue dans ces lieux , avec un front riant , Diane aux doux rayons éclairoit l'orient. Cet air frais , ce ciel pur, cette pâle lumière,
CHANT V
Ce repos élendu sur la nature entière,
Péuélraut par degrés dans le fond de son cœur,
Par un charme inconnu suspendit sa douleur,
Toul-à-coup se tournanl vers sa consolatrice :
« O charme de mes jours , ma douce bienfaitrice !
Je ne sais quel attrait ont ces riants tableaux ;
Mais je sens moins ici la vengeance et mes maux !
L'homme devient plus calme auprès de la uature !
De Dolce, dans ces lieux, j'oublie enfin l'injure;
Je suis las de haïr, et sans peine mon cœur
Excuse en lui l'amant, et pardonne au vainqueur.
Toi, pardonne un relus qui lit noire infortune !
Que la mienne à tes yeux ne soit pas importune !
S'il existe un pouvoir ami des malheureux,
Crois qu'il reconnoîlra des soins si généreux !
C'est toi dont le printemps console ma vieillesse;
C'est loi qui de mon antre adoucis la tristesse :
De l'astre qui nous luit l'aspect consolateur
Est moins doux à mes yeux que tes soins à mon cœur. »
Il dit, serra sa main, répandit quelques larmes. Dès ce moment, la vie eut pour lui plus de charmes ; Et, respirant enfin du poids d'un long courroux. Son cœur fut plus tranquille, et son sommeil plus doux.
Cependant les partis, les vengeances, les hames, Troubloient encor l'état de leurs sanglantes scènes ; Et Dolcé, par la force au plus haut rang monté. Par la force, à son tour, s'en vit précipité. De son règne plus doux les successeurs féroces Signalèrent sans fin leurs vengeances atroces. Il fallut par la fuite échapper à la mort. Mais , ô coups imprévus ! ô caprice du sort ! Dans le tumulte affreux du revers qui l'exile. Son unique ressource, et son unique asile. Ce fut cet antre même où s'étoit enfoncé Le malheureux vieillard par ses mains renversé : Tant à ses jeux cruels la fortune obstinée , Des mortels au hasard roule la destinée !
Sombre et pensif, il entre en cet affreux séjour. Furieux de regrets, de vengeance et d'amour. L'amour, dont tant de soins n'ont pas éteint la flamme, Plus violent alors , se rallume en son ame. « Que fait Elvire.' hélas ! en proie à ses douleurs. Elle pleure, et c'est moi qui fais couler ses pleurs ! Sort cruel, va, transporte oîi tu voudras l'empire. Les honneurs , les trésors ; mais rends-moi mon Elvire ! Que je revoie Elvire , et je meurs consolé ! »
Ainsi Dolcé parloit, furieux, désolé.
Durant deux jours entiers, dans sa rage tranquille. Sur le même rocher il demeure immobile ; Mais enfin , excité d'un désir curieux , Il veut interroger et connoître ces lieux. Il entre, il se confie à ces lugubres voûtes, Il traverse à pas lents leurs téiié])reuses roules. Tout-à-coup, ô surprise ! il croit entendre un bruit. Il approche, on l'évite; il avance, ou le fuit : Enfin il les aiieini , et reconnoit sans peine La fille à son amour, et le père à sa haine. Interdits tous les deux , et muets un moment , Ce* superbe* rivaux restent sans mouvement ;
A l'aspect l'un de l'autre, ils admirent ensemble Le sort qui les unit, le lieu qui les rassemble. Tels deux vaisseaux guerriers qui , dans un choc affreux.. Sur le vaste Océan se foudroyoient enire eux. Jetés par l'aquilon sur le même rivage, Confondent leurs déin-is et mêlent leur naufrage. Elvire en pleurs gémit; le jeune et fier Dolcé Jette au superbe Orinond un regard courroucé. D'un air calme et serein le vieillard l'envisage. « Oui, lui dit-il enfin, je t'ai fait un oulrage: Mais de quoi t'a servi ton imprudent courroux .* Toi-même du destin tu ressens donc les coups ! Déplorable désir de gouverner les hommes ! Dolcé, dans quel état et dans quel lieu nous sommes! Regarde; ici vivoient des mortels malheureux, Déterrant des trésors qui u'étoient pas pour eux ; Dont les yeux ignoroient, dans celte nuit profonde. S'il éloil un soleil, s'il existoit un monde ; Eh bien ! chargés de fers , accablés de travaux , Ils chanloienl , et leurs chants adoucissoient leurs maux. Et nous , nous an milieu des discordes civiles , Du ravage des champs , du pillage des villes , L'un par l'autre abhorrés, l'un par l'autre abattu*, Oppresseurs sans pouvoir, malheureux sans vertus, Privés des vrais plaisirs , des vrais biens de la vie ; Le moindre de nos maux eût consolé l'envie. Vaincu, proscrit, jeté dans ce séjour d'effroi, Je t'ai haï loug-tenips ; puis j'ai pleuré sur toi. Toi, si ta haine encof peut conserver sa rage, Contemple ces lambeaux et regarde mon âge. » Dolcé long-temps se tait, regarde lour-à-tour L'objet de sa fvu'eur, l'objet de son amour. Elvire enfin laissa tomber d'un œil humide , Avec un doux regard , une larme timide. Que ne peut sur l'amour une larme, un regard .* Il s'élance , il se jette aux genoux du vieillard : « O toi, dont j'ai causé, dont j'ai plaint la misère. C'en est fait, à les pieds j'abjure ma colère. Non, je n'élois point né pour sentir la fureur. Qu'un sentiment plus doux étoit fait pour mon cœur ! Me voilà devant toi, mets ta main dans la mienne Et puisse Elvire un jour y joindre aussi la sienne. Alors je ne suis plus proscrit ni malheureux ; Alors je trouve ici ma patrie et mes dieux : Trop heureux si je puis , partageant vos disgraces , Consoler le malheur, la vieillesse et les graces. » Ainsi Dolcé parloit , et , dans le même instant , Vers l'issue opposée un bruit confus s'entend. Surpris et curieux , il approche , il écoute. Un mortel empressé marchoit sous cette voûte ; Non point avec ce pas timide, suspendu, Qui craint de se trahir, tremble d'être entendu; Mais d'un pas ferme et sûr, mais avec ce visage. D'une nouvelle heureuse infaillible présage : C'est un confident sûr, de qui l'avis certain Vient instruire Dolcé de son nouveau destin. Tout est changé : le peuple, inquiet et volage, Pour la troisième fois a brisé son ouvrage ; Et du parti d'Ormond, du parti du Dolcé ,
LES TROIS RÈGNES
Les débris réunis l'ont déjà remplacé.
S'ils veulent ressaisir les rênes de l'empire , A leur pouvoir nouveau l'élat entier conspire; Et déjà, ralliant toutes les factions, La faveur populaire a proclamé leurs noms.
Au maliii'urcux vieillard, de cet avis fidèle L'impatient Dolcé court porter la nouvelle. « Le ciel, dit le vieillard, a puni ces brigands; Le ciel est juste enfin : mais vois ces cheveux blancs, Dois-je à des chocs nouveaux exposer mon vieil âge ? C'est assez d'une erreur, c'est assez d'un naufrage. Au bord d'une forêt, sur la rive des mers. Un vieux château me reste en des vallons déserts ; Là peut-être m'attend un destin plus tranquille. Si tu peux, jeime encor, supporter cet asile. Mon Elvire est à toi : vers ce nouveau séjour Un facile trajet nous conduit en un jour. » Il dit, Doleé l'embrasse; et la douce rosée, Qui rafraichit le sein de la terre embrasée, Apporte moins de joie au sillon altéré. Que Dolcé n'en goûta dans son coeur enivré. Mais avant sou départ , il veut que l'hyménée Et d Elvire et de lui fixe la desliuée.
Sur la cime du mont un agreste ruisseau, Dont l'onde souterraine y cachoil son berceau, A travers les rochers de leurs sombres retraites Se glissant lentement par des routes secrètes, Baiguoit leur antre obscur ; et ses flols épaissis. Suspendant aux rochers leurs sédiments durcis. De spaths "et de cristaux différents de figure Ornoient du noir lambris la brûle architecture. Des siècles et des eaux ouvrage naturel , Au milieu s'élevoit un magnifique autel , Que le suc minéral, disiillé de la voûte, En colonne d'albàlre a bâti goutte à goutte '3 ; Et lorsque dans l'horreur de cet obscur séjour Des brandons allumés reproduisoient le jour. De leurs reflets divers la pompe éblouissante. De rochers en rochers au loin rejaillissante, Défioit dans la nuit les rayons du soleil. Là, sans suite, sans faste, et sans vain appareil , Pour temple les arceaux de celte voûte obscure, Ces prismes pour flambeaux, pour témoin la nature, Pour offrande leur cœur, un rocher pour autel, Le dieu d'hymen reçut leur serment mutuel ; Et jamais, dans l'éclat de ses plus riches fêles. Ce dieu n'avoit reçu de plus nobles conquêtes. Enfin ils sont unis : la nuit vient, et l'amour Aux mystères d'hymen les appelle à son tour. Là, ne se montra point celte pompe qu'élale Des riches et des grands la couche nuptiale ; Ces superbes rideaux, ces coussins fastueux, Des amours opulents trône voluptueux :
L'art ne profana point cette union si douce; La nuit prêta son ombre, et les rochers leur mousse.
Dans les cieux cependant l'aurore est de relour : Il est temps de partir pour leur nouveau séjour; 11 est temps de quitter cette grotte chérie, Dès long-temps leur asile , et déjà leur patrie.
Mais , ô douleur nouvelle ! en désertant ces ton* Ils pensent s'exiler pour la seconde fois. En vain ce lieu lugubre , arrosé de leurs larmes, De la sociéié leur refusoit les charmes; En vain les profondeurs de cet autre écarté Des doux rayons du jour ignoroient la clarté : Ils l'aimoient; chaque jour la puissante habitude Rendoit sa nuit moins sombre et son séjour moins rude. Témoin de leurs plaisirs, témoin de leurs douleurs, Cet antre le premier adoucit leurs malheurs. Accueillit leur misère. Eh ! quel rocher sauvage Ne plait au malheureux échappé du naufrage ! Ils parlent cependant, et, les larmes aux yeux, Sur le seuil de la grotte ils lui font leurs adieux. Une nacelle est prêle : ils voguent , et peu d'heures Leur montrent de plus près leurs nouvelles demeures. Qu'en cercle environnoit un rivage chai-mant. A peine ils l'ont touché, dieux, quel ravissement! Là, soudain de leurs cœurs s'apaise la tempête; L'air plus calme et plus pur pèse moins sur leur tête ; Des vainqueurs, des vaincus, des bourreaux, des proscrils, Leurs tran(|uilles bosquets n'entendent point les cris. Bien loin d'eux vont mourir les clameurs populaires Et le rugissement des factions contraires. Aucun fiel n'aigrit plus ces deux rivaux fameux. Elvire est le lien qui les unit entre eux. Telle entre deux couleurs, médiatrice heureuse, Glisse d'un ton plus doux la teinte harmonieuse.
Il falloit cependant par d'utiles plaisirs, Par d'aimables travaux varier leurs loisirs : Le crayon, le pinceau, la lyre, la lecture, De leur nouveau séjour l'agréable culture, Des coteaux , des vallons l'aspect délicieux , Les trésors de la terre et l'étude des cieux , Charmoient innocemment leur douce solitude. Sur-tout des minéraux l'intéressante étude Occupoit leurs moments : tous rangés avec art, Et classés avec ordre, inslruisoienl leur regard. A leur tête éclatoit sur ce brillant théâtre Un fragment précieux de cet aulel d'albâtre. Dépositaire heureux de leur premier serment. Et de leur tendre amour fidèle monument. Dès lors tous trois sans soins, sans trouble, sans envie, Crurent ou retrouver ou commencer la vie. Plus de jours malheureux, plus d'iuquiètes nuils : Leurs nuits éloient sans trouble et leurs jours sans ennuis. Tel un fleuve rapide, enfant d'un mont sauvage, Qui, lourmcnlant ses eaux, son lit, et son rivage, Parmi d'affreux rochers mugissoit en courroux, Arrivé par degrés sur un terrain plus doux Se calme, s'abandonne à sa pente insensible. Et, de torrent fougueux, devient ruisseau paisible.
CHANT VI
RÈGXE VÉGÉTAL.
De la foimation des plantes. Circulation et produits de la sève. De la greffe et de ses effets. Distributioo de la sève nour-
CHANT VI
ricière, et des différentes formes qu'elle fait prendre à la I matière végétale. Les caractères et la nature des diverses plantes; leurs couleurs, leurs attributs, leurs variétés. Les l plantes des différents climats. Éloge de Liunée; sa naissance , sa passion pour la botanique ; ses travaux et sa gloire adoptés par la France. La naissance et la multiplication des plantes. Éducation, habitudes des plantes. Horloge de Flore. Hymen et amours des plantes. Des polypes et des plantes qui forment la nuance intermédiaire entre le règne végétal et le règne animal , ou entre le règne animal et le règne végétal. Usage des plantes pour la santé, la vie, et les plaisirs de l'homme. Le café, le vin, la bière, levin de Champagne. Les plai/tcs céréales. L'Amérique indiquée h Christophe Colomb par l'aspect des plantes emportées sur les flots.
Ils sont passes ces temps des rêves poétiques, Où l'homme inteiTogeoit des forèls prophétiques; Où la fable, créant des faits prodigieux, Peuploit d'êtres vivants des bois religieu.x. Dodone inconsultée a perdu ses oracles; Nos vergers sont sans dieux , nos forêts sans miracles ; Au sang du beau chasseur adoré de Cypris, La rose ne doit plus son brillant coloris; L'eau ne répète plus le beau front de Narcisse, Ce long cyprès n'est plus la jeune Cyparisse, Ces pâles peupliers les sœurs de Phaélon, Ce vieux tilleul Baucis , ce chêne Philemon : Tout est désenchanté; mais, sans tous ces prestiges , Les arbres ont leur vie , et les bois leurs prodiges. Je veux les célébrer; je dirai quels ressorts Des peuples végétaux organisent les corps. Tantôt ma voix chanloit les vertus minérales ; Un nœud secret les joint aux races végétales. L'arbuste, l'arbrisseau, les herbes et les fleurs, Des éléments divers puissants combinateurs, Sont le laboratoire où leur force agissante Exerce incessamment son action puissante , Et, de tous ces agents dans la plante introduits, Forme l'éclat des fleurs et la saveur des fruits : Admirable chimie , où l'air, la terre et l'onde Forment mille unions de leur guerre féconde ! Interrogez ces plants : des milliers de vaisseaux , Qui sur un même tronc s'assemblent en faisceaux. D'un côté, dans la terre, en racine s'étendent, De l'autre , en long rameaux , dans les airs se répandciU ; Puis, divisés encor, vont, dans leurs frais boutons, Du feuillage léger préparer les festons. Dois-je vous dire encor ces minces vésicules Qui ramassent la sève en d'étroites cellules. Et ces nombreux canaux , où les sucs épaissis En un solide bois par degrés sont durcis .' Comment , pour pomper l'air, de l'active trachée La spirale élastique en leur sein est cachée ? Chaciue plante en sa tige enferme ses vaisseaux ; Que dis-je ? chaque part du tronc et des rameaux Contient ce triple organe , et de chaque partie Un arbre tout entier peut recevoir la vie : Tant le ciel a voulu dans leur fécondité Placer l'heureux espoir de leur postérité I Pour embellir encor cette race future ,
La greffe unit son art aux dons de la nature :
Art sublime, art fécond, dont les secrets divers,
Remontent au berceau de l'antique univers.
Mais comment de la greffe expliquer le mystère.''
Comment l'arbre adoptant une plante étrangère
Peut-il, fertilisé par ces heureux liens,
Former des fleurs, des fruits, qui ne sont pas les siens.'
Dans le sein maternel, sa retraite vivante.
L'homme encore naissant peut expliquer la plante.
De vaisseaux en vaisseaux, égaré dans son cours,
Le sang qui toujours part, et remonte toujours,
Parcourt, en circulant par des routes certaines,
Un million de fois des millions de veines;
Et dans sa longue route épuré lentement.
Ne porte à l'embryon qu'un utile aliment.
Ainsi par une plante une plante adoptée
Elabore les sucs de la sève empruntée ;
Et de ces aliments qu'il a reçus d'autrui ,
L'arbre nouveau n'admet que les sucs faits pour lui.
Soit donc que d'un rameau la blessure féconde
Reçoive un plant choisi dans sa fente profonde-.
Soit (jue le sauvageon que l'art veut corriger.
Dans ses bourgeons admette un bourgeon étranger.
Ce dédale savant de vaisseaux innombrables
N'admet ou ne retient que des sucs favorables.
L'arbre adopté s'élève : il se couvre de fruits
Que le tronc paternel n'auroit jamais produits,
Et l'arbre hospitalier, où la greffe prospère,
De ces enfants nouveaux s'étonne d'être père.
Ainsi de cet hymen admiré tant de fois. Ma muse audacieuse interprétoit les lois. Mais dans la même espèce, et sur les mêmes liges. Qui peut, sans s'étonner, voir tant d'autres prodiges? Le même suc , changeant de parfum , de saveur, Forme le bois, le fruit, le feuillage et la fleur; Tapisse de duvet la pêche cotonneuse, Arme de dards aigus la châtaigne épineuse , Donne aux pois une cosse , ime écaille à la noix , De son mol épiderme environne le bois, Revêt le tendre aubier d'une écorce plus dure; Là rougit la cerise, ici noircit la mûre; Donne aux fleurs leur émail, sa verdure au gazon; Tantôt est un remède, et tantôt un poison; Et, plus étrange encor dans ses métamorphoses, Il coiu'l infecter l'ail et parfumer les roses.
Qui produit ces effets.-' Les différents tissus Façonnent à leur gré les sucs qu'ils ont reçus, Et suivant les canaux que leur liqueur inonde. Moulent différemment la sève vagabonde : Tel le feu se jouant dans ses tubes divers, En javelots brûlants s'élance dans les airs, En vase s'arrondit, ou se déploie en gerbe; Coule en globe étoile, monte en dragon superbe, Se change en dôme, en voûte, en palais, en berceaux, Et d'un seul élément compose cent tableaux.
Chaque arbuste d'ailleurs, ainsi que sa structure, A ses propres vaisseaux choisis par la nature; Chacun est abreuvé par des sucs différents : Ici le baume coule eu ruisseaux odorants;
LES TROIS RÈGNES
Là son sein enlr'ouveit verso une manne ulile; Là nous cueillons le miel ([ue l'écorce distille, Et cel heureux Iribul amassé jiar nos mains, Eu soulageant la plante enrichit les humains.
