t les brigands ailés
Virgile parle des oies comme d'un oiseau funeste aux moissons : on en rencontre encore aujourd'hui des troupeaux dans la Campanie, que Virgile avoit principalement en vue en composant ses Géorgiques. A l'égard des grues, on sait qu'elles habitoient en foule sur les bords du Strymon, fleuve de la Thrace.
30 Lui-même il força l'homme à cultiver la terre.
Ceci ne veut pas dire qu'il inventa le labourage, puisque Virgile, quelques vers plus bas, attribue cette invention à Gérés; mais seulement qu'il obligea l'homme à cultiver la terre, en la hérissant de plantes inutiles ou nuisibles.
81 Dépouilla de leur miel les riches arbrisseaux. 11 est assez ordinaire de trouver une liqueur douce et glutincuse sur les feuilles de quelques arbres; ce qui peut avoir donné lieu aux poètes d'imaginer que dans l'âge d'or les arbres distilloient du miel.
32 Quand Dodonc aux mortels refusa leur pâture.
Arhuta signifie ici l'arboisicr ; son fruit ressemble beaucoup à la fraise, mais il est plus gros, et n'a point comme elle ses graines en dehors. Cet arbre est très commun en Italie, et donne un fruit amer dont le bas peuple se nourrit.
33 La rouille vient ronger le fruit de nos travaux.
La rouille est une maladie à laquelle le blé est très sujet. Selon Pline, la rouille et le charbon sont la même chose, et nuisent non seulement aux blés, mais aux vignes, qu'ils brillent comme le feu. Varron invoque le dieu Robigus, qu'il prie de préserver la vigne de ce que les Latins appeloient rohigo,
34 La ronce naît en foule , et les épis périssent ; D'arbustes épineux les sillons se hérissent.
Il T a dans le texte :
Lapp?eque , tribulique; interquc nitentia culta Infrlix lolium et .stériles dominantur avense.
Par lappce Virgile entend la hardane, plante qui porte une feuille large, et dont les fruiLs s'attachent aux habits; par irihuli, la chausse-trappe ou chardon étoile, dont le fruit est armé d'épines, et qui est commun en Italie et dans les pays chauds. Lolium est Vivraie. C'est une opinion générale dans l'Italie, que Vivraie, ou le gioglio, selon la manièi^c de parler du peuple , si elle est mêlée dans le pain avec la farine, dérange la tête de celui qui en mange. On dit aussi d'un homme mélancolique, a mangiato di pane con loglio. L'avoine sauvage, avenœ, ainsi que l'ivraie, ressemble au blé; mais l'une et l'autre s'élèvent plus haut, ce qui rend l'expression dominantur aussi juste que brillante.
35 On taille des traîneaux.
Ces instruments servoient à fouler le blé. Varron décrit ainsi le Iribulum : Id Jit e tabula lapidibus, autj'erro asperata , quo impnsito auriga , aut pondère grandi, trahiturjumenlis junctis, ut discutiat e spica grana. Cap. tir. Traheœ étcit aussi un instrument à-peu-près semblable, et dcslinéau mcmeusage. Au reste, les anciens avoientpour battre leur blé trois manières, exprimées par ces mots de Phne : Messis alibi Iribulis in area, alibi equarum gressibus exteritur, alibi perticis flagellatur.
36 Le van chasse des grains une paille inutile.
Les personnes qui étoient initiées aux mystères dévoient être scrupuleusement vertueuses; elles se rcgardoient comme séparées du vulgaire : c'est peut-être ce qui a fait employer le van dans la célébration des mystères. Ce qui sépare la paille du grain , éloit un emblème propre à représenter la séparation des hommes vertueux, d'avec le vulgaire des hommes vicieux. Il existe des copies de deux tableaux anciens qui semblent avoir rapport aux initiations : dans l'un, la personne initiée paroit couverte d'un voile, tandis que deux autres tiennent un van sur sa tète; d.ins l'aulre, on voit un personnage qui tient un van, dans lequel est un enfant.
