TROISIÈME PARTIE
(;'est ici le moment vérilablemenl inléi-essant de l'éducation. Notre élève a déjà, du côté du corps et de l'esprit, tout ce qu'il faut pour être utile. Cependant tremblons encore! c'est le cœur seul (|ui achève ou plutôt (|ui fait l'homme. C'est donc ici sur-Iput, père tendre, ([u'il faut bannir une molle indulgence, et cesser queli|ue temps d'être père; ou plutôt e'esl ici qu'il faut l'être plus (pie jamais.
Dans une éducation mâle et solide, envisagée par rapport au cœur, on peut distinguer trois choses essentielles. D'abord, une discipline sévère qui écarte loin des enfants la mollesse et la licence; en second lieu, des maximes solides qui leur inspirent un amour durable de la sagesse; enfin, des exemples vertueux qui leur offrent des modèles.
Et d'abord quand j'exige une discipline sévère , à Dieu ne plaise que j'entende par là cette farouche austérité cpii aljrutil l'ame des enfants au lieu de la fortifier, et qui les rend stupides sans les rendre meilleurs ! à Dieu ne plaise que je veuille attrister gratuitement l'âge heureux des ris ingénus, de la douce gaieté; que par un zèle barbare, armant le sang contre le sang, j'aille glacer les tendres emlirassemenls des pères , et flétrir l'innocent bonheur des enfants ! c'est au contraire pour prolonger ce bonheur que j'ose recommander à leur égard une utile sévérité. En effet, qu'est-ce qui fait ici-bas le bonheur .' ce n'est pas une exemption entière des peines de la "vie: quel homme oseroil y prétendre.' mais une amc forte exercée de bonne heure à les supporter. Que prétend donc faire de vos enfants cette tendresse incpiièle qui semble vouloir les arracher à la condition humaine .' Au premier souffle de l'adversité , que deviendront ces malheureuses victimes dont la foiblesse est l'ouNTage de la vôtre .' Combien profondément pénétreront les traits de l'affliction dans des âmes amollies dès l'enfance .' Est-ce en les promenant mollement sur les
SUR L'ÉDUCA^TION.
fleurs que vous leur npprcndrez à fouler aux pieds les épines de la vie ?
Un ennemi encore plus cruel de la paix de l'ame , ce sont les passions: c'éloil à réducalion à nous donner des armes contre elles; mais c'est elle qui leur donne des armes contre nous. Eh! comment le feu de la volupté ne fondroit-il pas des âmes déjà presque dissoutes par de values délices? Conmicnl pourroient se détendre de l'ortjueil ceux qui, dès qu'ils ont ouvert les yeux, ont vu une foule d'esclaves empressés autour d'eux, dont les maîtres mêmes senibloienl payés plutôt pour les flatter que pour les instruire? Qu'il est à craindre qu'après avoir pu tout ce qu'ils vouloient, ils ne veulent pour leur malheur tout ce qu'ils ne peuvent point, et ne désirent pour le malheur des autres tout ce qu'ils ne doivent pas !
Car cette éducation efféminée n'anéantit pas seulement les qualités du sage, elle détruit celles du citoyen : en effet, quelle est la première? c'est le lespect pour les lois. Or, que peut produire cette enfance indisciplinée, si ce n'est une haine orgueilleuse du joug le plus nécessaire? Obéit-on volontiers étant homme, lorsque dans l'âge de la dépendance on s'est fait obéir ? Lors(|ue vous entendez dire qu'un jeune homme s'est souillé par (|uelque grand crime, remontez jusqu'à ses premières années, et vous découvrirez (pie, dès ce temps même, Hisque dans les jeux de l'enfance , se laissoient entrevoir res penchants féroces qui depuis, accrus par la foiblesse des pères, et fortifiés dans l'âge des enfanls, ont enfin déshonoré ceux qui les ont soufferts et ceux qui les ont fail éclater. Aussi jiarmi le grand nombre de sages lois dont la France s'honore , aucune ne me paroit plus louable que celle qui, faisant rejaillir sur les parents l'opp/obre des peines que les lois infligent aux coupables, force les pères de veiller sur leurs enfanls, par la crainte d'une ignominie utilement contagieuse.
