‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 47 sur 391 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

ProlongenI dans les champs leurs ombres tcncbreiises, Vole un insecte affreux'^, que Junon autrefois, Pour tiiuruieuter lo, déchaîna dans les bois. Aux bourdonnements sourds de son aile bruyante , Tout un troupeau s'enfuit en hurlant d épouvante : De leurs cris furieux le Tanagre frémit ; La forêt s'en ébranle, et l'Olympe eu gémit. Fais donc paitre la mere au soir ou dès l'aurore, Lorsque de son hymen les fruits sont près d'éclore.

Sont-ils nés.-* à tes soins ils ont droit à leur tour. Marque au front de cnacun quel sort l'attend un jour : Les uns sont du troupeau l'espérance certaine ; D'autres d'un soc tranchant déchireront la plaine; D'autres pour les autels de fleurs seront parés, Et le reste au hasard ^7 bondira dans les prés.

Ceux qu'on destine au soc, il faut dès leur jeune âge Discipliner au joug leur docile courage. Sur son cou libre encor, ton jeune nourrisson Porte un collier flotiant pour première leçon : Bientôt deux compagnons , qu'un joug d'osier rassemble, Apprennent à marcher, à s'arrêter ensemble : Déjà même un char vide est par eux emporté, Eti;Usse sur l'arène avec agilité; Puis sous un lourd fardeau, qu'ils ébranlent à peine. Us font crier la roue, et-sillonnent la plaine.

Cependant, pour nourrir tes élèves naissants. Au feuillage du saule, au vert gazon des champs, A l'herbe des marais joins la moisson nouvelle. De la mère autrefois on pressoil la mamelle : Pasteur plus indulgent, laisse-la sans regret Pour ses tendres enfants épancher tout son lait.

Mais veux-tu près d'Élis dans des torrents de poudre

Romanura est, œstron Graii vertere vocantes : Asper , accrba sonans ; quo tola exterrita silvis

'So Diffugiunt armenta; furit mugitibus a;ther Conciissus, silvsequc et sicci ripa Tanagri. Hoc quondam monstre horribiies excrcuit iras loachia; Juno pestera mctiitata juvcncae : Hune quoque , nam mediis l'ervorlbus acrior instat, Arccbis gravido pecori, arraeiitaque pasces Sole recens orto , aut nocteni ducentibus aslris.

Post partum cura lu vitulos traducitur omnis; Contiuuoquc notas et nomina gcntis inuiunt; Et quos aut pecori malint submittere habendo,

i6o Aut aris servare sacros , aut scindere terram. Et campum borrentera fractis invcrtere glebis. Csetera pascuntur viridcs armenta per borbas.

Tu quos ad sludium atquc usum formabis agrcstcm, Jara vitulos horlare, viamqiie insiste domandi, Dum faciles animi juvcnura, diim mobilis netas. Ac priraum laxos tenui de vimine circlos Cervici subnecte ; dehinc , ubi libera colla Servilio assueriut , ipsis c torquibus aplos Junge pares , et coge gradum conl'crre juvencos;

'70 Atquc illis jam sa'pe rotte ducaiitur inancs

Per terram, et summo vestigia pulvere signent: Post valido nitens sub pondère faginus axis Instrcpat, et junctos temo tiabat areus orbes.

luterea pubi indomita; non gramina tantum , Nec vcscas salicuiu frondes , ulvamque palustrem , Sed frumcnta manu carpes sata ; ncc tihi fctœ ,

Guider un char plus prompt, plus brûlant que la foudre?

Veux-tu, dans les horreurs d'un choc tumultueux,

Régler d'un fier coursier les bonds impétueux ?

Accoulume son œil au spectacle des armes,

Et son oreille au bruit , et son cœur aux alai'mes :

Qu'il culende déjà le cliquetis du fi'ein.

Le roulement des chars, les accents de l'airain;

Qu'au seul sou de ta voix son alégresse éclate;

Qu'il frémisse au doux bruit de la main qui le flatte.

Ainsi, de la mamelle à peine séparé, Ton élève à son art est déjà préparé : Déjà son front timide et sans expérience Vient aux premiers liens s'offrir sans défiance. Mais compte-t-il trois ans.-* bientôt mordant le frein, Il tourne, il caracole, il bondit sous la main; Sur ses jarrets nerveux il retombe en mesure : Pour la rendre plus libre, on gène son allure; Toul-à-coup il s'élance, et, plus prompt que l'éclair. Dans les champs effleures il court, vole, et fend l'air.

