‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 43 sur 391 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Ah ! de ces jeunes blés crams la beauté perfide ! De la couleur du sol I'd-il décide aisément, Et la main de son poids l'informe sûrement : Mais son froid meurtrier coûte plus à connoilre; Quelquefois cependanl les plantes cpi'il fait naître , Le pin, le lierre noires, les ifs contagieux, De ce défaut secret avertiront tes yeux.

Enfin à ton vignoble as-tu choisi sa terre ? Dès-lors, pour la dompter, qu'on lui fasse la guerre. Il faut entrecouper le penchant des coteaux. Et retourner la glèbe élevée en monceaux ; Que les froids aquilons, que l'hiver la mûrissent, Et que tes bras nerveux sans cesse l'amollissent.

Si lu le peux encor, que le cep transplanté Retrouve un sol pareil au sol qu'il a quitté ; Le jeune arbuste ainsi jamais ne dégénère , Et ne s'aperçoit pas qu'il a changé de mère.

Plusieurs même-, observant dans l'endroit dont il sort Quel côté vit le sud, et quel coté le nord , Conservent ces aspects qu'ils gravent sur l'écorce : Tant de nos premiers ans l'habitude a de force !

Mais avant de creuser, de peupler les sillons, Il faut choisir d'abord de la plaine ou des monts. On peut presser les rangs dans de grasses campagnes ; On doit les élargir au penchant des montagnes : Enfin dans les vallons, comme sur les coteaux, Qu'ils soient distribués 49 en espaces égaux. ■Vois de longs bataillons rangés sur une plaine Où flotte de l'airain la lueur incertaine , Avant qu'un choc affreux confonde tous ces bras, Quand Mars prélude encore à l'horreur des combats.

Neu se pracvalidam piirais ostendat aiistis! Quae gravis est, ipso tacitam se pondère prodit, Quieque levis. Promptuni est oculis prœdisccre nigrain , Et quis cui color : at sceleratum exquirere frigus Difficile est; piceae taiituin, taxiqiie noccnles luterdum , aut liederae paudiiiit vestigia nigrae. Ilis aniraadversis, terraiu ruulto ante nieni«nto

'^" Excoquere, et maguos scrobibus concidere montes, Alite supinatas Aqiiiloni ostendere glebas, Quam k'tiira inlodias vitis genus : optima putri Arva solo; id venli curant, geiidieque pruinae. Et labefacla movens robustus jugera f.jssor.

At, si quos haud iilla viros vigiiautia fugit, Ante locum similem exquirunt, ubi prima parclur Arboribus seges, et quo mox digesla feratur, Mutatam ignorent subito ne semina raatrcra. Quin etiam cœli regioncra in cortice signant;

»7o Ut, quo qua;que modo steterit, qua parte calorcs Austrinos tulcrit, qure terga obverlerit a\i, llestituant. Adco in tcneris coiisuescere multum est !

Collibus, an piano melius sit ponere vitcm, Quaere prins. Si pinguis agios mctaberc canipi , Densa sere; in dcnso non scgnior ubcre Bacchus. Sin tumulis acclive solum , collesque supinos, Indulge ordinibus; nec secius orauis in unguem Arboribus positis secto via limite quadret. Ut sa'])e ingenti bello quum longa cohortes

»8o Explicuit legio, et campo stetit agmen aperto, Directsque acies, ac late fluctuât omnis .^re renidenti tellus , uecdum horrida miscent

Imite de ces rangs l'exacte symétrie.

Non pour flatter les yeux par ta vaine uidustrie ; Mais chaque lige ainsi peut croître en iiTierté , Et le suc se partage avec égalité'.

Apprends aussi combien tu dois creuser la terre , Qui de tes jeunes plants sera dépositaire. Comme tes nourrissons diffèrent en grandeur, Il faut que leur berceau diffère en profondeur. Dans un léger sillon la vigne croît sans penie; L'arbre doit plus avant s'enfoncer dans la plaine. Sur-tout le chêne allier, qui, perdu dans les airs, De son front touche aux cieux^°, de ses pieds aux enfers. Aussi les noirs torrents, les vents et la tempête. En vain rongent ses pieds , en vain battent sa tète : Malgré les vents fougueux, malgré les noirs torrents» Tranquille, il voit passer les hommes et les temps; El loin de tous côtés tendant ses rameaux sombres. Seul il jette à l'enlour une immensité d'ombres.