Au respect pour les lois est esseulielleineul joint l'amour de la patrie... L'amour de la patrie! il enfantoil autrefois des prodiges; il a produit les granils peuples et les grands hommes; mais ce nom (pi'il suffisoit autrefois de pronoucej- pour enflammer toute une nation, osons l'avouer, ne rencontre aujourd'hui que des cœurs glacés; et froidement prononcé par quelques citoyens, il n'esl presque répété par personne ! l'état entier ne devroit former qu'une vaste famille, et chaque famille forme un petit état particulier : que la patrie chancelle , des hommes avides accourront en foule se disputer ses débris; mais qui est-ce qui osera s'ensevelir sous ses ruines?
Où chercher les causes de celte indifférence? et comment ne voit-on pas qu'une frivole éducation en est la première? Qu'est-ce que l'amour de son pays? c'est un senliment héroïque qui nous arrache à nous-mêmes pour nous enchaîner au bien public : mais ces sentiments énergiques les demanderez-vous à ces hommes énervés dès le berceau? exigerez-vous que pour l'amour de la patrie de jeunes Adonis aillent exposer à l'ardeur du soleil la fraîcheur de leur teint? accoutumés à reposer sur le duvet, pourront-ils se résoudre, pour l'amour de
la patrie, à coucher sur la dure? enfin, habitués à rechercher toutes les commodités de la vie, seront-ils capables de l'amour de la patrie, qui exige quelquefois le sacrifice de la vie menu; ? Jugez-cn par des exemples : à Sybaris, les enfants, élevés au milieu des chants mélodieux et des fêtes voluptueuses, respiroient en naissant l'air du plaisir : à Lacédémone, la plus austère discipline présidoit à leducalion d'une jeunesse laborieuse, qui appienoit à braver la mort dès qu'elle commençoit à jouir de la vie. Je vous laisse à penser quelle est celle de ces deux villes où les enfants expiroieni avec plaisir pour la cause comnuiue, et où les mères en remercioient les dieux ? Ah ! c'est que la mollesse des sens se communique à lame, c'est qu'en se rendant incapable de servir la patrie, on se rend bientôt incapable de l'aimer.
Mais je l'ai déjà dit , l'amour de son pajs est un sentiment héioïque qui exige une ame forte. L'amour de l'humanité qui nous est si naturel , el qui n'exige qu'une ame sensible , ne sera-t-il pas plus respecté par cette molle éducation ? Je remarque au contraire (pie ces enfanls si voluptueusement élevés sont sans j)itié, sans entrailles : eh ! comment plaindroient-ils des maux dont ils n'ont pas d'idée ? accoutumés à ne se repaitre (jue d'idées agréiibles et de sensations délicieuses, leur imagination même se refuse aulant que leur coeur aux misères d'au- Irui ; ou , si elle excite en eux quehjue sentiment , c'est plutôt celui du dégoût que de la piiié, et l'aspect de l'indigent force leurs superbes regards de se délourner, sans forcer leurs avares mains à s'ouvrir.
Je ne parle pas des devoirs sacrés d'amis ou de parents : quel est celui qui les remplit dignement? C'est celui qui les regarde moins comme des obligations pénibles que comme les plus nobles besoins de l'humanité. Mais pour penser ainsi , il faut des âmes saines el pures , que le goût frivole des amusements étrangers à la nature de l'homme n'ait point encore corrompueso Fermez donc à vos ejifants par une éducation sagemeni sévère la route des faux plaisirs ; et comme l'ame a besoin d'aimer, leurs senliments reflueront comme d'eux-mêmes vers les véritables voluptés. Si au contraire vous laissez entamer leurs cœurs par la licence d'une jeunesse négligée, c'en est fait ! n'espérez plus les trouver sensibles aux charmes de l'amitié et des attachements légitimes : épuisant dans de criminels plaisirs tonte la sensibilité de leur aine, ils ne eonsei'veront pour les plaisirs innocents qu'un cœur sec et aride ; pareils à ces fleuves qui , forcés par l'art de s'égarer dans des canaux détournés, laissent à sec le lit que leur avoil creusé la nature.
