LIVRE I
J'ai déjà dit , dans le discours préliminaire , que Mécène avoit engagé Virgile à composer les Géorgiques : il sut faire servir à la gloire de son ami et de son maitre les talents de tous les genres ; il fut aussi utile à Auguste par la finesse de sa politique, qu'Agrippa par son courage. 11 rassembloit les qualités les plus opposées : la plus infatigable activité, et la plus excessive mollesse; les vues d'un grand homme, et les foiblcsses d'une femmelette.
1 Protecteur des raisins , déesse des moissons.
Quelques interprètes ont cru que par Cérès et Bacchus Virgile enteodoit le Soleil et la Lune. Voilà un de ces paradoxes que les commentateurs n'avancent que pour avoir un prétexte d'étaler de l'crudition. Varron , comme Virgile , invoque au commencement de son ouvrage tous les dieux qui président à l'agriculture : i° Jupiter et la Terre, 2" le Soleil et la Lune, 3° Cérès et Bacchus, 4° Robigus et Flore, 5° Minerve et Vénus, 6° l'Eau, qu'il appelle Lympha, 7° et le Succès, qu'il nomme Bonus Eventus. On voit que ces divinités sont absolument distinguées : cela doit suffire pour faire entendre le véritable sens de Virgile.
2 Pallas. dont l'olivier enrichit nos rivages.
J'ai rapproché dans ma traduction Pallas de Neptune, parce
que ayant fait naître' jlaiis le même jour, l'une l'olivier, et l'antre le cheval , ce rapprochement m'a paru naturel. 3 Vous, jeune dieu de Cée, ami des verts bocages. Aristée, fils d'Apollon et de Cyrène , révéré particulièrjraent des bergers, auxquels il enseigna l'art de recueillir le miel.
4 Vieillard , qui dans ta main tiens u Enfant, qui le premier sillonnas le
i jeune cypres; guércts.
11 s'agit, dans le premier vers, de Sylvain, par qui le jeune Cyparisse fut changé en cyprès ; dans le second , de Triptolème selon les uns , d'Osiris suivant les autres.
5 Qui de nos fruits heureux nourrisse! les prémices. Quelques éditions portent non nullo : cette leçon m& pareil lausse. Il est question ici des plantes qui viennent d'ellesmêmes, et Virgile les distingue des plantes semées, salis, dont il parle dans le vers suivant.
6 Et toi qu'attend le ciel , et que la terre adore.
Rien de plus pompeux et de plus bas que cette invocation h César. Deux poètes , après Virgile , se sont avilis par des invocations moins poétiques et plus basses encore ; Lucaia a prodigué les plus viles flatteries à Néron , et Stacc à Domitien. Ce dernier est le plus coupable des trois : Auguste eut pour lui la fin de son règne, Néron le commencement du sien; Domitien ne fut jamais qu'un monstre. Au reste, ce n'est pas d'avoir divinisé des hommes qu'il faut accuser ces poètes , les mœurs <lc leur pays les y autorisoicnt ; mais d'avoir mis au rang des dieux des scélérats qui méritoicnt à peine le nom d'hommes.
7 Veux-tu, le front paré du myrte maternel. . .
Le myrte étoit consacré à Venus, dont les Jules se croyoienl. issus. On sait que les Romains avoient la prétention d'être descendus dos Troycns. L'ambition des généalogies a donné de tout temps des ridicules aux peuples comme aux particuliers,
8 Veux-tu sur .^océan un pouvoir souverain?
Les géographes ne s'accordent pas sur la situation de Thulc : tous les auteurs et tous les poètes qui en ont fait mention , en parlent comme de la partie la plus reculée vers le nord du monde connu. Il n'est pas vraisemblable que ce soit aucune des petites iles qui environnent la Grande-Bretagne. Cette contrée étoit regardée, du temps de Virgile, comme faisant partie de l'empire romain : Virgile, qui vouloit flatter Auguste, avoit donc en vue un pays plus reculé. Quelques auteurs ont conjecturé que ce pouvoit être l'Islande.
9 Nouveau signe d'été , veux-tu briller aux cieux ?
Par ces mots lardis mensihus on entend généralement les mois d'été , parce qu'alors les jours sont plus longs. Peut-être ce passage, qui a tant exercé les commentateurs, peut s'expliquer encore plus naturellement , si on veut se rappeler que le Lion , la Vierge , et le Scorpion , sont en effet plus lents dans leur ascension , que les neuf autres signes du zodiaque. 10 Le Scorpion briîlant, déjà loin d'Eiigone. . .
Érigone est le même signe que la Vierge. Les Égyptiens et les Chaldéens , créateurs de l'astronomie , différoient sur le nombre des signes du zodiaque. Les premiers en comptoiect douze , et les autres onze. Virgile s'autorise de cette diversité d'opinions entre les anciens astronomes , et substitue Auguste à la Balance , entre la Vierge et le Scorpion , qui se resserre pour lui. U peut y avoir aussi deux allusions dans ces vers : Auguste étoit né sous le signe de la Balance , et ce signe esî l'emblème de la justice.