Tel le fougueux époux ^^ de la jeune Orythie Vole et disperse au loin les frimas de Scylhie, Fait frémir mollement les vagues des moissons, Balance les forêts sur la cime des monts , Chasse et poursuit les flots de l'océan qui gronde, Et balaie en fuyant les airs, la terre, et l'onde.

Un jour tu le verras, ce coursier généreux. Ensanglanter son mors et vaincre dans nos jeux ; Ou ^9, plus utile encor dans les champs de la guerre. Sous de rapides chars faire gémir la terre.

Ne l'engraisse ^° sur-tout qu'après l'avoir dompte ; Autrement son orgueil jamais n'est surmonté : Il se dresse en fureur sous le fouet qui le touche,

More patrum , nivea implebunt rauîctralia vaccae; Sed tota in dulces consument ubcra natos.

Sin ad bella raagis studium, turmasque féroces,

'«0 Aut Alpbaca rôtis ])rslabi flumina Pisse, Et Jovis in Inco currus agitare volantes : Primus equi labor est , animos atquc arma videre Bellantum , lituosque pati, tractuque gemeutem Ferre rotam, et stabulo frenos audirc sonantes; Tum magis atquc magis blandis gaudere raagistri Laudibus , et plausae sonitum cervicis amare,

Atque haec jam primo dcpuisus ab uberc matris Audcat , iiique vicem dct mollibus ora capistris Invalidus , etiamque tremens , etiam inscius aevi.

190 At, tribus exactis, ubi quarta acccsserit aestas , Carpere niox gyrum incipiat, gradibusque sonare Corapositis, sinuetque alterna volumina crurura, Sitquc laboranti similis; tum cursibos auras, Tum vocet, ac per aperta volans , ceu liber habcnis, .ïquora , vix summa vestigia ponat arena.

Qualis byperboreis Aquilo quum densus ab oris Incubuit, Scytbia;que bicmes atque arida diffcrt Nubila; tum scgetes ait» campique natantes Lenibus liorrescnut flabris, summaeque sonorem

20C Dant silvie , longique urgent ad littora fluctus : Ille volât, simul arva fuga, simul a;quora verrens.

Hic vel ad Elei metas et maxima campi Sudabit spatia, et spumas agct ore cruentas; Belgica vel molli melius feret csscda collo. Tum dcraum crassa magnum farragine corpus

LES GEORGIQUES

Et s'indigne ilii frein qui gourmande sa bouche.

Oains aussi , crains l'amour, dont la douce langueur Des troupeaux , quels qu'ils soient, énerve la vigueur > Que des fleuves profonds, qu'une liante montagne, Sépare le taureau de sa belle compagne ; Ou que, loin de ses yeux, dans l'élablc caché, Près d'une ample pâture il demeure allachc.

Près d'elle il fond d'amour, il erre Irisie el sombre, Et néglige les eaux et la verdure el l'ombre. Souvent même, troublant l'empire des troupeaux, Une Hélène au combat eniraînc deux rivaux. Tranquille, elle s'égare ^' en un gras pàlm-age : Ses stiperbes amants s'élancent pleins àv. rage; Tous deux, les yeux baissés et les regards brùliwits, Entre-choqueni leurs fronts, se déchirent les flancs; De leur sang qui jaillit les ruisseaux les inondent; A leurs mugissements les vastes cieux répondent. Entre eux point de traité : dans de lointains déserts l^e vaincu désolé va cacher ses revers, Va pleurer d'un rival la victoire insolente, La perte de sa gloire et sur-tout d'une amante; El, vers ces bords chéris tournant encor les yeux. Abandonne l'empire où régnoient ses aïeux.

Mais l'amour le poursuit jusqu'en ces lieux sauvages. Là, dormant sur des rocs, nourri d'amers feuillages, Furieux, il s'exerce à venger ses affronts : De ses dards lorluciix il alta((ue des troncs; Son front combat les vents, son pied frappe la plaine, Et sous ses bonds fougueux il fait voler l'arène. Mais c'en est fail; il part, el, bouillanl de désirs. De l'orgueilleux vainqueur va troubler les plaisirs. Tel 3^, par un pli léger ridant le sein de l'onde,

Crcsccre jam domitis sinito; iianiqiic ante domandiim logentcs lollcnt aiiimos, prcnslqiic nigai)iint Vefbera Icuta ])ati , el duris parère liqiatis. Sed non ulla magis vires industria firinat,

210 Quara Vcnerem et coeci sliinulos avcrtcrc amoris, Sive boum , sive est cni gralior nsus equorum. Atque ideo taures procul alquc in sola relcgant Pascua , post montera opposilum , et trans flumina lala; Aut intus clausos satura ad pra'sepia servant.

