PRONONCÉ LE II JUILLET
Messtecr*
Vous vous rappelez, sans doute, et ce spectacle frappa ma première jeunesse, vous vous rappelez ce jour où M. de La Condamine, assis pour la première fois parmi vous, reçut de M. de Buffou des louanges si nobles et si bien méritées. On crut enlendre l'inlerprèle même de la nature célébrer celui qui l'avoil observée le plus constamment , et le plus audacieusemenl interrogée ; et tel est le prix des éloges donnés par un grand homme, ([ue M. de La Condamine se crut payé de quarante ans de Iravaux et d'études par quelques lignes de son illustre ami.
Voilà l'orateur que mérileroit encore son ombre. Au défaut du génie , je me fonde sur l'intérêt qu'excitera toujours un nom qu'on ne peut prononcer sans réveiller des idées de talents, de courage, d'humanilé.
Je n'irai point chercher, dans i.n sujet èîranger à lui, des moyens de vous intéresser : celte ressource , imaginée pour suppléer au peu d'événements que présente à la curiosité publique la vie delà plupart des gens de lettres, renfermés dans l'ondjre de leur cabinet el dans le cercle de leurs éludes, me devient inutile, par la variété des talents de INl.de La Condanùne , par l'incroyable activité de soname, la singularité i)iquaule de son caractère; et une vie qui suffit à tant de Iravaux, suffiroil à plusieurs éloges.
M. de La Condamine entra d'abord dans le service , et s'y distingua par celte intrépidité qu'il signala depuis dans la poursuile de la vérité. De ces jeux sanglants, il s'éloil fait un spectacle dont son avidité naiurelle de connoilreaugmcnioil pour lui le danger. On l'a vu, dans un siège, vêln d'une couleur remar(|uable, s'avancer pour voir de plus près l'effet d'une batterie de canon, dont il éloil le but sans s'en apercevoir. Ainsi l'observateur se niontroit déjà dans le guerrier; et peut-être, au lieu de dire qu'il porla dans les sciences le courage mililaire, seroil-il plus vrai de croire (ju'il porloit déjà dans l'art militaire la curiosilé courageuse du philosophe.
Sa passion dominanle fut celte curiosité insatiable. O doit être celle de ce petit nombre d hommes destinés à éclairer la foule, el qui, tandis que les autres s'efforcent d'arracher à la nature ses productions, li-availlcnt à lui arracher ses secrets. Sans ce puissant aiguillon , elle resleroil poumons invisible et nuielte; car elle ne parle qu'à ceux qui l'appellent ; elle ne se montre qu'à ceux qui chcrcbonl à la pénétrer; elle ensevelit ses mjstères dans des abîmes; les place stu" des hauteurs; les plonge dans les ténèbres ; les montre sous de faux jours. El comment parviendroienl-ils jusqu'à nous , sans la courageuse opiniâtreté d'un petit nombre d'hommes, qui, plus impérieusement maîtrisés parles besoins de l'esprit que par ceux du corps , aimeroienl mieux renoncer à ses bienfaits que de ne pas les connoîlre; ne les saisissent, pour ainsi dire, que par l'intelligence, el ne jouissent que pai" la pensée ? Celte qualité, dis-je, fut dominante dans M. de La Condamine, elle lui rendoil tous les objets piquants , tous les livres curieux , tous les hommes intéressants.
On a prétendu que cette curiosité, précieuse dans le savant, ressembloit quelquefois à l'indiscrétion dans l'homme de société; mais ces petits torts, qu'on renvnrque dans un homme ordinaire, s'éclipsent dans un homme célèbre , par la considération des avantages que retire la société de ces défauts même , et c'est peut-être le louer encore que d'avouer qu'il porta celte passion à l'excès.
Pourrois-je le suivre dans ces courses immenses, entreprises à-la-fois par ce désir ardent de s'instruire, et par celui d'être utile.' Je le vois d'abord parcourir l'Orient : ou se le représente aisément courant de ruine en ruine, fouillant dans les souterrains, consultant les inscriptions, jamais plus piquantes pour lui que lorsqu'elles étoient plus effacées; mesurant ces obélisques, ces pompeuses sépultures qui paroissent vouloir éterniser à-la-fois l'orgueil et le néant; par-tout poursuivant les traces de l'antiquité, qui semblent se consoler en ces
A L'ACADÉMIE
lieux de l'ignorance qui l'environne, par le rcspecl des étrangers qu'elle atlire.
La Troade, si fière des vers d'Homère, appela aussi ses regards; mais il y perdit, avec regret, les magnifiques idées qu'il s'en étoit formées, en voyant mi petit ruisseau qui tut jadis le Simoïs, quelques masures éparses dans des broussailles; et il lui obligé de voir en philosophe ce qu'il auroit voulu ne voir qu'en poêle. Il fit quekpie séjour à Constantinople; mais un homme tel que lui dtU être peu contenl d'un tel séjour : passionné pour la gloire, il ne pouvoit se plaire dans un pays d'esclaves. Avide de connoître, il dut être peu satisfait d'une ville où sa curiosité éprouva, non sans dépit, qu'il éloit impossible, et même si j'en crois quelques anecdotes, qu'il étoit dangereux de tout voir.
Mais sa passion favorite ne faisoit que préluder à de plus grandes entreprises : il étoit fait pour se disiinguer de la foule des voyageurs. Parcourir quelques états de l'Europe, connoître l'étiquette de leurs cours, goûter les délices du bean ciel de la Grèce et les charmes de l'Italie, voilà ce qu'on appelle conmiunément des voyages, et ce que M. de La Condamine uommoil ses promenades. L'Europe, où l'iafluence du même climat, la sociélé des arts, les nœuds du commerce, sur-tout le désir, plus épidémique qne jamais, de copier la France, donnent à toutes les nations un air de famille; l'Europe devoit être bientôt épuisée par sa dévorante avidité; le conlinent même ne pouvoil lui suffire; el l'ambition de connoître, dans M. de La Condamine, se trouvoit aussi trop resserrée dans un seul monde. En 1735 , il proposa le premier à l'Académie un voyage à l'équateur, pour déterminer, par la mesure de trois degrés du méridien, la figure du globe.
