‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 385 sur 391 · AU DISCOURS DE M. DELILLE · texte numérisé non relu

AU DISCOURS DE M. DELILLE

MossrEUR ,

Vous venez prendre place parmi nous plus lard que nous ne devions l'espérer. L'événemi'ul le plus fuuesie nous a leiius long-lemps renfermés dans la douleur et dans le silence. Bientôt il a entraîné après lui danires sujets d'alarmes.

Nous avons tremblé pour de nouvelles Ipliigéiiies, victimes courageuses, non de l'anibiiion d'un jiere, mais de la piété filiale. Trois sirurs, placées à côté l'une de Tauire sur le même autel, préparées au même sacrifice , ont vu le glaive long-temps suspendu... Hàtonsnous de dire qu'il n'a pas frappé. Le même coup qui en frappoit une, les immoloil toutes les Irois.

Oncommençoit à peine à respirer, lorsqu'on apj)rend que les tètes les plus élevées de l'étal se préparent à braver la cruelle maladie dont nous déplorions les ravages. A cette nouvelle , tous les cœurs sont émus, tous les esprits sont partagés. Un même intérêt , un amour égal, plus timide dans les uns, plus liardi dans les antres, inspire des avis opposés. Pourquoi, disent ceuxlà, ojnfier en même temps toutes nos espérances à une mer (pii a ses écueils ? Pourquoi , disent ceux-ci , s'effrayer d'un léger orage qui pousse les vaisseaux dans le port.' Les règles de l'art, un nombre infini d'expériinces, le courage surtout et la gaieté des malades volontaires, en un mot , tout nous rassuroil ; mais quand il s'agit de tout ce {|u'on a de plus précieux et de plus cher, a|)rès que la raison est pleinement rassurée, le cœur tremble encore secrètement. Enfin nos craintes sont dissipées, et dissipées pour toujours. Qu'il nous seroit doux de nous livrer aux transporis de la plus vive alégresse! Mais dans ces jours d'un deuil général, des transports de joie ne nous sont pas permis.

La nation n'a pas cessé encore de donner des larmes à son roi ; et l'Académie, qui les partage, y joint celles qu'elle doit à son auguste protecteur. Notre amour est la mesure de nos regrets. Eh ! quel prince fut jamais plus aimé ? Ne me demandez pas s'il fut adoré daus sa famille ; demandez-le à tous ses augustes enfants ; ou , si le respect ne vous permet pas de les interroger, jetez seulement les yeux sur les princesses ses filles ; vous verrez les mai'ques récentes de leur tendresse comme de leur courage. Louis étoit roi , et il eut des amis : ne vous en étonnez pas ; il les aimoit lui-même, comme il en éloil aimé. Parmi la foule des officiers attachés à sa personne , il n'en est aucun qui ne raconle quelque bienfait reçu de son maître, ou des traits de bonté, plus

précieux que les bienfaits. Quittons la cour, et parcourons les provinces. Le peuple qui les habile ne connoissoit que le nom de Louis. A l'abri de ce nom sacré , il a joui d'une tran(|uillité consiante. Nos pères n'ont pas eu le même avantage ; ils ont vu encore brûler le feu de la guerre civile, allumé dans ce ro}aume depuis deux années ; ils ont vu encore les armées ennemies porter l'alarme justjue dans la capitale. Louis a régné soixante ans , et dans tout le cours de .son règne la France a été exempte des troubles domestiques et des invasions de l'étranger; car je ne comple pas quelques incursions sur nos frontières les plus éloignées, d'où il n'a fallu pour chasser l'ennemi, que le temps de le joindre. Je parle d'ennemis ! jugez si Louis eut l'art de gagner les c(rurs : il se fil aimer de ses ennemis mêmes, ou , ])our mieux dire, de ses rivaux, par sa modération dans la victoire. Rapprochons-nous enfin de ces retraites paisibles consacrées aux sciences. <3uel est le corps littéraire qui n'ait pas ressenti les effets de sa protection , et qui n'ait pas eu quelcpie pari à ses graces.' Et pour citer un fait qui nous regarde en particulier, tous ceux qui furent à portée de l'entendre, vous attesteront que, dans l'un de ses derniers jours, il daigna encore s'enlreienir assez long-temps de l'Académie. Les Français des temps à venir , qui liront plus en détail , dans l'histoire, les traits que je n'ai pu qu'indiquer, et mille autres que j'ai omis, entreront dans nos sentiments, et le roi que nous pleurons sera poui' eux , comme pour

