‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 54 sur 391 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Mais il est une fleur 4' plus salutaire encore. Sur les bords tortueux qu'enrichit son limon , Le Melle42 la voit naître, et lui donne son nom. De rejetons nombreux un amas l'environne; D'un disque éclatant d'or sa tète se couronne; Mais de la violette, amante des gazons, La pourpre rembrunie embellit ses rayons ; Et souvent les autels, chargés de nos offrandes, Aiment à se parer de ses riches guirlandes : Le goût en est pourtant moins llatlé que les yeux. Dans les flots odorants d'un vin délicieux Fais bouillir sa racine, et devant tes abeilles De ce mels précieux fais remplir des corbeilles.

Mais si de tes essaims tout l'espoir est détruit, Apprends par quels secrets ce peuple est reproduit : Je vais de ce grand art éterniser la gloire , El dès son origine en rappeler l'histoire.

Le peuple 43 dont le Nil inonde les sillons, Qui, sur des vaisseaux peints voguant dans ses vallons, »Fend les flots nourriciers du fleuve qu'il adore, Et de son noir limon 44 voit la verdure éclore ; Les voisins des Persans qu'il baigne de ses eaux ; Les lieux où , vers la mer courant par sept canaux , Il fuit les cieux brûlants témoins de sa naissance , De-cel art 45 précieux attestent la puissance.

Ce mystère d'abord veut des réduits secrets : Il te faut donc choisir et préparer exprès Un lieu dont la surface , étroitement bornée. Soit enceinte de murs, et d'un toit couronnée; El que des quatre points qui divisent le jour, Une oblique clarté se glisse en ce séjour. Là, conduis un taureau dont les cornes naissantes Commencent à courber leurs pointes menaçantes ;

Fecere a^icolx, facilis quaerentibus berba. Namque utio ingentem toliit de cespite silvam, Aureus ipse; sed in foliis , quae yjlurima circum Funduntur, vIoIee sublucet purpura nigrse. Saepe deum nexis ornât» torquibus arœ; Asper in ore sapor; tonsis in vallibus illiiin Pastures et curva Icgunt prope fluiniua Mellae. Hujus odorato radices incoque Baccho, 280 Pabulaque in foribus plenis appoue canistris.

Sed si quem proies subito delecerit omiris, Nec , genus undo uovse stirpis revocelur, babcbit : Tempus et Arcadii memorauda inventa njagistri Pandere, quoque modo caesis jam sœpc juvencis Insincerus apes tulerit cruor. Altius omncm Expediam, prima repctens ab origine, famam.

Nam qua Pellœi gens fortunata Canopi Accolit effuso stagnantem flumine iSilum, Et circum pictis vehitur sua rura pbaselis, »9o Quaque pharctratae vicinia Persidis urget. Et viridem .Egyptum nigra fecundat arena. Et diversa ruens seplem discurrit in ora Usque coloratis amnis devexus ab Indis ; Omnis io bac certam regio jacit arte salutem.

Exiguus primum, atque ipsos contractus ad usus, Eligitur locus : hune anguslique imbrice tecti Parietibusque premunt arctis; et quatuor addunt, Quatuor a ventis, obliqua luce, fenestras. Turn vitulus. bima curvana jam cornua fronte

Qu'on rétouffe, malgié ses efforts impuissants; Et , sans les déchirer, qu'on meurtrisse ses flancs. Il expire : on le laisse ey cette enceinte obscure. Embaumé de lavande, entouré de verdure.

Choisis pour l'immoler le temps où des ruisseaux Déjà les doux zéphyrs font frissonner les eaux, Avant que sous nos toits voltige l'hirondelle, Et que des prés fleuris l'émail se renouvelle. Les humeurs cependant fermentent dans son sein. O surprise 4C ! 6 merveille ! un innombrable essaim Dans ses flancs échauffés tout-à-coup vient d'éclore: Sur 'ses pieds mal formés l'insecte rampe encore ; Sur des ailes bientôt il s'élève en tremblant; Plus vigoureux enfin , le bataillon volant S'élance, aussi pressé que ces gouttes nombreuses Qu'épanche un ciel brûlant sur les plaines poudreuses; Ou que ces traits, dans l'air élancés à- la- fois, Quand les Parthes guerriers épuisent leurs carquois. Muses, révélez-nous l'auteur de ces merveilles. Possesseur autrefois de nombreuses abeilles, Aristée avoit vu ce peuple infortuné Par la conlagion, par la faim moissonné : Aussitôt, des beaux lieux que le Pénée arrose. Vers la source sacrée où le fleuve repose Il ajrive ; il s'arrête, et, tout baigné de pleurs, A sa mère , en ces mots , exhale ses douleurs : it Déesse de ces eaux, ô Cyrène ! ô ma mère! Si je puis me vanter qu'Apollon est mon père, Hélas ! du sang des dieux n'as-tu formé ton fils Que pour l'abandonner aux destins ennemis ? Ma mère, qu'as-tu fait de cet amour si tendre ? Où sont donc ces honneurs où je devois prétendre^ Hélas ! parmi les dieux j'espérois des autels ,