Sur sa proposition, quatre académiciens fm-ent nommés pour cette grande entreprise, également glorieuse pour eux , pour le souverain , et pour M. le comte de Maurepas, digne bienfaiteur, pendant son ministère, des sciences et des arts, qui, par une juste reconnoissance , lui ont embelli le boidieur de la vie privée, et qu'elles viennent de céder de nouveau au besoin de l'état et à l'estime de son maître.
Ainsi, tandis que MM. de Maupertuis, Clairault , Camus et le Monnier alloient , pour le même objet , braver les frimas du Nord, MM. Godin, Bouguer et de La Condamine alloient affronter les ardeurs du Midi. Jamais les souverains n'avoient rien fait de si beau pour l'honneur de la philosophie ; jamais la philosophie n'a voit médité un plus grand effort, et la vérité alloit se trouver poursuivie du pôle à l'équateur.
Taudis qne les collègues de M. de La Condamine se préparoient à supporter les dangers et les fatigues, lui , il se pvomeltoii de nouveaux plaisirs. Combien son cœur tressailloit d'avancede l'espoir de coiumîlre ces contrées, qui, malgré la dégradalion qu'ont cru y remarquer dans le moral et même dans le physique, des écrivains ingénieux, sont si fécondes en grands et magnifiques spectacles, où les arbres se perdent dans les nues, où les Qeuves sont des mers, où les montagnes présentent au voyageur, à mesure qu'il monte ou qu'il descend , toutes
les températures de l'air, depuis les ardeurs de la zone torride jusqu'aux frimas de la zone glaciale , où la nature enfin, échauffée de pins piès par le soleil, donne aux oiseaux de plus riches couleurs, aux fruits plus de parfum, aux poissons mêmes plus d'activité; prodigue à-lafois ses plus admirabes el ses plus funestes productions, et ses plus imposantes bontés, et ses plus effiayaulcs horreurs!
Mais ce grand spectacle n'étoit que le second objet de M. de La Condamine : la mesure des degrés du méridien réclamoit d'aliord tout son zèle. Il scroit difficile de bien jieindre el la grandeur des obstacles , el celle de son courage.
On peut dire de l'astronomie ce que M. de Fontenelle disoit de la botanique, ce n'est pas une science paresseuse. Voyez de combien d'arisel di- connoissances elle marche accompagnée, combien d'inslruments divers elle traîne à sa suite ! (;ondamnée à des attitudes fatigantes, veillant quand tout dort, active quand tout repose, elle semble renoncer aux douceurs du sommeil, à la lumière du jour et au conmierce des hommes.
Mais si nous plaignons l'astronome dans nos villes, imaginez ce que dut éprouvei- M. de La Clondamine dans ces eonirées lointaines. Pour le bien peindre , il faudroit les couleurs, je ne dis pas de l'éloquence, mais de la poésie même; et je ne sais si je poun-ai me défendre d'employer quelquefois son langage : du moins ici le merveilleux n'a pas besoin de fiction. Aux travaux fabuleux de cet tllysse, banni par la colère des dieux, cherchant sa patrie sur terre et sur mer, échappant aux enchantements de la cour de Circé , on peut opposer, sans doute , les travaux réels de M. de La Condamine, s'arrachant aux délices de la capitale, fuyant sa patrie pour chercher la vérité, traversant de vastes déserts, souvent abandonné de ses guides , escaladant ces montagnes inaccessibles jusqu'à lui , menacé d'un côté par les masses de neige suspendues à leur sommet , de l'autre par la profondeur des précipices , marchant sur des volcans plus terribles cent fois que ceux de notre continent , respirant de près leurs exhalaisons, quelquefois même entendant gronder ces foudres souterrains , et voyant des torrents de soufre sillonner ces neiges antiques que n'avoient point effleurées les feux de l'équateur.
Cependant ces redoutables phénomènes irriloient sa curiosité au lieu de l'effrayer; il sembloit que le génie des sciences veillât sur lui. Tandis qu'il sondoit le volcan de Pichincha, il vil s'euflanuner, à sept lieues de distance, celui de Cotopaxi , sur lequel il observoil quelques jours auparavant, el p('ut-êlre sans cet êloignemenl , dont sa curiosiié s'indiguoit, sans doule, entraîné par elle, et trop digue émule de Pline, il lui auroit ressemblé dans sa mort, comme il l'avoit imité dans sa vie.
A d'incroyables dangers , se joignoient d'incroyables fatigues : mesurer, la toise en main , une base immense; chercher à travers des rochers, des ravins, des abîmes, les points de ses triangles ; replanter vingt fois sur des moûts escarpés des signaux, tantôt enlevés par les Indiens, tantôt emportés par les ouragans; passer plusieurs nuits sous des lentes chargées de frimas, quelquefois ar-
DISCOURS
rachées par les vents; essiiyei- la cnielle allernalive, et des plus accal^laiiles chaleurs dans la plaine , et du froid le" plus âpre sur les montagnes: voilà quelle fut sa vie pendant srpt ans entiers.
Qui le soulenoit donc au milieu de tant de dangers et de travaux ? Il l'avoue lui-même avec celle candeur, la vertu des grands talents et des belles âmes: sur ces monts couverts de glace, loin du regard des hommes, il songeoit à l'estime de l'Europe , à l'eslime plus douce de ses concitoyens; cl semblable à ce héros (pii , au milieu des périls et des conibals, s'écrioil : «O Athéniens! qu'il « m'en coule pour être loué de vous ! » celte douce perspective lui adoucissoil l'éloignement de sa pairie, l'inclémence des saisons, et le poids des fatigues.
Cependant , tandis qu'il immoloit ainsi sa santé à l'amour des sciences , les liabilanis de ces lieux le croyoienl occupé sur ces montagnes à découvrir de l'or. El dans quel temps l'ignorance de ces peuples lui faisoit-elle cette injure? Dans le temps que M. de La Condaniine, pour faire subsister ses collègues , dont les fonds éloienl épuisés, avoit vendu ses effets, et, ce qui éloit un plus grand sacrifice, avoit engagé ses instrumenls aslrouomiqiics, étoit parti pour Lima, avoit traversé les Cordilliéres du Térou, franchi (luatre cents lieues de chenùns impraticables; et, après s'élre engagé en son nom dans la capitale du Pérou , pour une somme de quatre-vingt mille livres , étoit revenu, avec les mêmes dangers el les mêmes peines, ranimer par sa présence et ses secours le zèle et les travaux de ses collègues : action admirable, où un savant déploya le courage d'un héros , et un particulier la générosité d'un roi.