Conibieu d'autres vertus et d autres caraclcres, Des nombreux végétaux n)arquos héréditaires, Et de chaque famille immortels attributs, A l'œil observateur disthiguent leurs tribus ! L'iui na(]uit dans nos champs; grace à notre industrie, L'autre pour noire sol a quitté sa patrie; Les uns s'élèvent seuls : l'autre aux bras tortueux , Suce, vil parasite, un chêne fastueux; Les uns sont paresseux, d'autres pressés d'éclore ; L'un dure un siècle eiilier, l'autre n'a qu'une aurore; L'un rampe sur la terre et l'autre atteint les cicux ; Quelle variété pour le goût, pour les yeux! Des feuillages divers dont leurs rameaux abondent. Les uns sont alternés, les autres se répondent ' ; L'un de ses bras tendus regarde l'horizon : L'autre les bras pendants vient baiser le gazon. Eh! qui pourroit compter leurs couleurs, leins figures. Leurs contours élégants, leurs riches ciselures.^ Leurs feuillages sont verts, blancs, découpés, unis, Vêtus d'un doux rolon, ou glacés de vernis; Veulent un terrain sec ou d'humides rivages. Les uns, malgré nos soins, gardent leurs mœurs sauvages; D'autres , de nos jardins hôtes civilisés , Croissent , dans leur parquet avec art disposés. Deleuze 2, aux soins de l'art contiant la nature, A ce luxe charmant invita la culture.
Signala tous ces plants qui , fiers de notre choix , Viennent orner nos parcs et le jardin des rois. Dans ce jardin fameux, capitale des plantes, (j'est lui qui, rassemblant leurs tribus différentes. En de riches herbiers et de nombreux cartons , Aux peuples végétaux assigne leurs cantons; Aux familles d'Europe, aux races d'Améri(|ue , Il joint les nourrissons de la brûlante Afrique; De leur riche peuplade heureux coueilojen. L'archiviste de Flore en est l'historien ; Des arbres éliangers nous conte les voyages, Et le hasard iieureux qui les mit sur nos plages : Chacun lui doit son rang, ses titres, ses honneurs, Et son écrit charmant est le blason des fleurs.
Des aspects variés que leur fit la nature. Achevons cependant la fidèle peinture :
La racine, le bois, la tige, les festons, Tout sert à distinguer leurs nombreux rejetons. L'un caché dans la terre, où son destin l'attache, Attend que d'un gourmand le luxe l'en arrache 2; L'autre , ami du grand jour, dans un riche appareil S'offre tout rayonnant aux regards du soleil. Chacun a ses penchants, sa saison et sa place, Habite les lieux chauds, ou se plait sous la glace. Ou tapisse les nuns , ou de ses verts rameaux Court vêtir les rochers, égayer les tombeaux. Là cette jeune plante, eu vase disposée, Dans sa coupe élégante accueille la rosée 4; Dans son palais natal , brillant de pourpre et d'or,
L'autre 5 d'un doux nectar enferme le trésor. L'une s'enorgueillit de sa robe pompeuse ; De ces riches atours une autre dédaigneuse Laisse à ses sœurs l'azur, la pourpre, le saphir. Et se livre sans voile aux baisers du zéphyr t'. L'une, telle en tout temps ([ue la fit naître Flore, Carde fidèlement l'émail (|ui la colore; Véritable l'rotée euti'c totiles les fleurs, Une autre aime à changer de robe et de couleurs 7 , D'un feuillage nombreux celle-ci s'environne. L'antre d'un seul pétale a formé sa couronne. (Comparez cette mousse et cet arbuste nain A cet énorme enfant du rivage africain **, Ou même à ce figuier 9, dont les vastes branchages. Qui jadis dans les cieux buvoient l'eau des nuages, S'affaissant sous leur poids, et descendant des airs. S'en vont chercher des sucs jusqu'auprès des enfers. De leurs bras enfouis s'élèvent d^autres plantes, Qui, ployant à leur tour sous leurs charges pesautes Forment d'autres enfants, dont la fertilité Est le gage immortel de leur postérité. Ainsi de lige en tige, ainsi de race en race, De ces troncs populeux la famille vivace Voit tomber, remonter ses rameaux triomphants. Du géant leur aïeul gigantesques enfants ; Et leur fécondité, qui toujours recommence, Former d'un arbre seul une forêt immense. De ces arbres amis du soleil, des frimas. Souvent la seule vue annonce leurs climats. Des aspects raboteux, sombres, secs et sans graces, Des arbres africains nous décèlent les races; Je ne sais quels tissus, durs, serrés, amaigris, Marquent les végétaux sur les Alpes nourris; Et leur tronc lisse et pur, et leurs formes riantes, Du sol américain nous indiquent les plantes.
Dépendante à sou tour et des lieux et des tuis , La racine tantôt glisse en filets rampants. Tantôt descend plus bas dans le sein de la terre, Que l'arbre ne s'élève au séjour du tonneiTe. Ici, pour soutenir le poids le plus léger, Rien avant dans la terre elle court se plonger ; Là, du cèdre orgueifleux qui dans les airs s'élance , Sur de foibles appuis soutient la masse immense; Quelquefois se choisit un terrain sablonneux ; D'autres fois dans les lacs , les marais limoneux , Aime à se propager; là ses branches velues Étendent en tout sens leurs fibres chevelues; Et d'épais filaments ceintes de toutes paris. Offrent la longue queu(^, ornement des renards. Non, quand j'aurois reçu cent voix infatigables, Je ne pourrois nombrer ces races innombrables Qui, diverses de port, de formes, de couleurs. De feuilles, de parfums, et de fruits, et de fleurs, Filles des monts, des bois, de la terre et de l'onde Sont les trésors de l'homme et rornement du monde.
Quels qu'ils soient , l'Éternel à d'immuables lois Soumet tous les enfants des vergers et des bois; Lui-même il les nourrit, il veille à leur défense. Par quels soins prévoyants il soutient leur enfance 1
CHANT VI
Admirez par quel art le germe nouveau-nc Dans son propre aliment végète emprisonné; Comment à ses côtés deux feuilles protectrices , • De l'arbrisseau naissant défendant les prémices, Allailcnl d'un doux suc le jeune nourrisson; Comment il développe, en brisant sa prison, La feuille d'un côlé , de l'autre sa racine. Chacune suit son sort; des sucs qu'il lui destine. L'une à son sol natal demande le trésor. L'autre déjà dans l'air médite sou essor. Observez ses progrès, et quelle défiance Retient la plante frêle et sans expérience. Le génie indulgent du fragile arbrisseau Ne l'abandonne pas au sortir du berceau; Il réprime l'élan de sa tige imprudente. Malgré les doux tributs d'une sève abondante. Des langes du maillot à peine déliés.
Ses membres délicats, l'un sur l'autre plies. N'osent prendre l'essor : enfin , l'air qui le frappe Enhai'dissant l'arbuste, il s'élance, il s'échappe; Les rameaux sont sortis , la feuille a vu les cieux , Et l'arbre tout entier se décou^Te à nos yeux. Non, jamais une mère avec plus de tendresse, De l'enfant le plus cher ne soigna la foiblesse.
Toutefois cet amas d'insensibles vaisseaux , Tous ces sucs déployant leurs fluides réseaux, Tout cet art merveilleux, ces machines vivantes, D'èlres si délicats combinaisons savantes , Long-temps inaperçus échappèrent aux yeiLX. Enfin l'adroit scalpel, le verre officieux. Trahirent ces secrets ; le hardi botaniste Devint des végétaux l'halille anatomiste ; Et, rivaux mieux connus de l'empire animal. Le fruit eut ses Herschell, et la fleur ses Portai '°.
Linné sur-tout, Linné " dévoila ces mystères, Leurs haines, leurs amours, leurs divers caractères, Leui's tubes infinis, leurs ressorts délcas. Flore même eu naissant le reçut dans ses bras ; Flore sourit d'espoir a sa première aurore; Non point cette éternelle et ridicule Flore, Qui pour les vieux amours compose des bouquets; Mais celle qui du monde enseigne les secrets. Le Zéphire agitant ses ailes odorantes.
Porta vers son berceau les doux parfums des plantes ; Déjà ses yeux fixoient leurs formes, leurs couleurs. Et ses mains, pour hochet, demandèrent des fleurs. Foible enfant , on le vil dans le fond des campagnes , Sur le flanc des rochers , au penchant des montagnes , Braver la ronce aiguë et les cailloux tranchants, Et rentrer tout chargé des dépouilles des champs. Aussi quel lieu désert n'est plein de sa mémoire ! Il fit de chaque plante un monument de gloire; El Linné sur la terre, et Newton dans les cieux, D'une pareille audace étonnèrent les dieux. Linné, réjouis-toi : le Nord vit ta naissance, M«is ton plus beau trophée enorgueillit la France. Elle ne choisit point , pour y placer tes traits , Ou l'ombre d'un lycée, ou les murs d'un palais; Mais dans ce beau jardin , dont l'enceinte féconde
Accorde une patrie à tous les plants du monde.
Où, joignant sa récolte à tes amples moissons.
Desfontaine »' embellit le trône des saisons;
Où s'exilent pour nous de leurs terres natales
Des règnes différents les familles royales.
Le tigre, le lion, le cèdre aux longs rameaux ,
Et l'énorme éléphant, et le roi des oiseaux;
Où l'œil voit rassemblés le trépas et la vie,
La nature et les arts, l'instinct et le génie :
Tranquille, tu vivras au lieu même où Jussieu
Est présent par sa gloire, et vit dans son neveu '3.
Viens : dans cet Elysée , autrefois son domaine ,
L'ombre du grand Buffon "i attend déjà la tienne;
El de tous les climats, de toutes les saisons,
Les Heurs briguent l'honneur de couronuer vos fronts.
Mais de ces plants, formés par une main divine , Je n'ai point dit encor la première origine;
' Où , quand , comment sont nés les germes de ces corps. Oh ! que n'ai-je reçu les sublimes accords,
, L'éloquente raison, l'élégante justesse, Que dans se5 gi-ands tableaux nous déploya Lucrèce, Pour embellir ici du piTslige des vers De nos sages nouveaux les systèmes divers ! L'un d'un style fleuri vantant ses molécules , Forme les corps vivants de minces corpuscules; L'autre sème dans l'eau , dans les champs, sur les mers, Les germes destinés à peupler l'univers ; L'autre veut que l'enfant ne doive qu'à son père Son être déposé dans le sein de sa mère; Et l'autre, sans respect pour leurs tendres amours. Des deux sexes unis rejette le concours. Enfin , tous à leur choix disculoient ces problèmes , Et le vrai se perdoit dans la nuit des systèmes : Un oeuf '5 le renfermoit; et, dans les animaux, Nous retrouvons encor les lois des végétaux.
Voyez ce pomt vivant et cette ligne obscure Où nage du poulet la douteuse figure : Ce point, encor noyé dans sa jaune liqueur , Une loupe à la main , suivez-le : c'est le cœur. Déjà vous distinguez, à travers le fluide, D'un battement réglé le mouvement rapide; Cette masse liquide et ces informes traits , De l'être déguisé préludes imparfaits.
Sont du frêle animal l'ébauche languissante. Il dort; il attendoit qu'une liqueur puissante, De son cœur en secret irritant les ressorts. Contraignît à s'unir les deux moitiés du corps , Qui , déjà préparant leurs douces harmonies, Par un commun attrait ensemble sont unies. Voilà le grand secret : cet être inanimé. Même avant sa naissance il étoit donc formé ! Telle est du Créateur la puissance infinie : A deux règnes divers ses lois donnent la vie. Observez le bouton qui pcice ce rameau; Là vit un arbre entier; là se cache un ormeau : Obscurément nourrie au fond de sa retraite. L'œil à peine aperçoit cette plante imparfaite. Est-ce donc là ce tronc, cet arbre audacieux Qui doit couvrir la terre et s'élancer aux cieux ?
LES TROIS RÈGNES
C'est lui : déjà marquant sa feuille, sa racine, Dans sa verte prison la loupe les devine ; Ainsi dans leurs berceaux dorment, déjà formés, Ces germes éternels l'un dans l'autre enfermés. Dans les champs, dans les airs, sous la terre et dans l'onde, Tout ce qui doit un jour renouveler le monde. Le chêne et le fucus, la mile et l'éléphant, Ces peuples embryons, cet univers enfant. D'avance TFternel, de ses mains créatrices, En avoil dès long-temps dessiné les esquisses. Tous suivent cette loi : l'animal, l'arbrisseau, Vivoient contemporains, cachés dans lein- berceau. Ainsi qu'en sa profonde et vivante retraite, Des milliers de vaisseaux, dans leur roule secrète. S'en vont de veine en veine à l'emljryon obscur Chercher de tous côtés l'aliment le plus pur : Tel le bourgeon naissant que l'écorce recèle. Boit par mille vaisseaux la sève maternelle. Tous deux , mûris enfin dans leur secret séjour, Sortent impatienis de se montrer au jour. Et tous deux oubliant leur demeure première , En brisant leurs liens viennent à la lumière. Mais leur âge encor frêle et leurs premiers besoins. Des auteurs de leurs jours veulent encor les soins : De leur fragilité soigneuses protectrices. Leurs mères bien souvent sont encor leurs nourrices, Jusqu'au jour où tous deux, à l'abri des dangers. S'en vont chercher ailleurs des secours étrangers. Comme des os naissants les lames s'épaississent. Ainsi des jeunes bois les couches se durcissent ; Leur progrès est le même , et , cachée en dedans , La moelle les nourrit de ses sucs abondants. Une lame argentée, en flexible spirale.
Des plus minces vaisseaux remplissant l'iatenalle, Par l'admirable jeu de ses ressorts secrets, Chassant l'air altéré, repompe un air plus frais. Aussi bien que le bois, les os ont leur écorce; Ainsi que leur grandeur, le temps accroît leur force; Tous deux vont à la mort par la caducité ; Tous deux se survivront dans leur postérité ; El, comme l'animal, la plante cache en elle D'enfants qui la suivront une race immortelle. Ainsi tout se répond; ainsi les mêmes lois Aux deux règnes divers président à-la-fois ; Et par un arl semblable, une main économe Forme la fleur et l'arbre, et l'animal et l'homme. Mais oii sont renfermés tous ces germes divers Qui doivent à jamais réparer l'univers ? Quel lieu peut contenir ces frêles créatures. Ces êtres inconnus, ces nations futures, Tout cet immense amas dès long-temps enfanté.' L'esprit, à ce tableau, recule épouvanté; Et jamais la raison, en les forçant à croire, N'emporta sur les sens de plus belle victoire. Mais le sage, des arls reculant l'horizon, A fait taire les sens et vaincu la raison; D'un dieu , sans le comprendre , il adore l'ouvrage : S'étonner est du peuple, admirer esl du sage. Dans les règnes divers combien d'autres rapports
Du sage observateur excitent les transports!
A ces jeux étonnants la nature esl sujette,
Les plantes ont leur vie, et l'animal végète.
Ce principe irritant , dont le ressort vainqueur
Fait tressaillir les nerfs et palpiter le cœur.
Ce moteur de nos sens, ce ressort de la vie.
Que de fois l'animal à la plante l'envie!
La tremelle à son gré mouvant ses doigts subtils.
Étend, roule, déroule, et promène ses fils.
Yoyez cet arbrisseau si funeste à la mouche 'fi;
Que, d'un vol étourdi, l'insecte ailé le Vonche,
Son sein armé de dards se referme soudain.
Et perce l'imprudent qui se débat en vain.
Qui ne croit reconnoitre une vierge craintive
Dans celte délicate et tendre sensitive,
Qui, courbant sous nos mains son feuillage honteux,
De la douce pudeur offre l'emblème heureux .•*
Enterrez dans un sens contraire à la nature
Cette graine où déjà vit une plante obscure :
D'abord , trompés tous deux , de l'arbuste naissant
La racine s'élève et le sommet descend ;
Mais bientôt , par un arl que leur instincl devine.
Le sommet d'un côté , de l'autre la racine ,
En un sens oppose se recourbant tous deux ,
Tendent, l'un vers la lerre, et l'autre vers les cieux.
Pour l'oeil inaltentif il n'est point de prodiges;
Le mouvement des fleurs, des feuilles et des liges.
Échappe à son dédain ; le sage mieux instruit
Les admire le jour, les observe la nuit.
Il connoît leurs penchants , leurs mœurs , leurshabiludes ;
Il voit comme avec art changeant ses altitudes,
La feuille, en se tournant, s'expose tour-à-tour
A la fraîche rosée, à la chaleur du jour;
Et souvent par instinct se creusant en gouttière.
Recueille avidemeul la vapeur printanière.
Quelle amante jamais vers l'objet de ses feux Tourna plus conslamment ses regards amoureux. Que la manne qui suit depuis l'aube naissante Jusqu'au déclin du jour l'astre heureux qui l'enchante ! Clytie à ses clartés ouvrant ses rayons d'or. De son premier penchant se ressouvient encor. Placez dans un cachot cette fleur prisonnière. Et son disque bientôt, amant de la lumière. Se retourne, et la cherche à travers les barreaux. Le soir, de nos jardins parcourez les carreaux; Voyez, ainsi que nous, sur leurs tiges baissées S'assoupir de ces fleurs les têtes affaissées. Et, dormant au lieu même où veilleront leurs sœurs. Du nocturne repos savourer les douceurs. Voyez comme l'instinct qui gouverne les plantes Assigne à leur réveil des heures différentes : L'une s'ouvre la nuit, l'autre s'ouvre le jour; Du soir ou du midi l'autre attend le retour. Je vois avec plaisir cette horloge vivante : Ce n'est plus ce contour où l'aiguille mouvante Chemine tristement le long d'un triste mur; .
C'est un cadran semé d'or, de pourpre et d'azur, Où, d'un air plus riant, en robe diaprée. Les filles du printemps mesurant la durée ,
CHANT VI
Ou nous marquant les jours, les heures, les instants, Dans un cercle de fleurs ont enchaîné le temps.
C'est peu : des jardiniers les savants artifices Savent leur faire un jour et des ombres factices, Et par celle nuit feinte, et par ce faux soleil. Relarder, avancer, prolonger leur sommeil. Suivant que dans leurs mains une branche allumée, Visilaut ou quittant leur couche parfumée. S'approche ou se retire, et leur rend tour-à-lour Ou la noirceur de l'ombre, ou les clartés du jour; Dans l'abri reculé de leurs fraîches demeures , Du coucher, du lever méconnoissani les heures. Par les feux dont l'absence ou l'éclal l'a frappé. De la crédule fleur le calice est trompé '7; Et de cet art magique ignorant la merveille, Ouvre ou ferme son sein , s'endort ou se réveille. Souvent dans les sujets de l'empire animal Notre œil retrouve encor le règne végélal. Ainsi tout est lié dans toule la nalure, Et de ces végétaux l'admirable structure, Leurs nerfs si délicats, leur flexibilité, Leur repos, leur réveil, leur sensibilité, Sembloient les rapprocher de la nature humaine. Quand tout-à-coup parut un plus grand phénomène, Et par-tout retentit cet étonnant discours : « La plante a son hymen, la plante a ses amours •*. »
Pour offrir de leurs feux une pudique image. Chastes sœurs d'HcJicon, épurez mon langage; Que mon style ressemble au nuage doré Qui, sur ce mont fameux des ïroyens adoré, Cachoit l'amour des dieux à des regards profanes ! Des deux sexes divers , de leurs divers organes , Ces peuples végétaux jouissent comme nous : L'œil distingue d'abord et l'épouse et l'époux.
