‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 334 sur 391 · SUR LES VERS DE SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

SUR LES VERS DE SOCIÉTÉ

J'ai promis des vers à Constance; Pour moi son ordre est une loi : Qu'un regard soit ma récompense !

Il est vrai c|n'avec répugnance J'ai d'abord reçu cet emploi:

Je hais le triste personnage De ces insipides rimeurs Qui, dans leur importun ramage, S'en vont bégayant des fadeurs; Qui ne passent pas voire fêle, Sans qu'une chanson toute prête Vous compare à voire patron ; Ne permettent point qu'une femme Melle au jour un petit poupon, îiaus accoucher après madame

POÉSIES FUGITIVES

D'un petit poëme avortou;

N'apprennont point un mariage,

Que leurs poélicpics cerveaux,

D'uu insipide verbiage

Affligeant les époux nouveaux,

Ne répandent daus le ménage

Moins de roses (]ne de pavots;

Pour une blonde, une brunette.

Ont en poche une chansonnetle;

Enfin, qui, niérilant le nom

De poêles de la famille,

Chantent et la mère et la fille,

El jusqu'au chien de la maison.

D'ailleurs, pour offrir sou hommage,

Sur-loul pour plaire à la beauté,

Parlons avec sincérité,

Les vers sont d'un bien foible usage !

Les poêles les plus vantés

Rarement ont eu l'avanlage

De plaire aux yeux qu'ils ont chantés.

Leur muse, aimable enchanteresse,

En donnant l'immorlalité, Peut chatouiller la vauiié,

jSIais n'excite point la tendresse :

Le myrte heureux de la déesse

Qui préside à la volupté Rarement s'élève à côté

Des lauriers brillants du Permesse.

Le dieu des vers, je le confesse,

Du dieu d'amour est peu fêlé ;

Et je plains fort , je vous assure ,

Ces amoureux toujours rimants ,

Qui, doublement à la torture.

Et comme auteurs et comme auianls,

Poiu" mieux allendrir leur Climene ,

"V'onl présenter à l'inhumaine ,

Avec l'hommage de leur coeur,

Quelque poétique fadeur.

Quelque innocente chansonnetle

Qu'elle parcourt à sa toilette,

El qu'elle oublie avec l'auleur.

Pour (piclque amant moins bon rimeur,

Mais des charmes de la coquette

Bien plus solide adorateur.

Constance , je pense de même ; On peut très bien , en vérité , Dire sans rimer : « Je vous aime. »

Un mot seul vaut un long poème.

Quand c'est le cœur qui l'a dicté.

D'un amant la brûlante ivresse, Sa douce sensibilité , Sa louchanle timidité Près de l'objet qui l'intéresse; Ses yeux, au gré de sa maîtresse, Tantôt rayoïuianls de galté.

Tantôt éteints par la tristesse :

Voilà les preuves de tendresse Dont est jalouse la beauté.

Je sais cpie l'aman l de Glycère,

Que nos Lafares, nos Chaulieux , Ont chanté l'amour et sa mère; Mais ils chantoient l'amour heureux.

L'art des vers fui toujours chez eux Accompagné de l'art de plaire :

Quand ils célébroieut leur bergère, Ils la célébroieut sous ses yeux , El, de leurs écrits amoureux.

Chaque ligne, je le parie, Éloit précédée ou suivie De ces baisers voluptueux Dont leur Corinne ou leur Sylvie Payoit leurs chansons et leurs feux.

Pour moi , sans èlre aimé comme eux , Cependant , pour plaire à Constance , Je vais chanter loin de ses yeux.

Mais que de talents précieux, Accusant déjà mon silence , Demandent des vers dignes d'eux !

Et ses propos ingénieux Dont le sel piquant nous réveille.

Et les accents mélodieux Dont sa voix flatte notre oreille, El la finesse de ses yeux.

Et le sourire gracieux Qui nail sur sa bouche vermeille; Tout vient me charmer à-la-fois.

J'hésite , embarrassé du choix ; Et, sembliible à la jeune abeille Qui, quand Flore ouvre sa corbeille, Indécise entre les couleurs Et les parfums de mille fleurs , Ne sait oii reposer son aile , Charmé de mille attraits divers , J'oublie et la riuie et les vers, Et ne sais m'occuper que d'elle.

Pour y rêver, plus d'une fois Dans les jardins et dans les bois Errant avant l'aube nouvelle, Je dis : « Que n'esl-elle eu ces lieux ! Sur ces gazons voluptueux Je reposerois auprès d'elle; Ma main de la fleur la pins belle Parfumeroit ses beaux cheveux;

Plein d'un transport délicieux, Je la conduirois sous les ombres

De ces bosquets mystérieux;

Car, à cô'.é de deux beaux yeux.

On sait que les lieux les plus sombres

Sont ceux où l'on se plait le mieux. »

Vains regrets! désir inutile!

Constance, ornement de la ville,

De ce chanipèire et simple asile

Dédaigne la rusticité.

Allons , le sort en est jeté :

Allons près de l'enchanteresse

Admirer cncor sa beauté ,

El me plaindre de sa sagesse.

POESIES FUGITIVES

A MADAME T)K

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