Cet or qu'il alloit chercher avec tant de peine , quand il étoit nécessaire à ses découvertes , il savoit le dédaigner quand il n'étoit plus ennobli par son usage, et plus encore quand il se Irouvoil en concurrence avec son amour pour les sciences.
Au moment qu'il se prépaioit à revoir sa patrie, el à lui porter les vérités qu'il avoit conquises, on lui enlève une cassette qui renfermoit ses jom-naux et l'argent destiné pour son voyage. Il fait publier sur-le-champ qu'il consent à perdre la somme entière, pourvu qu'on lui rende ses papiers. La condition fut acceptée, el malgré la perte d'une sonmie considérable, il crut en effet avoir retrouvé son trésor.
En faisant honneur de cette élévation d'ame au caractère de M. de La Condamine , croyons qu'il en revient quelque gloire aux sciences sublimes dont il s'occupoit. Sans doute l'esprit, acconfumé à contempler celte foule innombrable de globes, ne revient qu'avec dédain sur les choses terrestres, et ne voit que comme un point ce globe où nous voyons deux mondes.
Déterminé à repasser en France , il délibéra sur le choix de la roule. On soupçonne bien qu'il dut préférer la plus périlleuse, si elle étoit la plus instructive, peutêtre même eût - il suffi qu'elle fût la plus périlleuse. Il forma le projet de descendre la fameuse rivière des Amazones, qui doit, dit-on, son nom à une société de femmes guerrières séparées des hommes : société qui doil , graces à nos mœurs , trouver peu de croyance parmi
nous, mais un peu moins invraisemblable dans ces contrées barbares, où les époux font tomber tout le poids des travaux sur un sexe moins fait pour les supporter lui-même, que pour les adoucir aux hommes.
M. de La Condamine part pour s'embarquer sur ce fleuve inmiense, large de cinquante lieues à son embouchure. Mais coml)icn de traverses, avant d'arriver an lieu de son débaniuement ! L'imagination sa fatigue à suivre des courses qui ne lassèrent pas sa constance. Vous le verriez avec effroi marcher, suspendu par des ponts d'osier, sur des rivières rapides et profondes; suivre sur des montagnes des chemins tracés par le cours des lorrenls, ou la barbe à la main, se frayer une route à ti'avers des bois épais, côtoyer des précipices, passer le même torrent vingt-deux fois en un jour, à chaque instant prêta faire naufrage, et dans le danger continuel de sa vie, toujours treml>lanl pour le recueil de ses observations.
Toutefois, dans le cours de ces voyages pénibles, dont il a fait le tableau le plus intéressant, le lecteur se repose quel(|uefois agréablement avec lui. On s'arrête avec plaisir dans ce hameau composé de dix familles indiennes , où , en attendant un radeau , il passa huit jours heureux, sans avoir, dit-il, ni voleurs, ni curieux à craindre; il étoit avec des Sauvages. Là, respirant pour la première fois, après tant de fatigues, partageant les plaisirs innocents des Indiens, se baignant avec eux, recevant les fruits de leur chasse el de leur pêche, la liberté , le silence, la solitude, la beauté du lieu, le délassèrent délicieusement de ses travaux el du commerce des hommes. Sachons gré à un homme fait pour briller chez des peuples polis, d'avoir su se plaire chez un peuple sauvage : l'un suppose la beauté du génie, et l'autre la simplicité des mœurs. Son départ de ces lieux n'est pas moins intéressant que son séjour. Avant de quitter ces innocentes délices, qui avoienl reposé son corps sans ralentir son courage, j'aime à le voir, pour assurer à l'Académie le fruit de ses observations, lui en adresses ïm extrait, qu il nomma son leslamenl académique, partir ensuite, escorté de ses fidèles sauvages qui porloienl ses instruments el ses effets, el s'embarquer sur la rivière des Amazones, exposant plus volontiers sa vie, depuis qu'il s'étoit assuré que les sciences perdroient moins à sa mort.
Je ne vous le peindrai point abandonné au courant de ce fleuve immense ; ici heurtant contre des rocs escarpés; là, entraîné par des tourbillons d'eau; tantôt arrêté par une branche qui traverse son radeau , et suspendu sur les eaux qui décroissent à vue d'œil; tantôt franchissant le fameux détroit du Pongo, où les eaux, plus rapides et plus profondes, roulant sous la voûte obscure et tortueuse de ses bords rapprochés, avec un mugissement entendu de plusieurs lieues, lancèrent son radeau comme un trait à travers les saillies des arbres et les pointes menaçantes des rochers.
Je ne vous le représenterai point après un trajet de cinq cents lieues sur la rivière des Amazones , s'enfonçant dans la rivière du Para, large de trois lieues, échouant contre un banc de vase , obligé d'attendre
A L'ACADÉMIE
mi
sepl jours les grandes marées , remis à flot par une vague plus terrible que celle qui l'avoil fait échouer, et sauvé par où il devoit périr. Je ne vous peindrai point les tempêtes qu'il essuya, les nations inconnues qu'il traversa , tous les dangers enfin menaçant ses jours , tandis que lui, tranquille observaleur, seul au milieu de ces déserts, avec trois Indiens maîtres de sa vie, tenoit tour-à-tour le baromètre, la sonde et la boussole.
Il faut l'avouer : en lisant ces récils dans ses Mémoires, on est quelquefois lente d'oublier ses peines pour envier ses plaisirs. Il ignoroit du moins l'ennui, le fléau de ces voyageurs, qui, tristement emprisonnés, déplacés sans mouvement, parcourant les lieux sans les voir, après quelques mois du ])lus stérile ennui, ne ressentent pas même le jjlaisir d'arriver. Les lalileaux variés qu'offroient à ses yeux les fleuves et leurs bords ; là , des animaux inconnus; ici, des plantes nouvelles; tantôt des peuples également bizarres dans leurs parures et dans leurs mœurs; tantôt les débris de ces nalions, jadis si florissantes, épars dans les déserts qui furent des empires; enfin, tant d'objets nouvcaiL\, exposés en silence à ses yeux, dans ces immenses solitudes où la philosophie voyageoil pour la première fois ; tout payoit un tribut à sa curiosité; et comme ces vastes fleuves sur lesquels il voguoil, recevoient à chaque instant des fleuves qui grossissoient leurs coin's, ainsi, dans une navigation de douze cents lieues , sembloit s'accroilre incessamment le trésor de ses idées et de ses connoissances.