37 D'abord il faut choisir, pour en former le corps. . .
Celle description de la charrue renferme quelques obscurités qui n'ont été éclaircies par personne. L'endroit le plus difficile, c'est duplici aptantur dentalia dorso. Lacerda et
NOTES DU LIVRE I
Servius veulent que daplici signifie lato. Cette explication est insoutenable; il laudroit, pour entendre cette description, avoir devant les yeux la charrue qu'a voulu peindre Virgile. A ce passage près, j'ai taché de faire en sorte que ma traduction lût à-la-fois une interprétation fidèle et un commentaire de Virgile : aussi suis-je plus long que lui en cet endroit.
38 Sur deux orbes roulants que ta main le suspende.
J'ai cru que eurrus signifioit une charrue à roues, et j'ai traduit en ce sens.
Sg Le charançon dévore uo vaste amas de grains.
Il y a dans le texte curculio. A Lyon , le bas peuple appelle gourguillori un petit insecte dont la forme ressemble à celle d'un escarbot, et qui se trouve souvent dans les fèves : on l'appelle communément calandre.
40 Des légumes souvent l'enveloppe infidèle Déguise la maigreur des fruits qu'elle recèle.
Quoique le mot semina s'entende généralement de toute sorte de semences, Virgile parle ici des légumes seulement : cette interprétation est appuyée sur ce passage de Columelle , Priscis rusticis , nec minus f^iigilio, piius amtiica vel nitro macerarifabam, et ita seri placuit. Il me semble que dans la plupart des éditions cet endroit est mai ponctué; il faut un point après maderent, et une virgule seulement après esset :
Grandior ut fetus slliquis fallacibus esset , Et quamvis ignî exiguo properata maderent.
Et voici, à ce qu'il me semble, ce que veut dire Virgile. On trouve deux avantages à tremper la semence dans du marc d'huile et du nitre : d'abord les légumes sont plus gros, et en second heu cuisent plus promptement. Palladius rapporte le même effet : Grœci asserunt Jabœ semina... nitrata aqua respersa cocturam non habere difjicilem. Madère, dans plusieurs auteurs latius, signifie bouillir ; on en trouve des exemples sans nombre : mais , sans multiplier les citations , il suffira de ce passage de Columelle : Hœc res efjicit, ut in coctura celerius madescat. Les commentateurs auroient diî, au lieu de s'épuiser en conjectures absurdes, chercher dans les anciens auteurs agronomiques l'interprétation des endroits obscurs des Géorgiques. Les véritables commentateurs de Virgile en te genre sont Palladius, Varron, Pline, et sur-tout Columelle.
41 Avant que des vents froids le souffle la resserre , Tandis qu'elle est traitable , on façonne la terre.
Pline a expliqué le fond de ce passage : F'irgilius serijuhat hordeum inter ce quinoctium autumni et brumam; mais le mot extrvmum est obscur dans Virgile. Comment, si l'hiver est intraitable pour le laboureur, peut-on semer l'orge jusqu'aux derniers orages de cette saison? Ne pourroit-on pas dire que extremus signifie les extrémités d'une chose, soit d'un côté, soit de l'autre; et qu'ainsi exlremuin imbrem peut signifier aussi bien les premières pluies que les dernières? Ceci n'est qu'une conjecture, mais elle s'accorde avec tout ce qu'ont écrit Varron, Caton, Columelle, qui assurent que les laboureurs habiles s'abstiennent scrupuleusement de travailler à la terre pendant le temps qu'on appeloit bruma; et Virgile le fait entendre lui-même par le mot intractabilis. D'ailleurs il est ici question d'orge; et Columelle assure qu'il ne faut jamais la semer que dans une terre sèche.
41 Sème l'orge , le lin , les pavots nourrissants. 11 y a dans le texte Céréale papaver. Pourquoi céréale
attribué au pavot? Les commentateurs se sont tourmentés pour interpréter ce mot. Le pavot se mêloit avec le blé chez les anciens pour faire le pain; d'ailleurs, on en ornoit les statues de Cérès : voilà, je crois, l'explication la plus naturelle du mot céréale.