NOTES DU LIVRE I
ti Quand la neige au printemps s'écoule des montagnes.
Le printemps coramcncoit au mois de mars. Mais ce n'est paslàce que Virgile entendoit par -z/erenoco,- et ceux qui écrivent sur l'agriculture n'alïcctent point, en parlant des saisons, la précision des astronomes ; la fin des gelées est pour eux le commencement du printemps. C'est ainsi que Columelle explique ce passage.
12 Pur les soleils brûlants, par les frimas humides.
Ce passage est un de ceux qui ont le plus exerce les commentateurs. Scrvius , le plus ancien , et peut-être le moins judicieux, entendoit par J'rigora la fraîcheur de la nuit , et par solem la chaleur du jour. Ce vers s'explique naturellement par le passage de Pline, Quarto sert siilco Firgilius existimaltrr voluisse , cum dixit nplirnam esse segeteiiiy bis qua: solem, bis J'rigora sensisset. Columelle emploie souvent ces expressions , secundo , tertio , quarto sulco , pour exprimer un second , un troisième , un quatrième labour. Virgile ne se contente pas d'ordonner aux cultivateurs quatre labours, il en donne la raison ; c'est afin que la chaleur et le froid mûrissent la terre.
i3 Toutefois dans le sein d'une terre inconnue Ne va pas vainement enfoncer la cbarrue.
Columelle, en citant ce passage de Virgile, dit, Verissimo l'ati, 'velut oraculo , credideriinus. Cet éloge , que Virgile mérite presque partout , me paroît assez mal appliqué à cet endroit, qui n'est qu'un précepte très-ordinaire, quoique trèsimportant. Je l'ai cité cependant, pour prouver combien Virgile étoit estimé , pour la partie agronomique, par les auteurs tpri ont écrit sur le même sujet.
14 Le Tmole est parfumé d'un safran précieux.
Montagne de la grande Phrygie, fertile en vin et en safran.
i5 L'Euxin voit le castor se jouer dans ses ondes.
Le castoreum est d'un grand usage en médecine ; c'est un soporifique très-efficace. Lucrèce a dit :
Castoreoque gravi mulier sopita recumbit.
On s'en sert sur-tout pour les maladies de nerfs. Les Romains le tiroient du Pont. Le meilleur vient maintenant de la Moseovie et des pays les plus septentrionaux.
16 Le Pont s'enorgueillit de ses mines fécondes.
Les Chalybes étoient des peuples du Pont qui exploitoient de riches mines de fer sur les bords du Thermodon.
17 Lorsqu'un mortel , sauvé des ondes vengeresses. . .
On peut lire dans Ovide l'histoire de Deucalion et de Pyrrha. Ce poète la termine par ces vers, où l'on trouve presque les mêmes expressions que dans Virgile :
Inde genus durum sumus ejtperiensque laborum , Et documenta damus qua simus origine nati.
Mais Ovide, selon son usage, exprime longuement ce que Virgile indique finement; l'un est pour ainsi dire le texte, et l'autre le commentaire.
18 Qu'au retour du Bouvier le soc l'effleure à peine.
L'Arcture ou le Bouvier, du temps de Columelle et de Pline, selcvoit, pour les Athéniens, avec le soleil, quand il étoit dans le douzième degré un tiers de la Vierge, et pour les Romains trois jours plus tôt, quand le soleil étoit dans le neuvième degré Ufi quart de la Vierge; l'équinoxe d'automne commençant alors le 24 ou 1» 25 septembre.
19 Qu'un vallon moissonné' dorme un an sans culture.
Pline entend par le mot navales, une terre qu'on ensemence de deux ans l'un.
20 Qui n'a produit d'abord que le frêle lupin.
Tristis signifie amer, comme Pline le fait entendre par ce passage, Lupinam ah omnibus animalibus amaritudine sua lutum. Le lupin des Romains n'est pas le même que le nôtre; c'est une graine qu'ils laissent long-temps dans l'eau pour lui faire perdre son amertume, et on l'achète ainsi dans les rues d'Italie. Notre lupin n'est autre chose que lafaisole des Romains.
21 Pour l'avoine, et le lin, et les pavots brûlants, De leurs sucs nourriciers ils épuisent les cliamps.
Virgile ne défend point ici de semer du lin, de l'avoine, et des pavots, comme on peut le voir par le vers 212, où il prescrit le temps de les semer; mais il ordonne aux cultivateurs d'observer que ces sortes de graines, au lieu d'amender la terre comme les légumes, l'épuisent et l'amaigrissent; qu'ainsi, lorsqu'ils sèment du blé immédiatement après, il faut fumer la terre que ce produit a épuisée, arida et ejjeta : ces deux mots sont essentiels pour l'iotclligence de ces vers. Columelle dit, liv. II, chap. 10 : Lini semen, nisi magnus est ejus, in ea regione quant colis, proventus, et pretiu/nprorilat, serendum non est; agris enim priecipue noxitini est. Et au chap. 14 : Una prœsens medicina est, ut stercore adjuves, et absumptas vires hoc -velul pabulo refoveas.