O vous , qui voulez faire fleurir les sciences dans vos états, voilà les voyages dignes de voire protection! Et vous, qui prétendez à instruire les hommes, voilà les voyages féconds qui sont dignes de votre couiage! Pourquoi vous pressez - vous d'arranger le monde avant de l'avoir connu , et de mettre l'incertitude et le hasard de vos opinions entre vous et la vérité .•' Quittez les contrées déjà moissonnées par la philosophie; il est encore, il est quelques régions inlactes. Là, vous attend un fonds inépuisable d'observations nouvelles; là, vous verrez l'homme et la terre, moitié cultivés, moilié sauvages, lutlant contre vos institutions et vos arts, offrir à vos yeux l'intéressant contraste de la nature brute et inculte, et de la nature perfectionnée ou corrompue. Hâtezvous : déjà son ancien empire est de plus en plus resserré par les conquêtes des arts; déjà son image primitive s'efface de toutes paris : encore quelque temps, et ce grand spectacle est à jamais perdu.
Tels furent les voyages de M. de La Condamine; et je ne crois pas exagérer , en assurant qu'ils manquèrent à Locke et à Descartes; car pour NeNVton, les vérités que d'autres allèrent chercher si loin (je ne parle que des vérités physiques ) , il les a voit devinées dans son cabinet.
Arrivé à Cayenne, M. de La Condamine attendit un vaisseau pour retourner en France; il y étoit arrivé malade, languissant, et portant le germe de plusieurs infirmités. Ici, Messieurs, arrêtons-nous un moment avec lui, et peignons-nous, s'il est possible, ce qui se passoil dans son cœur. Depuis dix ans , gravissant sur des montagnes, Joié dans des déserts, errant sur les
eaux , depuis dix ans il est éloigné de tout ce qu'il aime. Tant que l'activité de ses travaux, l'enthousiasme de sa grande entreprise avoient disirait son cœur, mille sentiments toujours chers éloient restés, pour ainsi dire, suspendus dans son ame; mais lorsque ses travaux furent achevés, lorsque ses yeux, si long-temps occupes à observer la nature, se tournèrent vers la France, alors son ame entière reprit son cours; alors le souvenir de ses amis, celui de ses parents , l'ineffaçable amour de la patrie , que sais-je ? le désir de jouir de la gloire, dont jamais on ne jouit si doucement que parmi les siens; tous ces sentiments se réveillèrent à-la-fois dans son cœur, et les vents et les flots amenoienl trop lentement, au gré de son impatience, le vaisseau qui devoit enfin le rendre à sa patrie.
Après ce grand voyage, il sembloit qu'aucun lieu du monde ne pouvoil plus exciter sa cuiiosité; mais il n'avoit pas vu l'Italie , il n'avoit pas vu Rome. Et qui peut se flatter de connoître le monde, sans avoir vu celle ville à jamais intéressanle par ses victoires , par ses désastres, par sa magnificence, par ses débris; le dépôt des arts antiques, le berceau des arts naisanis; autrefois dominatrice du monde par les armes, aujourd'hui par la religion , et qui eut , en effet , le droit de se nommer la ville éternelle ?
Il y fut reçu avec distinction par le pnpc Ecnoîl XIV, dont la gaieté franche, la douce affabililé, sembloient solliciter l'oubli de son rang, parcequ'il senloit que sa véritable grandeur en étoit indépeudanle; l'ami des étrangers, le premier objet de leur curiosité et de leur admiration dans Rome; l'ami sur-tout des Français, estimé des Anglais même, qui ont placé son buste dans le Muséum de Londres , où il semble triompher des pi-éjugés de la haine nationale; qui , enfin, par ses vertus et ses lumières, faisoit la gloire de Rome moderne, et eût été digne de l'ancienne. Il accorda à M. de La Condamine ce qu'il pouvoit lui accorder de plus doux et de plus flatteur, son portrait, et une dispense pour épouser sa nièce. Seusible à ces bontés, IM. de La Condamine le lui témoigna avec cette impétuosité franche et familière dont les souverains vraiment respectables sont plus flattés que du respect, et qui n'ôle quelque chose au rang que pour le rendre à la personne.
Il n'eût pas été content de lui-même, s'il n'eût vu à Rome que ce que les autres avoient vu avant lui. Il fit des recherches très heureuses sur les mesures anciennes qui ont si long-temps exercé nos savants: l'académicien des sciences travailloit pour l'Académie des belleslettres. Cette variété de goûts et de connoissances étoit peut-être ce qui dislinguoit le plus M. de La Condamine de la foule des voyageurs. La plupart n'aiment et ne voient que leur objet favori : le botaniste ne cherche que des plantes; le géographe, que des positions de villes; l'antiquaire, que des inscriptions. M. de La Condamine aimoit et voyoit tout.
Ce mérite se remarque sur-loul dans son voyage d'Italie, le pays du monde peut-être le plus fécond en tout gein-e d'obsenations ; fait pour plaire au peintre, par les chefs-d'œuvre de l'art et le pittoresque des sites;
DISCOURS
à l'architerte , par les niomimcnts anliqucs; au ualuraliste, parla variété des proiliuiious; sur-tout à l'homme de Ipllrcs , qui , trouvant par-lout l'image des grands hommes dont les cerits ont instruit son enfance , parcourant des lieux dont les noms Tout frajipé au sortir du berceau , croit voir par-lout les traits de ses maîtres, et voyager dans sa pairie.
Ce cpii, dans ces lieux, attira le plus son attention, fut le volcan du Vésuve, qu'il a décrit en prose, comme Virgile a peint l'Etna en vers. Après ce qu'il avoit vu en Améri(|ue, le Vésuve ne pouvoit l'étonner; mais ce volcan avoit englouti des villes célèbres, il avoil dévoré les monunienis des aris, il avoit fait périr un des plus beaux génies de Rome; et cela seul le rendit plus intéressant pour sa curiosité, que tous ceux du Nouveau- Monde.
