‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 330 sur 391 · ÉPITRE A M. LAURENT · texte numérisé non relu

ÉPITRE A M. LAURENT

A l'occasion d'un bras artificiel qu'il a fait pour un soldat invalide.

Archimède nouveau, qui, par d'heureux efforts, Pour dompter la nature, imites ses ressorts;

' Ces vers sont un foible témoignage de la reconnoissance que je dois à la maison où j'ai le bonheur de vivre (le col» lege de Beauvais, à Paris). L'éloge d'un collège n'est peut' être pas bien intéressant pour ce qu'on appelle le beau monde; mais il peut l'être, je crois, pour ceux qui estiment ce qui est estimable.

ï M. Turquet, célèbre professeur de philosophie.

3 M. Thomas, qui vient de remporter, pour la troisièms fois, le prix d'éloquence de l'Acadéraie française.

POÉSIES FUGITIVES

Qui sers l'humanhé, ton maître et la patrie; Ma muse doit des vers à la no!)le industrie. Assez d'autres sans moi souilleront leur encens : Qu'ils l'offrent à Plulus ; je le dois aux talents. Les talents, de nos biens sont la source féconde; Ils forment les trésors et les plaisirs du monde. Sur cette terre aride, asile des douleurs, L'un fait naitre des fruits , l'autre sème des fleurs. Pourquoi faut-il , hélas! que notre esprit volage N'aime que le brillant , dont nos mœurs sont l'image ?

J'aime voir de Pigal l'iudustrieuse main Donner des sens au marbre , ei la vie à l'airain. Je dévore des yeux ces toiles animées Où brillent de Vanloo les touches enflammées. Voltaire, lour-à-tour sublime et gracieux, Peut chanter les héros, les belles et les dieux. Je souris à Laui , qui , bergère ou déesse , Fait briller dans ses pas la grace ou la noblesse. Et toi, divin Rameau ! par tes magiques airs. Peins les plaisirs des cieux, ou l'horreur des enfers. Mais serai-je insensible à ces talents utiles Qui portent l'abondance à nos cités tranquilles; Qui, pour nous, en tous lieux, multipliant leurs soins. Consacrent leur gcnie à servir nos besoins? Non; ces arts bienfaiteurs sont respectés des sages; Et moins ils sont brillants , plus ou leur doit d'hommages.

Sans doute ils te sont dus, mortel industrieux ! Oui , tu gagnes mon cœur, en élonuant mes yeux. Cet art , qui , suppléant la force par l'adresse , Fixe la j>esantcur, calcule la vitesse, Asservit à ses lois et l'espace et le temps , Et maîtrise à son gré le feu, l'onde et les vents; Cet art a signalé l'aurore de ta vie : Ton ame l'embrassa par l'instinct du génie. Déjà tes foibles mains, que lassoit le repos, Préludoienl, en jouant, à tes hardis travaux. Un astre impérieux nous fait ce que nous sommes, Et les jeux de l'enfance annoncent les grands hommes Tel Buffon, dans le sein d'un germe à peine éclos, Déjà distingue un tronc , des fruits et des rameaux. Quels prodiges depuis out rempli ta carrière ! Je te suis dans les champs de la Flandre guerrière : Tristes champs, où Cérès voit naitre ses moissons Du sang dont le dieu Mars engraissa les sillons ! Là Ion art, sur l'Escaut, pour défendre nos villes, Posoit des murs de fer et des remparts mobiles; Lançoit sur l'ennemi des torrents déchaînés ' , Ou portoit nos soldats sur les flots étonnés ^.

Mais la gloire t'appelle à de plus grands miracles ^ : La puissance d'un art s'accroît par les obstacles. C'est par eux qu'un dieu sage, irritant nos efforts , Nous enchaîne au travail , et nous vend ses trésors. C'est ainsi que ses mains, avares et fécondes. Ont caché sous la terre, en des mines profondes , Cet or qui fait mouvoir et vivre les étais. Et le bronze et l'airain tonnant dans les combats ;

• Écluses. — ï PoDts portatifs. — 3 Dcssccheraenl des mines.