nous, LOUIS-LE-lilEN-AIMÉ.

Vous nous aiderez. Monsieur, à célébrer sa mémoire ; c'est un des devoirs de la place que vous venez prendre aujourd'hui : elle éloil due à l'auteur des Géorgiqiies françaises. Votre poëme , qui a pour tous vos lecteurs le mérite d'une versification élégante et facile, a encore un autre mérite pour nous : il a enrichi notre littéralure nationale. Jusque-là Virgile ne se trouvoit point dans un cabinet de livres français. Les traductions en vers qui en ont été faites autrefois sont oubliées, et les traductions en prose ne sont pas Virgile : une marche lente et timide peut -elle atteindre un vol rapide et hardi .' La prose conserve le fond de l'ouvrage; mais ([u'est-ce que le fond d'un ouvrage d'esprit, dépouillé de ses plus beaux ornements ? Si je lis les Géorgiqiips comme une instruction sur l'agriculture, elles me paroissent au-dessous des traités de cet art les pins superficiels. Mais qu un homme de génie leur rende la parure poétique ; qu'une précision élégante rajeunisse une maxime usée, relève une observation commune, end)ellisse un précepte aride; qu'une description louchante remue le cœur; qu'une figure hardie transporte l'ame ; qu'une harmonie variée flatte l'oreille : alors je reconnois Virgile. Ce n'est plus une ébauche légère, une froide image, telle que la prose peut la tracer avec ses crayons uniformes : c'est un portrait ressemblant, avec l'air , l'attitude , les couleurs, la vie de l'original, un "portrait, en un mot, tel qu'on le voit dans vos Géorgiques.

Poursuivez , Monsieur, vos travaux sur V Enéide. Des amis éclairés , confidents de vos ouvrages , applaudis-

A L'ACADÉMIE

seul drja vos essais. Parcourez loule la carrière : le succès des premiers pas vous est un garant assuré de la gloire qui vous attend au terme. Je sais que vous pourriez aussi vous couronner de vos propres lauriers ; et les vers (|ue nous allons entendre en seront la preuve. Mais ne pensez pas qu'eu nous donnant une Enéide française vous renonciez au nom d'auieur , traduire de beaux vers en beaux vers, c'est écrire de génie.

L'entreprise que je vous propose est longue et pénible. S'il i'atloil un exemple pour vous animer, je ne le chercherois ponit hors de cette compagnie. Je vous citerois seulement M. de La Coudamine , à qui vous succédez. Je ne m'étendrai pas sur son éloge : je ne pourrois qu'afloiblir l'etTel du discours éloquent que vous venez de prononcer. Je me borne donc à recueillir quelques uus des traits principaux qui formoieut son caractère.