Je ne dirai rien de son voyage d'Angleterre, qu'il n'a point publié. On se figure (|ue l'homme, peut-être le plus singulier delà France, dut fort se plaire chez le peuple le plus singulier de l'Europe; et, en effet, il y avoil quel(|ue analogie entre cet homme et ce peuple; mais elle fut altérée par un événement peu considérable en lui-même, à (jui cependant le nom, et surtout le caractère de M. de La Condaniine donnèrent de l'imporiance. Il eut à se plaindre d'une peltle injustice, dont il n'oblint poini de réparation, par une suite de la tolérance ([ui règne dans la police de Londres. Une police trop vigoureuse elfaroucheroit la liberté ombrageuse de ce peuple , si jaloux et si digne de son indépendance. Ce grand principe , exposé en six beaux vers par un de leurs grands poètes, >• qu'il est des maux qui •< sont des biens et que les inconvénients particuliers « son! l'avantage commun, » leurparoît aussi vrai dans l'économie poliliquc que dans l'économie du monde; et certains désordres y sont prescpie tolérés par la sagesse de la législation , comme ils sont proscrits ailleurs par la sagesse de la police. M. de La Condamine ne voulut point entrer dans ces grandes vues : irrité de n'avoir pas obtenu justice, il fil, dans les papiers publics, un appel à la nation , et chez le peuple qui respecte le plus le pouvoir des lois et le droil de l'homme, il regretta les déserts et les Sauvages.
Telle étoit sur lui l'impression de l'injustice apparente ou réelle ; et ce n'éloit point chez lui l'effet dun amour-propre révolté ; c'éloit l'amour profond de l'équité naturelle.
Ce sentiment étoit fortement imprimé dans son cœur, et lui a dicté des actions à jamais honorables à sa mémoire. Dans son voyage du Levant , plutôt que de livrer au cadi de Baffa un dépôt d'argent qui lui avoit été confié, on le vit se défendre contre soixante hommes, braver les coups de fusil, le canon même; enfin, traîné devant le cadi, lui en imposer par sa fermeté, lui arracher des excuses par ses menaces; en un mot, faire respecter les droits de la propriété dans le pays des usurpations, et ceux de la liberté dans le séjour de l'esclavage.
Qui peut lire, sans attendrissement, ce qu'il fit dans le Nouveau -Monde pour la mémoire du malheureux
Seniergues, massacré par une populace ameutée contre les Français.' L'image de cet infortuné, compagnon de ses voyages , de ses dangers , égorgé à ses jeux, égorgé dans une fête publique, à la veille d'un élablissenienl avantageux, lui étoit toujours présente; elle le poursuivoil sur ces rochers, théâtre de ses travaux, comme le remords auroil dû potnsuivre le coupable ; il n'en descendoil que pour demander justice, au nom de ses mânes; il quitloil ses bases, ses triangles, ses méri- ■ diennes, pour éclairer par des mémoires, pour exciter S par des sollicitai ions des juges prévenus ou limides. Tendant trois ans entiers, il ne se lassa point de demander vengeance. Voilà de ces traits d'humanité, d'enthousiasme, d'oubli de soi-même, qu'on ne peut trop répéter dans ce siècle du vil intérêt, où les âmes desséchées, privées de cette suraborKlance de sentiments qui embrasse la société et l'avenir, aveugles à la beauté sévère de la vertu , sourdes à la voix lointaine de la postérité, n'écoutant enfin que l'intérêt du lie\i, du moment, de J| la personne, sont assez malheureuses |)our ignorer le 1 plaisir des privations et la jouissance des saci'iûces.
!\laisoii:>L de La Condamine déploya à-la-fois l'homme sensible , l'homme élo(|uent , et l'excellent citoyen , c'est dans la défense de celte méthode, source de tant de débats, qui se vante de prévenir un mal affreux par ce mal lui-même. Jamais, sans doute, l'éloquence ne traita un sujet plus intéressant : la mère Iremblaiilepour un fils adoré, le mari idolâtre de sa jeune épouse, celleci jalouse de conserver ses charmes et le cœur de son époux; enfin, les deux sexes animés, l'un par l'intérêt de la beauté, l'autre par celui de la vie; voilà pour qn» et devant qui plaidoit M. de La Condamine : il sembloil que l'amour de l'humanité élevât son génie et son courage. Il lui falloit eoniballre à-la-fois les médecins; les moralistes , la voix du préjugé, la voix même du sang et de la nature : il employoit tour-à-lour la force du raisonnement et l'arme du ridicule : c'éloit Cicéron ou Démoslhène plaidant la cause, non plus d'un particulier, mais celle du genre humain. A la force de l'éloquence il joignit l'activité des démarches; et, enfin, pour pousser à bout ses adversaires, il offrit de se faire inoculer lui-même. Peu de philosophes hasarderoient de pareilles preuves de leurs opinions.
Ce ne seroit point à moi à prononcer sur cette grande question ; s'il étoit possible qu'elle fût encore un problème, je remarquerois seulement que l'inoculation a pour elle deux grandes autorités, la Circassie et l'Angleterre : je veux dire le pays de la philosophie et celui de la beauté. On citera sans doute un jour le suffjage des Français, quand elle aura cessé d'être chez eux une nouveauté ; car on sait que la mode nous gouverne , même sur ce qui intéresse la vie ; et le peuple le plus éclairé de l'Europe a été un des plus lents à adopter une pratique connue dès long-temps chez des peuples presque barbares.