L'acier qui fait tomber les sapins et les chênes ; Le fer qui de Cérès fertilise les plaines. Et le métal enfin qui, docile à nos lois, S'arrondit en canaux, ou s'étend sur nos toits. L'Armorique long-temps, de ce métal utile, Dans de vastes marais cacha l'amas stérile. Tu parois : l'onde fuit, la terre ouvre son sein, Et ne rend ses tributs i|u'à ta puissante main.

Heureux qui sait briller par d'utiles prodiges! D'autres, féconds pour nous en frivoles presliges, Osent prostituer à de pénibles jeux Un art qu'à nos besoins ont destiné les dieux. Pour leurs concitoyens que produit leur adresse.' Ils nourrissent le luxe, ils flattent la mollesse. Oui, dans eux le génie est un enfant ))adin; Mais dans loi , c'est un dieu propice au genre humain.

Tu sentis le pouvoir de ses mains bienfaisantes; Tu les mouilles eucor de tes larmes louchantes. Infortuné mortel ! heureux dans Ion malheur, Par ses rares talents , plus encor par son cœur ! Je crois voir le moment où, des trails de la foudre, Tes bras au champ de Mars furent réduits eu poudre; Je crois te voir encor, meurtri, défiguré, Traînant le reste affrei'x de Ion corps déchiré, Te montrer tout sanglant à sa vue attendrie: La pitié qui lui parle enflamme son génie. O prodige! ton bras reparoît sous sa main : Ses nerfs sont remplacés pai' des fibres d'airain. De ses muscles nouveaux essayant la souplesse, Il s'étend et se plie, il s'élève et s'abaisse. Tes doigts tracent déjà le nom que tu chéris : La nature est vaincue, et l'art même est surpris. Que ne peut point de l'art l'activité féconde! C'est par elle que l'homme est souverain du monde. De la nature en vain lu crois naître le roi ; Mortel ! sans le travail , rien n'existe pour toi. Ce globe n'est soumis à la vaste puissance Qu'à titre de conquête et non pas de nîiissauce; Et tu n'es distingué parmi les animaux Que par ton noble orgueil, ton génie et les maux. Vois l'énorme éléphant, dont la niasse effrayanle Fait trembler les forêts dans sa course pesante : Près de ce mont vivant, que sont tes foibles bras? Mais sa force n'est rien; il ne la connoîl pas. Tu peux bien plus que lui : tu connois ta foiblesse, Tu sens Ion indigence, et voilà la richesse. Déjà l'art t'a soumis l'air, la terre et les mers : Déjà je vois éclore un nouvel univers ; Tes jours sont plus sereins , tes champs sont plus fertiles , Ton corps devieni moins foible, et les sens plus agiles j Le verre aide ta vue ; il découvre à tes yeux « Des mondes sous tes pieds , des mondes dans les cieux i A l'aide du levier, du poids et de la roue, Des plus pesants fardeaux ton adresse se joue; Les forêts, à la voix, descendent sur les eaux; Les rivages creusés embrassent les vaisseaux » ; J^ ciel règle leur cours écril sur ses étoiles ;

« Microscope, télescope. — » Les ports.

Le fougueux aquilon est captif dans leurs voiles. C'esl par eu.\ que, coniblaul les gouffres de Tliétis, Tu joius deu.v coulineuls, l'un par l'autre agrandis. Là, pour uuii' deux mers , tu perças des moulagiies ' , Creusas des souterrains , inoudas des campagnes. Plus loin , de l'Océan tu reculas les eau.\ * ; Un empire s'élève où mugissoient les flots. Tu changeas des marais eu des plaines fertiles ; Sur l'abyme des mers tu suspendis des villes ^. Les monuments du Nil, vainqueurs du temps jaloux '• , Nés avec l'univers, ont vécu jusqu'à nous. Oui, telle lest la foiblesse, et ion pouvoir suprême, Les œuvres de tes mains survivent à toi-rnème.