Le pistil , où la graine a choisi son asile , L'étamine enfermant la poussière fertile, Les distinguent aux yeux. Dans la saison d'amour, Si l'épouse et l'époux ont le même séjour. Le signal est donné : l'aurore matinale "Vient frapper de ses feux la couche nuptiale; Le couple est éveillé, l'amant brûle, et soudain Les esprits créateurs s'échappent de son sein. Dans l'organe secret dont l'ardeur les seconde Son amante attendoit cette vapeur féconde^ Elle entre , et le pistil avec avidité OuvTe sa trompe humide à la fécondité.
La graine en se gonflant boit le suc qui l'arrose ; C'est un œillet naissant, c'est un lis, une rose; Et l'organe qui verse ou reçoit ce trésor. D'un doux tressaillement frémit long-temps encor. Cependant autour d'eux s'embellit la nalure; Le papillon folàlrCj et le ruisseau murmure; Les essaims bourdonnants voltigent à l'entour. Et les oiseaux en chœur chantent l'hymne d'amour.
Mais si les deux époux habitent sur deux tiges , Quels spectacles nouveaux , el quels nouveaux prodiges ! Réunis par l'amour, séparés par les lieux , L'amant darde dans l'air les gages de ses feux : Les vents \es ont reçus ; leur aile officieuse
Porte à l'objet chéri la vapeur précieuse , L'hymen est consommé ; des zéphyrs complaisants L'épouse avec transport reçoit ces doux présents, El se reproduisant dans des fils dignes d'elle, A son époux absent se montre encor fidèle; Ils naissent vêtus d'or, de pourpre el de saphir. Ce n'esl donc pas en vain qu'on nomma le zéphyr Le favori de Flore : et dans cette imposture L'esprit, avec plaisir, reconnoît la nalure.
Eh ! même dans le sein de l'humide séjour Les peuples végétaux n'out-ils pas leur amour ! Je t'en prends à témoin, ô toi, plante fameuse '9 Que le Rhône soutienl sur son onde érumeuse! Même lieu n'unit point les deux sexes divers; Le mâle dans les eaux cachant ses épis verts, T végète ignoré; sur la face de l'onde Son épouse, suivant sa course vagabonde, Y goûte, errant au gré des vents officieux. Et les bienfaits de l'air, et la clarté des cieux.
Riais des flots paternels la barrière jalouse. Vainement de l'époux a séparé l'épouse ; L'un vers l'autre bientôt leur sexe est rappelé : Le temps vient, l'amour presse, et l'iuslinct a parlé. Alors, prêts à former l'union conjugale. Les amants, élancés de leur couche natale, Montent , et sur les flots confidents de leurs feux , Forment à Icm- amante un cortège nombreux. L'épouse attend l'époiux que l'onde lui ramène; Zéphire à leurs amours prête sa molle haleine; Le flot les réunit, la fleur s'ouvre, et soudain L'espoir de sa famille a volé dans son sein. L'amour a-t-il rempli les vœux de l'hy menée. Sûre de ses trésors, la plante fortunée. Prête à donner aux eaux de nouveaux citoyens , De ses plis tortueux raccourcit les liens. Redescend dans le fleuve , et sur la molle arène De sa postérité s'en va mûrir la graine. Attendant qu'elle vienne au milieu de sa cour Retrouver le printemps, le soleil et l'amour. Ainsi de l'Éternel la sagesse féconde Fait servir à-la-fois, pour repeupler le monde. L'hôte des bois, des airs, des monts et des roseaux, La Vénus de la terre et la Véuus des eaux.
Ces amours, ces hymens observés par nos sages, Croit-on qu'ils aient été méconnus des vieux âges ? Non : le peuple du Nil précéda nos savants ; Lui-même il suppléoit à l'haleine des vents; Lui-même à leur défaut sur la palme stérile Secouoit les rameaux de son époux fertile; Et le besoin avoit devancé le savoir.
Le même art dans la Grèce exerça son pouvoir. Les insectes nourris sur le figuier sauvage, Du figuier domestique approchant le feuillage, Faisoient pleuvoir sur lui ces globules féconds Dont leur trompe en volant avoit saisi les dons. Sprengel, de ces secrets savant dépositaire, A plus avant encor pénétré ce mystère.
L'insecte, nous dit-il, adroit propagateur, Des hymens végétaux est le médiateur ;
LES TROIS RÈGNES
Chaque plante a le sien : au fond de leurs calices
Le ciel d'un doux nectar déposa les délices;
L'insecte s'y plongeant avec avidité,
Sort chargé des trésors de la fécondité.
Bien plus, par les couleurs dont la beauté l'invite,
L'hisecte reconnoîl sa planti^ favorite,
Y charge ses longs poils de tous ces grains légers,
F,sj)oir de nos jardins, trésors de nos vergers.
Eh ! d'où vient qu'en effet dans leur nouvelle terre
Ces plants alimentés sous leurs abris de verre
Demeurent inféconds, et, malgré ces clialeurs,
Nous promettent en vain et des fruits et des fleurs?
Ah ! c'est que l'arbrisseau que notre hiver respecte ,
Retrouve son clin)al , mais non pas soi> insecte :
Tant Dieu dispose tout, tant par d'utiles nœuds
Les règnes différents correspondent entre eux !
f;e papillon lui-même, à nos yeux si futile.
Qui sait si de son vol l'erreur n'est pas utile.'
l'eut-être, eu son essor vif et capricieux.
Il hàle en se jouant le grand œuvre des cieux ;
Peut-être, quand il semble inutile et volag'^ ,
Nos fruits sont ses présents, et nos fleurs son ouxTage;
Et, suivant dans les airs son léger tourbillon.
Flore attend ses deslins des jeux d'un papillon.
Pourlaut ne croyez pas, par une erreur grossière. Que des plantes au loiu dispersant la poussière. Les insectes volants , et les zéphyrs légers , Des amours végétaux soient les seuls messagers; Des arbres et des fleurs les graines vagabondes, Ou tonibeut sur la terre, ou glissent sur les ondes; Et, pour renaître un jour dans des climats nouveaux. L'espoir des bois futurs voyage sur les eatix. Plusieurs furent taillés en nacelle, en gondole; Sur les champs de Téthys les caprices d'Éole Promènent à leur gré ces fruits navigateurs ; Ou la fourmi les roule, ou les oiseaux planteurs S'en vont les dispersant sur des plages nouvelles; Ou le ciel pour voler leur a donné des ailes; Ou de leur sein fécond détendant les ressorts, La nature loin d'eux élance leurs trésors. Ainsi l'art, la nature, et le zéphyr et l'onde. Et l'insecte, et l'oiseau, fertilisent le monde; Et Dieu , conservateur de ses propres bienfaits , Éternise par eux les dons qu'il nous a faits.
Enfin, des végétaux la naissance varie.
A la fleur qu'il aimoit celui-ci se marie ; Dans leur être équivoque androgynes parfaits. D'autres d'un double sexe unissent les bienfaits; Et d'autres, de l'hymen méeonnoissant l'empire. Par leurs propres vertus semblent se reproduire.
Voyez-vous se mouvoir ces vivants arbrisseaux Dont l'étrange famille habite sur les eaux , Et qui, de deux états nuance merveilleuse. Confondent du savoir l'ignorance orgueilleuse; De l'humide séjour ces douteux habitants, A l'reil inaitenlif échappèrent long-temps; Us vivoient inconnus , et , sujets de deux mondes , En se multipliant voyageoient sur les ondes. Nos sages cependant , d'un regard curieux
Sondoient, les uns la terre, et les autres les cieux;
Celui-ci dirigeoil les flèches du tonnerre.
Ou sur son double pôle aplalissoil la terre '■°;
Des mines, des volcans, d'autres fouiUoicnt le sein ;
Le polype parut , tout s'éclipsa soudain.
Tous ces nonienclaleurs qui, séparant les classes,
Aux règnes différents avoient marqué leurs places,
Virent un corps nouveau , fier de ses nouveaux droits ,
Des règnes étoiniés braver les vieilles lois ;
Et , joignant en lui seul leur nature rivale.
De leur borne incertaine occuper l'intervallo.
Eh ! qui n'admireroit cet être mitoyen , Des règnes {|u'il unit étrange citoyen >■ ? Une plante eu flottant se présente à ma vue : Tout-à-coup je la vois , ô surprise imprévue ! Vers l'humble vermisseau choisi pour son repas , S'élancer de sa tige et déployer ses bras. Sur le haut de l'arbuste une étroite ouverture Est la bouche où ses doigts portent sa nourriture, Et bientôt , vil rebut d'un viscère secret , De ses mets consommés le vestige paroîl. Souvent la fleur modeste, en coupe façonnée. S'arrondit en olive à la vue étonnée.
Se partage, descend, et glissant sur les eaux, Forme de ses débris des arbustes nouveaux. Sur sa tige scnsibU; un peuple entier fourmille ; Même instinct , mémo vie anime la famille ; Des milliers d'animaux semblent n'en former qu'un; Communs sont leurs besoins , leur mouvement commun Chacun transmet sa proie à l'arbuste voraee. J'approche, je le prends; sans détruire sa race. Ma main tourne en tout sens et retourne sa peau; Je la coupe : il repousse un nouvel arbrisseau ; Je redouble, il renaît; je le mutile encore. Un troisième arbrisseau tout-à-conp vient éclore. Lui-même il donne l'être à de nouveaux enfants. Du fer mutilaleur comme lui triomphants ; Dont la race à son tour, de vingt races suivie, Semble de chaque point reproduire la vie. Je fais jilus : sur son corps ma main greffe un tronçon , Du fertile animal fertile nourrisson :
Tous pullulent sans fin; de cette hydre innocente Je vois se propager la tige renaissante , Et renaître, en dépit des ciseaux destructeurs , Des bouquets d'animaux et des peuples de fleurs.
C'est toi qui le premier nous montras ce miracle, Ami de la nature , et son plus digne oracle. Ingénieux Trembley ! L'aimant , vainqueur des mers. Ne guida point ta voile au bout de l'univers ; Mais ta loupe atteignit ce peuple obscur de l'onde : Mais sans franchir les mers tu découvris un monde; Et, spectateur hardi de deux règnes voisins. Tu resserras leurs nœuds et marquas leurs confins. Oh ! quel que soit leur rang , heureux l'ami des plantes ! Il parcourt, il décrit leurs beautés ravissantes; Il admire, il adore, il chérit l'Éternel, Et voit dans chaque mousse un chef-d'œuvre du ciel.
Parmi ces végétaux observés par le sage, Chacun a ses vertus, chacun a sou usage.
CHANT VI
Par ses puissants spcours la feuille de Chiron " ,
Souvent ravit sa proie à l'avide Acheron ;
Nos aïeux bénissoient la manne salutaire;
La casse prolongea les vieux jours de Voltaire;
Heureux, si du pavol le perfide secours,
Pour adoucir ses nuils, n'eût abrégé ses jours!
Dllomère et de l'ialon, durant les premiers âges,
Le pap) rus du Nil conservoit les ouvrages.
Le nord fournit son chanvre aux ailes des vaisseaux ;
Le lin, de la bergère exerce les fuseaux.
Combien de végétaux, différents de nature.
Forment noire boisson , nos mets , notre parure !
La feuille, les rameaux des arbres et des fleurs.
Fournissent à nos arts le luxe des couleurs;
Des sucs de l'indigo plus d'une étoffe brille;
Le moelleux cacao sembaunie de vanille;
Du pommier neustrien ainsi le jus brillant
Prodigue au moissonneur son nectar pétillant;
Le houblon , froid rival de l'arbuste bachique,
Entretient des cafés le babil politique.
Le feudlage chinois , par un plus doux succès ,
De nos diners tardifs corrige les excès ^3^
Et, faisant chaque soir sa ronde accoutumée.
D'une chère indigeste apaise la fumée.
Mais deux plantes sur-lout , par leurs tributs divers , Se disputent l'honneur de nourrir l'univers. Ainsi fut adopté par la moitié du monde Le riz, lils de la terre et nourrisson de l'onde. Qu'adore l'Indien , dont le grain savoureux Délie et la tempête et les vents rigoureux; Et qui, pour la beauté se tressant en coiffure. Fournit de ses chapeaux l'élégante parure. Tel sur-lout le froment que Cérès nous donna , De ses premiers épis couvrit les champs d'Euna ; Salutaire aliment payé de tant de peines , Premier besoin de 1 homme el l'honneur de nos plaùies. La poésie , enfin , dans un ingrat oubli Penl-elle sans honneur laisser enseveli L'arbuste tortueux , dont la grappe féconde Verse l'espoir, l'audace et l'alègresse au monde.''
Mille vins différents , sous mille noms divers Vont charmer, égayer, consoler l'univers : Aï biille à leur tète. Aï, dans qui Voltaire De DOS légers Français vil l'image légère; C'est l'ame du plaisir, le charme du festin. Dans le cristal brillant son nectar argentin Tombe en perle liquide , et sa mousse fumeuse Bouillonne en pétillant dans la coupe écumeuse ; Puis, écartant son voile avec rapidité, Reprend sa transparence el sa limpidité. Au doux frémissement des esprits (|u'il recèle, L'alègresse renaît , la saillie étincelle ; Sou bruit plait à l'oreille , el sa couleur aux yeux ; Son ambre en s'exhalanl va faire envie aux dieux ; Et l'odorat charmé , savourant ses prémices , Au gôùt qu'il avertit eu promet les délices. Après lui plus d'un vin, rebut de nos gourmets. Du peuple endimanché vient charmer les banquets, Anime sous l'ormeau la danse villageoise ,
Inspire au grenadier une chanson grivoise. Des ménages brouillés raccommode les torts, Insulte aux créanciers, et nargue les recors ; De l'heureux savetier fait reposer l'alêne , Par une heure d'oubli lui paie un jour de peine ; Du triste buveur d'eau colore la boisson. Avance au laboureur le prix de sa moisson. Promet au père un gendre , une dot à la fille. Met l'espoir dans un broc, l Olympe à la (lourtille.
Mais comme les plaisirs le vin a ses dangers ; Souvent on paya cher ses charmes passagers : Ce verre qu'en riant a rempli l'alègresse. Trop souvent on le vit profané par livresse; Et d'ini bras forcené s'échappant en éclats, La coupe des plaisirs servit d arme aux combats.
Il est une liqueur , au poète plus chère , Qui manquoit à Virgile , et qu'adoroit Voltaire. C'est toi, divin café ^4, dont l'aimable liqueur Sans altérer la tète épanouit le cœur : Aussi, quand mon palais est émoussé par l'âge. Avec plaisir encor je goûte ton breuvage. Que j'aime à préparer Ion nectar précieux ! Nul n'usurpe chez moi ce soin délicieux. Sur le réchaud brûlant moi seul tournant la graine, A l'or de ta couleur fais succéder l'ébène ; Moi seul contre la noix , qu'arment ses dents de fer, Je fais, en le broyant, crier ton fruit amer; Charmé de ton parfum, c'est moi seul qui dans l'onde Infuse à mon foyer la poussière féconde ; Qui tour à tour calmant, excitant les bouillons, Suis d'un œil allcnlif les légers tourbillons. Enfui, de la liqueur lentement reposée.
Dans le vase fumant la lie est déposée ; Ma coupe, ton nectar, le miel américain , Que du suc des roseaux exprima l'Africain , Tout est prêt : du Japon l'émail reçoit tes ondes, El seul tu réunis les tributs des deux mondes.
Mens donc, divin nectar, viens donc , inspire-moi! Je ne veux qu'un désert, mou Antigone et toi. A peine j'ai senti ta vapeur odorante.
Soudain de ton climat la chaleur pénétrante Réveille tous mes sens; sans trouble, sans chaos. Mes pensers plus nombreux accourent à grands flots. Mon idée cloil triste, aride, dépouillée; Elle rit , elle sort richi ment habillée , Et je crois, du génie éprouvant le réveil Boire dans chaque goutte un rayon du soleil.
Riais parmi tous ces plants prodigués sans mesure, Puis-je oublier les fleurs , luxe de la nature ! Les fleurs, son plus doux soin, les fleurs, berceaux des Quelle forme élégante el quel frais coloris ! [ fruits ! C'est l'azur, le rubis , l'opale, la topase. Tournés en globe , en frange , en diadème , en vase : Les fleurs charment le goût, l'odoral et les yeux; Dans les palais des rois, dans les temples des dieux, Souvent l'or fastueux le cède à leurs guirlandes : Amour ne reçoit point de plus douces offrandes. Agréables encor , même dans leurs débris , Nous changeons en parfums leurs feuillages flétris.
LES TROIS RÈGNES
Odorante liqueur, pâte délicieuse,
Quels dons ne nous fait pas leur sève précieuse !
Les fleurs , du doux plaisir sont Tembleme riant.
Si j'en crois le récit des peuples d'Orient,
Pour donner un langage à ses douleurs secrètes,
Souvent plus d'un captif en fit ses interprèles;
Et, peignant par leur teinte ou l'espoir ou l'ennui,
Les fleurs inlerrogeoient et répondoient pour lui.
Pour rendre leurs contours, leur flexible souplesse.
Le marbre même semble emprunter leur mollesse;
Le peintre les chérit; sous les doigts du l)rodeur,
L'art n'en laisse au désir regretter que l'odeur.
Et dresse un piège adroit au papillon volage ;
Tant l'homme aime les fleurs jus(|ue dans leur image !
Si ces temps ne sont plus où , dans les jours de deuil.
Les fleurs suivoient les morts ou paroient leur cercueil ;
Si nous ne voyons plus dans les jeux funéraires
Les fleurs s'entrelacer aux urnes cinéraires,
La pastourelle encore en forme ses bouquets ;
Elles parent nos fronts, parfument nos banquets,
Et parmi les cristaux, belles sans artifice.
De nos brillants desserts couronnent l'édifice.
Hôte aimable des champs, ce peuple quelquefois
Vient vivre parmi nous, et se plait sous nos loits,
Trompe l'hiver jaloux dans l'abri d'une serre ,
Se mire dans les eaux et tapisse la terre ;
Et sur la mer, enfin , souvent aux matelots
Leur parfum présagea la terre et le repos.