Quel pays cependani a été plus souvent et plus cruellement averti de son utilité ? Dans quel lieu ce mal horrible a-t-il frappé un plus grand nombre d'illustres victimes .' Comme si les Français dévoient être punis,
A L'ACADÉMIE
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dans ce qu'ils ont de plus cher, d'avoir adopté si tard une méthode utile; ou comme s'il eût fallu, chez un peuple imilaleur de ses maîtres, que des coups multipliés forçassent enfin les chefs de sa nation à lui donner l'exemple. Yous gémissez encore. Messieurs, du dernier coup que ce monstre a frappé. Hélas ! quand l'aïeul de Louis-le-Rien-aimé fut ravi à la France , par ce fléau terrihle, les Français pouvoient-ils prévoir que son petit-fils éprouveroit le même sort ? Ce prince, qui avoit eu l'avanlage unique d'avoir fait jouir la France de ce que la victoire a de plus brillant, et de ce que la paix a de plus doux, au milieu des délices d'un règne tranquille, au moment que dts alliances heureuses préparoient des espérances à l'étal, et des consolations à sa vieillesse, s'est senli tout-à-coup surpris par ce mal contagieux , jamais plus cruel que lorsqu'il est plus retardé, et qui n'a rien d;^ plus affreux que de repousser les caresses du sang et les embrassemenis de la nature. Mais esl-il des dangers que redoute la véritable tendresse ? Tandis que l'héritier du Irône gémissoit de se voir , par la loi sacrée de l'élat , privé des derniers soupirs de son aïeul , nous avons vu tro'S généreuses princesses , victimes volontaires , se dévouer aux horreurs de la contagion pour conserver les join-s de leur père, lui prodiguer de leurs royales mains , des secours dont la douceur alloil jusqu'au fond de son ame, suspendre la violence de la douleur et charmer les angoisses de la mort. Le ciel qui nous a ravi le père s'est conlenlé de nous faire trembler sur le sort des enfants; et, ea gémissa^'t de sa rigueur , nous rendons graces à sa clémence. M. de Ld Condamine a été assez heureux pour u'ètre pas témoin de notre perte et de nos alarmes; sans doute il auroil , comme nous , prié le ciel d'épargner à la Frac'^e ces horribles preuves de son opinion.
Mais, que dis -je. Messieurs.!* S'il a échappé à un spectacle douloureux pour un cœur français, il a perdu la plus brillante époque de sa gloire, il a perdu son plus beau triomphe. Le chef de l'état, les deux appuis de la couronne, une auguste princesse, se soumettant à-la-fois à cette méthode si long-temps combattue, dont il fut l'intrépide défenseur : quel moment pour lui , s'il eût vécu! Et ce moment, Messieurs, non seulement son zèle et ses talents l'ont hâté, mais sa pénétration l'avoil prévu. Vous me saurez gré, sans doute, de rapporter les termes, j'oserois presque dire de sa prophétie. « L'ino- « culalion, dit-il, s'établira quelque jour en France. « Mais quand arrivera ce jour .►• Ce sera peut-être dans « le temps funeste d'une catastrophe semblable à celle « qui plongea la nation dans le deud, en 1711. » L'événement, Messieurs, n'a que trop vérifié ses prédictions. Tel est le sort de la plupart de ceux qui écrivent pour le bonheur du genre humain ; il faut que leurs leçons, pour faire impression sur les hommes, soient secondées par les dures leçons de l'expérience. Pendant leur vie, ils ne jouissent de leur succès que par un pressentiment consolateur qui avance peureux l'avenir, et leurs lauriers ne semblent croître que pour orner leur tombeau. Philosophe courageux , si tu n'as pu jouir de l'effet de les prédictions et de tes travaux , que les mâ-
nes du moins jouissent de notre hommage! Chaque fois que celte méthode, consacrée par la plus glorieuse épreuve , conservera un fils à sa mère, conservera la vie et la beauté d'une épouse à son époux, chaque fois surtout que notre jeune monarque sera béni de son peuple, ton ombre recueillera aussi son tribut de bénédictions et de recounoissance. Mais pardonne; dans le moment où ces tètes royales se sont livrées à cette épreuve effrayante pour ceux même quil'avoient désirée, malgré la profonde conviction de ses avantages, oui, j'ose l'assumer, toi-même aurois tremblé. Et vous, princes, notre plus cher espoir, recevez nos justes actions de graces , pour avoir donné un exemple salutaire à la nation, encore plus, pour avoir rassuré sa tendresse alarmée : c'est être doublement ses bienfaiteurs.
Quand M. de La Condamine n'auroiteu d'autres titres que ceux que je viens de rappeler, l'Académie française s'honoreroit à jamais de voir son nom sur sa liste; mais il avoit des droits plus immédiats à une place dans ce corps illustre.
Il fut un de ceux qui end>ellirenl les sciences par les charmes du style, genre de mérite dont M. de Fontenelle avoit donné l'exemple. A l'exception de Descaries et de Mallebranche , qui avoient écrit sur les sciences avec plus d'imagination que de grace, la plupart de ses prédét-esseurs les avoient hérissées d'un stsie barbare; ils s'étoient, pour ainsi dire, placés à l'entrée de leur temple, comme pour effrayer ceux qui voudroient en approcher : c'éloient des dragons qui gardoient les pommes d'or. M. de Fonlenelle les humanisa, leur donna un air de popularité noble; leur sanctuaire fui ouver» sans être profané; et bien différents des mystères de la théologie païenne , qui perdoient les hommages du public dès qu'ils étoienl divulgués, leurs mystères, exposés aux yeux des hommes, ne firent qu'acquérir de plus nombreux et de plus respectueux adorateurs.
Aussi ce philosophe aimable ful-il un des premiers que l'Académie française disputa à l'Académie des sciences. Plusieurs autres ont eu depuis le même honneur.et , comme autrefois la capitale du monde adoptoil des citoyens dans toutes les parties de l'univers, ainsi, Messieurs , vous vous faites gloire de choisir dans toutes les sociétés Uttéraires, les ornements de la vôtre. Sur votre liste, on lit encore les noms de deux hommes célèbres, égalcmenl honorés de voire adoption. L'un, après avoir sondé les profondeurs de la nature par la pénétration de son génie, en a égalé l'abondance par la richesse de son style, et la magnificence par la pompe de ses images ; l'autre, descendu des hauteurs de la géométrie, a déployé à nos yeux la marche et l'enchaînement des sciences avec une éloquence digne d'elles, et, avant lui, presque inconnue d'elles; et, dans ses pensées, dans son style, a joint le courage et la précision Spartiate à l'élégance et à la finesse at tique.
M. de La Condamine mérita d'être doublement leur confrère : ses connoissances étoient vastes, son style avoit de la pureté , de la noblesse , et une sage sobriété d'ornements; il cultiva même la poésie, cet art enchan- •iiir, dont la séduction a de louttemps dérobé quelques
DISCOURS
moments aux plus grands philosophes ; à Platon, parmi les anciens; à Leibnitz, parmi les modernes. lei même, quelque temps avant sa mort, le public, entendant des vers de sa composition, lui donna, avec un plaisir mêlé de regrets, des applaudissements (pi'il ctoit doublement malheureux de ne pouvoir entendre, mais dont l'amitié l'avcrlissoit, et qui, perdus pour ses oreilles, ne réloienl pas pour son cœur. Dans la société, il laissoil échapper des vers aimables, dont la gaieté, la facilité, doivent désarmer la critique, sur-tout quand ils ne s'annoncent ()ue comme les délassements d'occupations plus importantes. Lorsque, dans une riche et fertile moisson, on rencontre quelques fleurs, on n'exige pas qu'elles aient les couleurs ni les parfums de celles qu'on cultive dans nos parterres.