3oo Quaeritur : huic geminae nares, et spiritus oris Multa reluctanti obsuitur, plagisque perempto Tunsa per intcgrara solvuntur viscera pellem. Sic positum in clauso linquunt, et ramca costis Subjiciunt fragmenta, thymum, casiasque récentes. Hoc geritur, Zephyris primiun iinpcilentibus undas. Ante novis rubeant quara prata coioribus, ante Garrula quam tiguis nidura suspendat hirundo. Interea tcneris tepefactus in ossibus humor jEstuat, et vLsenda modis aniraalia miris,

3io Trunca pedum primo, mox et slvidentia penuis Miscentur, tenuemque magis magis aéra carpunt : Donec, ut aeslivis elfusus nubibus imber, Eruperc; aut ut ucrvo puisante sagittœ.

Prima levés ineunt si quando praslia Parthi. Quis deus hanc, Mus», quis nobis extudit artem? Unde nova ingressus hominum experientia cepit?

Pastor Aristïus, fugiens Peneia Tempe, Amissis, ut lama, apibus morboque fameque, Tristis ad extremi sacrum caput adstitit amnis,

320 Mulla querens , atque bac aliatus voce parentem : « Mater! Cyrene mater! quœ gnrg't's bujus Ima tcnes, quid me pra-clara stirpe dcorum (Si modo, quem perhibcs, pater est Thymbra:u3 ApoUo), luvisum fatis genuisti ? aut quo tibi nostri Pulsus amor? quid me cœlum sperare jubebas? En ctiam hune ipsura vitie mortalis honorera, Quem mihi >-ix frugum et pecudum custodia solers

LES GÉORGIQUES

Et je languis sans gloire au milieu des mortels! Ce prix de lant de soins qui charmoitma misère, Mes essaims ne sont plus ; et vous èles ma mère ! Achevez; de vos mains ravagez ces coteaux, Embrasez mes moissons, immolez mes troupeaux; Dans ces jeunes forèis allez porter la flamme, Puisque l'honneur d'un fils ne louche point votre ame.»

Cjrène entend sa voix au fond de son séjour: Près d'elle, en ce moment, les nymphes de sa cour i^ Filoient d'un doigl léger des laines verdoyantes; Leurs beaux cheveux tomboient en tresses ondoyantes. Là sont la jeune Opis aux yeux pleins de douceur ; Et Clio toujours fiére, et Béroé sa sœur : Toutes deux se vantant d'une illustre origine. Etalant toutes deux l'or, la pourpre, et l'hermine; Et la brune Nésée, et la blonde Phyllis, Thalie au teint de rose, Éphyre au sein de lis; Près d'elle Cymodoce à la taille légère, Cydippe vierge encor, Lycoris déjà mère; Tous, Aréthuse, enfin, que l'on vit autrefois Presser d'un pas léger les habitants des bois.

Pour charmer leur ennui , Clymènc au milieu d'elles Leur racontoit des dieux les amours infidèles. Et Vénus de Vulcain trompant les yeux jaloux, Elle bonheur de Mars, et ses larcins si doux. Tandis (ju'à l'écouter les Nymphes attentives Font tourner leurs fuseaux entre leurs mains actives, Du malheureux berger la gémissante voix Parvient jusqu'à sa mère une seconde fois. Cyrène s'en émeut; ses compagnes timides Ont tressailli d'effroi dans leurs grottes humides; Aréthuse, cherchant d'où parlent ces sanglots. Montre ses blonds cheveux sur la voùle des flots : « O ma sœur ! lu senlois de trop justes alarmes ;

Omnia tentanti extuderat, te metre, rclinquo!