N'attends rien d'une vigne 5' exposée au couchant : Que le vil coudrier 5^ n'affame point Ion plant: Fais choix, pour le former 53, de la branche nouvelle Qui reçoit de plus près la sève maternelle ; Ne la déchire point par un fer émoussé : Sur-tout 54 que de tes plants l'olivier soit chassé. Quelquefois de bergers une troupe imprudente Laisse au pied de cet arbre une élincelle ardente. Le feu, nourri du suc dont ce bois est enduit, Sous l'écorce onctueuse en secret s'introduit ; Il s'empare du Ironc, et, gagnant le feuillage, Dévore en pétillant l'aliment de sa rage ; Il court de branche en branche, il s'élance au sommet.

Pra;lia , sed dubius racdiis Mars errât in arrais : Omnia sint paribus numeris dimensa viarum; INon aniraum modo uti pascat prospectus inanem, Sed quia non aliter vires dabit omnibus «"([uas Terra, neque in vacuum poterunt se extendcre rami,

Forsitan et scrobibus (juae sint fastigia quœras. Ausim vel tenui vitcm coramittere sulco.

^9° Altior ac pcnitus terr<e defigitur arbos,

itsculus in primis, qua, quantum vertice ad auras

/Etherias, tantura radice in Tartara tendit.

Ergo non hiemes illam, non flabra , neque imbres,

Convcllunt : immola manet, mullosque per annos

Multa virum vohens durando s;ecula vincit.

Turn fortes late ramos cl brachia tendens

Hue illuc , media ipsa ingéniera sustinet umbram.

^eve libi ad solem vcrgant vineta cadentem; Neve inter viles corylum sere; neve flagella

^°° Summa pete , aut sumraas dcfringe ex arbore plantas; Tanins amor terrae ! neu ferro lacde retuso Semina; neve oleae silvestres insère Iruncos. Nam sœpe iucaulis pastoribus excidit ignis, Qui, furtim pingui primum sub cortice tectns, Robora comprendit, frondesque elapsus in allas bvgenlem cœlo sonitum dcdit : inde seculns Per ramos victor, perque alla cacnmina régnât. Et lolum involvit flammis nemus, et mil alram Ad cœlum picea crassus caligine nubem ;

3io Pia;sertim si lempestas a vertice silvis

Incubuit, glomeralque lercns incendia ventus. Hoc ubi, non a stirpe valent, caesaeque reverti

LES GÉORGIQUES

Il vole d'arbre en arbre, il couvre la forèl; Et, préseulaul au loi» une plaine cnllaminéc, Roule un lorrenl de llamnie el des flols de fumée, Sur-loul si l'aquilon s'élève en ce moment. Et chasse devant lui ce vaslc cml)rasenienl. Dès-lors plus d'espérance : alleinis dans leurs racines , N'allends pas que tes ceps réparent leurs ruines ; La race en est éteinte , et jamais ne revit : L'auleur seul de sa mort , l'olivier lui survit.

Tu n'iras pas non plus , quand le froid la resserre, (j'onfier vainement les vignes à ha terre : Alors sou suc oisif, glacé dans ses canaux, Refuse de nourrir les jeunes arbrisseaux. Avec plus de succès les vignes sont plantées. Soit lorsque, déployant ses ailes argentées. L'ennemi des serpents '■'^ vieul, après les frimas, Reirouver les beaux jours dans nos rianls climats ; Soil lorsque le soleil, sur son char plus rapide. De l'élé vers l'hiver coiuluil l'aulonuic humide.

Mais le prinleui])s sur-tout seconde les travaux ; Le prinlemps rend aux bois des ornemenls nouveaux: Alors la terre, ouvrant ses entrailles profondes. Demande de ses fruits les semences fécondc^s. Le dieu de l'air^'' descend dans son sein amoureux, Lui verse ses trésors, lui darde tous ses feux. Remplit ce vaslc corps de son ame puissante ; Le moude se ranime, et la nature enfante. Dans les champs, dans les bois, tout sent les feux d'amour ; L'oiseau reprend sa voix ; les Zéphyrs de retour Attiédissent les airs de leurs molles haleines; Un suc heureux nourrit l'herbe tendre des plaines ; Aux rayons doux encor du soleil prinlanier Le gazon sans péril ose se conlier ; Et la vigne, des vents bravanl déjà l'onlrage, Laisse échapper ses fleurs et sortir son feuillage.

Possuiit, alqiie itua similes rcvirescere terra : lufclix siipcrat l'oliis oleaster ainaris.

Nec tibi taiu priidens quisqiiaiii pcrsuadcat auctor TcUurcin Borea rigidam spirante movcre.