M. de La Condamine aimoil de goijt le bien public et les sciences, comme on aime ordinairement les plaisirs , les honneurs , et les richesses : c'ctoit en lui une passion ; et quan(i il voyoit jour à la satisfaire, il coniptoil pour rien les obstacles, les travaux, et même les dajigers. Cette passion, toujours brûlante dans son cœur, §'euflammoit encore davantage par le choc de la dispute. Alors , défenseur inébranlable de la vérité comballue, il la soutenoit a\ec tant de chaleur, avec de si grands efforts pour la faire triompher, qu'on pouvoit mettre eu doute s'il auroit eu aucun regret d'en être la victime. Eh ! ne puis-je pas dire qu'il l'a été ? L'excès de ses fatigues au Pérou l'a fait survivre à une partie de ses sens. Qui sait si ce n'est pas encore par enthousiasme du bien public qu'il a exposé ce qui lui resloit de vie .■• Quoi (|u'il en soit, il sera toujours compté entre les hommes illustres de son siècle ; il aura même une place distinguée, par le hasard unique qui a rassemblé dans sa personne les sentiments les plus nobles , les aventures les plus singulières , et les talents les plus variés. Géomètre estimable , astronome laborieux , voyageur infatigable , observateur exact , écrivain correct , à tant de noms il vouloit joindre celui de poêle. Les vers avoient été dans sa jeunesse l'amusement de ses loisirs et le délassement de ses éludes ; ils devinrent , au temps de sa vieillesse , un soulagement utile dans ses infirmités , et un aliment nécessaire à l'activité de son esprit. Vous avez décrit. Monsieur, son triomphe poétique , quand les voûtes de ce palais rcleutissoient de ses louanges , que lui seul n'enicndoit pas. Sans doute les égards dus à un vieillard si célèbre, le souvenir des événeuienis de sa vie, et la vue de son état, intcressoient pour l'auteur, et donnoient du prix à l'ouvrage; mais, indépendamment de ces circonstances, une composition pleine de feu, des expressions fortes , des vers heureux justifioient les acclamations générales. Si donc la reconnoissance publique élève un jour des monuments, dans les plaines de Quito , aux hommes illustres qui ont si bien mérité des sciences , sur le monument de M. de La Condamine , parmi les sphères, les quai'ts de cercle et les compas, on pourra aussi laisser paroître quelques branches de laurier.

Pour remplir les devoirs de la place que j'ai l'honneur d'occuper aujourd'hui , j'ai comniencé mon discours par les regrets dus à l'augusle prolecteur que nous avons perdu; je le terminerai j)ar l'iionmiage que doit l'Académie, dans celte premiere séance publique, à sou nouveau protecteur. Au reste , IMessietns, n'attendez pas de moi le langage étudié d'un orateur qui emploie les couleurs de l'élorpu-nce; je parlerai le langage simple d'uu témoin qui dépose fulèlemeut de ce qu'il a vu. Ayant eu l'honneur d'approcher ce prince pendant long-temps, la vérité que je devois par étal lui dire à lui-même, je vous la dirai de lui avec la même sincéi ité. La justesse d'esprit, la droiture du cœur, l'amour du devoir; telles sont les (|ualilés principales dont le germe s'est montré dans le roi dès son enfance, et que vous voyez se développer tous les jours , depuis son avènement au trône. Il en est d'auU'es, non moins importantes pour sa gloire et pour notre bonheur, que vous verrez dans les occasions se développer également : ami de l'ordre, il maintiendra le respect j)our la religion , la décence des mœurs, la règle dans toutes les parties de l'administration; ennemi des frivolités, il dédaignera un vain luxe, de vaines parures, un vain étalage de discours superflus. Ne craignez pas que la louange l'enivre de son encens; la louange, dès qu'elle approchera de ladulaiion, n'arrivera pas aisémeut jusqu'à lui; lorsque les hommages dus au trône ne lui ouvriront pas l'entrée, il saura la repousser en 1 écoutant avec un air de froideur ei peutêtre d'indignation. D'ordinaire on dit aux rois de se garder des flatteurs; aujourd'hui il faut dire aux flatteurs de se garder du roi. Cependant être roi à dix-neuf ans! Mais rappelez-vous. Messieurs, que c'est à dix-neuf ans précisément que Charles - le - Sage , le restaurateur du ro}aume, prit en mains les rênes du gouvernement. Puissent nos neveux, après l'expérience d'uu long règne, donner à Louis XVI le même surnom que nos ancêtres out donné à Charles V !

RÉPONSE

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