‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 325 sur 391 · LIVRE XL · texte numérisé non relu

LIVRE XL

Presque tous les critiques ont regardé ces deux derniers chants comme inférieurs à ceux qui les précèdent; cependant ils renferment de grandes beautés. Ce ne sont plus ces magnifiques descriptions qui ont fait parcourir au lecteur l'enfer, le vide, le chaos, le ciel, séjour de la félicité, théâtre du combat des anges, la terre encore vierge et pure, et profanée par le crime de nos premiers pères; mais ici Milton nous offre encore un spectacle très intéressant , le premier exercice de la justice et de la miséricorde divine sur les premiers coupables. Ce tableau est à-la-fois touchant et sublime. Ce chant commence par une magnifique allégorie empruntée de l'Apocalypse; c'est cette belle image de la prière montant vers le ciel, dépesée sur l'autel propitiatoire, embaumée par les maiTIs du Christ, à-la-fois pontife et intercesseur pour l'homme auprès de son père. Son discours répond parfaitement au caractère de clémence que Milton lui a donné.

Milton a peint avec un grand intérêt le réveil des deux époux coupables, après la nuit cruelle qui a suivi leur crime. Les idées de consolation et d'espérance dont Eve malheureuso entretient son époux font mieux ressortir, par le contraste, les malheurs prêts de fondre sur eux. Le poète a choisi avec un art infini les symptômes qui les annoncent. Au moment même où Eve exprime ses espérances, elle voit un aigle fondre du haut des airs sur de foibles oiseaux , un lion poursuivre de jeunes faons ; signes effrayants de la dégradation de la nature. Adam l'en avertit par ces vers si pathétiques ;

Chère Eve, tu le vois .- «lu rtlcste courroai , Quand l'Éternel se lait, tout parle autour de dous; Par des signes affâ'eux le monde le prorlame. Et le cri de la mort retentit dans mon ame.

Bientôt le soleil se voile du côté de l'orient, tandis qu'à l'occident un groupe de nuages lumineux vient déposer majestueusement sur la montagne sainte Michel et la milice celeste, charges d'exécuter les ordres de la justice diune. Ce contraste est du plus admirable effet. On ne peut trop admirer non plus la peinture que Milton a tracée du principal ministre de ses vengeances. Ce n'est plus la douceur et l'affabilité familière avec laquelle Raphaël avoit abordé et entretenu . sous leurs berceaux, les deux époux encore innocents; Michel leur apparoît en habit guerrier, garde la dignité sévère de son rang et de ses emplois. La peinture de son costume militaire est de la plus belle poésie. J'ai redoublé d'efforts pour ne pas l'affoiblir, ces détails étant de ceux pour lesquels notre poésie a le moins de ressources.

C'est ici que se trouve un des plus admirables morceaux du poème, je veux dire le discours que prononce chacun des deux époux, après avoir entendu l'arrêt de leur exil. Le ca- ■ raetère diffé. ent des deux sexes y est merveilleusemer^t conservé. Eve, dans un discours d'une tendresse admirable, dit adieu à son jardin , à ses fleurs , objets de ses plus doux soins , et sur-tout au lit nuptial qu'elle aimoit à parer dons des temps plus heureux. Adam salue pour la dernière fois, non pas un lieu de délices, mais celui où les anges et Dieu même avoient daigné le visiter; il voudroit pouvoir y revenir encore quel

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REMARQUES DU LIVRE XII

qiiefois po'ir y chercher la trace de ses pas, le souvenir de ses bienfails; pour reconnoitre, pour montrer à ses enfants les lieux où il l'a bo<ioré de sa présence et de ses consolants entretiens. On ne trouvera dans aucun autre poème une peinture plus nouvelle, plus touchante et plus vraie.

A l'exemple de Virgile et de quelques-uns de ses imitateurs , Millon suppose que Michel découvre au premier homme sa destinée future et celle de sa postérité. Je me permettrai une objection sur la manière dont cette vision est préparée. Michel, après avoir fait, pour cclaircir ses yeux, un collyre (l'une plante nommée vulgairement la rue , ne manque jias d'ennoblir ce remède eu y mêlant quelques gouttes de l'eau du feuve de vie : l'efficacité du remède passe des yeux jusqu'à l'ame. Un moment de défaillance fait bientôt place à une \igueur nouvelle. C'est dans cet état que Milton place Adam sur le haut d'une montagne, d'où il doit voir tous les lieux et tous les temps. Il en donne une idée très poétique, en la comparant à ce mont,

Où l'artisan du crime

Porta le Gis de Dieu , quand du haut de sa cime Il montroit à ses pied» les royaumes divers. Et promettoit le monde au Dieu de l'univers.