Riira gelu turn claudit hieins, nec semiiie jaclo Coiicictam patitur radiccm altigerc terra;. Optima vinetis satio, qiiiim vcre rubenli

^" Candida veiiit avis longis iiivisa colubris;

Prima vel auctiunni sub frigora, quum rapidus sot ISondum hicmem coulingit cquis, jam prseterit aestas.

Ver adeo frondi nemorum, ver utile silvis : Verc lumcDt'terrœ, et genitalia semina posount. Tum patcr omnipnlcns fccuudis imbribus yEthcr Cnnjugis in gremium la:tae descendit, et omncs Magnus alit, magno commixtus corpore , fetus. A.via turn resonant avibus virgulta canoris. Et Vénérera certis rcpetunt armcnta diebus.

aso Parturlt atmus ager : Zcphyri<]uc tepeiitibus auris Laxant arva sinus; superat lener omnibus humor: luquc uovos soles audeut se gramina tuto Credere; nec raeluit surgentes pampiiius auslros, Aut actum crelo magnis aquilonibus imbrem; Sed trudit gemmas, et frondes explieat omncs.

Mon alios prima cresccntis origine muudi Illuxisse dies, aliumvc habuisse icnorcm

Sans doute le printemps vit naître l'univers ; Il vit le jeune oiseau s'essayer dans les airs ; Il ouvrit au soleil sa brillante carrière, Et pour l'homme naissant épura la lumière. Les aquilons glacés el l'u'il ardent du jour Respecloient la beauté de son nouveau séjour. Le seul printemps sourit au monde en son aurore : Le printemps tous les ans le rajeunit encore ; El, des brûlants étés séparant les hivers, Laisse du moins entre eux respirer l'univers.

Tes ceps sont-ils plantés? il faut couvrir de terre, Engraisser de fumier, le lil qui les resserre : Là , que la pierre-ponce aux conduits spongieux , Que l'écaillé poreuse ^7, enfouie avec eux , Laissent pénétrer l'air dans leurs couches fécondés, Et du ciel orageux interceptent les ondes. J'ai vu des vignerons, du ciel favorisés. Couvrir leurs ceps de pierre ou de vases brisés : Ainsi du Chien brûlant ils évitent l'haleine ; Ainsi la froide llyade inonde en vain la plaine.

Mais à la terre enfin dès qu'ils sont confiés, Que souvent le hoyau la ramène à leurs pieds : Qu'on y pousse la bêche , et, ^^ sans rompre les lignes Que le soc se promène au travers de les vignes.

Puis tu présenteras aux naissants arbrisseaux Ou des appuis de frêne , ou de légers roseaux ; La vigne les rencontre ; el l'arbuste timide , Conduit sur les ormeaux par ce fidèle guide, Biciitôl unit son pampre à leurs feuillages verts. Comme eux soulienl l'orage, et les suit dans les airs.

Quand ses premiers bourgeons ^9 s'empresseront d'é« Que l'acier rigoureux n'y louche point encore: [clore, Même lorsque dans l'air, qu'il commence à braver, Le rejeton moins frêle ose enfin s'élever, Pardonne à son audace en faveur de son âge ;

Credidcrim. Ver illud crat; ver raagnus agebat Orbis, et hibernis parcebant flatibus euri : 3*0 Quum prims lucein pecudes bausere, viruraque Fcrrca progenies duris caput extulit arvis, Iinmissiequc ferae silvis, et sidéra cœlo. Nec res liunc lenera; possent pcrferre laborcm. Si non tanta quies iret frigusquc calorcmque Inter , et exciperet cœli indulgcnlia terras.

Quod supercst , quaecumque premcs virgulta pep agros , Sparge fimo pingui, et multa memor occule terra : Aut iapidcm bibulum, aut squalentes infode conchas. Inter enim labentur aquae, tcuuisquc subibit 350 llalitus, atque animos toUcnt sata : jamque reperti, Qui saxo super, atque ingcnlis pondère testae Urgcrent : hoc effusos mun'men ad imbres ; Hoc, ubi liiulca siti (indit Canis sslifer arva.

Seminibus positis, supcrcsl deducere terram Sijepins ad capita, el dures -jactare bidentes; Aut presse exerccre solum sub vomerc, et ipsa FIcctere luctantes inter vineta juvcncos.

Tum levés calamns, et rasse bastilia virgs, Fraxineasque aptarc sudes, furcasque bicornes, 3Gi) Viribus cniti quarura, et contemnere ventes

Assucscaut, summasque sequi tabulala per nlmos.

Ac, dura prima novis adolescit froudibus xlns.

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