Ses derniers jours pajcreni, par différentes infirmités, les travaux de ses premieres années, (k-lle qu'il souffroit le plus impatiemment, étoit sa surdité, parcequ'elle contrarioit sa passion favorite. C«'ux (jui savoient la cause de son état, ne pouvoient le voir siuis un sentiment de respect. J'ai vu moi-même, Messieurs, quelque temps avant sa mort , ce philosophe , victime de son zèle pour les sciences, avec celte sorte de vénération qu'inspire la vue de ces guerriers mutilés au service de l'étal.
Cependant la source de ses infirmités en éloil le dédommagement. Dans l'honorable repos de sa vieillesse, il revoyoit en esprit celte riche variété d'objets qu'il avoit vue des yeux.
Mais sa plus douce consolation, c'étoil l'attachement de sa digne épouse. Si jamais l'hymen est respectable, c'est sur-tout lorsqu'une femme jeune adoucit à son époux les derniers jours d'une vie immolée au bien public. La sienne aimoil en lui un mari vertueux ; elle respectoit un citoyen utile. Cette impétuosité inquiète qui, dans M. de La Condamiue, ressembloit quelquefois à l'humeur, loin de rebuler sa tendresse, la rendoil plus ingénieuse. Elle le consoloil des maux du corps, des peines de l'esprit, de ses craintes, de ses inquiétudes, de ses ennemis, et de lui-même; et ce bonheur, qui lui avoit échappé peut-être dans ses courses immenses, il le trouvoit à coté de lui dans un cœur tendre, qui s'imposoit, par l'amour constant du devoir, ces soins recherchés qu'inspii-e à peine le sentimeiit passager de lamour.
A sa prière, M. de La Condamiue avoit commencé <récrire sa vie. Ou doit regretter qu'il n'ait pas achevé; ses récits aiu'oienl eu , avec la bonne foi de l'histoire , l'intérêt du roman. Sa vie fut fécondi> en aventures , qui, presque toutes, prenoicnt leur origine dans la trempe singulière de son caractère; car l'empire du hasard est moins étendu qu'on ne pense, et les événements extraordinaires ne cherchent guère les anies comnnnies. Pouvoient-ils manquer à un homme qui fut toute sa vie le chevalier et quelquefois le héros de la philosophie et de l'humanité ?
Le même enthousiasme et la même curiosité qui lui avoient fait si souvent exposer sa vie, ont avancé sa mort : il l'a vue s'approcher , je ne dis pas avec intré-
pidité, mais j'oserois presque dire avec distraction. Ce n'étoit point l'incrédulité slupide qui cherche à s'étourdir sur ce dernier moment, c'éloit l'inattention d'un homme ardent, dont l'ame se prend et s'attache, jusqu'au dernier soupir , à tout ce qui l'environne, qui se hâte de vivre, et dont l'aclivilé n'a fini qu'avec lui.
Tel je me suis représenté cet homme célèbre , Messieurs, beaucoup mieux peint sans doute par le digne secrétaire de l'Académie des sciences, qui, ayant à caractériser dans le même homme un écrivain et un philosophe, s'en est acquitté en pliilosophe plein de lumières , et en écrivain éloquent.
Si notre héros commun eut des counoissances plus étendues que profondes; s'il eut dans l'esprit plus de celte activité avide qui s'élance vers plusii-urs objets, (|ue de celte pénétration patiente qui s'attache jusqu'au bout à l'objet dont elle s'est une fois saisie; si enfin d'autres onl laissé des découvertes plus sublimes h la philosophie, personne n'a laissé de plus grands exemples aux philosophes.
Plus je sens vivement son mérite, Messieurs, plus je dois être étonné d'occ\iper sa place. Sans doute vous avez voulu , par cet exemple , encourager nos écrivains à puiser dans ces mines fécondes de l'antiquité, que le bel esprit moderne a trop abandonnées. Quels éloient donc ces hommes qui, après tant de siècles, fout encore la réputation de ceux qui les imitent ou les traduisent? Pope et Dryden en Angleterre, Annibal Caro en Italie, ont dû, l'un à Homère, les autres à Virgile, la plus belle partie de leur gloire. Bien loin au-dessous d'eux, Messieurs, je dois au prince des poètes latins l'hommage de votre choix, et c'est pour mou auteur favori que je m'enorgueillis de vos suffrages; il me servit à les obtenir, vous m'apprendrez à les mériter. Ici se trouvent réunis tous les genres de talents; ici la tragédie et la comédie m'offrent ce qu'il y a plus touchant dans la peinture des passions, et de plus piquant dans la peinture des moeurs. Ici la poésie, tantôt peignant avec magnificence les phénomènes des saisons, tantôt descendant avec noblesse à des badinages ingénieux ; l'éloquence, célébrant dans les temples et les lycées les vertus des grands hommes; les principes des arts discutés, leurs procédés embellis par le charme des vers; l'art important d'abréger l'étude des langues , la connoLssance profonde des langues anciennes, la nôtre enrichie par vos ouvrages, épuiée par le commerce de ce que la cour a de plus grand par la naissance, de plus aimable par l'espiit; la morale déguisée sous d'agréables fictions; l'histoire écrile avec éloquence et sans partialité ; la fable qui, créée par un esclave dans la Grèce, embellie à Rome par un affranchi, se glorifie de devenir, entre les mains d'un des premiers hommes de la cour, l'insiruction des grands et des rois : lout semble m'offrir la réalité de ce fabuleux Helicon où habitoient toules les divinités des arts.