Ceux mêmes auxquels ils devroienl être attachés par le plus gi-and de tous les bienfaits, par celui de la vie, pensent-ils par une indulgente facilité s'assurer leur reconnoissance ? Vous vous étonnez quelquefois , pourroiton leur dire , de voir vos caresses repoussées par l'ingrate insensibilité de vos enfants. Mais c'est à-la-fois l'effet naturel el le juste châtiment de votre aveugle complaisance pour eux : lors(iue, instruits à n'aimer qu'euxmêmes, ils sont indifférents pour vous; lorsque portant dans leur sein le feu des passions, ils accusent en secret ceux qui l'onl nourri par leur foiblesse; lorsque accou-
DISCOURS
lûmes à satisfaire lous leurs désirs , ils vous regardent , dès que vous voulez vous y opposer, comme des surveillants importuns ; lorsque de cet amour des plaisirs passant à celui des richesses qui les procurent, ils osent peut-être (je frcniis de le dire) hâter par des vœux dénaturés la dépouille paternelle; qu'avez-vous à vous plaindre ? le ciel n'est-il pas équitable, en pajant par la haine barbare des enfants lamour encore plus barbare des pères?
J'en pourrois dire autant de ces parents ambitieux, qui ne voient dans leurs enfants que de vaines idoles qu'ils s'empressent de décorer , pour se faire honorer en eux; n'aimant leurs enfants que pour eux-mêmes, qu'ils n'en attendent pas de retour. Agrippinc, la plus ambitieuse des femmes, fut la mère de Néron, le plus ingrat des fils.
La seconde partie d'une cducalioii forte et mâle , je l'ai fait consister dans des précejilcs eajjables d'élever et d'agrandir l'ame. Mais celle parlie elle-même ne s'est pas bien garantie de la contagion; et bien loin d'oser faire pratiquer aux enfants la vertu, à peine ose-l-ou leur en parler. On les entrctenoit autrefois de l'amour des lois et de létat : aujourd'hui ils n'entendent parler que de la nécessité de parvenir, et des moyens de s'avancer. Mon fils, dit un père de nos jours, songez à votre fortune; apprenez.à plaire pour réussir, et soyez agréable aux autres pour être utile à vous-même. Mes enfants , auroil dit au contraire quelqu'un de nos bons aïeux, vous avez un cœur, c'est pour aimer la pairie; vous avez un bras, c'est pour la défendre; c'est pour elle que vous êtes nés; osez vivre, osez mourir pour elle. Faut-il s'étonner si des langages si différents produisent des effets si opposés?
Ou a cru pendant long-temps qu'on ne pouvoit de trop bonne heure inspirer aux enfants des sentiments d'humanité pour les malheureux , de tendresse pour leurs proches, d'attachement pour leurs amis. Qu'a-!-on fait depuis.' on a substitué l'apparence à la réalité; au lieu de nous appreudre à être bons, on nous instruit à être polis. C'est chez des maîtres de graces qu'on apprend des leçons d'humanité! dès l'enfance, cet âge heureux de la naive franchise, ou nous exerce à nous attrister de l'infortune d'autrui sans douleur; à nous réjouir de leur bonheur sans joie. Aussi que voit-on sortir de cette école de fausseté .'' des manières obligeantes et des cœurs impitoyables. Généreuse amitié , qu'est devenu ton vertueux enthousiasme .'* Jamais on n'ouvrit avec plus d'empressement ses bras pour recevoir ses amis , et jamais ou n'ouvrit plus lentement sa bourse pour les secourir. Les cris mômes du sang ont fait place aux beaux discours. Depuis qu'une éducation superficielle augmente le nombre des hommes polis, celui des enfants reconnoissanis diminue : déjà même les noms de père, de fils , d'époux, sont proscrits, diton, par mille gens du bel air; et ces titres précieux dont une raison plus éclairée devi'oit augmenter la sainteté parmi les grands, ne seront bientôt plus sacrés que pour l'aveugle instinct du peuple. Et voilà l'ouvrage de celle éducation qui met tout en de vains dehors.... Ah! ne valoil-il pas mieux nous inspirer des
sentiments de bonté, que de nous instruire à les con- Ire-faire, et former des hommes naiment sensibles que d'exercer de méprisables pantomimes!
