A LA BIENFAISANCE
Déesse, idole du vulgaire.
Toi qui, reine de l'univers, 'l'on jours redoutable et légère.
Donnes des sceptres ou des fers ; Le peuple, ébloui des richesses.
Envie à ceux que tu caresses Des biens trop souvent dangereux, A tous ces grands, le cœur du sage Envie un plus noble avantage : Ils peuvent faire des heureux.
Bienfaisance, ô vertu sacrée!
Noble attribut des immortels, Pour toi l'homme, aux beaux jours d'Astrée, Éleva les premiers autels.
Dans ce soleil , dont l'influence De nos fruits mûrit la semence, C'est toi que l'homme révéroit :
Dans tous ces globes de lumière Qui suivent pour nous leur carrière.
C'est loi seule qu'il adoroit.
De ce Dieu, dont la main puissante Soutient notre fragilité, La voix ineffable et louchante M'annonce la divinité.
S'il ne se montroil à la terre Qu'au bruit affreux de son tonnerre, Armé de ses flèches de feu ; A ces traits je pourrois counoître L'arbitre du monde et mon maître :
Je chercherois encore un Dieu.
POÉSIES FUGITIVES
La nature , prudente et sage, Unit tous les hommes entre eux; Ta main, confirmaul son ouvrage, Resserre ces utiles nœuds :
C'est toi dont le charme nous lie A nos maîtres , à la patrie , Aux auteurs même de nos jours; C'est toi dont la vertu féconde Réunit l'un et l'autre monde Par un commerce de secours.
Des fortunes, à ta présence, Disparoîl l'inégalité; Par toi, les biens de l'opulence Sont les biens de la pauvreté ; Sans toi , la puissance suprême , Et la pourpre, et le diadème.
Brillent d'un éclat odieux ; Sans loi , sur ce globe où nous sommes , Les rois sont les tyrans des hommes :
Ils sont par toi rivaux des dieux.
A ce monarque, ton image.
Qui nous dicte tes sages lois, Sur nos respects et notre hommage Tu donnes d'invincibles droits ; C'est toi, divine Bienfaisance, Qui règles la juste puissance Que le ciel remit dans ses mains :
Il sait qu'un pouvoir légitime Est le privilège sublime D'être bienfaiteur des humains.
Que pour des âmes généreuses Un droit si noble est précieux !
O vous ! familles malheureuses , Que la honte cache à nos yeux; Mortels , mes semblables , mes frères , Dans quels asiles solitaires Allez-vous cacher vos douleurs ?
Heureux qui finit vos alarmes !
La gloire d'essuyer vos larmes Vaut tous les lauriers des vainqueurs.
Ah ! malgi'é vous , mon cœur avide "Va trouver votre affreux réduit :
J'y vole; la pillé me guide, Son flambeau sacré me conduit; Je perce ces tristes ténèbres, Je découvre ces lieux funèbres...
O grands ! brillez dans vos palais , Asservissez la terre entière :
Sur le pauvre, dans sa chaumière.
Je vais régner par mes bienfaits.
Viens , je t'offre un bras secourable ; Viens, malgré tes deslins jaloux, Revis , famille déplorable...
Quoi ! tu tombes à mes genoux ! Tes yeux', éteints par la tristesse.
Versent des larmes de tendresse , Sur la main qui finit tes maux !
Tu crois voir un dieu tulélaire !
Non; je suis homme : à leur misère
Je viens arracher mes égaux.
. Ne crains pas que mon ame altière, S'armaul d'un fasie impérieux, Offense ta pauvreté fière , Et souille mes dons à tes yeux.
Malheur au bienfaiteur sauvage Qui veut forcer le libre hommage Des cœurs que ses dons ont soumis; Dont les bienfaits sont des entraves; Qui veut acheter des esclaves.
Et non s'attacher des amis !
Vous, dont l'insolente richesse, Humiliant les malheureux.
Offense , en l'aidant , leur détresse , Sachez l'art d'être généreux :
L'homme s'élève quand il donne; L'orgueil ménagé lui pardonne Des avantages qu'il n'a pas; Mais souvent, de la Bienfaisance Méconnoissant la jouissance.