43 Sitôt que dans nos champs Zéphire est de retour. On y sème la fève.
Aucun des anciens écrivains agronomiques ne s'accorde avec Virgile sur le temps auquel il faut semer les fèves : Varron veut que ce soit à la fin d'octobre; Palladius au commencement de novembre. Columelle assure que le temps le moins favorable est le printemps. Pline veut qu'on les sème en octobre : mais il ajoute que Virgile s'est conformé à l'usage suivi par les peuples qui habitoient près du Pô; ce qui explique la contradiction qui se trouve entre Virgile et les autres auteurs latins.
44 Et quand l'astre du jour,
Ouvrant dans le Taureau sa brillante carrière . .
Virgile a dit :
Candidas auratis aperit quum cornibus annum Taurus.
C'est par le Bélier que commence l'année astronomique; mais, comme c'est au mois d'avril que la terre ouvre son sein, et que c'est l'étymologie d'aprilis, Virgile a jugé à propos de faire ouvrir l'année rurale par le signe du Taureau, où le soleil entre le 22 d'avril. Virgile donne au Taureau deux cornes dorées, à cause d'une étoile brillante qu'il porte au bout de chacune de ses deux cornes.
45 Engloutit Sirius dans des flots de lumière.
Il y a dans le texte adverso cedens Canis occidit astro. Ce vers a exercé les plus savants commentateurs : je le crois le plus inintelligible de toutes les Géorgiques. J'ai suivi dans ma traduction l'interprétation de Macrobe, qui m'a paru la plus naturelle.
46 Et le millet doré redemande tes soins.
11 y a dans le texte milio 'venit annua cura. Le sainfoin , dont nous venons de parler, dure plusieurs années; le millet, au contraire, veut être semé tous les ans.
47 Attends jusqu'au lever de la Couronne d'or. Plusieurs jettent leurs grains quand Maïa luit encor.
Il y a dans le texte :
Ante tibi Eoae Atlantides abscondantur.
Par le mot Eoie Virgile entend le coucher des Pléiades au matin, c'est-à-dire quand les Pléiades descendent sous l'horizon au couchant, en même temps que le soleil paroit sur l'horizon à l'orient. Columelle, en expliquant ce passage de Virgile, nous apprend que cela arrivoit au neuvième jour des calendes d'octobre.
Par cet autre vers ,
Gnosiaque ardentis decedat Stella Coronae , Virgile entend, selon tous les commentateurs, le lever héliaque de la Couronne d'Ariane, qui se fait lorsque cette constellation , éclipsée auparavant par les rayons du soleil , commence à s'en dégager, et à paroître à l'orient avant le lever du soleil : c'étoit, selon Columelle, le i3 ou le 14 d'octobre. Cette interprétation me paroit suspecte, à cause du mot decedere , qui par-tout marque le coucher d'un astre : il v en a une foule d'exemples. En général tout ce morceau sur l'astronomie est encore plus obscur que poétique
NOTES DU LIVRE I
48 Altcnrt» que 'Inrn les clcni disparoissi- VArrtiiro L'Afclurc OU le Bouvier (^Bootes) se couche, selon Colu-
inelle, ic 2t d'octobre.
49 Cinq zones de l'Olympe embrassent le contour.
Sous la zone torride est celle partie de la terre qui est contenue entre les deux tropiques. Les anciens la croyoient inhabitable à cause de son excessive chaleur; mais on a découvert depuis qu'elle étoit habitée par un grand nombre de nations. Elle contient une partie considérable de l'Asie, de l'Afrique, et de l'Amérique méridionale. Sous les deux zones glaciales sont les parties de la terre que renferment les deux cercles polaires; au nord sont la ÎNouvcllc-Zemble, la Laponic, le Groenland; au midi, des pays qui sont encore sans nom , et ou l'on n'a fait encore aucune découverte : sous les zones tempérées sont les parties du globe renfermées entre les tropiques et les cercles polaires. La zone tempérée, qui est entre le cercle arctique et le tropique du Cancer, contient la plus grande partie de l'Europe et de l'Asie, une partie de l'Afrique, et presque tout le nord de l'Amérique. Celle qui est entre le cercle antarctique et le tropique du Capricorne contient une partie de l'Amérique méridionale. Au reste, il est inutile d'expliquer les différents traits qui conqjoscnt celle description; uu coup d'œil jeté sur la sphère CD apprendra davantage que le plus long commentaire.