Mais comme les plus belles semences, si , lorsqu'on les a confiées à la terre , la rosée céleste ne vient hâter leur fécondité, demeurent infructueuses; ainsi les germes de vertu se sécheront dans ces jeunes âmes, si ce qu'a semé la sagesse humaine n'est fécondé par la religion ; molif sublime ! qui corrige la bassesse de nos affections en nous montrant la noblesse de notre origine; qui nous fait faire de grands efforts pour une grande récompense; et qui, pour en donner encore une plus haute idée, nous apprend à pardonner aux autres, el à nous humilier nous-mêmes.
Mais au lieu d'établir l'éducation sur ce fondement divin, sur quoi l'établit-on .►" sur la base fragile des bienséances humaines. On ne dit point aux enfants : Soyez religieux, mais on leur dit : Soyez décents. Pères imprudents ! avec celle foible armure , voyons comment vos enfants soutiendront les assauts du vice! retenus d'abord par une hypocrite timidité, ils n'iront point braver par des désordres éclatants le public dont on leur apprit à redouter les regards; mais lorsqu'ils le pourront décemment , ils séduiront l'imiocence, ils trahironl leur foi; el, pareils à ces fruits qui, quoique gâtés au-dedans , vous séduisent encore par un brillant coloris, sous celle écoree de décence, ils cacheront un abvme de corruption ;et ce masque même qui sert du moins à cacher la laideur du vice, ne croyez pas qu'ils le portent long-temps. A peine auront-ils connu les hommes, qu'ils aimeront mieux les imiter que les croire ; ils ue conserveront pas même le mérite de l'hypocrisie; ou s'ils respectent encore quelques bienséances, ce ne sera pas celles qui proscrivent les scandales du vice, mais celles qui attachent une honte malheureuse à remplir les devoirs les plus sacrés. Ils ne rougiront pas de trahir l'amitié, de violer la justice; mais ils rcgarderout comme une chose igno!)le de garder la foi conjugale, el de payer leurs dettes. Et c'est ainsi qu'en voulant leur appreudre à être vertueux par décence , vous ne leur apprendrez qu'à être vicieux par respect humain. Instruisez-les doue à écouler le cri de la conscience plutôt que la voix des hommes ; à craindre les regards de l'être éternel plutôt que ceux du public ; et que les maximes les plus religieuses pénétrant dans leur ame encore tendre, leur donnent une forte et profonde teinture de la vertu , au lieu de cette couleur passagère d'honnêteté qui, bientôt emportée par le frottement continuel des vices , ne laisse enfin apercevoir que la difformité mal déguisée d'une ame corrompue. Cependant vous n'avez rien fait encore , si aux préceptes ne sont joints les exemples. Il fut un temps où, recommandée par l'innoeence de nos pères plutôt que par leurs discours , la vertu s'imitoit plutôt qu'elle ne s'enseignoit. Une vie occupée, des entretiens honnêtes, une table frugale , une maison modeste , parée non de peintures lascives, mais des images vénérables de nos ancêtres ; voilà les leçons palpal)les , poiu' ainsi dire, que recevoienl les enfants ; et leurs premiers précep-
SUR L'ÉDUCATION
teurs éloient les exemples domestiques. Mais nous , assis à nos tables voluptueuses , conimciU oserons-nous leur parler de frugalité .-* Est-ce au milieu de la licence de nos entreliens que nous saurons leur inspirer la pudeur.-' Que dirai-je de ces parents indignes, qui, Icj'squ'ils voient s'échapper du cœur de leurs enfants les premières saillies des passions naissantes, osent sourire à ces préludes du vice.^ Ainsi, les premiers obslacles que rencontrent les enfants dans le chemin de la vertu, ce sont les exemples paternels. Obligés d'honorer leurs parents, bientôt ils les imitent, et la piélé filiale , qui devroit élre pour eux une vertu , n'est plus pour eux que la première amorce du vice. Commenl peut-on oublier que rien n'est indifférent pour l'enfance .