Aulour de nous, enfin, promenons nos regr.rds; Là, je vois de plus près, et j'admire les arts : Le eyclope, noirci des feu.x qui l'environnent, Verse à Ilots embrasés les métaux qui bouillonnent ; La flamme cuit le vase arrondi sous nos doigts ; L'acier ronge le fer, ou façonne le bois. Sur les fleuves profonds me formant une route, Des rochers sous mes pas se sont courbés eu voùle. Par les eaux 5 ou les vents 6, au défaut de mes mains, Le cylindre roulé met en poudre mes grains. Ici l'or en habit se file avec la soie 7 ; En des tableaux tissus la laine se déploie 8. Là , le sable , dissous par les feux dévorants 9 , Pour les palais des rois brille en murs transparents. Sur un papier muet la parole est tracée i"; Par un mobile airain on grave la pensée ' ' : Mille fois reproduite, elle vole en tous lieux. Le temps a pris un corps, et marche sous mes yeux '^. O prodige de l'art ! sous une main hardie , Le cuivre, des ciseaux reçoit lame et la vie '^ ; Jj'automate, animant l'ivoire harmonieux '4, Forme, sous des doigis morts, des sons mélodieux. Vois ces doubles canaux où les eaux rassemblées , Pour jaillir en torrents, à grand bruil sont foulées. Si le feu dans la nuit, irrité par les venis, Se roule en tourbillons dans des palais brûlants , Mille fleuves soudain s'élèvent jusqu'au faite '5; L'onde combat la flamme, et sa fureur s'arrête. Avec plus d'arl eucor, ces utiles canaux Dans-d'arides déseris ont Iransporlé les eaux. Privé de ce secours , le superbe Versailles Étaloit vainement l'orgueil de ses murailles : Mais que ne peut un roi ? Près du riant Marly, Que Louis, la nature et l'art ont embeUi, S'élève une machine , où cent tubes ensemble Versent dans des bassins l'eau que leur jeu rassemble. Élevés lentement sur la cime des monts, Ces flols précipités roulent dans les vallons, Raniment la verdure, ou baignent les Naïades,

i Canal de Languedoc. — ^ Les Hollandais. — 3 Venise. — * Pyramides d'Egypte. — 5 Moulin à eau. — 6 Moulin à venl. — 7 Travail de l'or-trait. — * Tapisseries des Gobelins. — 9 Glaces. — '"Ecriture. — " Imprimerie. — " Horlogerie. — '3 La gravure. — '■i Les figur-.-s dcVaucanson. — '5 Les pompes pour les incendies.