Eh ! qui du gi'and Colomb neconnoit point l'histoire. Lui dont un nouveau monde éternisa la gloire.-* Illustre favori du maître du trident , L'heureux Colomb voguoit sur l'abinie grondant; Sa nef avoit franchi les colonnes d'Alcide ; Les phoques, les tritons, la jeune néréide, Yo\ oient d'un œil surpris ces drapeaux, ces soldats. Ces bronzes menaçants , cette forêt de mâts , Et ces hardis vaisseaux, flottantes citadelles, A qui les vents vaincus sembloieut céder leurs ailes. Depuis six mois entiers ils erroient sur les eaux ; Dépourvus d'aliments , épuisés de travaux , Les matelots sentoient défaillir leur courage. Et d'une voix plaintive imploroient le rivage. Mille maux à-la-fois leur présagent leur fin , Et la contagion se ligue avec la faim. Pour comble de malheurs, sur l'océan immense Les airs sont en repos, les vagues en silence: Dans la voile pendante aucun vent ne frémit; Et dans ce calme affreux dont le nocher gémit, L'oreille n'entend plus , durant la nuit profonde, Que le bruit répété des morts tombant dans l'onde. Plusieurs au haut des mâts interrogent de loin Les terres et les mers sourdes à leur besoin ; Rien ne paroît : des cœurs uu noir transport s'empare ; (Lorsqu'il est sans espoir, le malheur rend barbare!) Tous fondent sur leur chef : à son poste arraché , Au pied du plus haut mât Colomb est attaché. Cent fois de la lempèle il défia la rage; Mais qu'opjx)sera-t-il à ce nouvel orage ? Sans changer son destin, l'astre du jour a lui ;
De farouches regai'ds errent autour de lui :
Inutiles fureurs pour son ame intrépide !
La mort , l'affreuse mort n'a rien qui l'intimide.
Mais avoir vainement affronté tant de maux !
Mais mourir près d'atteindre à des mondes nouveaux !
Ce grand espoir trompé, tant de gloire perdue,
Plus que tous les poignards , voilà ce qui le tue.
Sur ce cœur que déjà déchire le regret ,
Le fer enfin se lève , cl le tréjjas est prêt :
Plus d'espoir. Tout-à-eoup de la rive indienne
Un air propice apporte une odoiante haleine;
Il sent, il recounoit le doux esprit des fleurs ;
Tout son cœur s'abandonne à ces gages flatteurs;
Un souffle heureux se joint à cet heureux présage.
Alors avec l'espoir reprenant son courage :
« Malheureux compagnons de mon malheureux sort,
Vous savez si Colomb peut redouter la mort ;
Mais si, toujours fidèle au dessein qui m'anime,
Votre chef seconda votre ame magnanime ;
Si pour ce grand projet je bravai comme vous.
Et l'horreur de la faim, et les flots en courroux,
Encor quelques moments; je ne sais quel présage
A cette ame inspirée annonce le rivage.
Si ce monde où je cours fuit encor devant nous, '
Demain tranchez mes jours, tout mon sang est à vous.»
A ce noble discours, à sa mâle assurance, A cet air inspiré qui leur rend l'espérance, Un vieux respect s'éveille au cœur des matelots ; Ils ont cru voir le dieu qui maîtrise les flots : Soudain , comme à sa voix les tempêtes s'apaisent , Aux accents de Colomb les passions se taisent. Ou obéit, on part, on vole sur les mers; La proue en longs sillons blanchit les flots amers. Enfin des derniers feux quand l'Olympe se dore, Et brise ses rayons dans les mers qu'il colore. Le rivage de loin semble poindre à leurs yeux. Soudain tout retentit de mille cris joyeux. Les coteaux par degrés sortent du noir abîme , De moment en moment les bois lèvent leur cime, Et de l'air embaumé que leur porte un vent frais. Le parfum consolant les frappe de plus près. On redouble d'efforts , on aborde , on arrive ; Des prophétiques fleurs qui parfument la rive Tous couronnent leur chef; et leurs festons chéris, Présages des succès , en deviennent le prix.
CHANT VIL
RÈGWE ahimal.
Différence marquée par la nature entre le règne végétal et le règne animal ; ce qu'ils ont de commun. De l'organisation générale des animaux qui vivent dans les eaux et sur la terre. Qualités distinctes des animaux divers. De l'instinct animal. Les castors, les éléphants, les abeilles. Description des travaux et des mœurs des abeilles. Les travaux et les mœurs des fourmis. Industrie de l'araignée, du ver à soie, de plusieurs insectes el animaux qui peuplent la terre et l'onde ; les moyens que la nature leur a donués pour leur
CHANT VII
conservation. Poison des insectes et des serpents. Les serpents divinises. L'industrieux instinct des animaux. lustiiict des oiseaux voyageurs, etc.
Jadis quand je lisois les fastes de la gloire, Des peuples et des rois j'iiileirof,'eois l'histoire; Je niarchois à (ravers les clals éi)ranlés, Le.s empires détruits, les remparts écroulés; Je suivois dans leur course, en merveilles féconde, Ces Grecs, pères des aris; ces Piomaius, rois du monde.
Mais ce n'est plus le temps: les divers animaux, Ayant ainsi que l'homme et leurs biens et leurs mau.x ; Dont une loi constante éternise la race, Dans mes vers à leur tour demandent une place. Déjà j'entends de loin le fier taureau nuigir, Les oiseaux gazouiller, et le tigre rugir; En replis tortueux le ver rampant se traîne, La fourmi va creusant sa grange souterraine. L'aigle altier fend les cieux ; brillant de pourpre et d'ci', L'hôte léger des fleurs prend son volage essor. Buffon, de la nature éloquent iulerprète, Fut leur historien ; je serai leur poète.
Dans ce vaste sujet , si nous ne trouvons pas De grandes passions, d'illustres attentais. Ni cette illusion et ce charme magique Qu'ont reçu l'épopée et la muse tragique ; L'homme avec intérêt y verra quelquefois L'image de ses mœurs , de ses arts , de ses lois ; Les sentiments du cœur, la tendresse des pères, Les transports des amants, le dou.v instinct des mèi'cs; L'ordre de l'univers , la grace , la beauté , Et l'immense trésor de la variété.
Ainsi , qu'un autre Eschyle, ensanglantant la scène , De malheurs en malheurs péniblement se traîne; D'Orosmane jaloux qu'il trouble la raison ; Qu'il aiguise le fer, prépare le poison : Moi , le chantre innocent des arbres et des plantes , Je chante aujourd'hui l'homme et les races vivantes. Mais une autre couleur convient à ces objets : Ce ne sont plus ici les végétaux muets. Leur languissant instinct, leur sentiment débile, Leur race sédentaire et leur pompe immobile; Le ciel aux animaux comblés de ses bienfaits Donne un instinct plus noble et des sens plus parfaits. Suivons donc ses travaux dans le monde sensible. Il est temps de marquer la limite invisible Qu'aux règnes différents assignèrent les dieux. Les végétaux en vain semblent vivre à nos yeux ; Aucun d'eu,\ ne choisit, aucun ne délibère: D'un principe inconnu la force involontaire En vain prête à leur vie un air de sentiment : Chacun, sans le juger, saisit son aliment ; Et cet aveugle instinct qu'aucun doute n'égare. Se décide toujours et jamais ne compare. L'auimal voit, connoit, délibère, et les dieux Par ce signe étemel les séparent entre eux.
C'est peu : du souvenir la faculté puissante, Donnée à l'animal , refusée à la plante , Montre à l'un l'avenir écrit dans le passé ; Pour l'autre, ce qui fut est d'abord effacé.
Tous deux ont des amours, des sexes et des pères; Mais l'instinct palernel et les doux soins de mères, La plante les ignore, et ses aveugles soins Elèvent ses enfants sans juger leurs besoins. Sur tous les deux , enfin , un Dieu créateur veille. Mais l'un en est l'ouvrage et l'autre la merveille ; Et nous vaulaul ses arts, sa police, ses lois, Souvent à l'homme même il di.sputeses droits. Sous qiu'l()uc forme enfin que s'offre la matière, Rien ne marche par sauts dans la nature entière; Et le sage attentif voit l'empire animal S'éloigner par degrés du monde végétal.
Nous retrouvons encor dans les races vivantes Les éléments divers qui composent les plantes; Ces alcalis féconds , ces acides , ces sels , Des trois règnes rivaux agents universels: L'ammoniaque seul distinguant leur essence , A l'empire animé prête eucor sa puissance. Qui l'eût dit que notre art, ainsi que des rameaux, L'un sur l'anlre auroit pu greffer des animaux • ? Qui l'eût cru , que des corps de ce vivant empire Les membres mutilés pussent se reproduire.*' Eh bien! cet animal aux longs crocs, au pas lent, Dont le cours rétrograde , avance en reculant , Montre au sage étonné, que ce prodige enchante, Les débris renaissants de sa serre tranchante. Ne voit-on pas du cerf, par un art merveilleux, Renaître tous les ans le branchage orgueilleu.v ? Ces crins, du fier coursier ondoyante parure, De nos fronts ombragés la longue chevelure, La laine des brebis et le poil des chevreaux Repoussent , sous le fer, des rejetons nouveaux : Tout naît, végète et meurt pour végéter encore. Observez dans nos cours ce chaniro de l'aurore Qui conduit fièrement son sérail emplumé : Cet éperon aigu dont les dieux l'ont armé. Qu'un art capricieux le greffe sur sa crèle. En corne végétale il grandit sur sa tête ; Et l'oiseau , tout honteux des progrès de son front, De ce triste ornement nionlre à regret l'affront.
Vous pai'lerai-je encor de tant d'aulres merveilles Dont cent fois le récit a frappé vos oreilles .'' Ce reptile gluant qui traîne sa maison, Qu'avilit l'ignorant, qu'admire la raison. Et dont le double étui par degrés développe Ou renferme, à son gré, son double télescope': Qu'avec ces nerfs sans fin où tant d'art est caché , L'organe de ses yeux par le fer soit tranché ; Ces yeux, pour l'œil de 1 homme admirable spectacle, Dont les noires à peine égalent le miracle. Et que Dieu seul peut-être une fois pût former, Coupés vingt fois, vingt fois ils voni se ranimer; Et du front mutilé, toujours prompts à renaître. Au bout de leur loug tube on les voil reparoilre.
Sur le ver à son tour abaissons nos regards ^. Que le tranchant acier le divise en cent paris ; Ma main peut à son choix , quelle surprise extrême I L'enter sur d'autres vers, le greffer sur lui-même : Sous les ciseaux féconds prompte à fructifier,
LES TROIS RÈGNES
Chaque part du reptile est un reptile entier.
Par un pouvoir secret qu'aurun pouvoir n'arrête,
Il aiguise sa queue , il arrondit sa tète :
Ainsi larbre taillé repousse en rejeton ;
Tel un germe caché vit dans chaque bouton.
Mais du règne vivant oublions les nuances : Hàtons-nous ; avançons vers ces peuples immenses, Qui, du monde animé citoyens moins douteux, D'organes plus parfaits sont doués par les dieux. C'est là que, déployant de plus brillantes scènes, La vie offre à nos yeux ses plus beaux phénomènes. Eh! qui peut sans effroi compter tous les ressorts Dont l'ouvrier suprême organise leurs corps ! Ces muscles, ces tendons, ces membranes ductiles. De l'esprit qui les meut inslrumenls si dociles ; Ce vélin délicat qui recouvre leurs os, L'art de leur action, celui de leur repos, De leurs eniboilemcnts les fortes ligatures, Cette huile dont le suc assouplit leurs jointures; Ces tubes si nombreux l'un sur l'autre posés, L'un à l'autre soumis, l'un à l'autre opposés; Le dédale des nerfs et le réseau des fibres; La roule des humeurs, leurs savants équilibres; Ces mobiles poumons, dont le jeu toujours sûr, Chassant l'air altéré, rapporte un air plus pur; Ces pores si nombreux chargés par la nature D'aspirer, d'exhaler, d'attirer et d'exclure; Le foie épurateur, dont le crible en passant Se saisit de la bile et tamise le sang; Et ce foyer brûlant, avide de sa proie. Qui reçoit l'aliment , le saisit et le broie ; Les filets chatouilleux des houppes du palais; I/oreille, écho des sons; l'œil, miroir des objets; Les nerfs si délicats dont le tissu compose Ce sens voluptueux pour qui fleurit la rose : Le eœur sur-tout, le cœur, ce viscère puissant. Le réservoir, la source, et le ressort du sang. Qui, pour y retourner par des roules certaines, De l'artère sans cesse emporté dans les veines. De détour en détour, de vaisseaux en vaisseaux , De sa pourpre en courant épure les ruisseaux; Rencontre dans sou cours ces valvules légères Qui rouvrent tour-à-lour et ferment leurs barrières; Une fois introduit tâche eu vain de sortir. Au cœur qui l'envoya revient pour repartir; Et , reprenant sa marche incessamment suivie , Roule en cercle éternel le lleuve de la vie.
Admirons et tremblons; de ces fils délicats Un seul en se brisant peut donner le trépas. Eh I pourrois-je oublier l'inexplicable organe Où l'ame qui l'habile échappe à l'œil profane ! I,es yeux sur chaque fibre , et le scalpel en main , Nos regards obstinés l'y poursuivent en vain : Les nerfs , du sentiment secrets dépositaires , Dans leurs derniers rameaux vont cacher ces mystères Ainsi le Nil , dit-on , dérobe son berceau. Mais comment de ces nerfs le mobile faisceau De notre arae à nos sens , de nos sens à notre ame , Va-t-il du senlimenl communiquer la flamme?
Pour expliquer ces faits, les sages da nos jours. D'un système nouveau nous offrent le secours : Osons de l'art des vers lui prêter le langage, Et parsemer de fleiu's la route oi'i je m'engage. Toujours, pour éclairer et charmer l'univers, La raison emprunta le prestige des vers; Toujours la poésie habilla la sagesse : Les faux dieux ont péri, détrônés par Lucrèce; Le modeste Virgile aux superbes Romains K ('commande le soc, ennobli par ses mains; l*)olingbrokc dans Pope admira son système. Et le dogme embelli rendit grace au poème; Horace donne en vers les préceptes d(s mœurs. Et Despréaux rima contre les plats rimeurs. De ces maîtres fameux osons suivre les traces : Le bon sens fait sans honte un sacrifice aux graces.
Un fluide, dit-on, dans les nerfs enfermé. Poursuit rapidement son cours accoutumé Extrait divin du sang, esprit de la matière. Aussi pur que l'éther, plus prompt que la lumière. Les sens parlent; soudain ces globules subtils Du sensible faisceau vont ébranler les fils, Et les nerfs, parcourant leur obscur labyrinthe, Des objets au cerveau vont apporter l'empreinte. La mémoire attentive écoute leurs rapports; Et, fidèle archiviste, en garde les trésors : Ainsi des corps vivants Dieu créa le système. Mille fois, admirant sa sagesse suprême. Je contemplai l'Olympe et son astre enflammé : Mais son plus bel ouvrage est un être animé; El , de cet humble monde admirant l'archilecle , Même à l'aspect du ciel , j'admire encor l'insecte.
Observons maintenant de quels tableaux divers Leur foule variée embellit l'univers.
Voyez au fond des eaux ces nombreux coquillages; La terre a moins de fruits, les bois moins de feuillages: Tout ce que le soleil prodigue de couleurs. Les sept rayons d'Iris, l'émail brillant des fleurs. Les jets de la lumière et les taches de l'ombre, S'épuisent pour former leurs nuances sans nombre. Dans leurs contours divers quelle variété I Chacun d'eux a sa grace et son utilité. Volutes, chapiteaux, fuseaux, navette, aiguilles, Quelles formes n'ont pas leurs nombreuses familles ! Par-tout le grand artiste a varié son plan. Ici c'est un élui, là se montre un cadran; L'un en casque brillant est sorti de son moule. L'autre en vis tortueuse élégamment se roule ; L'autre de l'araignée a la forme et le nom ; Un autre imite aux yeux la trompe ou le clairon ; Là, c'est une massue, ailleurs une thiare. Celui-ci d'un long peigne offre l'aspect bizarre, L'autre en boîte de nacre est joint à son rocher. Cet autre est un ^ aisseau dont le petit nocher, Son instinct pour boussole, et son art pour étoile, Est lui-même le mât, le pilote et la voile 3 : Un antre, moins heureux, sous un toit emprunté Est contraint de cacher sa triste nudité 4 ; Et contre ses rivaux dispute une coquille.
CHANT VII
Ol)servons des oursins l'épineuse famille Qui, de longs jiivelols s'aimaul de toules paris, Chemine, an lieu de pieds, sur des milliers de dards; Et, de ses aiguillons dirigeant la piqûre. Atteint ses ennemis, ou saisit sa pàlure, Quelle diversité de raees , de tribus ! Chaenn a son instinct, ses mœurs, ses attributs; La nature, économe ou prodigue pour elles, Refuse à l'un des pieds, donne à l'autre des ailes. Nul être, nul iusecle à Taulre n'est pareil ; Dieu boi'ne ici la vie au plus simple appareil ; Là, déployant un luxe où sa richesse brille. D'innombrables leviers meuvent une chenille. Le ciel d'un télescope arme le limaçon , Donne à l'oiseau des dents, donne un bec au poisson. Doué par la nature, iuslruit à son école, Chacun marche ou gravit, court, saule, rampe ou vole. Au bruit le plus léger, voyez-vous le chevreuil Fuir plus prompt que l'éclair, plus rapide que l'œil ? L'herbe à peine iléchit sous le daim qui l'effleure; Tandis que, parcourant une loise en une heure, Prisonnier dans l'espace, et veillant endormi, Le paresseux n'existe et ne vil qu'à demi 5. Ce superbe coursier, votre esclave farouche. Que votre main légère interroge sa bouche ; Il répond à l'instant ; et , docile à vos lois , Comprend chaque signal du frein et de la voix ; Tandis que sous vos coups le baudet imbécile Conserve obstinément sa paresse indocile. Le lion de son sang ne peut calmer les flols; Le loir six mois entiers s'endort d'un lourd repos. Cet immonde animal, enfant d'une eau dormante, Durant trois jours eutiers fatigue son amante; Et , dans un seul inslant , l'hôte léger de l'air Vient, voit, aime, jouit, et part comme l'éclair. Mais cet oiseau volage errant dans la campagne Pour de nouveaux amours néglige sa compagne : Et l'autre , par ses soins réparant sa laideur, Quand elle met au jour les fruits de son ardeur. Ne quitte point leur mère; époux tendre et fidèle. Accoucheur vigilant, il veille à côté d'elle; Et ses doigts recourbés, secourable instrument. De sa ponte tardive abrègent le tourment 6. Quel contraste de goût , d'aliment , de parure ! Comparez pour les mœurs, la couleur, la figure, Pour le charme des sons, l'agilité du vol. Le corbeau qui croasse au brillant rossignol ; Le tigre au doux agneau , l'aigle au pigeon timide , Le faon pusillanime au lion intrépide.