Peut-être pourroit-ou chicaner Milton sur la justesse de cette fiction. Si c'est par la pensée qu'Adam doit embrasser ce grand spectacle, par une vision surnaturelle, pourquoi le placer sur cette élévation? Ce n'est pas d'une montagne qu'on découvre l'avenir. Si c'est à sa vue matérielle que doit se déployer ce grand tableau , quels yeux mortels peuvent embrasser le spectacle de tous les temps et de tous les lieux? Tous les collyres du monde ne peuvent suffire à un pareil effort. Virgile et Voltaire ont emj)loyé une fiction plus vraisemblable. C'étoit une opinion reçue chez les anciens, que les âmes de ceux qui dévoient un jour habiter la terre erroient ensemble dans les Champs-Elysées. Ancbise les montre à Éuée du haut de la colline où il le conduit, et la colline de Virgile l'emporte beaucoup en vraisemblance sur la montagne de Millon. La vision que saint Louis envoie à Henri IV, durant son sommeil , me paroit bussi d'un merveilleux mieux imaginé. Mais où Milton a une véritable supériorité, c'est dans la variété et dans l'intérêt des objets présentés aux yeux du premier homme; ses prédécesseurs ne montrent dans le tableau de l'avenir que l'hbtoirc d'un seul peuple et d'un petit nombre de générations : ici c'est celle de tous les peuples et de tous les âges, de leurs vices et de leurs vertus, de leur naissance, de leurs progrès, de leur dégénération, des malheurs de la guerre, de la corruption de la paix, de la naissance des arts agréables et utiles, et enfin du plus sublime et du plus consolant des mystères, de la rédemption du genre humain.

Le premier spectacle qui vient frapper Adam est du plus grand intérêt; c'est celui de la première mort, et celte mort est celle d'un de ses fils immolé par son frère. Je suis surpris qu' Addison ait oublié une circonstance aussi intéressante.

La seconde peinture est celle d'un hospice de malades, où viennent se réunir toutes les infirmités humaines : cette idée est belle et poétique, mais foiblement exécutée; c'est une nomenclature assez aride des maux qui affligent l'humanité; j'ai tâché d'en renforcer les couleurs. Tous ceux qui connoissent le dédain de notre langue pour de pareilles dcscrijjtions sentiront combien il étoit difficile d'exprimer en vers, d'une manière supportable, la frénésie, les rhumes, l'asthme, la colique, les ulcères, la pierre, la goutte et les catarrhes, etc. C'est mal à propos que Milton a placé la peste sans la faire ressortir dans la foule des autres infirmités humaines; qu'il

a séparé l'hydropisie de l'étisie, qui, rapprochées, forment un contraste naturel. Peut-être me permetlia-t-on de croire que les idées de Milton ont gagné quelque chose dans les vers suivants :

La rage aux yeux hagards, le délire effréni ,

Le vcriige troublant l'esprit désordonné,

La colique tordant les entrailles souffrantes.

Les ulcères rongeurs, les pierres déchirantes.

Et la ti'isle insomnie au teint pâle, à l'œil creux.

Et la mélancolie au regard langoureux;

La toux , l'asthme essoufflé, dont la fréquente haleine.

Par élans redoublés, entre et sort avec peine;

Et l'enllure hydropfque, et l'étique maigreur.

Et dis accès liévrem la bouillante fureur;

L'évanouissement, la langueui défaillante.

Et la goutte épiinchant son àcreté brûlante.

Et du catarrhe affreux les funestes dépôts.

Et la peste, qui seule égale tous ces maux.

Rien n'est plus pathétique que l'expression de la douleur dAdam, à l'aspect des maux qui alfligent l'humanité. La réponse de Michel est pleine de douceur et de la plus consolante morale.

Les scènes qui suivent sont de la plus admirable variété, et présentent les contrastes les plus heureux. A la peinture de ces fléaux désolants, il oppose celle de la beauté , de l'amour , des festins et des danses. Vient ensuite l'image des premières guerres, des batailles et des sièges; des délices d« la paix, de la corruption et des divisions qu'elle enfaute; des vengeances divines, du déluge ; de l'arche, seule échappée au naufrage du monde; du retour de la sérénité, et de la nature renaissante : tous ces tableaux sont de la plus riche poésie. La situation d'Adam, à la vue du giaiid désastre de la nature, de sa postérité presque entièrement anéantie, est exprimée dans les termes les plus pathétiques, et l'exécution est digne de sou sujet.

J'oubliob de remarquer que, mal à propos peut-être, Milton, en peignant les progrès de la civilisation, a, contre l'opinion commune, fait naître les arts agréables avant le» arts utiles.

On ne peut donner trop d'éloges à l'idée de l'arc-en-ciel paroissant après le déluge, comme un signe de réconciliation entre la terre et le ciel : cette image est à-la-lois riante et sublime, et termine d'une manière agréable et consolante la peinture de tant de malheurs.

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