22 La terre toutefois, malgré leurs influences. . . Virgile, en parlant plus haut du rapport des terres, se sert da mot altérais, et c'est sans doute pour cela que les commentateurs l'expliquent ici dans le même sens; mais il faut observer que plus haut il est joint aux mots navales et cessare, ce qui en détermine le sens dans cet endroit. Je pense qu'ici il ne peut être entendu de même , et que Virgile veut parler seulement du changement de semence. En effet le poète parle maintenant de ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas laisser reposer leur terre, aut ibi jlava seres, etc. Il les avertit de semer du blé immédiatement après des fèves, du lupin, ou de la vesce parce que ces graines amendent la terre; mais il ajoute qu'il faut craindre les pavots, le lin et l'avoine, parce que ce produit épuise la terre : cependant il permet de les semer alternativement, pourvu qu'on prenne soin d'engraisser le sol qu'ils ont desséché.
Arida tantum Ne saturare fimo pingui pudeat sola, neve Effetos cinerem immundum jactare per agros.
Ce qui rend encore cette interprétation plus naturelle, c'est ce vers ,
Sic quoque mutatis requiescunt fetibus arva ,
qui prouve que le poète regarde le changement de semence comme l'équivalent d'un repos absolu. Cependant pour l'encouragement de ceux qui laissent leurs terres en jachère, il ajoute :
Nec nulla interea est inaratae gratia terrae.
Je crois que ce morceau ainsi interprété, devient plus clair et plus suivi.
23 Cérès approuve encor que des chaumes flétris. . . Cet usage s'est conser^é en Italie. Fontanini, dans son Histoire des Antiquités et llorta , rapporte à ce sujet une anecdote assez singulière. Marie Lancisius, qui avoit beaucoup de crédit auprès du pape Clément XI, incommodé par la chaleur que causoit l'incendie des chaumes dans les campagnes voi-
NOTES DU LIVRE I
sines de Rome, persuada au souverain ponlife de proscrire cet usage par un edit. Le pape fit part de ce projet au cardinal Nuptius, qui l'en détourna, en lui représentant l'anliquité et l'utilité de cet usage, et en lui citant ces beaux vers de Virgile. Le pape supprima son edit. Cette méthode s'observe aussi dans les provinces méridionales de la France, qui, plus voisines de l'Italie, se rapprochent aussi davaotage de ses coutumes et de ses usages en tous genres.
24 Vois-tu ce bboureur, constant dans ses travaux. . . Les Romains brisoient d'abord la terre avec des râteaux, et l'aplanissoicnt ensuite eu y traînant des claies; c'est ce que Coluuiclie exprime par ces mots, qui réi)ondcnt exactement aux vers de Virgile : glehas sarculis resolvere, et indacla crate coceqiiare.
a5 J'aime des hivers secs et des élis luimidea.
Ceci ne peut s'entendre que du solstice d'été, Ovide a em« ployé solstitium dans le même sens :
Nec milii solstitium quidquam de noctlbus auTert.
Pline trouve qu'en cet endroit Virgile a clé plus poêle qu'agriculteur. Vii'gile a pour lui l'expérience; ce préccplc même cloit pnverbial. Macrobe nous apprend que dans un vieux livre en vers, qu'on dit être le plus ancien des livres romains, onlisoitlcs mais ^nwmXs, Iliherno ptdvere, 'vcrno luto,grandia farta, Camille, mêles. D'ailleurs ce précepte oe doit pas se prendre à la lettre : Virgile ne veut pas que tout l'été soit pluvieux, que l'hiver entier soit sec; il veut seulement que la chaleur de l'un soit tempérée par des pluies, et l'humidilc de l'autre par des gelées.
26 Et le riche Gargarc, et l'heureuse Mysie. ■ .
La Mysie est une partie de l'Asie mineure ; il y a dans cette province une montagne et une ville appelées Gargare. Comme les peuples de ce pays dévoient moins leurs belles moissons à leur industrie qu'à la bonté du sol, Virgile a dit très-bien, ipsa suas miranlur Gargara messes.
27 Puis d'un fleuve, coupé par de nombreux canaux. . ,
Ceci ne se pratique point en France, et n'est plus guère eu usage en Italie que pour les jardins.
28 Crains pour les jeunes blés
L'ombre, et l'herbe indomptable. . .
Quelques interprèles ont cru qu'il s'agissoit ici du chiendent; il est plus probable qu'il est question de la chicorée. Pline dit : Est et erraticiim intubum, quod in y£gypto cicholium amcant. Cette planle s'appelle encore à Rome cichorio : elle sert de nourriture au peuple ; mais comme elle est trèsaroère, il en ôtc la peau, et sur-tout les fibres, qui sont d'une amertume plus piquante : c'est sans doute ce que Virgile a voulu dire par amarisjibris.