Les bienfaiteurs sont des ingrats.
Par une morgue extravagante.
Aux bienfaits n'ôtons point leur prix ; De la Bienfaisance arrogante Les dons blessent les cœurs flétris :
Par les eaux du torrent sauvage Qui porte en courant le ravage.
Le sillon n'est point fécondé ; El par la pluie impétueuse.
De la semence infruclueuse Le germe périt inondé.
Mais lorsque la douce rosée Abreuve et les fruits et les fleurs, La campagne fertilisée Reprend la vie et les couleurs : Ainsi, dans l'ame libre et fière.
Jamais de la grandeur altière Les bienfaits n'ont fructifié ; L'orgueil révolté les repousse:
Mais que la Bienfaisance est douce Quand elle vient de l'amitié !
Oui, toujours de la Bienfaisance Le prix dépend du bienfaiteur, Et la juste Reconnoissance Avant les dons juge le cœur.
Tout est sacré dans la misère; Souvent son offrande légère Des plus doux nœuds nous enchaîna :
L'orgueil lui-même lui pardonne.
Et la valeur de ce qu'on donne Se mesure sur ce qu'on a.
J'admire cet arbre robuste, Fertile en fruits délicieux; Mais toul-à-coup d'un maigre arbuste L'indigence attire mes yeux ; En vain, à tiavers son feuillage, Une haie inculte et sauvage N'offre qu'une aride moisson; J'aime sa grace pastorale.
POÉSIES FUGITIVES
El sa pauvreté libérale,
Et l'humble tribut d'un buisson.
Hélas ! la superbe opulence Est économe de bienfaits; Et sans peine la Bienfaisance Compte les heureux qu'elle a fails.
J'ai vu le temps où ma fortune, Bravant la misère importune, Pouvoit soulager le malheur; Elle a fui : mais mon sort funeste Trouve, dans le peu qui me reste, De quoi soulager la douleur.
Oui, je hais la pilié farouche D'un grand superbe et dédaigneux; Oui , le blasphème est dans sa bouche, Lorsque l'orgueil est dans ses jeux.
Enflé d'une vaine arrogance, Même en exerçant sa clémence Il aime à me faire trembler; Et lorsqu'il soiilieni ma foiblesse, Son orgueil veut que je connoisse Que son bras pouvoit m'accabler.
Ainsi nous voyons sur nos têtes , Ces nuages noirs et brûlants Qui portent les feux , les tempêtes Et les orages dans leurs flânes :
Tandis que sur nos chamjis arides Ils versent ces torrents rapides Qui vont au loin les arroser; Armés des éclairs, du tonnerre, Même en fertilisant la terre, Ils menacent de l'embraser.
EPITRE
Sur les ressources qu'offre la culture des arts et des lettres, prononcée au collège de Beauvais, à l'ouverture d'une thèse.
Enfin donc, renonçant à l'ombre de l'école. Aux vains amusements de l'enfance frivole, Dans un monde, charmant pour qui ne le voit pas, Tu vas , mon cher ami , faire le premier pas. Sans doute je pourrois , pédagogue sévère. Te fatiguer ici d'une morale austère.
Te donner longuement ces sublimes avis Si souvent répétés , si rarement suivis : Mais le droit de prêcher n'est pas fait pour mon âge. Les ans n'ont point encor sillonné mon visage. Appesanti ma tête et blanchi mes cheveux : On ne sauroit trop tard devenir ennuyeux. D'ailleiu^s que produiroit ce langage sévère ? L'art de persuader n'est que celui de plaii-e.
Je veux te présenter des objets plus riants . Les aris ont , par leurs soins , forme tes premiers ans ; Même au sein de ce monde, où la mollesse habite,
A cultiver leurs fruits permets que je t'invite.
Pourrois-tu renoncer à leurs aimables jeux ?
Ils sont de tous les temps, ils sont de tous les lieux.
Dans l'âge turbulent des passions humaines.
Lorsqu'un fleuve de feu bouillonne dans nos veines,
Ils servent d'aliment à nos brûlanls désirs,
Et forment la raison dans l'âge des plaisirs.