Le front nu, le long cou, le long pied des chameaux Au cerf agile, et fier de ses pompeux rameaux; Le sot oiseau de l'Inde et sa maussade roue Au paon où des couleurs l'essaim brillant se joue , Qui, d'asires tout couvert, et de lui-même épris. Offre, en traînant Juuoii, tous les rayons d'Iris. Rapprochez la corneille et ses couleurs funèbres, Le lugubre hibou , triste amant des ténèbres , De ces brillants oiseaux que, sous un ciel vermeil. Du luxe des couleurs embellit le soleil.
Combien des animaux l'inégale siructure De ses variélés pare cncor la nature ! Sur ses deux courts jarrets accroupissant son corps , La giraffe en avant reçut deux longs supports ; Ailleurs le kanguroo, dont l'étrange famille Son de son sein, y rentre, en ressort et saulille, Sur ses deux longs appuis en arriére exhaussé, Est sur sa double main en avant abaissé. Enfin, pour achever ces nombreux parallèles, Avec la lourde autruche et ses mesquines ailes Comparez cet oiseau qui, moins vu qu'entendu, Ainsi qu'un trait agile à nos yeux est perdu , Du peuple ailé des airs brillante miniature Où le ciel, des couleurs épuisa la parure; Et pour tout dire enfin , le charmant colibri. Qui, de fleurs, de rosée et de vapeurs nourri, Jamais sur chaque lige un instant ne demeure, Glisse et ne pose pas, suce moins qu'il n'effleure ; Phénomène léger, chef-d'œuvre aérien.
De qui la grace est tout, et le corps presque rien; Tif , prompt, gai, de la vie aimable et frêle esquisse, Et des dieux, s'ils en ont, le plus charmant caprice.
Tous contre l'ennemi sont armés avec art ; L'un contre le danger est muni d'un long dard ; De sa noire liqueur teignant la mer profonde. L'autre plonge, s'esquive et disparoît dans l'onde 7. Par un bruit qu'accompagne une obscure vapeur. L'autre, à son ennemi pour renvoyer la peur, Fait jouer d'un ressort la détente secrèle. Se détourne, s'échappe, et cherche une retraite. Celui-ci sur son dos promène sa maison ; Le ciel enseigne à l'autre à bâtir sa cloison , Donne à l'un sa tarièpe, à l'autre sa tenaille. Revêt l'un d'une croûte, et l'autre d'une écaille. Nul d'eux ne vil, n'habite et ne couve au hasard; Tous ont leurs mets , leur couche et leur asile à part. Les uns vivent cachés dans le sein de ta terre. Plusieurs percent le bois, plusieurs creusent la pierre; Et d'aulres, à nos frais insolemment nourris, Habitent l'homme même et vengent ses mépris.
N'oublions point ces vers dont les races brillantes i Montrent sur l'Océan des lumières flotlanles. Et sous chaque aviron qui fend les flols mouvants, Offrent aux nautoniers des phosphores vivants. Les bois mêmes, les bois, quand la nuit teud ses voiles. Offrent aux yeux surpris de volantes étoiles *, Qui, Iraçanl dans la nuit de lumineux sillons. Parlent de chaque feuille en brillants tourbillons. Les airs sont étonnés de leur clarté nouvelle, La forêt s'illumine et la nuit étincelle : Ils s'arrêtent ; soudain meurt ce rapide jour. Et l'ombre et la clarté renaissent tour-à-tour.
C'est peu; fécond chez soi, par-loul ailleurs stérile, Aucun impunément de ses champs ne s'exile : Chacun a sa patrie , et chacun ses climats ; L'un aime le soleil , et l'autre les frimas. Le lion de Barca ravage la Nubie ; Le chameau voyageur traverse l'Arabie , Et ses cinq estomacs , réservoirs abondants ,
LES TROIS RÈGNES
Bravent l'aridilé de ces saisies ardents.
Le renne vit de mousse aux plages boréales ,
Le lama s'apprivoise aux régions australes;
L'Ohio sur son rivage admire le castor,
Et du Chimboraço s'clanre le condor 9.
D'animaux faits pour lui chac|ue pays abonde :
L'homme, leur roi comunni, esl citoyen du monde.
Dans la durée encor même variole ,
Chacini jouit un temps de la douce darlé :
Un soleil voil périr le fragile éphémère'";
Un long âge blanchit la carpe centenaire.
Souvent, sans le briser suspendant son ressort, La vie à nos regards prend les traiis de la mort. Ce crin rouge et vivant dont chaque source abonde, Privé duranl six mois de l'aliment de l'onde, Si ma main l'y rejette, 6 prodige inouï! De .«on débris séché renaît épanoui.
Et sillonnant les Ilots de sa course folâtre, Reprt;nd avec ses jeux sa vie opiniâtre, llidé, durci , flétri , ce ver poudreux des toils • • Se ranime dans l'onde une seconde fois; Et, cédant à la mort une entière victoire. L'homme à son avenir refuscroil de ci'oire! Lui qu'oui doué les dieux de l'immorlalité!
Combien, soigneuse encor de leur postérité, Par des moyens divers la nalure puissante Conserve chaque espèce à jamais renaissante ! L'un mot au jour ses fils déjà loui animés, L'antre pond ses eJifants dans leur coque enfermés; SouvenI l'insecle ailé répand ses œufs sur l'onde ; Souvent l'hôte des eaux à l'arène féconde Vient confier les siens , el laisse an feu du jour Couver de ses rayons les fruits de son amour. (Chaque espèce a ses lois , ses règles , ses caprices. Dans les naseaux du cerf, dans le cuir des génisses , Les uns vont déposer les germes créateurs ; Les uns peuplent la fange et les autres les fleurs ; L'autre cherche nu cadavre , et son amour confie Aux débris de la mort les germes de la vie.
Plus étonnanis encor , ces minces serpents d'eaux Qui , l'un à l'anlre unis par de vivanis anneaux , Et par nous appelés du beau nom de Naïades , Promènent sur les eaux leurs flollanles peuplades. L'enfant navigaleur que la nymphe enfanta Ne sort point lout entier du corps qui le porta ; Quelque temps retenu par le nœud qui l'arrête , Dans le sein maternel il cache encor sa tète. Sa mère l'y nourrit, et la fille à son tour Tient de même attaché le fruit d^son amour ; La troisième sur l'eau remorque aussi sa fille ; Les naïades ainsi voyagent en famille , Et, formant un seul corps d'un long rang d'animaux, Trois générations se suivent sur les eaux : De leurs étranges nœuds la chaîne ici s'afrêle. Quels qu'ils soient , de l'amour ils sont tous la conquête. Tous brûlent de s'unir, tous prompts à s'enflammer Ont leur temps pour produire, ont leur saison d'aimer. De l'homme en tous les temps la race impériale Seule à se propager sent une ardeur e^ale :
Connue si de nos sens l'inslinct victorieux Vcilloit pour conserver le chef-d'œuvre des dieux.
Ne croyez pas non plus que constamment suivie La chaîne de l'hymen donne seule la vie : Plusieurs en sont exempts ; libre d'un nœud si doux , Le pucei'on n'a point d'épouse ni d'époux ; El, de son chasie lit dérobant le mystère, "" Sans connoîlre rii\men a le droit d'èlre mère ". Que dis-je .^ rassemblant deux organes féconds. Des deux sexes divers cet autre iniit les dons, r^l , doublement heureux des pouvoirs qu'il rassemble, Esl père, mère, épouse el mari tout ensemble '3. Ainsi, de ses moyens se réservant le choix, La nature maintient ou viole ses lois ; Et, quand de ses desseins on croil tenir la chaîne, Nous échaj)pe el se ril de l'ignorance humaine. Tel écha]ipoit Proice aux regards indiscrets. Ce. dieu qu'elle instruisit à cacher ses secrets , Ce dieu l'a peinte encor dans ses mélamorphoses ; J'en dirai les effels ; nul n'en connoîl les causes. Eh ! (|ui pourroil compler tous ces êtres sans fin Qui changent d'élémenls, de forme, de destin. Qui naissent pour mourir, (jui meurent pour renaître! Venez, baissez les yeux ; apprenez à coinioîlre Ce ver miraculeux, qui, dans trois temps divers, Vil sur terre, dans l'onde, el vole dans les airs. Dédaigneux de l'arène el déserleur de l'onde , Cet aulre élend aussi son aile vagabonde : L'amour ne fixe [)as son inslincl j)étulant ; Il vole à sou amante et jouil en volant. Les mers ont moins de (lois , les fleurs moins de familles . Qu'il n'est de vers ailés, jadis humbles chenilles.
Voyez ce papillon échappé du lomiieau, Sa mort fut un sonuneil, et sa tombe un berceau ; Il brise le fourreau qui l'enchainoit dans l'ombre ; Deux yeux paroient son front, et ses yeux sont sans Il se Irainoil à peine, il pari connue l'éclair ; [nombre; Il rampoit sur la terre, il voltige dans l'air; Il languissoit sans sexe , et ses ailes légères Portent à cent beauiés ses erreurs passagères; Que dis-je ? dès long-temps calomnié par nous. Moins infidèle amant que malheureux époux, Lui-même à son amour souvent se sacrifie. Et son premier plaisir est payé de sa vie. Ainsi son destin change , et passe tonr-à-tour De la vie au tombeau, de la tombe au grand jour. Mais de son sorl nouveau faveur plus merveilleuse, Sa tête , en rejetant sa dépouille écailleuse , Dans le même cerveau garde mêmes désirs : Il chérissoit les fleurs, les fleurs font ses plaisirs; Son inslinet l'y ramène, et dans leur sein fidèle Vient déposer l'espoir de sa race nouvelle. Telle on dit que noire anie aux champs élysiens Garde ses souvenirs en brisant ses liens. Aussi du grand Lci!)nilz '4 1 aimable fanlaisie Osoit aux animaux promettre une autre vie. Un deslin plus heureux et presque un paradis.
A ce dogme louchant de bon cœur j'applaudis ; J'aime à voir l'animal, qui des races humaines
CHANT VII
'2ià
Ainsi que les plaisirs a partagé les peines, Dans son hunihle Elysée allendre un sort plus doux; Et ce ver merveilleux, conservant tous ses goûts, Après un long sommeil son changement extrême, Sou èU'e transt'ornié, quoique toujours le même. Excusent aisément ce rêve des bons cœurs.
El si je parcourois l'échelle des grandeurs, De l'insecte invisible à l'immense baleine ; De ce monstre des mers, dont la puissante haleine. Avec un bruit horrible élance en gerbes d'eaux L'océan revomi par ses larges naseaux , Jusqu'à l'humble Iribu qui sous l'onde orageuse Vit dans les derniers grains de la vase fangeuse ; Si j'allois, descendant de l'aigle au moucheron. De l'énorme éléphant jusqu'à l'humble ciron ! Là s'airèteut les yeux : mais graces à ce verre Qui nous déploie en grand et les cieux et la terre, Au-ilessous du ciron je regarde , et je vois Des milliers d'animaux plus pelils mille l'ois. Là du verre à son tour s'arrèle la puissance ; J'admire avec effroi sa petitesse immense ; Mais pour d'aulres tribus que je n'aperçois pas, Cet insecte lui-même esl peut-être un Allas ; La goutte qu'il habile est une mer profonde , Chaque œil est un soleil et chaque fdjrc un monde. Que dis-je ? sans chercher un nouvel univers, Dans l'alome animé combien d'êtres divers ! Là sont un cœur, des nerfs, des veines, des viscères; Ces nerfs ont des esprits , et ces cœurs des artères , Ces veines des humeurs; ainsi de tout côté, Même auprès du néant trouvant l'immensité, Dans tous ces univers croissant de petitesse. L'imagination descend , descend sans cesse ; Et , tel que ce mortel qu'en un sommeil profond Un rêve suspendit sur un gouffre sans fond , D'épouvante saisi loul-à-coup je m'éveille. Et du monde en tremblanl j'adore la merveille.
Mais comment admirer le monde et son auteur , Sans nommer, sans chanter leur noble observateur .•* Gloire te soit rendue après l'Être suprême, Profond Spallauzani '^f loi dont l'adresse extrême Nous ouvrit ces trésors ; Ilerschell des animaux , C'est toi qui donnes l'être à ces êlres nouveaux , A tous ces vers nageurs, à ces peuples d'anguilles, D'une graine féconde innombrables familles. Ton verre créateur nous montre leurs comba,'s, Leurs légers tourbillons, leurs amoureux ébals. Là, même en décroissant, les merveilles grandissent ; Dans une bulle d'eau des baleines bondissent ; La feuille, où plus d'un peuple a ses lois et ses mœurs. Et l'écorce des fruits, et la tige des fleurs, Et la vie et la mort à ta voix sont fécondes, Et d'un grain desséché tu fais sortir des mondes.
Mais n'exagérons rien : l'un dans l'être vivant Veut voir de Vaucanson »<5 j'aulomale mouvant ; L'autre, s'exiasiant au moindre phénomène, Veut égaler l'instinct à la raison humaine , S'étonne de son singe et de son perroquet, Admire en l'un son geste, en l'autre son caquet,
Et ne sauroit douter que, vu leur prud'homie. Les éléiihanls un jour n'aient lein- académie. Evitons ces excès. Cet admirable don, L'instinct , sans doute est loin de l'auguste raison ; Mais, (|uoique dépourvu de sa vive lumière, L'instinct n'appartient pas à la vile matière. Voyez quels dons le ciel daigne lui dispenser, Comment l'être qui sent paroît presque penser: Non de cette pe.isée, indépendante et pure, Qui sonde Dieu, le ciel, le cœur et la nature, Mais de celle qui rampe esclave du besoin , Qui du bonheur des sens fait son unique soin, Et semble quelquefois dans les corps qu'elle anime Rapprocher leur instinct de notre ame sublime ! Chaque sens des objets reçoit l'impression ; Sur les pas du besoin marche l'attenliou ; Les besoins répétés amènent l'habitude ; De l'instinct vigilant l'utile inquiétude Compare les effets , les causes , les moyens ; Ces chaînons chaque jour resserrent leurs liens , Leur féconde union produit l'intelligence ; Celle-ci pèse tout dans sa juste balance, Et jugeant les objets , leurs vices , leur bonté , L'intelligence enfin produit la volonté.
Tel des êtres vivants Dieu créa le système : Tels sont les animaux, tel est l'homme lui-même.
Ainsi que la raison , l'inslinct a ses degrés. S'il faut que de nos sens les rapports assurés Nous peignent les objets que noire instinct compare, Plus ces rapports sont sûrs et moins l'instinct s'égare. Si donc respire un être en qui les dieux puissants Aient dans un seul organe associé ti'ois sens. Dont la flexible main , de ces trois sens pourvue , Corrigeant par le tact les erreurs de la vue , Des qualités des corps habile à s'assurer, Puisse à-la-fois sentir, et sucer, et flairer ; Qui, toujours redoutable et souvent caressante, Tantôt renverse tout par sa force puissante, Tantôt , avec plaisir savourant les odeurs , Ainsi qu'un doigt léger sache cueillir des fleurs , Reconuoisse l'enfant du conducteur qu'il pleure, Enlève des fardeaux, ferme, ouvre sa demeure, Et, roulant, déroulant ses replis tortueux, Serve sa faim, sa soif, sa colère et ses jeux; Enfin, qui dans un point, dans un instant rassemble Trois forces, trois effets, trois jugements ensemble, Le monde admirera ce pouvoir triomphant; Et puisqu'il n'est point l'homme , il sera l'éléphant ; L'admirable éléphant, dont le colosse énorme Cache un esprit si fin dans sa masse difforme. Que, pour son rare instinct dans un corps si grossier, Presque pour ses vertus , adore un peuple entier ; L'éléphant, en un mot, qui sait si bien connoître L'injure, le bienfait, ses tyrans et son maître.
Chacun des animaux excelle dans son art : Le fermier connoit trop l'astuce du renard ; Le cerf ingénieux dans ses frayeurs extrêmes. Varie en cent façons ses adroits stratagèmes, Et, des chiens égarés déconcertant l'ardeur,
LES TROIS RÉGNES.
De ses pas, en sautant, lui dérobe l'odeur. Le lapin a sa ruse; inspiré par la Crainte, Il se creuse avec art un savani labyrinthe ; Et, chassant en commun, dans son poste marqué Le loup sait se tenir prudemment embusqué ; Mais le noble éléphant ne voit rien qui l'éj^ale. Sous lui, mais séparé i)ar un court intervalle, Dans ses hardis travaux le peuple des eastors Étale de l'iuslinct les plus riches trésors. L'éléphant dans les bois, et le castor dans l'onde. Sont tous deux à jamais rétonncment du monde. S'il n'a point cette trompe, orj^ane merveilleux Dont ce noble animal a droit d'être orgueilleux. Quatre dents, ou plutôt quatre terribles scies, Qu'en un tranchant acier la nature a durcies, Et sa queue aplatie, et ses agiles doigts. Voilà de SCS travaux les instruments adroits : D'autres les ont vantés, d'antres ont su décrire Tous ces grands monuments de leur petit empire; Ces arbres renversés, façonnés avec art, De leur digue à la vague opposant le rempart ; Des écluses, des ponts l'habiU; architecture. Des voûtes, des cloisons la solide jointure; Ces soins si prévoyants et cet art merveilleux , Accommodes aux temps, appropriés aux lieux ; Cette Hollande enfin et cette humble Venise, Sur ses longs pilotis solidement assise ; L'étranger retrouvant l'homme dans le castor, Le voit , s'étonne , rêve , et le regarde encor.
Mais quel bourdonnement a frappé mes oreilles ? Ah ! je les reconnois mes aimables abeilles. Cent fois on a chanté ce peuple industrieux; Mais comment sans transport voir ces filles des cieux ? Quel art bâtit leurs murs, quel travail peut suffire A ces trésors de miel , à ces amas de cire ? Chacun voit par ses yeux leur police, leurs lois. L'un lui donne une reine, et les autres des rois. L'instituteur fameux du conquérant du monde '7 Voulut que sans époux l'abeille (ni féconde, Et de sa chasteté Reaumur '* moins jaloux, Prostitua leur reine à de nombreux époux : Chacun l'aime à son tour; leur auguste maîtresse Entre tous ces rivaux partage sa tendresse , Et les adorateurs qu'enferme son sérail , Voués à ce doux Soin, sont exempts de travail. Mais du miel tous les ans ces artisans habiles , Massacrant ces époux devenus inutiles.