50 Le globe, vers le nord hérissé de frimas , S'élève, et redescend vers les brûlants climats.
Virgile parle ici des pôles, et de leur élévation relative à l'horizon de chaque peuple.
5i Calisto, dont le char craint les flots de Téthys. . .
C'est une manière poétique d'exprimer que l'Ourse est toujours sur l'horizon.
52 Le pôle du midi , noir séjour du silence. . .
Les anciens imaginoienl que le soleil n'éclairoit point l'autre hémisphère, on voit cependant, parla suite de ce morceau, que Virgile a du moins soupçonné le contraire. Lucrèce s'en étoit douté avant lui (Liv. V, 649), comme on peut le voir dans ces vers que Virgile a sûrement imités :
At nox obruit ingenti raligine terras, Aut ubi de longo cursu sol extima cœli Impulit , atque suos efûavit languidus ignés Concusses itère , et labefactos aère inulto ; Aut quia sub terras cursum convertere cogit Vis eadem , supera terras quae pertulit orbem.
53 Creusent une nacelle , ou marquent leurs troupeaux.
On marquoit les troupeaux avec un fer chaud, comme nous le voyons dans ce vers du troisième livre des Géorgiques :
Continuoque notas et nomina gentis inurunt.
54 La meule met en poudre ou le feu cuit leurs grains.
Les Romains séchoient leurs grains avant de les moudre ; et il est probable qu'ils y étoient obligés par une ancienne loi. Nous lisons dans Pline : Instituitfar torrere , quoniam toslum cibo saluhrius esset. Id uno modo consecutum , statuendo non esse purum ad rem divinam, nisi lostum.
55 Ou baigner ses brebis dans une eau salutaire.
Rarement on trouve dans Virgile des mots oisifs : il y a dans le texte :
Balantumque gregem Duvio mersare salubri. Saluhri est essentiel au sens; car Columelle nous apprend qu'il n'étoil pas permis de baigner les brebis aux jours de
fètcs pour épurer leur laine, mais seulement pour cause (k maladie.
56 Et , rapportant cliei soi les tributs de la Tille. . .
11 y a dans le texte :
Lapidemque revertens Incusum , aut atrse m.issam picis , urbe reportât.
Lapident signifie, selon Servius, une pierre à moudre; selon d'autres , un mortier de j)ierre où l'on broyoit le grain , comme on l'apprend par ce passage de Rosinus sur les Antiquités romaines : Ante usuni molarum, frumenta in pila comminuehanlur. A l'égard de la poix, les Romains en faisoicnt grand usage pour goudronner les vases où ils gardoient le miel et le vin.
57 Trois fois , roulant des monts arrachés des campagnes. . .
On a remarqué avaut moi le bel effet que produisent ces élisions.
Ter sunt conati imponere Pelio Ossam ;
mais les efforts pénibles des géants, exprimés par deux vers d'un rhythme laborieux, tandis que leur défaite est rendue en un seul vers d'une tournure facile, forment un contraste qui valoil In peine d'être remarqué. J'ai tâche de le faire sentir dans ma traduction. Au reste, dans cette enumeration des jours heureux ou malheureux, il est difficile de croire que Virgile ait été de bonne foi : les poètes anciens, en général, se faisoicnt une loi de suivre les préjugés populaires, sur-tout lorsqu'ils tenoient à la religion. L'expérience prouve qu'il est très indifférent de planter, de semer, etc., dans le croissant ou le déclin de la lune; la nature du terrain, la qualité des vents , l'action du soleil, voilà ce qui influe sur les fruits de la terre. M. de La Quinlinie a réfuté le préjugé sur les lunaisons dans le second tome des Instructions sur le Jardinage,
58 Et des mers en courroux le noir abîme gronde^
Il y a dans le teste :
Fervetque fretis spirantibus aequor.