Donne-leur tes beaux jours; c'est le temps du génie. L'oreille s'ouvre alors à la tendre harmonie; L'esprit est plus ardent, les sens plus vigoureux : C'est alors que Corneille cxhaloit tous ses feux ; Et l'illustre Milton orna, dans sa jeunesse, Le Paradis charmant qu'a flétri sa vieillesse.
Lorsque l'âge viril vient mûrir la raison, Les arts, ces arIs divins, sont encor de saison : Un père quelquefois, pour goûter leurs caresses, Peut oublier d'un fds les naïves lendresses. Ils dérident le front du grave magistrat. Dérobent des instants au ministre d'état , Délassent le guerrier fatigué de carnage, Et même osent sourire au financier sauvage.
Enfin , quand la vieillesse arrive à pas glacés , Des bals, des soupers fins quand les jours sont passc.% Eux seuls de notre hiver dissipent la tristesse; Le vieillard voit par eux revivre sa jeunesse, Par eux les ris légers brillent sur son menton, Et voltigent encore autour de son bâion.
Qu'un grave Genevois tristement examine Si les arts, des étais ont hâté la ruine; Dans ces grands inlérêls je ne m'égare pas : Oublions un moment la grandeur des élals. Ces plaisirs dangereux, je sens qu'ils me consolent; Lui-même, pour charmer les maux qui le désolent, "Versant sur le papier les chagrins de son cœur, En discours éloquents épanche sa douleur. Sur les cœurs malheureux que ce charme a d'empire ! Tendre époux d'Eurydice, aux doux sons de ta lyre. Les fleuves suspendoient la course de leurs eaux; Les chênes en cadence agiloient leurs rameaux; Tu dissipois l'horreur des déserts solitaires , Les tigres s'endormoient dans leurs sombres repaires; Et moi, pour assoupir les maux que je ressens, DHomère, de Lulli j'écoute les accents; Leur voix mélodieuse adoucit mes alarmes : Que dis-je ? à mes pleurs même elle prêle des charmcï.
Mais sur moi si le sort a versé ses faveurs , Par les arIs éclairé, j'en sens mieux les douceurs. Les arts donnent le goût, la grace, la finesse. Que m'importe , sans eux , une vile richesse ? Sans l'art d'en bien jouir, que m'importe un trésor ? L'usage fait le prix des grandeurs et de l'or. Vois ce riche ignorant: s'il aime la dépense. Le mauvais goût préside à sa magnificence; Le mauvais goût se peint sur ses riches tapis , Chai'ge d'or et d'argent ses maussades habits. Suspend le lourd plafond de son palais gothique , Dicte les gros propos de sa gaîté rustique ; A table, avec son vin, fait avaler l'ennui , Et dans son char duré se promène avec lui.
POÉSIES FUGITIVES
A ce Crésus stupide, à sa triste opulence, Viens , compai-e Lalive et sa noble élégance. Des artistes savants il sait choisir la main : L'un, de ce cabinet lui traça le dessin, De ce salon riant ordonna la structure; L'auti'e, sur ce plafond peint la belle nature; Ceux-ci, de ces jardins ont fait jaillir des eaux, Ont animé ce marbre , arrondi ces berceaux , De ces tapis de fleurs varié les nuances , Dessiné le contour de ces forêts immenses : Pour lui tout s'embellit; il réunit par-tout Le brillant au solide, et la richesse an goût. Jamais pour des bouffons il ne quitta Racine, Ni les trails de Lebrun pour des magots de Chine.
«Eh quoi! me diras-tu , n'a-t-il que ces plaisirs? Quelle foule d'objets vient remplir ses désirs ! Voir aborder chez soi le marquis , la comtesse ; Dans un haidi brelan délier la duchesse ; Se montrer au spectacle , ou , traîné dans un char. De longs flots de poussière inonder le rempart ; Du champagne à souper faire blanchir la mousse : Quels plaisirs ! » Je le veux , mais leur pointe s'émousse ; Us traînent après eux le dégoût et l'ennui. L'esprit a des plaisirs immortels comme lui ; L'esprit aime à sentir, à souder, à connoître ; De sublimes objets il aime à se repaître ; Il oubliera pour eux , et l'aiguillon des sens , Et le cri du besoin , et la course du temps. La Caille , de la nuit perçant le sombre voile , Pâlit, les yeux fixés sur le front d'une étoile.