En dépeuplent la ruche ; enfin juillet pour eux De notre affreux septembre est le retour affreux : Ainsi l'erreur crédule explicpioit le mystère. Enfin, de leur hymen savant dépositaire. L'aveugle Huber '9 l'a vu jiarles regards d'autrui. Et sur ce grand problème un nouveau jour a lui. La reine, nous dit-il, au jour de l'hyménée Sort, de ses nouveaux feux inquiète, étonnée. Aux portes du palais long-temps hésite eucor ; Enfin son aile s'ouvre , elle a pris son essor. Et , loin des yeux mortels, mystérieuse amante. Emporte dans les airs l'ardeur qui la tourmente :
Son amant l'observoit , et , plein des mêmes feux , Il part , vole, l'atteint , et jouit dans les cieux : Elle s'élança vierge , elle descend féconde. Combien d'autres secrets cache une nuit profonde ! Je ne vous dirai point leurs combats éclatants, Si la mort est donnée à l'un des combattants. Si ce peuple est régi par une seule reine, .S'il peut d'un ver conunun créer sa souveraine; Si leur cité contient trois peuples à-la-fois, Kpoux , reine , ouvrière , hôtes des mêmes toits ; D'autres décideront : mais leur noble industrie, Mais les hardis calculs de leur géométrie, Leurs fonds pyramidaux savamment compassés, En six angles égaux leurs bâtiments tracés, Celte forme élégante autant que régulière, Qui ménage l'espace autant (jue la matière; Cette reine étonnante en sa fécondité, Qui seule tousles ans fait sa postérité, Et les profonds respects de son peuple qui l'aime. Sont toujours un prodige et non pas un problème : Aussi de uos .savants le regard curieux Souvent pour une ruche abandonne les cieux. Les Geer^", les Reaumur ont décrit ses merveilles. Et le chantre d'Auguste a chanté les abeilles.
La guêpe de Cayenne , avec plus d'art encor Sous des toits de car.'ui sait cacher son trésor; D'un papier composé de la plus fine écorce, Qui joint dans son tis6U la finesse à la force. Elle forme ses murs; et ses légers châteaux, Peuplés de ses enfants, remplis de ses gâteaux. Ne sont que des feuillets redoublés l'un sur l'autre. Son art, grace à Schoeffer »', vient d'enrichir le nôtre, Et d'un papier nouveau qu'il a su copier L'homme doit le modèle aux travaux d'un guêpier. Art charmant ! j'aime à voir la mouche papetière, Du bel art des Didot inventant la matière, Des cuves d' Annonay suppléer les chiffons , LTn ver offrir sa toile aux plumes des Buffons, Qui peut-être bientôt, éternisant sa gloire, Sur ses propres feuillets vont tracer son histoire.
Souvent aussi l'instinct varie avec les lieux. Comparez ces fourmis, moins dignes de tios yeux, Méconnoissant les arts de la paix , de la guerre , Durant l'hiver entier sommeillant sous la terre , Mais qui rôdent sans cesse, et d'un amas de grains Remplissent à l'envi leurs greniers souterrains, A ces nobles fourmis dont se vante l'Afrique, En trois classes rangeant leur sage république ; Peuple heureux d'ouvriers , de nobles , de soldats. Que de grands monuments dans leurs petits états ! De leurs toits, dont dix pieds nous donnent la mesure, Les yeux aiment à voir la ferme architecture ; Sur leur cône aplati le buffle quelquefois Guette, pour l'éviter, le fier tyran des bois. Au-dedans quelle heureuse et savante industrie De leurs compartiments règle la symétrie, Aligne leur cité, dessine leurs maisons; Leurs escaliers tournants et leurs solides pouls. Qui par-tout présentant de faciles passages,
CHANT VII
2'il
Pour alléger leur peine, abrégeai leurs voyages !
Au centre, toul entière à sa postérité,
Et mêlant la grandeur à la captivité.
Leur noble souveraine en une paix profonde
Ne quitte point sa eouche incessamiuenl féconde.
Et par son ventre énorme et son énorme poids
Surpasse ses sujets un million de fois.
Quatre-vingt mille enfauts la counoissent pour mère ,
Au fond de son palais, auguste sanetuairc.
Des serviteurs , choisis entre tous ses sujets ,
Dans sa chambre royale ont seuls m\ libre accès.
Leur foule emplit ses murs, et par une humble porte,
Déposent en leur lieu les œufs qu'elle transporte.
L'ordre règne par-tout: épars de tout côté
Leurs riches magasins entourent la cité ;
Ailleurs sont élevés les enfants de la reine ;
La cour habite enfin près de sa souveraine ;
Le voyageur de loin découvrant leurs travaux
D'une heureuse peuplade a cru voir les hameaux.
O Nil ! ne vante plus ces niasses colossales ,
Des sommets abyssins orgueilleuses rivales;
L'insecte constructeur est plus grand à mes yeux
Que l'homme amoncelant ces rocs audacieux ;
Et quand une fourmi bâtit des pyramides,
Nos arts semblent bornés et nos travaux timides.
Je ne vous tairai point , vous , loyales fourmis , Que l'homme voit s'armer contre ses ennemis. De leur noir bataillon la terre au loin se couvre. Il marche : à son abord chaque demeure s'ouvre ; A peine le logis leur est abandonné, Rats , insectes , serpents , tout est exterminé. Tel , voyageur guerrier et vengeur redoutable , Hercule d'Augias jadis purgea l'étable ; Ou tels nos chevaliers alloicnl sur d'autres bords (.;hâtier les brigands et redresser les torts : Aussi dans les cités des fourmis africaines L'œil croit voir de l'instinct les plus beaux, phénomènes.
Le sage aime à jîasser, dans ses réflexions , Des portiques de Rome aux murs des Robinsons. Je plains l'observateur qui ne voit de merveille Que l'homme ou l'éléphant , le castor ou l'abeille ; Et, jetant sur le ver un regard de mépris, De ses humbles travaux ne connoît point le prix. Non, les ponts du castor et ses riches bourgades. Non, des essaims actifs les nombreuses peuplades. Et les brillants travaux de leurs toits populeux Ne peuvent surpasser ces vers miraculeux. Qui, citoyens obscurs de noire grand domaine. Rivalisent d'adresse avec la race humaine. Ainsi que ses besoins leur vie a ses travaux : Là combien vont s'offrir de prodiges nouveaux ! L'un , habile sapeur, en minant les feuillages S'en va de proche en proche avançant ses ouvrages ; Et dans l'enfoncement de ses réduits secrets Trouve à-la-fois son nid, sa demeure et ses mets; Sage ouvrier, que dis-je .>' ingénieux artiste , L'autre, assemblant le bois en adroit ébéniste, Dans sa maison qu'il taille et construit avec art, Loin des yeux importuns s'établit à l'écart ;
L'aulriî roule en cornet une feuille docile.
Et dans ce simple abri choisit sou domicile.
L'un d'une double coque a construit son palais :
Cet autre dans les fruits se loge à peu de frais.
L'autre dans son alcove éléganmient déploie
Sa tenture de gaze et ses tapis de soie.
En adresse, en moyens, l'instinct ne tarit pas.
Voyez cette Oleuse, émule de Pallas ^^
Et de l'onde aujourd'hui paisible citoyenne;
Là d'une bulle d'eau, demeure aérienne.
Elle a su se construire un séjour enchanté,
En sort , monte et replonge avec agilité ,
Et dans son palais d'eau que tapisse la soie
Vient goûter la fraîcheur ou rapporter sa proie.
Près d'elle est son époux ; dans la saison d'amour
Pour celui d'une amante il quitte son séjour :
Il entre, il satisfait à l'ardeur conjugale.
Et la bulle se change en couche nuptiale.
Quel art est plus magique , et quel enchantement
Elit fait pour l'heureux couple un boudoir plus charmant !
De la bulle légère au sein des mers profondes Quels yeux iront chercher le grand peuple des ondes .•• Peu savent sou instinct , ses armes et ses arts; Ses fastes sont obscurs et ses feuillets épars : Quelqu'intérèt pourtant anime sou histoire. Grace à leur queue agile , à leur prompte nageoire , Plus adroits que l'oiseau , les enfants de la mer Volent mieux dans les eaux qu'il ne nage dans l'air. Et leur court aileron peut délier ses ailes. Les races, je l'ai dit, offrent souvent enti-'elles Quelques traits resseuiblaiits. Ainsi que les oiseaux L'hôte des mers émigré eu des pays nouveaux , Et voyageant ensemble en flottantes colonnes. De l'avide pécheur s'en vont remplir les tonnes. A travers l'élément qui les cache à nos yeux L'œil surprend quelquefois leurs arts ingénieux : Des fileuses des champs déliant les familles , L'onde a ses Arachnés et la mer ses chenilles. Dont la langue, pareille au doigt le plus subtil. Sait former, sait mouler et déployer son fil. Ainsi plus dun poisson, lorsque le flot l'accable, Sait s'amarrer lui-même et se filer sou câble. D'autres filles des mers, avec plus d'art eucor. D'un fil plus délié dévident le trésor ; Et, livrant à nos arts sa souplesse docile. De ses légers tissus étonnent la Sicile.
Combien d'autres talents que l'œil n'aperçoit pas! Que de pièges adroits ! que de savants combats ! Une guerre éternelle arme ce peuple immense. Les uns ont leurs épieux et les autres leur lance ^3 ; L'un d'une encre cachée en de secrets vaisseaux Noircit l'onde, s'échappe, et s'enfuit sous les eaux; D'un large tablier qu'avec force il déploie L'autre enveloppe, étouffe, et dévore sa proie. Quel nocher n'a connu ce combat si fameux Qui trouble au loin d'effroi tout l'empire écumcux ? Ces fiers dominateurs de la liquide plaine , Le terrible espadon et l'énorme l)aleine , Voyez-les s'attaquer, se heurter à-la-fois.
LES TROIS RÈGNES
L'un armé de sa scie , el l'aulre de son poids. L'un agile cl fougueux rapidement s'élance, Sur son lourd ennemi fond avec violence; L'aulre, avec pesanteur roulant son vaste corps, De sa queue efiroyable arme tous les ressorts , Et malheur à celui (pie d'un coup redoutable Frapperoil en fureur ce fouet épouvantable ! Son ennemi l'esquive, et, sautant dans les airs, Toinl)e plus acharné sur le géant des mers, El de son arme affreuse eniame la baleine. Alors de l'Océan l'immense souveraine.
Secouant l'einicmi sur son énorme dos , Presse, foule, soulève, et tourmente les flots. L'horrible scie accroît ses blessures profondes; Le monstre ensanglanté se débat sur les ondes; Des bords du flroenland aux rives de Thulé Il agile en mourant son empire ébranlé : La mer gronde, el du sein des humides campagnes Tout l'Océan s'élève et retombe en montagnes.
Habitant des forêts, et des monts, et des champs. Le serpenl à son tour a des droits à mes chants ; Par ses beaux mouvements et sa riclve parure, Cher à la poésie ainsi qu'à la peinture , Le serpent a ses mœurs, ses combats, ses amours. Son port audacieux , ses habiles détours; Mais il fuil nos regards : dans le sein des broussailles, Dans les fentes des rocs ou le creux des murailles , Il semble cpiaflligé de son triste renom Il cache ses remords, sa honle et son poison.
Je n'en décrirai point les nombreuses espèces , Différentes d'aspects , de penchants et d'adresses : Je compterois plulôl les sables des déserts. Les feuillages des bois, et les vagues des mers, Que les variétés de sa race effrayante. Il court, nage, bondit, gravit, vole, ou serpente; Tantôt, au bruit lointain des agrestes pipeaux. Caché dans la moisson il attend les troupeaux, El des plis écaillés qu'avec force il déploie, Saisi! , étreint , élouffe , et dévore sa proie. Le chevreau, la brebis, souvent un bœuf entier, Toul-à-coup engloutis dans son large gosier. Se débattent en vain dans sa gueule béante ^4 ; Mais bienlôl expiant sa fureur dévorante, Il s'endort sous le poids de l'énorme festin , Et , livrant au chasseur un facile butin , Sous la lourde massue ou le fer du sauvage , Tombe gonflé de sang et gorgé de carnage. Tantôt au fond des bois , à l'entour d'un vieux tronc. Il enlace sa (pieue et redresse son front. AilK'urs , au haul d'un arbre où sa race fourmille. Superbe, il réunit sa hideuse famille.
L'œil voit avec effroi ces milliers d'animaux Envelopper la tige, entourer les rameaux : On croit voir les cheveux de l'horrible Mégère , Ou les crins hérissés de l'aboyant Cerbère Qui défend jour el nuit le troue de Pluton, Ou les serpents tressés doni se coiffe Aleclou. Me préserve le ciel d'aller dans le bocage Respirer la fraîcheur ou dormir sous l'ombrage ,
Lorsqu'en un jour d'été , de son obscur séjour Il sort brûlant de soif, de colère el d'amour ! Sur la cime des bois, sur les monts, dans la plaine, Les animaux trend)lanls l'évitent avec peine : (loutre eux il a du ciel reçu ses yeux ardents. Son étouffante haleine el ses terribles dents. Telle est de son poison la violence extreme, Souvent par sa pi(|i'ire il se détruit lui-même. Son venin disis la plaie à peine s'est glissé , La chair tombe en lambeaux el le sang est glacé. Pour son rapide élan il n'est pohit de dislance; Il part comme l'éclair, atteint comme la lance. Quels contrastes frappants il présente à nos yeux..' Replile sur la terre , étoile dans les cieux , Ici nous déguisant son approche mortelle. Ailleurs faisant crier sa bruyante crécelle , ('ouvé dans sa co([uille ou formé toirt vivant ^^, Assaillant furieux, tacticien savant.
Sinon astucieux, Polyphème vorare, Yictime quelquefois et bourreau de sa race; Formidable aux oiseaux, à l'hôte des forèls, Aux repliles criards qui peuplent les marais; Du tigre affreux lui-même affrontant la colère; Kedoulable poison, remède salutaire; Paresseux en hiver, plein d'ardeur au printemps; Favori d'Esculape, et l'emblème du temps; Ancien dominateur des forèls d'Amérique, Délesié dans lEurope , adoré dans l'Afrique ; De l'Indien, pour lui toujours hospitalier. Convive caressant et démon familier; Prudent et courageux, vigoureux et flexible, Célébré par la fable , et maudit par la bible ; Dans les vers de Milton, organe de Salau, Il ravit l'innocence à l'épouse d'Adam , Avec elle perdit l'homme, hélas ! trop fragile ; Par lui Laoroon est puni dans Virgile, Et son supplice encore, objet de nos douleurs. Sur un marbre souffrant nous fait verser des pleurs.
Mais plus digne de nous un peuple entier m'appelle C'est vous , charmants oiseaux, de nos chants le modèle Pjienlôt je chaulerai vos mœurs el vos penchants; Maitilenant vos arts seuls sont l'objet de mes chauls. Combien d'adroits pêcheurs el de chasseurs habiles ! Observez cet oiseau redouté des repliles; Si du plus haut des airs il découvre un serpent , Aussiiôt, pour saisir son ennemi rampant. Sur lui , d'un vol rapide, il s'élance avec joie , L'emporte dans les airs, laisse tomber sa proie, Descend , la ressaisit , prend de nouveau l'essor ; La jette, la reprend, el la rejette encor. Et ne s'arrête pas que sa chute fréquente N'abandonne à sa faim sa victime mourante. Ainsi qu'adroits chasseurs, architectes savants, Contre leurs ennemis , les frimas et les vents , Avec combien d'adresse, instruits par la nature, Ils savent de leur nid combiner la slruclure ! Chaque race choisit et la forme et le lieu ; L'une en ces longs canaux où pétille le feu , Sous nos toits, sous nos murs hospitaliers pour elle,
CHANT VIII
Construit de ses enfants la demeure nouvelle.
L'un au chêne orgueilleux , l'autre à l'humble arbrisseau,
De ses jeunes enfants confia le berceau ;
Là, des œufs nialorncls nouvellement éclose,
Sur le plus doux coton la famille repose;
Et la laine et le crin, assemblés avec art,
De leur tissu serré leur forment un rempart
Dont le tour régulier, l'exacte symétrie,
Défieroil le compas d^ la géométrie.
Par uu soin prévoyant d'autres placent leurs nids
Au lieu le plus propice à nourrir leurs petits;
Ici l'amour craintif les cache sous la terre ;
Là, de leurs ennemis pour éviter la guerre,
Les suspend aux rameaux mollement balancés.
Et dans ce doux hamac les enfants sont bercés.
Quelrpies uns ont leur toit , leur auvent , leur issue ,
Qui de leurs ennemis ne peut être aperçue :
Chacun a sou instinct inspiré par l'amour.
Voyez, de ses enfants préparant le séjour
En architecte adroit, mais en père timide.
Cet oiseau leur construire une humble pyramide
Mille fois préférable à celles de l'orgueil.
Son air mystérieux d'aliord étonne l'œil;
Introduit par la porte au sein du vestibule,
L'oiseau monte et descend dans une autre cellule
Où, cachés et bravant les pièges, les saisons,
Reposent mollement ses tendres nourrissons.
Ainsi nos toits, nos murs, les forêts, les charmilles,
Tout a SCS constructeurs, ses berceaux, ses familles,
Tout aime, tout jouit, tout bâtit à son tour.
Protège, Dieu puissant, ces enfants de l'amour,
Le doux chardonneret, la faiivetle fidèle,
Le folâtre pinson, et sur-tout Philomèle!
Dirni-je encor comment, pour chercher d'autres cieux, L'oiseau quitte les champs (ju'habitoient ses aïeux ? A peine à cet exil le vent les sollicite. Je ne sais quel instinct en secret les agite. Même les nouveau-nés qui , par de foibles sons Sembloieut, en gazoudlant, essayer leurs chansons. Tout-à-coup avertis par une voix secrète , Expriment à l'envi leur ardeur inquiète; Tout se meut , tout s'empresse, et du sommet des toits, De la pointe des rocs, de la cime des bois, De mille cris confus le bizarre mélange, Des oiseaux voyageurs appelle la phalange. Ainsi dans leur saison les canes du Lapland Partent, formant dans l'air un triangle volant : Chaque oiseau tour-à-tour à la pointe se place , Un autre le relève aussitôt qu'il se lasse; Chacun du dernier rang se transporte au premier, Chacun du premier rang se replace au dernier. Ils abordent : les bois, les monts et les rivages Retentissent du vol de ces vivants nuages. Que l'instinct, le besoin, aidés d'un vent heureux. Poussent dans des climats qui n'étoient pas pour eux.
Revenez, peuple heureux, revoir votre patrie. Revenez habiter votre rive chérie :
Quel bien manque à vos vœux, intéressants oiseaux ? Vous possédez les airs, et la terre, et les eaux;
Sous la feuille tremblante un zéphyr vous éveille,
Vos couleurs charment l'œil, et vos accents l'oreille;
Vos désirs modérés ignorent à-la-fois
Et les vices du luxe, et la rigueur des lois;
Un coup d'aile corrige une amante coquette,
Un coup de bec suffit à sa simple toilette.
Si vous prenez l'essor vers des bords reculés,
Vous êtes voyageurs et non pas exilés;
Le bocage qui vit votre famille éclore,
Sur le même rameau vous voit bâtir encore;
Même ombrage revoit vos amoureux penchants.
Et les mêmes échos répondent à vos chants.
Hélas ! à notre sort ne portez point envie !
Un seul de vos printemps vaut toute notre vie 'S.