Jaillissent dans les airs, ou tombent en cascades. Puisse un jour cet ouvrage, avec l'utilité, Unir, dans sa grandeur, plus de simplicité ! Puisse une main, avare avec magnificence, Réparer ou créer celte machine immense; Retrancher des ressorts l'amas tumultueux , Picndre leur jeu plus sûr et moins impétueux ; Sans nuire à leur effet, borner leur étendue, Et m'étonner eucor , sans fatiguer ma vue ■ ! Mortels, de la nature industrieux rivaux. Dans leur majesté simple imitez ses travaux. Avec le grand Newton , admirant sa puissance , Par un rapide essor jusqu'aux cieux je m'élance. Là, mon œil voit nager dans l'océan des airs Tous ces corps, dont l'amas compose l'univers. Autour du Dieu des ans, tranquille dans sa sphère. Les astres vagabonds poursuivent leur carrière. Notre globe , qu'eniraine une commune loi , S'incline sur son axe, et roule autour de soi ; La mer, aux temps marqués, et s'élève et s'abaisse; La lune croit , décroît, fuit et revient sans cesse : Autour de leurs soleils, que de mondes flottants ! Un seul ressort produit tous ces grands mouvements. De la simplicité quel sublime modèle! Sans elle rien n'est beau ; tout s'embellit par elle. Laurent, oui, tu connus celte admirable loi : Tes ouvrages sont grands et simples comme toi. Achève ; et , déployant ta force tout entière , De l'art qui t'illustra recule la barrière : Tout semble t'inviter à de nouveaux efforts ; La gloire de ton nom t'a conduit sur ces bords. Où de tous les plaisirs le Français idolâtre , Aux talents qu'il honore ouvre un vaste théâtre. D'un bout du monde à l'autre assemble tous les arts , Et des peuples rivaux étonne les regai'ds. C'est là qu'en t'admirant il va le reconnoitre. Paris s'est applaudi lorsqu'il t'a vu paroître; Et ses murs , si féconds en pompeux monuments , Attendent de tes mains de nouveaux ornements. Là, tandis que, vengeant l'honneur de la patrie. Le Louvre reprendra sa majesté flétrie ; Tandis que d'un monarque adoré des Français Le bronze avec orgueil reproduira les trails ; La Seine, s'élevaiit de ses grottes profondes, A ta loi souveraine asser\ira ses ondes; Et, se multipliant dans de nombreux canaux , Formera dans Paris mille fleuves nouveaux. Artiste ingénieux et citoyen fidèle , Dès long-temps ta patrie a reconnu Ion zèle : En vain ce peuple fier, jaloux de nos succès, Le rival et sur-tout l'ennemi des Français; En vain ce roi , fameux par les arts et la guerre ' , Qui tour-à-tour instruit et ravage la terre , Espéroient, à prix d'or, acheter ton secours : Tu dois à ton pays Ion génie et tes jours. Malheur au citoyen , ingrat à sa patrie ,

' Le vœu du poëte est complètement réalisé .lujourd'hui. * Frédéric-Ie-Grand.

Qui vend à l'étranger son avare industrie! Et vous, qui des lalenls voulez cueillir les fruits, Rois , payez leurs travaux , et connoisscz leur prix. Eugène, ce héros dédaigné de la France, Fil trembler cet élat, qu'eût servi sa vaillance. Pourquoi vous disputer des provinces , de l'or ? Les grands hommes , les arts , voilà le Mai trésor. Osez les conquérir par d'utiles largesses. Ils ne demandent point d'orgueilleuses richesses ; Ils laissent à Plulus le faste et les grandeurs. Que faul-il à l'abeille? un asile et des fleurs. Ah ! s'il est quelque bien qui flatte leur envie, C'est l'honneur : aux talents lui seul donne la vie. Louis, qui, rassemblant tous les arts sous sa loi, Du malheur de régner se consoloit en roi ; Louis, de ses regards récompensoit leurs veilles : Un coup d'oeil de Louis enfantoit les Corneillis.

Citoyen généreux, ainsi ton souverain, T'égalanl aux héros, ennoblit ton destin '. Trop souvent le hasard dispense ce beau litre : Hélas! si la vertu des rangs éloil l'arbitre. Peut-être un malheureux, mourant sur sou fumier, Du dernier des humains deviendroit le premier. Tes talents , du hasard ont réparé l'outrage ; Ton nom n'est dû qu'à loi ; ta gloire est ton ouvrage. D'antres feront parler d'anliques parchemins : Ces monuments fameux qu'ont élevés tes mains. Ces chefs-d'œuvre brillants, ces fruits de ton génie, Tant d'utiles travaux qu'admira ta patrie ; Voilà de la grandeur les titres glorieux : Là, ta noblesse éclate et frappe tous les yeux. Que font de plus ces grands , donl la fière indolence Dévore lâchement une oisive opulence ?

Que laissent en mourant, à leur posiéritc, Ces mortels corrompus par la prospérité .■* Des exemples honteux , de coupables richesses , Un nom jadis sacré , souillé par leiu's bassesses. Tes enfants, plus heureux, héritcroni de toi L'exemple des talents, le zèle pour leur roi.

EPITRE

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