J'entends encor Rousseau , dans ses sombres humeurs, Crier que les beaux-arts ont corrompu les mœurs. La nature aux beaux-arts a servi de modèle; Bien loin de l'étouffer, ils nous rapprochent d'elle, Nous inspirent le goût des plaisirs innocents. Transportons avec eux le sage dans les champs. Il s'arrête enchanté , soit qu'une belle aurore Donne la vie aux fleurs qui s'empressent d'éclore ; Soit que l'aslre du monde , en achevant son tour, Jette languissamment le reste d'un beau jour.
Souvent, dans un vallon, il médite en silence; Il promène ses yeux sur celte scène immense ; Il cherche quelle main fait rouler les saisons , Verdit l'herbe des prés, et jaunit les moissons; Comment un foible grain , renfermé dans la terre , S'élève en chêne altier et voisin du tonnerre; Il voit les sucs , filtrés par de secrets conduits , Nourrir le tronc , la branche , et la feuille et les fruits ; Les rochers se former dans le sein des campagnes ; L'eau du ciel , en ruisseaux , s'échapper des montagnes. n compte ces grands corps qui roulent dans les cieux , Ou sur l'humble ciron il abaisse les yeux.
Quelquefois il parcourt cette riche nature , Qu'imite des beaux-arts la magique imposture. « Lulli, dit-il, peint bien le doux bruit de ces eaux. Que Tibulle eût goûté l'ombre de ces berceaux ! Oh ! si Greuze voyoit cette noce rustique , Ces enfants demi-nus, cette chaumière antique! Admirable Rameau ! l'on entend dans tes sons
Le cours de ces torrents , grondant dans les vallons ;
Boucher dessineroit ce riant paysage,
Et Rembrandt eût tracé cette forêt sauvage. »
D'autres fois , occupé de plaisiis plus touchants , Il instruit ces mortels qui cultivent les champs; Il invente pour eux des instruments utiles : Leurs guérets, à sa voix, deviennent plus fertiles, Le laboureur surpris admire sa moisson , Et pour son bienfaiteur entonne sa chanson. Mon Crésus cependant , enfumé de champagne , Végète dans sa terre , et maudit la campagne.
C'est ainsi que les aru , en tous lieux , en tout temps, De cette courte vie amusent les instants , Nous sauvent du danger des foiblesses humaines , Augmentent nos plaisirs et soulagent nos peines. Beaux-arts ! oui , je vous dois mes moments les plus doux ; Je m'endors dans vos bras , je m'éveille pour vous. Que dis-je.3 autour de moi tandis que tout sommeille, Aux clartés d'un flambeau je prolonge ma veille; Setil je rêve avec vous, loin du trouble et du bruit; Par vous, en jour heureux je sais changer la nuit.
Eh ! comment résister au chaime qui m'inspire ? Tout parle ici de vous ' ; ces lieux sont votre empire. Ici, vous conduisiez la plume de RoUin; Vous accordiez ici la lyre de Coffin ; J'y vois leur successeur, qui , rival de leur gloire , En suivant leur exemple , honore leur mémoire ; Qui , pour les vrais talents d'un noble amour épris , Sait juger leurs travaux , sait distinguer leur prix. J'y vois ce maître aimable * , et qui , d'un vol agile, Court d'Horace à Newton , d' Arislote à Virgile. Et toi 3 , que doit bientôt couronner Apollon , Toi , mon fidèle ami , permets-moi ce beau nom ; La victoire a trois fois signalé ta jeunesse ; Trois fois sur tes lauriers j'ai pleuré de tendresse. Cet amour t'est bien dû : ta généreuse main M'aplanit des beaux-arts le pénible chemin. Poursuis ; vole à la gloire , et foule aux pieds l'envie : Mes jours s'embelliront de l'éclat de ta vie.