Quelques traducteurs ont cru que Virgile parloit ici des fleuves trop serrés dans leur lit : c'est défigurer entièrement ce morceau. Virgile a mis dans ces vers une gradation admirable ; d'abord on voit les fossés se remplir, ensuite les fleuves mugissants se déborder, et enfin la mer bouillonaer dans ses gouffres :
Implentur fossae , cava flumina crescunt Cum sonitu , fervetque fretis spirantibus fequor.
D'ailleurs on sait que Virgile écrivoit dans uu pays très yoisin de la mer ; aussi en parle-t-il souvent dans les quatre livres des Géorgiques.
59 Les animaux ont fui. . .
Il y a dans le ttxlt/ugere feras. J'ai cru qu'on me pardonneroit d'avoir essayé de rendre la vivacité admirable de ce trait, produit, à ce qu'il me semble, par sa précision, et par le changement du présent en parfait. Je suis étonné que Dryden, écrivant dans une langue plus hardie que la nôtre, ait défiguré cet endroit par ce vers traînant et froid :
And flying beasts in forests seek abode. Co L'univers ébranlé s'épouvante. . . le dieu. . .
Le texte dit :
Et mortalia corda Per gentes humilis stravit pavor. . .
Pour peu qu'on soit sensible à la belle poésie , on sent
NOTES DU LIVRE I
l'effet de cette cadence suspendue. J'ai ose passer, pour la rendre, sur la règle de rhémistiche : je crois quo c'est dans CCS occasions que les licences sont permises. 6i Observe si Saturne est d'un heureux présage.
11 y a dans le texte :
Frigida Saturni sese quo Stella receptet.
Ce qui peut avoir donné lieu à Vip'ahclc/rigida , c'est que
Saturne est à une plus grande distance du Soleil que les
autres planètes. D'ailleurs les anciens le rcgardoient comme le
dieu du froid , ainsi qu'on peut le voir par ce vers de Lucain,
Frigida Saturno glacies et zona nivalis Cessit.
62 Quand l'ombrage au printemps invite au doux sommeil.
Je ne sais si mon admiration pour Virgile ne me fait pas trop d'illusion; mais je trouve bien de l'adresse à avoir placé cette fête de Cérès immédiatement après la description d'un orage. Ces fêtes s'appeloient Ambarvaliu , parce que la victime faisoit le tour des moissons, amhiret arva.
63 Pour offrande du vin, et du lait, et du raiel.
Si on veut voir combien ceux qui composcut de gros livres font profit de tout, et combien ceux qui écrivent sur l'antiquité hasardent d'opinions peu fondées , on n'a qu'à lire le passage suivant du P. Montfaucon, dont l'ouvrage d'ailleurs est très-estimable. Il s'agit de prouver que Cérês et Bacchus étoient adorés conjointement.
«« Virgile marque aussi le culte des deux dans les Géorgi- K ques, où il parle des trois tours qu'on faisoit faire à la « victime autour des moissons avant que de l'immoler... H « met Cérès et Bacchus ensemble, etc. » Cette assertion est fondée sur ce vers :
Cui tu lacle favos et mit! dilue Baccho... n est clair que Baccho signifie ici du vin , comme dans mille autres endroits; on délayoit le miel dans du lait et du vin. Il est vrai que Bacchus et Cérès partageoient souvent les honneurs du même sacrifice; mais ce passage ne le prouve assurément pas.
64 Même avant que le fer dépouille les guérets ,
Tous entonnent un hymne; et, couronné de chêne...
Virgile parle ici d'une autre fête qui précédoit les moissons. l)n commentateur anglais (M. Holdsworth) dit avoir vu des paysans florentins danser et chanter dans le mois de juillet, la tète couronnée de feuilles de chêne. Horace fait naître la poésie en Italie des fêtes qui précédoient ou suivoient les moissons. {Lih. II, ep. i, o). iSg.)
