LIVRE X
AddisoTi remarque avec raison qu'une des choses qui distinguent ce chant, c'est que Milton y fait [jaroître presque tous les princi])anx personnages du poème. Ce chant commence par le départ des anges pour le ciel : Éden est devenu indigne d'eux, étant profané par le crime. Mais l'amitié presque fraternelle qu'ils avoicnt contractée avec l'homme, leur regret de cette séparation, les larmes qu'ils donnent à l'état déplorable des premiers humains malheureux et criminels, sont un tableau plein d'intérêt; il a le double avantage, et d'attendrir sur le sort présent de l'homme, et de rappeler d'une manière intéressante des jours plus heureux.
I.a curiosité que les anges témoignent sur le destin d'Adam et d'Lve a l'inconvénient de contredire un passage du huitième chant. Haphaèl, lorsqu'il invite Adam à lui conter l'histoire de sa naissance, lui dit qu'il l'ignore, parcequ'il étoit alors absent des cicux : comment donc les anges, qui n'ont pas quitté les demeures célestes , ont-ils besoin d'apprenare de ceux qui reviennent de la terre ce qui s'y est passé ?
Le jugement des deux coupables par le fds de Dieu, au nom de scflrpère, est plein de grandes beautés, quoiqu'on puisse lui reprocher quelques longueurs. Leur juge, qui est en même temps leur intercesseur , arrive avec toute la douceur qui convient au caractère de bonté que lui a donné le poëtc; il n'arrive point escorte des phalanges célestes, aux lueurs des éclairs, au bruit du tonnerre, mais dans le ('aime d'un beau soir, à travers les fleurs, au murmure du zéphyr. Le ton ironique dont il parle h Adam paroît de mauvais goût, en ce qu'il manque de dignité. Milton n'est pas heureux en ironie ; c'est de toutes les figures celle qu'il sait le moins euij)loycr. Mais uuc circonstance saisie avec beaucoup d'art et de naturel, c'est la timidité d'Eve, toute honteuse de son crime, n'osant paroître devant Dieu , et se tenant derrière son époux. Les réponses des deux coupables sont d'une précision et d'une simplicité admirable : il ne faut pas s'en étonner, car elles sont prises mot à mot des saintes Écritures. On est un peu surpris de voir le serpent jugé par contumace dans les formes judiciaires d'Angleterre. Ce n'est pas la seule fois que Milton a eu celte foiblesse pour son pays : dans je ne sais quel autre chant, les anges ont leurs watchmen qui marquent les heures de la nuit.
Le fils de Dieu signale encore sa bonté d'une manière touchante, en voilant la nudité intérieure et extérieure des deux coupables : alors il remonte dans le ciel; et, toujours fidèle à la miséiicorde comme à la justice, il sollicite de son père son indulgence en faveur de ceux qu'il vient de juger. 11 étoit difficile, dans une j)arciile composition, de conserver la dignité d'un Dieu; et cependant Milton y a presque réussi.
Ensuite rcparoissent sur la scène, avec les couleurs qui leur conviennent, les figures allégoriques du Péché et de la Mort, que j'ai appelés la Révolte et le Trépas , parceque les mots qui désignent ces deux personnages en anglais sont d'un genre différent dans notre langue. Le discours de la Mort au Péché est delà plus terrible etdclaplus sombre énergie. Ses pressentiments lui disent que Satan est vainqueur; elle brûle d'aller jouir de ses conquêtes et de l'empire qu'il leur a promis. Déjà, le nez tourné vers la terre, elle flaire sa ])roie, et aspire l'odeur de la mort. L'un et l'autre se décident à ])artir, et projettent un pont de cnmnmnication entre la terre el l'enfer. Tout ce qui précède, étant plein de choses gran-
des cl merveilleuses, empêche que ce pont, bâti sur le Chaos, ne paroisse gigantesque ; il est proportionné à la forme qu'on suppose à des êtres surnaturels, dont l'imagination ne peut avoir la mesure précise. La formation de ce pont est de la plus magnifique poésie; les deux monstres, au milieu du chaos et du vide, soufflent chacun de leur côté, et chassent vers un centre commun les différents corps épars dans l'étendue; ils y sont très poétiquement comparés à ces deux vents rivaux qui soufflent un double orage. Tous ces matériaux s'assemblent, se condensent; la Mort les frappe de sa froide massue comme d'un trident;
Et son œil redûuté Achève (l'un regard leur immobilité.
Les deux extrémités de ce pont sont assises , l'une dans le fond de l'enfer, et l'autre sur les bords du nouveau monde, et forment la fatale communication des deux empires. Toutes ces images sont neuves et sublimes. Les deux monstres arri- j
vent à l'extrémité du pont qui avoisinc la terre, et reconnoissent Satan , tout dégradé qu'il est.
I^'auteur, pour motiver le retour de Satan aux enfers, suppose ingénieusement qu'après la chute des premiers hommes, il s'étoit glissé auprès d'eux pour les écouter, et avoit entendu de leur bouche la sentence prononcée contre lui. Il a[)[)rend avec transport que l'exécution en est différée : alors il s'adresse au Péché et à la Mort, et leur apprend ce qu'il a fait pour eux; les invite, par un discours plein d'énergie, à s'emparer de ce nouveau monde, dont ils vont goûter les délices après de longues souffrances.