Sans planter, ni semer, vos errantes tribus
Sur l'apanage humain prélèvent des tributs :
Vous avez comme nous vos moissons , vos vendanges ;
Du grain de nos sillons, des gerbes de nos granges,
Vous prenez votre part ; le poil de nos brebis
Compose vos berceaux et tapisse vos nids ;
Pour vous , aux espaliers , aux rameaux de la treille
Pend la grappe dorée et la pomme vermeille.
Tantôt, loin des cités et des riches lambris,
Pour chercher vos amours, vos mets et vos abris.
Libres, vous voltigez de bocage en bocage;
Tantôt, fiers d'habiter une brillante cage.
Déserteurs des forêts et transfuges des bois.
Paisibles casaniers, vous vivez sous nos toits.
Là, sans aller an loin quêter à l'aventure
De vous, de vos enfants, l'incertaine pâture.
D'une jeune maîtresse esclaves favoris ,
Par elle caressés et par elle nourris.
Au lieu du ver rampant, de la sale chenille.
Le sucre, le mouron, nourrit votre famille;
Chaque jour la beauté revient d'un air riant
Vous offrir le biscuit et l'échaudé friand;
Porte sur vos besoins une vue attentive.
Soigne la propreté du lieu qui vous captive,
A vos maux passagers assure un prompt secours,
Prépare vos hymens et soigne vos amours;
Vous apprête du bain la fraicheur délectable :
Vous buvez dans sa coupe, assistez à sa table ,
Folâtrez sur son sein, perchez sur ses cheveux.
Et son amant lui-même est jaloux de vos jeux.
Tel ce moineau fameux, digne sujet de larmes. Dont la triste élégie, en des vers pleins de charmes. Nous fait pleurer encor le destin rigoureux , D'une belle Romaine ami tendre, hôte heureux, Aimable parasite, et compagnon fidèle, Sautilloit, babilloiî, tourbillonnoit près d'elle, Sur ses lèvres de rose accouroit à sa voix , Baisoit son cou d'albâire ou becquetoit ses doigts; Et, des jeunes Romains voluptueux émule. Fut pleuré par Lesbie , et chanté par Catulle.
CHANT Vni.
Lts amours et les caresses du ramier. L'éclat du cygne. Description des animaux domestiques. Portrait du cheval, de
LES TROIS RÈGNES
l'âne, etc. Variété des animaux. La fierté du lion et de l'ai- I gle. Les nids des oiseaux; leur éducation. Les mœurs, le caiactère et les habitudes des animaux. Tendresse d'une chienne pour ses petits. De la classilication des animaux. Échelle des animaux, à la tète de laquelle l'homme est placé. Puissance de l'homme, et son ascendant sur tous les êtres qui respirent. La pensée de l'homme au-dessus de l'instinct. Excellence des sentiments qui l'élévent vers le ciel et le rapprochent de ses semblables.
J'ai peint l'inslinct, l'esprit, les ails des animaux; MainteiianI, que leurs mœurs occupent mes pinceaux. Oui, l'inslinct a ses mœurs comme son industrie, Chéril le bien public, connoit une pairie. Le pigeon en amour ne connoit point d'égal; Le chevreuil esl lidele au pacte conjugal; L'abeille, rojalisie et pourtant populaire, Joint Rome mouarchique et Rome consulaire; Travaille pour l'élal , et défend à-la-fois El son humble cellule et le troue des rois; La fourmi, préférant les mcrurs républicaines, Change en greniers publies ses granges soulerraines. Tout l'atteste à vos yeux : Dieu par les mêmes lois. Lui seul sait gouverner plus d'un monde à-la-fois; Mais de ces nœuds formés par sa main souveraine. L'impérieux amour est la plus forte chaine. Tout ressent ici-bas ses fécondes ardeurs ; Comme chez les humains , on aime chez les fleurs. J'ai cbanlé les amours et les hymens des plantes; Mais combien plus puissant chez les races vivantes, L'inévilable Amour perce des mêmes trails L'homme et les animaux, le maiire et les sujels! Sur des ailes de feu l'amour parcourt le monde. Il embrase les airs, il brûle au sein de l'onde : La baleine pour lui bondit au sein des mers; Pour lui l'ardenl lion rugit dans les déserts; Le renne dans le Nord reconnoil son empire, Et son feu vit encore où le soleil expire.
Mais laissons ces amours , dont l'appélil fougueux N'est qu'un instinct brutal et qu'un besoin houleux. Combien d'êlres vivants, dont les douces tendresses N'ignorent point d'amour les adroites caresses, Savent de leur penchant dissimuler l'ardeur, CounoissenI le myslcre et même la pudeur! Là, plus d'un couple aimable a ses agaceries, Ses refus irritants et ses coquetteries. Chez les oiseaux sur-tout que de soins caressants ! Qu'ils savent avec art attendrir leius accents ! Écoulez du pigeon, épris de sa maîtresse. Le doux roucoulement exprimer sa tendresse; Il s'approche , il s'éloigne , il revient mille fois , AiTange son maintien , passionne sa voix : J'aime à suivre de l'œil ces timides approches; Je comprends ces soupirs et ces tendres reproches. Avec quelle pudeur son amante à son tour, En déguisant ses feux, irrite son amour, Au moment de céder avec art se retire. Le rappelle, le fuit, le repousse et l'attire! Quel peintre en ses tableaux , quel poêle en ses chants Représeiile l'amour sous des traits plus louchants .••
On croit voir Galatée en sa ruse ingénue , Fuyant derrière un saule et brûljuit d'être vue '.
Mais quel heureux amant égale en voluplé Le cygne au cou flexible, au plumage argenté.' Le cygne toujours beau, soit (|u'il vienne au rivage, Certain de ses attraits, s'offrir à notre hommage; Soit que, de nos taisseaux le modèle achevé, Se rabaissant en proue, en poupe relevé, L'eslomac pour carène, et de sa queue agile Mouvant le gouvernail en tnnonnier habile. Les pieds pour avirons , pour flolle ces oiseaux Qui se pressent en foule autour du roi des eaux; Pour voile enfin son aile au gré des vents enflée, Fier, il vogue au milieu de son escadre ailée. Mais quand son feu l'atteint dans l'humide séjour, De quel charme nouveau vient l'embellir l'amour ! Que de folâtres jeux, (|ue d'aimables caresses! Qu'il prélude avec grace à ses vives tendresses! L'honmie ne .sait pas mieux, dans ses nobles désirs, Provoquer, varier, nuancer les plaisirs.
Les hâter, les calmer, les quiiier, les reprendre. Doux et passionné, majestueux el tendre. Déployant mollement son plumage amoureux. De (juel œil caressant à l'objet de ses feux Il lend sou cou d'albâtre el s'élance aulour d'elle ! Il l'invite du bec, il l'excite de l'aile; Enfin par ses transports, ses doux frémissements. Brûlants avant-coureurs de ses embrassemenls. Il prouve aux flots émus, par son ardeur féconde, Que la mère d'Amour est la fille de l'onde; El de son corps , choisi pour plaire à deux beaux yeu.x ■ Justifie, en aimant, le monar(|ue des dieux. La fable, de sa voix a vanté la merveille; L'œil enchanté sans doute avoil séduit l'oreille. Et qu'avoil-il besoin de ce titre emprunté ? Lui seul réunit tout, force, graces, fierté; Il habile à son choix les airs, l'onde et la terre; Modéré dans la paix, valeureux dans la guerre. Terrible, impétueux, il fond sur ses rivaux : Leur choc troujjle les airs, il agile les eaux. Tel Antoine jadis sur les plaines de l'onde, Dispuloit Cléopàlre et l'empire du monde.
Ainsi , source féconde et de biens et de maux , L'amour aux mêmes lois soumet les animaux; Mais chacun a ses mœurs : nés pour l'indépendance. Plusieurs de leur instinct gardent la violence, Tandis que le lion que sou maître nom-ril, Le respecte toujours et souvent le chérit; El lors(jue tout-à-coup secouant sa crinière, Déjà la gueule ouverte il rugit de colère. Que son maître paroisse, et ses sens sont calmés. Quelques uns, de nos toits hôtes accoutumés. Se plaisent dans nos cours, vivent dans nos étables, Quelquefois sont nourris des débris de nos tables; El , sujets fortunés d'un roi voluptueux , Semblent lui dévouer leurs soins affectueux.
A leur tête est le chien, aimable autant qu'utile. Superbe el caressant, courageux, mais docile. Formé pour le conduire el pour le protéger.
CHANT VIII
Du troupeau qu'il gouverne il est le vrai berger. Le ciel Ta fait pour nous; et dans leur cour rusiique Il fut des rois pasteurs le premier domestique. Redevenu sauvage il erre dans les bois : Qu'il aperçoive l'homme, il rentre sous ses lois; Et, par un vieil instinct qui jamais ne s'efface. Semble de ses amis reconnoitre la trace. Gardant du bienfait seul le doux ressentiment. Il vient lécher ma main après le châtiment ; Souvent il me regarde; humide de tendresse. Sou œil affectueux implore une caresse : J'ordonne, il vient à moi; je menace, il me fuit; Je l'appelle, il revient; je fais signe, il me suit; Je m'éloigne, quels pleurs! je reviens, quelle joie! Chasseur sans intérêt, il m'apporte sa proie. Sévère dans la ferme, humain dans la cité, Il soigne le malheur, conduit la cécité; El moi, de l'Hélicou malheureux Bélisaire, Peut-être un jour ses yeux guideront ma misère. Est-il hôte plus sûr, ami plus généreux ? Un riche niarchaudoit le chien d'un malheureux ; Celle offre l'affligea : « Dans mon destin funeste Qui m'aimera, dit-il, si mon chien ne me reste! » Point de trêve à ses soins , de borne à son amour, Il me garde la nuit , m'accompagne le jour. Dans la foule étonnée on l'a vu reconnoitre , Saisir et dénoncer l'assassin de son maître; Et quand son amitié n'a pu le secourir. Quelquefois sur sa tombe il s'obstine à mourir. Eufin le grand Buffon écrivit son liisloire, Homère l'a chanté, rien ne manque à sa gloire : Et lorsqu'à son retour le chien d'Ulysse absent. Dans l'excès du plaisir meurt eu le caressant, Oubliant Pénélope, Eumée, Ulysse même, Le lecteur voit en lui le héros du poëme.
Tel nous aimons le chien , mais tel n'est point le chat ; Indocile sujet, ami froid, hôte ingrat.
Serviteur défiant, cauteleux égoïste, Conservant avec nous son air sournois et triste. De son butin sanglant se jouant sans pitié. Fixé par l'habitude et non par l'amitié.
Mais soit (ju'on juge l'homme ou le reste du monde. Sur les exceptions la vérité se fonde.
Ainsi que des humains, les diverses humeurs Changent des animaux les penchants et les mœurs. Plus d'un chat sait aimer et caresser et plaire ; Moi-même j'ai du mien vanté le caractère * ; Long-temps de son poète il partagea le sort : J'ai célébré sa vie et déploré sa mort.
Je ne vous tairai point la horde malheureuse Des rats, famille obscure, indigente et peureuse. Qui, par d'adroits chasseurs, savamment embusqués. Dans les fentes d'un mur étroitement bloqués. Autour de leurs cités nuit et jour investies , Hasardent en tremblant leurs nocturnes sorties; Maraudein-s obstinés, faméliques rongeurs, En vain s'arment contre eux les trébuchets vengeurs; L'instinct propagateur de leur race amoureuse Sans cesse reproduit leur foule populeuse;
Du fond de nos caveaux , du haut de nos greniers
La gent trotte-menu s'assemble par milliers,
Envahit la cuisine, ou dévaste l'office.
Ou de mes manuscrits d'avance fait justice;
Mais comme les Romains et son grave sénat,
Les rats sont gouvernés par la raison d'état;
Eux-mêmes quelquefois, quand la faim les menace,
Ne pouvant la nourrir, exterminent leur race;
Et la terrible loi de la nécessité
D'un peuple trop nombreux soulage leur cité.
Mais pourquoi m'arrêler à cette engeance obscure .' Parmi ceux qu'à nos lois a soumis la nature, Qui vivent sous nos toits, qui paissent dans nos champs. N'est-il pas des sujets plus digues de mes chants .? Yoyez ce fier coursier, noble ami de son maître, Son compagnon guerrier, son serviteur champêtre, Le traînant dans un char, ou s'élançant sous lui ; Dès qu'a sonné l'airain, dès que le fer a lui, Il s'éveille, il s'anime, et, redressant la tête. Provoque la mêlée, insulte à la tempête; De ses naseaux brûlants il souffle la terreur; Il bondit d'alégresse, il frémit de fureur; On charge, il dit : Allons 3; se courrouce et s'élance; Il brave le mousquet, il affronte la lance. Parmi le feu, le fer, les morts et les mourants, Terrible, échevelé, s'enfonce dans les rangs. Du bruit des chars guerriers fait retentir la terre. Prête aux foudres de Mars les ailes du tonnerre; Il prévient l'éperon, il obéit au frein. Fracasse par son choc les cuirasses d'airain. S'enivre de valeur, de carnage et de gloire , Et partage avec nous l'orgueil de la victoire; Puis, revient dans nos champs, oubliant ses exploits, Reprendre un air plus calme et de plus doux emplois; Aux rustiques travaux humblement s'abandonne. Et console Cérès des fureurs de Bel loue.
Moins vif, moins valeureux, moins beau que le cheval. L'âne est son suppléant et non pas son rival; Il laisse au fier coursier sa superbe encolure , Et son riche harnois, et sa brillante allure. Instruit par un lourdaud, conduit par le bâton, Sa parure est un bât, son régal un chaidon; Pour lui Mars n'ouvre point sa glorieuse école : Il n'est point conquérant, mais il est agricole; Enfant, il a sa grace et ses folâtres jeux; Jeune, il est patient, robuste et courageux. Et paie, en les servant avec persévérance, Chez ses patrons ingrats sa triste vétérance. Son service zélé n'est jamais suspendu ; Porteur laborieux , pourvoyeur assidu , Entre ses deux paniers de pesanteur égale , Chez le riche bourgeois, chez la veuve frugale, Il vient, les reins courbés et les flancs amaigris, Souvent à jeun lui-même alimenter Paris. Quelquefois, consolé par une chance heureuse. Il sert de Bucéphale à la beauté peureuse; Et sa compagne enfin va dans chaque cité Porter aux teints flétris la fleur de la santé. Il marche sans broncher au bord du précipice,
LES TROIS REGNES
Recoiinoil son chemin , son maître el son hospice :
De tous nos servitenrs c'est le moins exigeant ;
H naît, vieillit et menrt sous le chaume indigent :
Aux injustes rigueurs dont sa fierté s'indigne,
Son malheur patient noblement se résigne.
Enfin , quoique son aigre et déchirante voix
De sa rauque alégresse importune les bois.
Qu'il offense à-Ia-fois el les jeux et l'oreille,
Que le châtiment seul en marchani le réveille,
Qu'il soit hargneux, revcche el désobéissant,
A force de malheur l'âne est intéressant.
Aussi le préjugé vainement le maliraile :
En dépit de l'orgueil, il aura son ]ioéte.
Homère qui clianla tant de héros divers,
Auprès du grand Ajax le plaça dans ses vers.
La fable le nomma le coursier de «Silène :
Ami des voluptés, il na(|uil pour la peine.
Et moi qui déplorai le sort des animaux.
J'ai dû peindre ses mœurs, ses bienfaits et ses maux.
Tel qu'un peintre savant joint la lumière et l'ombre , Dieu se plaît à créer des nuances sans nombre; Mais parmi ce contraste et d'instincts el de goûts, De haine el d'amitié, de douceur, de courroux. De paresse et d'ardeur, qu'à chaque créature En ses dons inégaux déparlil la nature. Souvent son art sublime offre à l'œil enchanté La ressemblance unie à la variété.
An lion dans les bois, à l'aigle dans son aire, Qui ne reeonnoît pas le même caractère.' Tous deux sont fiers ; tous deux tyrans de leurs vassaux , Dans leur désert royal ne veulent point d'égaux ; L'impérieux amour, le besoin d'une épouse. Domptent seuls les fureurs de leur fierté jalouse; Tous deux rois des étals par la victoire acqm's. Ne veulent de festins que ceux (|u'ils ont conquis; Ennemis généreux et vainqueurs magnanimes. Enfin tous deux fonl grace à de foibles victimes ; Ainsi le même instinct produit mêmes humeurs; Et, différenis de race, ils suntjoinis parles mœurs.
Combien la liberté rebrlle ou dépendante Ouvre encore à mes vers ime source abondante ! En vain, des animaux se proclamant le roi. L'homme à tout ce qui vil croit imposer la loi; Des êtres animés dont l'univers abonde Peu vivent avec nous : leur foule vagabonde Cherche dans les forêts ou daiis les antres sourds Un sort indépendant el de libres amours. Le besoin d'échapper à l'ennemi vorace , Le soin de se nourrir, de propager leur race. Voilà toute leur vie ; et dans ces mœurs encor De méditations quel fertile trésor !
Que de charmes n'ont point leurs amoin-s maternelles !
Voyez le tendre oiseau réchauffer sous ses ailes Ses petits enfermés dans leur frêle séjour; Tantôt j'ai peint son nid : qui peindra son amour ? Eh ! qui peut siu'passer le courage du père ! Quel soin peut s'égaler aux doux soins de la mère ! Cet être si léger que le frêne ou l'ormeau Ne voit pas deux instants sur le même rameau ,
Mère aujourd'hui constante et nourrice assidue,
Demeure jour et nuit sur ses œufs étendue.
Le père, heureux époux autant qu'heureux amant ,
De sa tendre moitié va chercher l'aliment ,
Ou , sur les bords du nid se plaçant auprès d'elle.
Soulage ])ar ses chants sa compagne fidèle.
Des ennemis souvent l'un et l'autre est vainqueur,
El dans de foibles corps se déploie un grand cœur.
Souvent avec ses fils une mère enlevée
Vit pour eux, les nourrit, et meurt sur sa couvée.
Enfin avec quel soin cl quel zèle nouveau
Ses parents à voler forment le jeune oiseau !
(;'e.'t aux heures du soir, lorsque dans la naltn'e
Tout estn'pos, fraicheur, et parfum el verdure;
L'adolescent, ravi de ce bel horizon,
S'agile dans son nid devenu sa prison ;
Il sort , et , balancé sur la branche pliante ,
Il hésite, il essaie une aile encor tremblante:
Le couple en voltigeant provoque son essor,
Gourmande sa frayeur, l'appelle et vole encor:
Enfin il se hasarde, et déployant ses ailes,
Non sans crainte, il se fie à ses plumes nouvelles.
L'air reçoit ce doux poids , il louche le gazon ;
Les parents enchantés répèlenl la leçon.
D'une aile moins novice alors le jeune élève
S'enhardit, prend l'essor, s'abat et se relève;
Enfin, sûr de sa force, et plus audacieux,
Il part, tout esl fini, tousse font leurs adieux,
El l'inslincl dénouant la chaîne mutuelle ,
Un nouveau nœud commence une race nouvelle.
