‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 341 sur 391 · A M. DE BOUFFLERS · texte numérisé non relu

A M. DE BOUFFLERS

Honneur des chevaliers, la fleur des Irouhadouis, Ornement du beau monde et délices des cours , Tu veux donc, dans le sein de ton champêtre asile,

Vivre oublié ? la chose est difficile Pour toi que le bon goût recherchera toujours.

En vain, dans un réduit agreste.

Le campagnard mondain , le poêle modeste , L'aimable paresseux veut être enseveli : Toujours pour toi coulera le Permesse, Et jamais le fleuve d'Oubli.

Ces vers pleins de délicatesse.

Où ta muse présente au lecteur enchanté La grace et la raison, l'esprit et la bonté, La bonhomie et la finesse, L'élégance avec la justesse, La profondeur et la légèreté;

Souvent, avec un art extrême, Prête an bon sens l'accent de la gaieté. Et se calomnie elle-même Par un air de frivolité :

Ces titres heureux de ta gloire Seront toujours présents à la mémoire.

Digne à-la-fois des palais et des chamjis. Ton Aline toujours aura ces traits charmants Qu'elle reçut de ta muse facile , Lorsque ton pinceau séducteur, Toujours brillant, toujours fertile, f'.:u comme ton esprit et pur comme ton cirur, Eutre le dais et la coudrette , Entre le sceptre et la houlette , Nous peint cet objet enchanteur, Moitié princesse et moitié bcrgerette.

Malgré toi tout Paris répétera les chants; El toujours tu joindras, dans ton aimable st)le, A la simplicité des champs, Toutes les graces de la ville.

Puis , quand il seroit vrai que tes modestes vœux Pussent s'accommoder de ces rustiques lieux, Pourrois-tu bien, au fond d'une campagne, Contre les vœux des Graces, des Amours, Enterrer l'aimable compagne A qui nous devons tes beaux jours .?

Si lu n'avois de ton doux hymcnée Reçu pour dot qu'un immense trésor, Je te dirois : « Va dans la solitude Cacher tes jours , et la femme et ton or , Et d'un triste richard l'avare inquiétude. » Mais l'esprit, la beauté, sont faits pour le grand jour; La ville est leur empire , et le monde leur cour : Le sage créateur du monde Ensevelit les métaux corrupteurs Au sein d'une mine profonde; Il cache l'or, et nous montre les fleurs. Si toutefois, dans ton humeur austère, Las du monde et de ses travers, Tu veux dans le fond des déserts Cacher ion loisir solitaire, Avec tes goiits nouveaux permets-nous de traiter ; Prenons un temps pour nous quitter; Attends que tu cesses de plaire , Et tes vers de nous enchanter.

Alors, puisqu'il le faut, sois agricole; range Tes fruits nouveaux dans tes celliers, Tes blés battus dans tes greniers.

Tes blés en gerbe dans ta grange.

Dans tes caveaux tes choux rouges ou verts. Mais que m'importe ta vendange , A moi qui m'eni\Tai du nectar de les vers.

Et quelquefois de ta louange ?

Plus d'un contrefacteur du vin le plus parfait. Des pressoirs de Pomard et des cuves du Rhone, Des crus de Jurançon, de Tavel et de Beaune ,

Sait assez bien imiter le fumet; Même d'un faux Aï la mousse mensongère , En pétillant dans la fougère , Trompe souvent plus d'un gourmet :

Mais tes écrits ont un bouquet Que nul art ne peut contrefaire.

A MADAME

Page 1