Qiiin age. et ipsa manu felices enie silvas; 3^0 Fer stabulis iuiinicum ignem, alque iiiferfice messes;

Ure sata, et validam in vîtes molire bipennem,

Tanta mex si te ceperunt taîdia lauAis. » ' At mater sonitum thalamo sub fluininis alti

Sensit : cam circura Milesia vellera INvmphae

Carpebant, hvali saturo lucata colore;

Drymoquc, Xanthoque, Ligeaque, Phyllodoceque,

Csesariera cffuss nitidara per Candida colla;

Nesa?e, Spioque, Thaliaque, Cyiuodooeque,

Cvdippeque, et flava Lycorias; altera virgo, 340 Altera turn primos Luciiiae experta laborcs;

Ciioque, et Beroe soror, Oceanitides ambae,

Aiubie auro, pictis incincta; pellibus ambae;

Atque Epliyi'e, atque Opis, et Asia Dciopeia,

Et tandem positis velox Arethusa sagitlis. Inter quas cuiam Clynieuc narrabat inanem

Vulcani, Martisque dolns, et dulcia furta;

Aque chao denses divum niiraerabat amores.

Carmine quo capta, dura fusis niollia pensa

Devolvunt, iterum maternas impulit aures 2*0 Luctus Aristaei , vitreisque sedllibus omnes

Obstupucre; sed ante alias Arethusa sorores

Prospiciens, sumraa flavum caput extulit uuda;

Et procul : « O gemitu non frustra exterrita tanto ,

Cyrene soror ! ipse tibi , tua maxima cura ,

Ton fils, ton tendre fils, tout baigné de ses larmes. Paroi t au bord des eaux accablé de douleurs; Et sa mère est, dit-il, insensible à ses pleurs. »

« Mon fils! répond Cyrène en pâlissant de crainte; Qu'il vienne : et quel est donc le sujet de sa plainte ? Qu'on amène mon fils, qu'il paroisse à mes yeux ; ]Mon fils a droit d'entrer dans le palais des dieux: Fleuve, retire-toi. » L'onde respectueuse, A ces mois suspendant sa course impétueuse, S'ouvre, et, se repliant en deux monts de cristal. Le porte mollement au fond de son canal.

Le jeune dieu descend; il s'étonne, il admire Le palais de sa mère et son liquide empire; Il écoule le bruil des flots retentissants. Contemple le berceau de cent fleuves naissants 48, Qui , sortant en grondant de leur grotte profonde , Promènent en cent lieux leur course vagabonde. De là parlent le Phase et le vaste Lycus, Le père des moissons , le riche Caïcus , L'Énipée orgueilleux d'orner la Thessalie; Le Tibre, encor plus fier de baigner l'Italie, L'Hypanis se brisant sur des rochers affreux, Et l'Anio paisible, et l'Éridan fougueux. Qui, roulant à travers des campagnes fécondes, Court dans les vastes mers ensevelir ses ondes.

Mais enfin il arrive à ce brillant palais Que les flots ont creusé dans un roc toujours frais : Sa mère en l'écoulant sourit, et le rassure; Les Nymphes sur ses mains épanchent une eau pure, Offrent pour les sécher de fins tissus de lin ; On fait fumer l'encens, on fait couler le vin. « Prends ce vase, ô mon fils : afin qu'il nous seconde, Invoquons l'Océan io, le vieux père du monde. Et vous, reines des eaux, protectrices des bois,

Tristis Aristaeus Penei genitoris ad undam Stat lacrymans, et te crudelem nomine dicit. »

Huic pcrcussa nova mentem formidine mater : it Duc age, duc ad nos; fas illi limina divum Tangcrc, ait. » Simul alla jubet discedere late

36° Flumina, qua juvenis gressus infe et : at ilium Curvata in montis (aciera circumstctit unda, Accepitque sinu vasto, misitque sub amnem.

Jaraque domum rairans gcnetricis, et humida régna, Speluncisque lacus clausos, lucosque sonantes, Ibat, et, ingeuti motu stupefactus aquarum. Omnia sub magna labentia flumina terra Spectabat diversa lacis, Phasimque, Lycumque, Et caput unde altus primum se eiumpit Enipeus; Unde pater Tiberinus , et undo Aniena fluenta,

370 Saxosumque sonans Hypanis, Mysusque Caicus, Et gemina auratus taurino cornua vultu Eridanus, quo non alius per pinguia culta In mare purpureum violentior eifluit amnis.

Postquam est in thalami pendentia pumice tecta Perventum , et nati fletus cognovit inanes Cyrene, raanibus liquides dant ordine funtes GermanïE, tonsisque ferunt mantelia villis. Pars epulis onerant mensas, et plena reponimt Pocula : Panchîeis adolcscunt ignibus arae.

380 Et mater : « Cape Msonii carchesia Bacehi; Oceano libcmus, >> ait. Simul ipsa precatur

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