Cependant , qui l'eût cru ! si constant dans ses lois. Cet admirable instinct se trompe quelquefois. La poule qui , pour nous, modèle de tendresse, A l'aspect du milan, se hérisse et se dresse. Des canards quel(|uefois échauffe le berceau : Tonl-à-coup à leurs yeuK s'il se montre un ruisseau, Leur instinct se trahit, la troupe vagabonde Reeonnoît sa patrie , el s'élance dans l'onde : La fausse mère alors, ignorant leur destin. Vole d'un bord à l'autre, et les rappelle en vain. A peine encor sorii de sa coque fragile, Déjà I heureux essaim, navigateur agile, Vogue, et, sans écouter son inutile cri, PareourI avec transport son élément ehéri. Le sage les observe, et sa raison compare Et l'instinct qui devine, et l'instinct qui s'égare.
Cet oisean, dont l'hymen craint le sinistre nom. D'une erreur plus barbare étonne la raison; Le cruel, écoutant son appétit funeste.
Dans ini festin pareil à celui de Thyeste, De ses propres enfa'nts se nourrit quelquefois. De son sang, il est vrai, connoissant mieux la voix, Leur mère se refuse à cette horrible idée : Non, parmi les oiseaux il n'est point de Médée. Aussi, de ses petits redoutant les dangers, La prévoyante épouse, en des nids étrangers Va déposer ses œufs qu'adopte un autre père, El leur race deux fois doit la vie à sa mère.
Eli ! sans ce tendre amour et ces liens si chers ,
CHANT VIII
Dont le pouvoir fécond repare l'univers,
Qui des éircs vivants reproduiroit les races ?
Que d'animaux cruels, que de monsircs voraces,
L'un par l'autre attaques, l'un par l'autre expirants,
Sans cesse dévorés , sans cesse dévorants !
Pour leur faim sanguinaire à peine assez féconde,
La nature se lasse à repeupler le monde.
Tyran de ses vassaux , fléau de ses sujets ,
L'homme à tant de fureur joint ses projires excès.
C'étoil peu d'inventer et l'hameçon perfide,
Et le gluau tenace , et la balle rapide ;
Par-tout aidant leur rage, et redoublant leurs maux.
L'homme l'un contre l'autre arma les animaux.
On a vu le lion , terrible auxiiiaii-e ,
Seconder son adresse et servir sa colère ;
Le faucon obéit à notre art meurtrier.
Le chien devient chasseur; et l'éléphant guerrier.
Jadis hôte innocent des forêts indiennes ,
Vint fouler de ses pieds les légions romaines.
Tous naissent pour détruire ; et, par un triste accord ,
L'hyménée est par-tout pourvoyeur de la mort.
Pourtant le ciel a fait peu d'animaux voraces ; Cet instinct furieux n'appartient qu'à ces races Qui quêtent leur pâture, et dont l'avide faim Souffre encor de la veille, et craint le lendemain. La génisse paisible , et le bœuf débonnaire Broutent innocemment leur pàtui'e ordinaire ; Et l'hôte ailé des airs, indulgent ennemi. S'il rencontre un grain d'orge, épargne une fourmi. Mais le tigre cruel , dont l'ardeur vagabonde Rôda sans aliment durant la nuit profonde. S'il découvre au malin, du sommet des coteaux, Le daim aux pieds légers, le cerf aux longs rameaux, Soudain, les crins dressés et la gueule béante, Part, court, saisit, abat sa victime tremblante. Se couche sur sa proie, et fouillant dans son flanc. Se soûle de carnage et s'enivre de sang.
L'amour répare tout, et ses flammes fécondes Repeuplent au printemps l'air, la terre et les ondes. ' Eh ! quels taillis obscurs, quel asile secret N'offrent quelques tableaux de ce tendre intérêt? Sous ces obscurs berceaux observez l'araignée, Qui vil dans tous les fils de sa toile alignée; Une bourse, d'un fil plus délicat encor, Renferme de ses œufs le précieux trésor; Elle traîne en tous lieux ce doux tissu de soie , Ne le quitte un instant que pour chercher sa proie. Toi qui charmas un temps mon loisir studieux, Digne sang d'Arachué , tel te virent mes yeux. J'avois cru t|u'à mes soins, docile, apprivoisée. Tu vivrois près de moi ; mais en vain ma croisée Me livroit pour Ion nid ces insectes errants Que trompent des vitraux les abris transparents ; Moi-même à leur berceau portant leur subsistance. En vain à tes petits j'épargnois ton absence. En vain j'avois chanté les soins pour Pélisson : Tu charmas son cachol, tu quittes ma maison; Adieu : quelle que soil ta nouvelle retraite , Mon souvenir te suit , et mon cœur te regrellc ;
Tant j'admirois en loi ton instinct maternel !
Que dis-je.^ est-il au monde im être si cruel Qui n'écoute sa voix ! Ce tigre impitoyable Qui se fait du carnage une joie effroyable. Sitôt (|ue, moins rebelle aux attraits du plaisir, A l'amour qu'il repousse il s'est laissé saisir , Quand l'Hymen élonué d'un tigre a fait un père. Que l'imprudent chasseur approche son re[)aire. Terrible, hérissé, roulant des yeux ardeuls. Le monstre ouvre sa gueule et ses terribles dents. Tantôt vers le chasseur il bondit , il se dresse ; Tantôt vers ses eufants se tourne avec tendresse, S'en éloigne, y revient, et son œil tour-à-tour Ou s'enflamme de rage , ou s'altendrit d'amour.
Même au sein des tourments ce ci'i de la nature Des plus vives douleurs étouffe le murmure. Une mère (et le chien, dont j'ai vanté les mœurs , De cet effort sublime eut encor les honneurs) Souffroit sur Téchafaud l'adroite barbarie Qui cherche dans la mort le secret de la vie. Soit hasard, soit pitié, soit désir de savoir De l'amour maternel jusqu'où va le pouvoir, Ses fils, qui vainement imploroienl sa mamelle, Sur le marl)re cruel étoient placés près d'elle. Ah ! qui peut retracer l'aspect attendrissant D'un tableau que mon cœur admire en frémissant ! Déjà le sang couloit, une main inhumaine Tenant l'affreux scalpel, erroit de veine en veine ; Déjà plus près du cœur déchiré lenlemcnt. Interrogeant des nerfs le dédale fumant , De saisir leur secret rimpito)able envie Promenoil la douleur et poursuivoil la vie; El la viciinie enfin , condamnée à souffrir, Joignoit l'horreur de vivre à l'horreur de mourir. Eh bien ! quel cœur d'airain n'en verseroit des larmes .•' A l'aspect de ses fils lrou\ant encor des charmes, Elle tournoit vers eux ses regards languissants, Et leur donnoit encor des baisers caressants. Barbares, arrêtez! quelle horrible constance Peut voir , peut endurer cette hor«iiile souffrance ? Malheur à l'art affreux qui peut à tant de maux Coudannier sans pitié d'innocents anin\aux, El sur eux prolongeant des tortures savantes, Déchirer de sang-froid leurs entrailles vivantes! El pouripioi .•• pour chercher dans leur sanglant faisceau Ou la place d'un muscle , ou le jeu d'un vaisseau ; El sur ces corps sanglants qu'à loisir il compare, Faire de leurs ressorts nue élude barbare. Ah ! le ciel en plaçant la pitié dans son sein, De l'homme a fait leur maître, et non leur assassin. Tu le savois , ô loi dont l'ame fui si belle, Lyonnel 4, des savants le plus parfait modèle; Ton talent fut sublime, cl Ion art fut humain. Que de fois la pitié vint désarmer ta main ! Quand ton œil pénélranl observoit sa famille, Ton cœur se reprochoit la morl d'une chenille, El de ces vers rongeurs qui dévorent nos bois. Trois victimes à peine ont péri sous les doigts. Ah! puisse être imitée une vei-lu si rare,
LES TROIS REGNES
Et qu'un art bienfaisant cesse d'être barbare !
Autrefois, dans Carthage , un roi syracusain 5, Stipulant en vainqueur les droils du genre humain , Abolit à jamais ces sanglants sacrifices Que de ses dieux cruels exigeoieut les caprices; Et moi , plaidant leur cause auprès de mes égaux, Je slipule aujourd'hui les droils des animaux : Que dis-je ? d'un bon cœur la vertu bienfaisante Ne peut même souffrir l'assassin d'une plante. A tout ce qui l'entoure étendant son bonheur, Le sage s'intéresse au destin d'une fleur : Dans le bois qu'il planta , dans l'ormeau qui l'ombrage. Il voit son bienfaiteur, son ami, son ouvrage; Ainsi, plein des besoins d'un cœur compatissant , Sur tout ce qui respire et sur Ion! ce qui sent, Il verse cet amour dont son cœur surabonde; La terre alors sourit au monarque du monde. Le ciel voit le bonheur se répandre en tout lieu , Et l'homme bienfaisant est l'image de Dieu.
Quels qu'ils soient, Dieu n'a point en des bornes précises Rangé des animaux les classes indécises ; Mes vers déjà l'ont dit : du règne minéral Si je veux remonter an règne végélal , Je vois entre eux les talcs et leurs lames fibreuses. L'amiante alongeant ses membranes soyeuses. Qui, se changeant en fil, donne ce tissu fin. Triomphant de la flamme , et l'émule du lin. La tendre sensitive, aux yeux surpris du sage. Semble lier entre eux, par un plus doux passage, La race qui végète et l'empire animé; Le polype des eaux, prodige renommé, Dont tantôt je peignois la tige renaissante , Parut pour réunir l'animal à la plante. Dans le monde vivant combien d'autres anneaux Joignent l'hôte des airs, de la terre et des eaux : Le limaçon , vêtu de sa frêle coquille. Des poissons écailleux rappelle la famille ; Les lacs ont leurs oiseaux , la mer a ses serpents, Et ses poissons ailés , et ses poissons rampants ; Quelques uns, habitants de la terre et de l'onde , Touchent à deux degrés de l'échelle du monde. De l'autruche, trottant sur ses pieds de chameau , L'aileron emplumé la rejoint à l'oiseau; De l'écureuil volant la famille douteuse. L'oreillard déployant son aile membraneuse. Joignent le quadrupède avec le peuple ailé : Ainsi rien n'est tranchant , ainsi rien n'est mêlé; Ainsi sont réunis sur celte échelle immense Le degré qui finit et celui qui commence. L'homme seul est au faîte; et quel être orgueilleux Oseroit approcher du chef-d'œuvre des dieux .■' Dans les êtres vivants Dieu défend qu'aucun èlre Réunisse à lui seul tous les traits de son niaiire; Mais, sans lui ressembler, de son divin portrait Des animaux choisis obtinrent quelque trait. L'un imite sa voix, et l'autre sa figure; L'éléphant, pour venger sa grossière structure. De sa raison sublime obtint quelques rayons : Là l'auteur du portrait a brisé ses crayons.
En vain nous étalant sa forme presque humaine.
Et sa large poiliine, et sa taille hautaine ,
Et ses adroites mains, l'homme inculte des bois
Sur nous des animaux revendi(|ue les droils ^ ;
Enire l'être mortel et l'ame impérissable ,
Dieu lui-même a tracé la ligne ineffaçable.
Des fibres et des nerfs qu'importe le vain jeu ?
Aucun ne touche à l'homme , et l'homme louche à Dieu :
Oui, sur quelques vains droils que leur orgueil se fonde,
Tous sont nés les sujets du monarque du monde.
La nalure à chacun impose peu de soins ;
Ils ont peu de pensers ayant peu de besoins :
Les faciles plaisirs , objet de leur envie ,
L'impérieux désir de conserver leur vie,
Les mets inapprêlés qui forment leur repas.
Leurs amours passagers , leurs chasses , leurs combats ,
Là s'arrête l'instinct. Le moment le décide;
Son action est sûre, et son repos stupide ;
Les objets désirés sont seuls intéressants;
Sa courte atlention s'endort avec les sens;
Il n'a point la pensée indépendante et pure
Qui sait pour elle-même admirer la nalure;
Des èlres observer les mulucls rapports,
Interroger son ame, étudier son corps.
Pour lui meurent des faits les traces fugitives,
La \\i'. est sans époque, et le temps sans archives.
Le présent sans passé, l'instant sans avenir.
La volupté sans choix, l'amour sans souvenir.
Tels sont les animaux ; mais tel n'est point leur maître Sujets, abaissez-vous, votre roi va paroîlre. Lui seul de la raison suit le divin flambeau. Sait distinguer le bon, sait admirer le beau; Lui seul dans l'univers sait, par un art suprême. Se séparer de lui jiour s'observer lui-même ; Aux spectacles pompeux dont ses yeux sont témoins S'unit par ses pensers comme par ses besoins ; Par la réflexion accroît sa jouissance ; Il connoît sa foiblesse , et voilà sa puissance. L'être que Dieu fit nu dut inventer les arts : Il file ses habits, il bâtit des remparts ; Lui seul au vêlement sait unir la parure. Joint les besoins du luxe à ceux de la nature. L'exercice au loisir, le loisir aux travaux. De ses nouveaux besoins sont nés des aris nouveaux ; Mais ces arts bienfaisants que l'instinct fit éclore, Dans leur obscur berceau sembloient languir encore ; Enfin , avec des sons et des signes divers , Le langage parut et changea l'univers, Et de la brute à l'homme agrandit la distance. Non que des animaux l'imparfaite éloquence N'ait ses propres accents et ses expressions , Signes de ses besoins et de ses passions : Même son ne rend pas leur joie et leur tristesse ; Ils oui leur cri de rage et leur cri de tendresse. Combien d'accents divers du coq, roi de nos cours, Expriment les dcsii'S, les haines, les amours! Tantôt, sollicitant la poule rigoureuse.
Il attendrit l'accent de sa voix langoureuse ; Tantôt, aigre et criard, parle en maître irrité.
CHANT VIII
Prend le ton caressant de la paternité , Provoque à haute voix ses émules de gloire ; Il sonne mon réveil, il chante sa victoire, Et l'air répète au loin ses éclats Iriumpliants. La poule qui partage un ver à ses enfants N'a pas le même cri que la poule éperdue Dont rhorrihle faucon vient de frapper la vue. Mais ces accents si sûrs, cette foule de tons, Qui dit tout par les mots, qui rend tout par les sons , Des objels différents distingue la nuance, Marque ici leur contraste, et là leur ressemblance, Peint tantôt fortement , tantôt avec douceur, Les mouvements divers de l'esprit el du cœur. Calme les passions ou réveille leurs flammes , Échange nos pensers, fail commercer nos âmes; L'organe humain lui seul sait les articuler : D'autres s'exprimeront, l'homme seul sait parler. C'est peu: son art divin fixe le mot qui vole, Fait vivre la pensée et grave la parole; Mille fois reproduite, elle vole en tous lieux: Au défaut de l'oreille elle instruit par les yeux ; De là des arts sacrés l'immortel héritage ; Un âge s'enrichit des pensers d'un autre âge. Le temps instruit le temps ; médiateurs heureux , Les signes vont unir tous les peuples entre eux. Par eux les nations s'entendent, se répondent. En un trésor commun leurs trésors se confondent : Ainsi naît la richesse et la variété ; Et tandis que l'instinct, à sa place arrêté. Des cités du castor, du palais de l'abeille, Jamais n'a su changer l'uniforme merveille. L'homme sait varier les chefs-d'œuvre de l'art , Mettre à profit l'étude et même le hasard ; Sa main saisit du feu la semence féconde ; Le feu dompta le fer, le fer dompta le monde. L'homme lit dans les cieux , il navigue dans l'air. Il gouverne la foudre , il maîtrise la mer. Emprisonne les veuts, enchaîne la tempête; Et, roi par la naissance, il l'est par la conquête.
Que dis-je .►* de lui-même admirable vainqueur, Ainsi que la natui-e , il subjugue son cœur. L'animal, sans vertu gardant son innocence. N'a point de l'avenir la noble conscience ; L'instinct fait sa bonté, la crainte ses remords; L'homme seul sent le prix de ses nobles efforts , Sait choisir ce qu'il hait, éviter ce qu'il aime. Puiser l'amour d'autrui dans l'amour de lui-même; Lui seul pour être libre il se donne des lois , S'abstient par volupté, se captive par choix. Dieu, cette consolante et terrii^le pensée. Il l'apporte en naissant dans son ame tracée ; Il l'appelle au secours de son cœur abattu, Sait mettre un frein au crime , un prix à la vertu , Et seul, de l'avenir perçant la nuit profonde. Pressent, desire, espère, et craint un autre monde.
Mais c'est la mort sur-tout, dont les louchants tableaux Placent l'homme au-dessus de tous les animaux ; Là, dans tout l'iulérét de sa dernière scène, Paroîl la dignité de la nature humaine.
Dans leur slupide oubli les animaux mourants
Jettent vers le passé des yeux indifférents ;
Savent-ils s'ils ont eu des enfants, des ancêtres,
S'ils laissent des regrets , s'ils sont chers à leurs maîtres ?
Gloii'e, amour, amitié, tout est fini pour eux :
L'homme seul, plus instruit, est aussi plus heureux.
Pour lui, loin d'une vie en orages féconde.
Quand ce monde finit, commence un autre monde;
Et du tombeau qui s'ouvre à sa fragilité.
Part le premier rayon de l'immorlalité ;
Son ame se ranime , el dans sa conscience
Aujjrès de la vertu retrouve l'espérance.
De loin il entrevoit le séjour du repos.
De ses parents en pleurs il entend les sanglots ;
Il voit , après sa mort , leur troupe désolée
D'un long rang de douleurs border son mausolée.'
Au sortir d'une vie , où de maux et de biens
La fortune inégale a tissu ses liens,
Il reprend fil à fil cette trame si chère
Dont la mort va couper la chaîne passagère ;
Le souvenir lui peint ses travaux , ses succès ,
La gloire qu'il obtint , les heureux qu'il a faits.
Ainsi sur les confins de la nuit sépulcrale,
L'affreuse mort, au fond de la coupe fatale.
Laisse encore pour lui quelques gouttes de miel :
Il touche encor la terre en montant vers le ciel.
Sur sa couche de mort , il vil pour sa famille ,
Sent tomber sur son cœur les larmes de sa fille,
Prend son plus jeune enfant, qui, sans prévoir son sort.
Essaie encor la vie et joue avec la mort ;
Recommande à l'aîné ses domaines champêtres.
Ses travaux imparfaits, l'honneur de ses ancêtres;
Laisse à tous en mourant le foible à secourir,
L'innocent à défendre, et le pauvre à nourrir;
De ses vieux serviteurs récompense le zèle ;
Jouit des pleurs touchants de l'amitié fidèle,
Picçoit son dernier vœu , lui fait son dernier don ;
De ses ennemis même emporte le pardon ;
Et, dans l'embrassement d'une épouse chérie,
Délie et ne rompt pas les doux nœuds de la vie.
FIN DU POEME
NOTES