Et quelles couleurs prendrai - je pour peindre cet homme qui réunit à lui seul tous les genres; qui, dans la carrière des lettres, après avoir, comme un autre Hercule, épuisé tous les travaux, ne s'est point, comme
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lui, permis de repos, et ne s'esl point prescrit de bornes; dont le génie est également étendu et sublime, qu'on pourroit comparer, par une image giganlesc|uc , s'il ne s'agissoit de lui, à ces montagnes qui, non contentes de dominer la terre parleur élévation, l'embrassent encore, sous différents noms, par l'immensité de leur chaîne ?
Au sentiment de l'admiration succède celui de la reconnoissance. Je vois dans celle assemblée des personnes dont l'amit.é pour moi remonte jusqu'à mon enfance; j'y distingue ce compatriote chéri, ce panégyriste éloquent des grands hommes, qui le premier m'inspira l'amour de la poésie et le désir d'honorer notre patrie commune, qui, malgré mes efforts, auroit encore le droit de demander ce que j'ai fail pour elle et pour sa glon-e , si en m'adoptant. Messieurs, vous n'eussiez daigné m'associer à la votre.
Eh ! j)uis-je contempler la splendeur de ce corps célèbre, sans me rappeler ses illustres auteurs ! Vous avez pour proieeteurs de grands monarques , pour fondateurs de grands hommes. C'est ce roi , véritablement grand en tout , qui illustra ses premières années par ses victoires, et les dernières par sa constance, et à qui il manqueroit peut-être la plus belie partie de sa gloire, s'il n'eût été qu'heureux ; c'est ce Scguier qui tempéra, par le charme des lettres, l'auguste sévérité des lois ; c'est ce Richelieu, ce minisire avide de toul genre de gloire, qui, d'un côté, par une audace sublime, relevoit la timidité rampante de la politique; de l'aulre, ennoblissoit, si j'ose le dire, la jalousie littéraire, ordinairement si basse, en honorant de son envie les palmes de Corneille.
A ceux qui, confondant les lettres avec l'abus trop réel des lettres, prétendent qu'elles sont dangereuses aux lois, au gouvernement, à l'autorité royale, vous pouvez donc répondre que vous avez pour auteurs et pour proleeleurs un grand magisiral , un grand ministre, un grand roi.
Et quel nouveau prolecteur vient animer vos travaux ?
C'est celui de l'étal ; c'est ce roi dont la bonlé active a devancé nos espérances, qui a essayé par des bienfails la douceur de régner. Auguste espoir de la France, jouissez de votre gloire, jouissez du bonheur que vous méritez si bien, de commander à des Français! Tant d'aulres princes ont des sujets, et vous avez un peuple, un peuj)!c qui ressent pour ses rois l'ivresse de l'amour et l'enlhousiasme de la lidélilé, qui obéit à la tendresse, qui se laisse gouverner par l'exemple. Entendez-vous ces applaudissements qui vous reçbivent, qui vous assiègent au sortir de votre palais .'Voyez-vous cette foule qui s'empresse autour de voire char? Et, lorsqu'au milieu de ces cris d'alégresse , ralentissant votre marche , charmé de voir votre peuple, lui prodiguant, sans pouvoir l'en rassasier, le bonheur de vous voir , vous prolongez vos plaisirs mutuels; est-il, ful-il jamais un triomphe que vous puissiez encore envier.'' Ces applaudissements ne sont point un vain bruit : c'est le gage de noire bonheur cl de noire gloire. Un roi avoil chargé
un homme de sa cour de lui rappeler tous les jours ses devoirs: votre peuple vous les ra|>pelle de la manière la plus louchante. En vous anrmuçani qu'il vous aime, ses cris vous disent assez de l'aimer, et voire cœur vous le dit encore mieux. l'ouriions-nous craindre les flatteurs.'' Mais ipiand vous n'en seriez pas ualurellemenl l'ennemi, fpicl charme pourriez-vous trouver à la fausse douceur de l'adulalion, après avoir éprouvé la douceur pure de ces acclamations si flatteuses? Malheur au souverain qui, après avoir goûlé le plaisir d'être aimé de ses sujels, peut voir Iraiiquillemtnt les cœurs se refermer pour lui !
La plus grande partie de ces fidèles sujels ne peut vous faire entendre les cris de son amour, mais elle vous envoie le prix de ses sueurs, mais son sang est prèl à couler pour vous. Déjà, du milieu de la capitale, s'est répandu dans les provinces, dans les villes, dans les armées, sous les cabanes du pauvre, le bruit des prémices heureuses de votre règne.
Bien loin de redouter voire jeunesse , nous en tirons d'heureux augures. C'est l'âge où l'ame sensible et tendre s'ouvre à l'amour du beau , et s'épanouit à la vertu. Nous croyons voir ce moment , le plus intéressant de la nature , ce moment de l'aurore , où tout s'éveille , tout se ranime, tout reprend une nouvelle vie. Ce plaisir si touchant de rendre un peuple heureux, vous eu savourez mieux la douceur, en le parlageanl avec votre auguste épouse , qui présente le plus beau spectacle que la terre puisse offrir au ciel , la beauté bienfaisante sur le trône. Combien de fois vos cœurs se sont-ils rencontrés avec délices dans les mêmes projets de bienfaisance! Couple auguste! autrefois votre bonlé éloit trop resserrée dans le second rang de l'état : eh bien! la voilà libre, un vaste empire lui ouvre une immense carrière ; tous deux, à d'heureuses inclinations, vous joignez de grands modèles : la nine, une mère adorée de ses sujels ; vous, un père qui eût été adoré des siens, si le ciel.... Mais hélas ! ne rouvrons pas la source de nos larmes. Il vous parle, ce père, du fond de son tombeau. « Mon flls, dil-il, fais ce que j'aurois voulu faire, " rends heureux ce bon peuple ! Je me coiisolois quel- « quefois d'être dcsiiné au troue, par l'espérance de lui .< prouver mon amour, et de mériter le sien. " Vous hériterez aussi de son goût pour les lellres et pour les arts, dont la culture suppose toujours un élat heureux et florissant : ce sont des fleurs qui naissent après les fruits. Vous ne pouvez les aimer sans protéger ce corps illustre qui, pour le louer par les expressions mêmes de votre auguste épouse, a /ait de. la langue française la larnnie de C Europe. Pour moi , qu'il daigne adopter aujourd'hui, je me féliciterai à jamais de vous avoir offert le premier ce tribut académique, et je regarderai toujours cette époque comme la plus glorieuse de ma vie.
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