■' Ne remarquez-vous pas quelquefois commeut, à leurs jeux folâtres, succède tout-à-coup une atlenrton morne, indice assuré de l'impression que font sur eux des objets d'aulaut plus frappants pour eux, qu'ils leur sont plus nouveaux ? Si leurs cœurs pouvoient s'ouvrir à nos yeux; si nous pouvions apercevoir comment nu mot , un geste imprudent , ont su y graver l'image du vice , avec quelle frayeur religieuse ne parlerions-nous pas devant eux .•• Eh quoi ! parceque cet effet est invisible, en esl-il moins cruel ? Combien les anciens pensoient , ou du moins agissoient différemment ! Chez eux , la force des exemples épargnoit l'ennui des préceptes; l'éducation éloit en quelque sorte une reprcseditaliun continuelle. Les festins , les fêles , les jeux , les assemblées, les cérémonies publiques, tout fi-appoit vivement l'imagination des enfanls. Tout leur crioit : Soyez 'vertueux , et faisoit entrer la sagesse dans leur ame par tous les sens. Voulez - vous donc rendre vos enfants honnêtes .•" que tout dans la maison respire l'honnêteté; que tout la peigne à leurs yeux, la fasse retentir à leurs oreilles ; c'est ainsi que , de la sévérité de la discipline , de la solidité des préceptes , et de l'autorité des exemples , heureusement réunies , résultera cette éducalion vigoureuse qui n'a jamais fleuri chez aucun peuple , qu'il n'ait été vertueux , et n'y a jamais dégénéré , qu'il ne se soit corrompu. Si je voyois une nation autrefois estimée tomber dans 1 avilissement , se refroidir pour la vertu , et s'eulhousiasmer pour des bagatelles , applaudir l'amour de la patrie sur les théâtres, et le laisser s'éteindre au fond des cœurs; si je voyois sur-lout dégénérer la noblesse , et le sang le plus pur de l'élat s'allérer dans son cours; si au lieu de ces guerriers , de ces sénateurs généreux et francs , je n'apercevois que des êtres bas dans leur fierté , insolents dans leur politesse ; si on me moniroit le nom des illustres défenseurs de l'état , traîné dans la fange de la débauche par de lâches descenxlanls , et les châteaux antiques qu'habitoient des héros , vendus pour enrichir des courtisanes , je gémirais sur le sort d'une telle nation, sur-tout si j'en étois citoyen; mais en vojani la décadence de ses mœurs , je serois assuré de celle de .son éducation. D'un autre côté, si je voulois prouver, par des exemples puisés dans l'histoire , le pouvoir de cette éducation ferme et solide , qui donne au corps, à l'espril , à l'aine , toute kur énergie ; il n'est point de
peuple, il n'est point d'état qui ne pût m'en fournir. Mais où puis -je en trouver de plus convenables quo chez nos aïeux , et de plus brillanis que sur le troue.» Vous relisez tous les jours, avec altendrissemenl , l'histoire de ce bon roi qui conquit son royaume pour le rendre heureux. Je n'ai pas besoin de vous dire que je parle de Henri IV; et si je le nomme, c'est pareequ'on aime à le nommer. Or, qui d'entre nous, toutes les fois qu'il admire ses belles qualilés, n'en retrouve la source dans l'éducation sévère qui le forma ? Ce fut en écoulant les maitres les plus habiles, qu'il acquit cette supériorité de bon sens qui fait qu'on recueille avec plus de soin ses moindres paroles, qu'on ne conserve les ornements royaux des aulres princes. Ce fut en gravissant parmi les rochers , avec les jeunes paysans du Kearn, en se nourrissant comme eux d'un pain grossier, en porlant comme eux des vêlements vulgaires , qu'il acquit cette vigueur intrépide qui sembloii le mulliplier et le reproduire au milieu de tant de sièges et de combats. Ce fut en vivant parmi les habitants de la campagne, en connoissaut par ses yeux leur misère, qu'il appril à y êlre sensible; enfin , c'est parcequ'il avoit senti qu'il étoit homme avant que d'être roi, qu'étant roi il se souvint qu'il étoit homme. Pourquoi faut-il qu'avant d'accomplir ses grands projets , la mort.