Son retour dans les enfers est plein de circonstances imaginées avec un esprit infini. Pour produire un plus grand effet, il entre inconnu dans le palais de l'assemblée infernale, où il trouve tous les chefs rassemblés; monte , sans être vu, sur son trône éblouissant de toute la magnificence royale; promène en silence ses yeux sur la foule qui l'environne; éclate enfin, se montre dans toute sa majesté; et, dans un discours plein d'éloquence et de poésie, leur raconte les détails et les succès de sa courageuse expédition, la chute de l'homme, et son empire bientôt entre leurs mains. Alors il se tait; mais, au lieu des applaudissements qu'il attend, partent de tous côtés des sifflements affreux; tous ces anges rebelles sont changés autour de lui en serpents. Tandis qu'il s'en étonne , il subit le même destin. Par une convenance ingénieusement imaginée, il conserve encore à Satan, dans s?, métamorphose, toute sa supériorité; c'est un dragon superbe qui domine sur tout ce qui l'environne. Tout-à-coup sortent du sol des enfers des arbres pareils à celui qui portoit le fruit défendu. Tous ces anges changés en serpents s'entortillent autour des troncs, s'élancent sur les branches; et, trompés par la couleur perfide de ce beau fruit, ne mâchent qu'un fruit amer et cendreux. La faim et la soif qui les aiguillonnent les y ramènent sans cesse, et chaque fois leur bouche se déchire et se tord de douleur. C'est peu; une sentence de rÉlernel rend cette, punition annuelle, et tous les ans ils expient leur insolent triomphe par l'humiliation et la douleur.
Ce morceau, d'une invention étrange au premier coup d'oeil, est écrit avec une force de style qui en rachète ou en déguise la bizarrerie. 11 n'y a peut-être pas dans tout l'ouvrage un endroit écrit avec autant de verve et de chaleur.
Milton revient alors à la peinture du Péché et de la Mort. Libres possesseurs d'Éden, chacun d'eux conserve son caractère; la Mort ne trouve point dans ces lieux de quoi satisfaire sa faim insatiable, et le Péché lui promet le monde à dévorer..
REMARQUES DU LIVRE XL
L'l<;tcrnel, qui leSYoil du baut de son tr6nc, annonce au ciel combien est vain un liiomphe qu'il a pcrniîs dans sa sagesse, et qui doit être un jour expié par celui de son fils, et par la punition du serpent , dont la femme écrasera la tête : les anges alors reprennent leur lyre, et célèbrent, sans le connnître, ce nouveau mystère de la clémence et de la justice. Toute cette marche est véritablement épique. Ceux qui condamnent les personnages allégoriques du Péché et de la Mort ne peuvent nier qu'une fois adoptés , ils ne parlent et n'agissent conformément à leur caractère ; il n'y a de reprehensible dans cet endroit que le ton justificatif que Milton prête à l'Éternel, comme dans quelques autres de ses discours.
Vient ensuite le bouleversement de la nature, occasioné par la chute de l'homme. 11 y a dans ce morceau de grandes beautés poétiques, et une physique quelquefois ridicule; mais l'image des anges qui déplacent l'écllptique est d'une grande beauté, et en général ce morceau est écrit avec beaucoup de verve.
A ces descriptions succède un morceau du plus grand pathétique. Adam, épouvanté des convulsions de la nature, et de la dégradation de tous les êtres qui l'entourent, est plus accablé encore par la perspective des malheurs que son crime va répandre sur toute sa postérité. Si l'on en excepte quelques vers dans lesquels règne un ton d'argumentation déplacé, ce discours est extrêmement touchant: c'est une alternative très pathétique de reproches à Dieu et de soumission à ses volontés.
A ces tourments intérieurs , Milton a ajouté toutes les menaces de la nature conjurée contre lui : c'est dans la nuit' qu'il exhale ses plaintes, nuit si différente des nuits délicieuses qui ont précédé son crime. Son second discours est une invocation à la Mort, pleine des accents de la douleur et du désespoir. En un mot, tout ce tableau est digue à-la-fois de la tragédie et de l'épopée
Ce qui suit est d'une beauté incomparable. La scène qui se passe entre Adam et Eve est d'un intérêt égal à tout ce que la scène offre de plus touchant. Eve, que les reproches de sa conscience retiennent loin de son époux, ne peut plus résister au désir de le consoler: Adam la repousse avec dureté; et tous les maux qu'il ressent, et tous ceux qu'il prévoit, le font éclater en reproches violents contre celle qui en est l'auteur. La réponse d'Eve suppliante, en embrassant ses genoux, désarme sa colère; et, en effet, on ne peut prêter au repentir et à l'amour conjugal des expressions plus affectueuses et plus attendrissantes.
L'opinion commune en Angleterre est que la réconciliation de Milton avec sa femme, qui étoit depuis quelque temps séparée de lui, lui a fourni la plupart des sentiments qu'il a développés dans cette touchante scène : cela n'est pas étonnant; c'est dans ce qu'ils ont observé, sur-tout dans ce qu'ils ont senti, que les poètes doivent puiser les moyens d'iutéresser et de plaire.
Eve, réconciliée avec son époux, lui propose deux moyens également violents de sauver leur postérité et d'abréger leur propre malheur; c'est la foiblesse de la femme qui les propose, la sagesse de l'homme les repousse, et on rcconuoît encore ici combien Milton se plaisoit à donner la supériorité à ce sexe sur l'autre. Ce second discours d'Adam finit par des consolations longuement et froidement exprimées; mais ce qui est véritablement beau, c'est le parti qu'ils prennent d'aller au lieu où leur sentence a été prononcée; de tomber aux piens de l'Éternel; de lui offrir les larmes du repentir et la prière du malheur. J'ai conservé, dans la traduction des derniers
vers, les répétitions que Milton a employées, et qui donnent à ce morceau plus d'abandon et plus de grace. C'est précisément parcequc cette forme est inconnue dans notre langue, que je me suis prescrit de l'y transporter : comme je l'ai remarqué ailleurs, les bonnes traductions sont une importation de richesses étrangères d'une langue dans une autre.