65 Déjà l'arc éclatant qu'Iris trace dans l'air Boit les feux du soleil et les eaux de la mer.
Les anciens croyoient que l'arc-cn-ciel pompoit les eaux de la mer. On trouve parmi les poètes plusieurs allusions à ce préjuge. Dans une comédie de Plante , quelqu'un voyant boire une femme vieille et courbée, dit plaisamment : Ecce autem bibit arcus : pluet , credo , hodie.
On croit communément aujourd'hui que l'arc-en-ciel présage tantôt la pluie et tantôt le beau temps. Il est à remarquer que Virgile a presque copié ce morceau de Varron et autres, et en particulier ce vers :
Aut arguta lacus circumvolitavit hirundo.
66 Ni l'oiseau de Thétis...
1,'alcyon. On peut lire dans le$ Métamorphoses d'Ovide celle d'Alcyon et de Céyx; liv. XI.
67 Tantiît l'affreux Nisus , avide de vengeanc*. .
Nisus avoit un cheveu couleur de pourpre dont dépcuduit le sort de ses états. Scylla, sa fille, amoureuse de Minos, qui assiégeoit Nisus dans Mégare, lui coupa le cheveu fatal. Nisus fut métamorphosé en épervier, et Scylla en alouette. Depuis ce temps-là le père, pour se venger de sa fille, la poursuit dans les airs.
68 Non que du ciel en eux la sagesse immortelle D'un rayon prophétique ait mis quelque étincelle.
11 y a dans le texte :
Haud equidem credo quia sit divinitus illis Ingenium , aut rerum fato prudcntia major.
On a été fort partagé sur le sens de ces deux vers. Virgile veut dire, à ce qu'il me semble, non que les animaux aient une portion de l'ame divine (comme certains philosophes l'ont dit des abeilles), ni que le destin , qui assigne à chaque être SCS facultés, leur ait donné des connoissances supérieures : divinitus est opposé à fato.
69 Le quatrième jour, (cet augure est certain)...
11 s'agit ici du quatrième jour de la lune. Virgile a suivi l'opinion des astronomes égyptiens, Quartam maxime ohservut yEgyptus.
^o Et les nochers heureux
Bientôt sur le rivage acquitteront leurs vœux.
Il y a dans le texte :
Glauco , et Panopeae , et Inoo Melicertae.
C'étoient des divinités de la mer. Glaucus, selon la fable, fut un berger qui , ayant pêche des poissons , les vit sauter dans la mer et lui échapper, parce qu'ils avoient touche une certaine herbe. Le berger surpris voulut goûter cette herbe; il sauta lui-même dans la mer, 'et devint dieu marin. Panope ou Panopée ctoit fille de Nérée et de Doris, et par conséquent nymphe de la racr. Mélicerte fut le fils d'Ino , fille de Cadmus, et femme d'Athamas, roi de Thèbes. Ino , selon la fable, se précipita dans la mer avec son fils; et l'un et l'autre ils devinrent dieux marins. Ino est le même que les Grecs appellent Leucothoé , et les Latins Matuta. Les Grecs donnèrent aussi à Mélicerte le nom de Palœmon, et les Latins celui de Portunus. (Desfonïaines.)
71 Quand César expira , plaignant notre misère...
Tous ces prodiges qui précédèrent ou suivirent la mort de César sont rapportés différemment par les différents historiens qui en ont parlé. On peut lire dans Ovide un récit de ces mêmes prodiges : son morceau ne peut soutenir la comparaison avec celui de Virgile. L'art de peindre par les sons, qui caractérise les grands poètes, lui manque entièrement : Virgile, dans cet épisode, le porte au plus haut point.
72 Combien de fois l'Etna , brisant ses arsenaux , Parmi des rocs ardents , des flammes ondoyantes. Vomit en bouillounant ses entrailles brûlantes!