Carpit enira vires paiilatini , uritque videndo Fcinina, ncc nenioruni palitur mcminisse ncc herbae. DuJcibus illa quidem illecebris cl sa'pe supcrbos Cornibus inter se snl)igit decernere amantes. Pascitur in magna silva formosa juvenca :

220 llli alternantes multa vi prielia miscent

Vnlneribus crobris; lavit atcr corpora sanguis, Vcrsaque in obnixos urgcntur eornua vasto Cum geraitu : reboant silvffqne ct magnus Olympus. Nee nios bellantes una stabulare; sed alter Viclus abit, longcque ignotis exsulat oris, Multa gemens ignominiam plagasque superbi Vidons, turn , quos aniisil inultus, amores; Et stabula adspeetans regnis excessit avitis. Ergo omni cura vires excrect, ct inter

i3o Dura jacet pernix inslrato saxa cubili, Frondibus hirsutis et cariée paslus aeuta; El tentât scse , atque irasei in coruua discit Arboris obnixus trunco , ventosque lacessit Ictibus, ct sparsa ad pugnam proludit arena

Iln flot de loin blanchit, s'alonge, s'enfle et gronde: Soudain le moni liquide, élevé dans les airs, Retombe; un noir limon bouillonne sur les mers.

Amour, tout sent tes feux, tout se livre à ta rage; Tout, et l'homme qui pense, el la brute sauvage, £t le peuple des eaux, et l'habitant des airs. Amour, tu fais rugir les monstres des déserts : Alors, ballant ses lianes, la lionne inhumaine Quitte ses lionceaux et rôde dans la plaine; C'est alors que, brûlant pour d'informes appas, Le noir peuple des ours sème au loin le trépas; Alors le tigre affreux ravage la Libye : Malheur au voyageur errant dans la Nubie !

Si le coursier fougueux seul l'atlrait du plaisir, Yo)e/.-vous toni sou corps frissonner de désir.' Il iw seul plus le fouet, ne connoit plus les rênes; Il vole; il franchit tout, el les bois et les plaines, Et les rocs menaçants, el les gouffres profonds. Et les torrents enflés par les débris des monis. L'horrible sanglier se prépare à la guerre; Il aiguise sa dent, il tourmente la terre : Contre un chêne ridé s'endurcit aux assauts. Hérisse tous ses crins, cl fond sur ses rivaux. Que n'ose un jeinie amant ^3 (pi'un fcn brûlant dévore! L'insensé, pour jouir de l'objet qu'il adore, La nuit, au brnil des venis, aux lueurs de l'éclair. Seul traverse à la nage une orageuse mer; Il n'entend ni les cieux qui grondenl sur sa léle, Ni le bruit des rochers battus par la tempête. Ni ses trisles parenis de douleur éperdus , Ni son anianle, hélas! qui meurt s'il ne vit plus.

Vois condjallre34 le lynx, le chien, le cerf lui-même,

Post, ubi collecluni robur viresquc refecla;, Signa niovet, pr.Tccpsqiie oblitum ferlur in hostem. Fluctus uli, medio cœpit qnum albescere pnnlo Longius, ex altoque sinum trahit; ulque, volutus Ad terras , immanc sonat per saxa , ncque ipso

2^o Monte minor procumbit : al ima exaeslual unda Vcrticibus, nigranique alte subjectat arenam.

Oiune adco genus in terris hominumque ferarumque, Et genus sequoreum , pecudcs , pict;rque volueres In l'urias ignemque ruunt : amor omnibus idem. Tempore non alio catulorum oblita lea;na Savior erravit campis; nec funcra vulgo Tam mnlla informes ursi slragemque dedere Per silvas : tiun sœvus aper , tum pessima tigris. Heu, maie turn Libya; solis erralur in agrisi

ïSo Nonne vides, ul Iota tremor pcrtenlel equorum Corpora , si tanlura notas odor attulit auras ? Ac ncque eos jam fra'na virura, ncque verbera sava, Non scopuli, rupesque cava;, atque objecta retardant Flumina, corrcptos unda torqucntia montes. Ipse mit, dentesque Sabellicus exaeuit sus. Et pede prosubigit tcrram, fricat arbore coslas, Atque bine atque illinc humeros ad vulnera durai. Quid juvenis, magnum cui versât in ossibus ignem Durus amor? Nempe abruptis turbala procellis

2''" Nucte natal cicca serus frela : quem super ingens Porta tonal eœli, et scopuiis illisa reclamanl jïquora; nec miser: possunt revocare parentes, Ncc morilura super crudeli fuuere virgo.

Page 1