^... Qu'ai -je dit , Messieurs .' Quel mot funeste viens -je de prononcer .' en rouvrant imprudemment une plaie ancienne , je rouvre une plaie encore sanglante ; et pouvois - je parler de la perte que lit la France dans la personne du grand Henri , sans rappeler celle qu'elle vient de faire dans un de ses plus dignes descendants ? La France le pleure encore , et moi, je puis, sans sortir de mon sujet, lui jiayer un juste tribut d'éloges. Je purs dire qu'il fut, quoique prince, bon père, fils respectueux, époux fidèle, tendre ami; qu'il acquit, en cultivant les arts, le droit de les proléger; que, dans un siècle où la religion s'éteint dans les rangs les plus bas , il la conserva dans tout son éclat sur le trône; pareil à ces hautes montagnes qui, lorsque le soleil cesse de luire dans les vallons, en retiennent sur leurs cimes les rayons mourants; qu'enfin, dès son enfance, il fut laborieux; et que, s'il ne régna pas, il s'exerça toujours à régner. Puisse le ciel, pour dédommager de cette perte, conserver la vie de Louisle-Bien-Aimé, et ajouter aux jours du père ce qu'il retranche à ceux du fils ! El n'oublions pas de remarquer ( car pourquoi priverois-je mon sujet d'une preuve si éclatante!) que c'a été en fuyant, dès l'âge le plus tendre, la mollesse trop ordinaire sur le trône, en fortifiant sou corps par ce noble amusement qui fui de loni temps celui des héros, (|ue Louis s'est acquis cette santé robuste, pour laquelle nous ne pouvons faire des vœux, sans en faire pour notre bonheur.
Si des exemples brillants en laissoienl dcsirer d'aulres, il en est un que je n'irois pas chercher bien loin de nous. Je le trouverois dans ce digne prélat ' qn'on aime et qu'on admire, qui étonne lesplus mondains par sa gaiéié,
1 Feu M. d'Orléans de la Motte, évèque d'Amiens.
DISCOURS
cl les plus ausièrts par sa pénitpnce; qui, d'une main, distribue aux jnsies les trésors du ciel, et, de l'autre, prodigue aux pauvres les trésors de la terre. N'est-ce pas à la dureté de sa vie tpi'il doit cette vigueur inaltérable, ([ui semble sans cesse se renouveler pour servir sa piélé, cl que sa piété, à son tour, semble ranimer sans cesse ? Oui, pour être assuré (|ue sa jeunesse fut laborieuse, il suffit de voir combien sa vieillesse est robuste.
Voilà, chère jeunesse , les modèles que je dois cl que vous devez vous-mêmes vous proposer. Vous faut-il de nouveaux motifs ? Voyez les pèies de la Ville suspendre leurs fondions pour vous honorer de leur présence, et oublier un instant la pairie pour ceux qui en sont l'espoir.^ J'ose vous attester devant eux, que nous nous efforçons de mériter la confiance doni ils nous honorent ; que si vous quittez Ions les jours pour nos écoles la maison paternelle, vous retrouvez dans vos maîtres toute la tendresse de vos pères ; que nous ne vous apjiroclioiis jamais avec ce front sourcilleux , tant repioché à ceux (|ui enseignent; cl ((u'enfu) vous voyez en nous n)oins des maiires que des amis. Mais si nous vous léinoignons notre allachemenl par notre douceur et par noire zèle, témoigneznous voire reconnoissance par vos travaux el par vos succès; adoucissez le poids de nos fondions pénibles par le délicieux plaisir de nepasles voirinfrudueuses. Qu'un joiu" les maiires en vojaut leurs élèves utiles à la patrie , puissent les reconnoitre avec une noble vanilé pour leurs disciples; el que les disciples, en recueillant les fruits d'une excellente éducation , puissent se rappeler avec une tendre reconnoissance le souvenir de leurs maîtres.
DISCOUFxS