Il y a dans le texte liquefactaque volvere saxa. Le P. Larue l'interprète par exesa, imminuta igné. C'est un contre-sens. Liquefacta saxa veut dire des rochers réellement fondus. L'académie de Naples, qui assurément ne peut que trop bien juger de la description d'un volcan , dans le compte qu'elle a ])ublié de l'éruption du Vésuve, arrivée en 1737, applaudit justement à la justesse des expressions de Virgile, et relève durement la méprise du P. Larue : Ex quibus manij'estum est pnëtiE phrasim imperili hominis temerariu judicio in piœ- [losterani expUcationem esse deductam.
NOTES DU LIVRE I
73 Aussi la Macéiloinc a vu nos combattants Une spcon.lc fois s'égorger dans ses cliamps.
Virgile a dit :
Ergo inter sese paribus concurrerc tclii Romanas acics iterum videre Philippi.
Ce passage a fort embarrasse les interprètes. 11 faudroit des pages entières, je ne dis pas pour apprécier, mais pour rapporter les différentes opinions. Le P. Lame est un de ceux qui ont discuté ce passage avec le plus de soin ; mais son explication me paroît peu naturelle. Je crois que Virgile parle ici de deux batailles différentes, livrées dans deux endroits différents qui portoient le même nom; la première à l'Iiilippcs, près de Pliarsale en Tlicssalic; la seconde près d'une autre Diilippes, sur les confins de la Thrace. Pour donner plus de clarté à cette intcrprélation , je crois qu'il est à propos de faire voir, i" qu'il y avnit deux Philippes auprès desquelles les deux batailles ont été livrées; i" que ces deux villes étoient dans la Macédoine, autrement nommée Émathie; 3° que ces deux villes étoient au pied du mont llcinus.
La première de ces deux propositions servira à expliquer
les deux premiers vers:
Ergo inter sese paribus eoncurrere telis Homanas acies iterum videre Pliilippi.
f.a seconde fera comprendre ces deux autres:
Nec fuit indignum siiperis bis sanguine nostro Emathiam et latos Ihenii pingneseere campos.
O'abord on convient généralement qu'il y avoit uue fameuse ville nommée Philipiies sur les confins de la Tliraee et de la Macédoine: elle fut dans son origine appelée D/itum , ensuite Creiiides , jusqu'à ce qu'elle fût nommée du nom de Philippe , père d'Alexandre. Outre cette ville célèbre, il y co ivoit une autre du même nom en Thessalic , qui fut d'abord nommée Thèbes , et ensuite Philippopn/i.i , et par contraction P/iilippi , de Philippe, fils de Démétrius. Lucain désigne jouvent la bataille de Pharsale par le mot de Philippi :
Video Pangaea nivosis Cana jugis , latosque Hœmi sub rupe Philippos.
1° Staee donne indifféremment au poëme de Lucain le nom de Pharsale ou de Philippes. Outre la fameuse ville de Philippes sur les confins de la Thrace, il y en avoit donc encore une dans la Thessalie près de Pharsale ; et la bataille oîi Pompée fut vaincu par César est aussi souvent désignée dans les auteurs grecs et latins par le nom de Philippes, que par celui de Pharsale.
1° Il n'est pas plus difficile de prouver que les deux Philippes étoient dans la Macédoine, autrement appelée Emathie. Ce pays, comme beaucoup d'autres, a éprouvé plusieurs changements, tant pour son nom que pour son étendue : il fut d'abord appelé Péonie , ensuite Emathie, et enfin Macédoine. L'Émathie , ou la Péonie proprement dite , n'étoit qu'une petite partie de ce qu'on nomma ensuite la Macédoine ; mais par la suite des temps le nom à^ Emathie fut donné à toute la Macédoine, et ces deux mots signifièrent la même chose. Les prosateurs employoient le mol Macedonia; et les poètes, par une raison facile à deviner, celui d'Emathia. Il s'agit maintenant de montrer que les deux Philippes étoient dans cette province. Depuis qu'elle fut devenue tributaire des r.omains, elle s'étendoit à l'orient jusqu'au Nessus, et par conséquent renfermoit Philippes de Thrace; au sud, elle comprenoit toute la Thessalie, et par la même raison Philippes, voisine de Pharsale. Il n'y a que ceux qui s'en sont rap-
portés aux anciennes divisions de la Macédoine, pour qui ce passage a été inintelligible.
3° Enfin les deux Philippes étoient au pied du mont Hé-« mus. Cette assertion paroît d'abord contredire manifestement ce que je viens d'avancer; car, si les deux Philippes étoient aux deux extrémités de la Macédoine, comment pouvoient-cUes être situées toutes deux au pied du mont llémus, montagne de Thrace? D'abord l'une des deux étoit sur les confins de v la Thrace, et par conséquent on peut la placer au pied de l'Hémus; mais prolonger l'IIémus jusqu'en Thessalie, il semble que c'est vouloir imiter en quelque sorte les géants, qui dans ce même pays Iransportoient l'Ossa et le Pélion l'un sur l'autre. Cependant, à examiner la chose de près, elle paroît moins difficile à concevoir. Ne peut-on pas regarder le mont némus uon comme une seule montagne, mais comme une chaîne de montagnes? Il est bien vrai que la plus haute partic, ou, si l'on veut, la tête du mont llémus, étoit dans la Thraec, ce qui a fait donner à une proiince de ce pays le nom iVHiemimontana ; mais plusieurs autres raontagues, telles que le Khodope, le Pangée, etc., peuvent être regardées comme des membres du même corps : c'est ainsi qu'on a donné à différentes parties des Alpes et de l'Apennin les noms de Saint-Gothard, Ccnis , etc., quoique ces montagnes ne soient pour ainsi dire que des chaînons d'une même chaîne. Les Italiens appellent encore le mont llémus Catena del mondo. Si je ne craignois d'alonger cette note, déjà trop diffuse , je pourrois citer plusieurs pa.ssagcs qui favorisent cette interprétation ; je me contenterai d'un seul endroit de Lucain : à la fin du premier livre, il prédit que la bataille de Pharsale, qu'il désigne sous le nom de Philippes, sera livrée au pied du mont Ilénms :
Latosque Haemi sub rupe Philippe».
Enfin on sait que les anciens donnoient aux mots géographiques une grande extension : Dulichias rates signifient les vaisseaux de la Grèce, quoique Dulichiura ne fût qu'une petite île.
74 Un jour le laboureur...
J'ai déjà fait remarquer dans le discours préliminaire comment Virgile, dans cet épisode, ramenoit adroitement l'agriculture, qu'il serabloit avoir perdue de vue.
75 Et des soldats romains les ossements rouler. 11 y a dans le texte :
Grandiaque effossis mirabitur ossa sepulcris. Je n'ai pu rendre ce mot grandia , qui , si l'on en croit les commentateurs, fait allusion à une opinion particulière des anciens : ils croyoient que les hommes dégénéroient de siècle en siècle. Voilà de ces expressions qui sont intraduisibles , parce qu'elles tiennent aux préjugés et aux opinions des anciens.
76 Dieux patemeli ! ô dieux de mon pays!
Larue joint ensemble DU patrii indigetes. Je crois qu'il se trompe. Une foule d'exemples me fait penser que Virgile parle ici de deux sortes de dieux : dii patrii , les dieux du pays, les dieux tutélaires, les dieux pénates; dii indigetes, les hommes déifiés.
77 Ici le Rhin se trouble, et là mugit l'Euphrate.
Cet endroit des Géorgiques semble avoir été écrit dans le temps qu'Auguste et Antoine rassembloient leurs forces pour cette guerre dont le succès fut décidé par la défaite d'Antoine et de Cléopàtre au promontoire d'Actium. Antoine li-
NOTES DU LIVRE II
reit SCS forces do la partie orientale de l'empire; c'est ce que Virgile désigne par i'Euplirate : Auguste tiroil les siennes de la partie septentrionale; c'est ce qu'exprime Germania. •ï8 Ainsi. lorsqu'une fois lancés de la barrière... Cette couaparaison est une apologie adroite d'Auguste, qu'il suppose faire la guerre malgré lui, et comme entraîné par le torrent des évéuemeats.