LIVRE III
X Jeune Paies, et toi, divin berger d'Admêtc.
Paies est la déesse des bergers : les Romains avoient institué en son honneur des fêtes appelées de ce nom Palilia. On lui offroit du lait, sorte d'offrande analogue au genre de ricbesse de ses adorateurs.
Le berger d'Admète est Apollon, qui garda les troupeaux de ce roi sur les bords de l'Arophryse.
Au reste , je ne puis m'cmpécher de faire remarquer ici avec quelle irrévérence les anciens traitoicnt leurs dieux. Apollon fut berger chez Admète ;'Apollon et Neptune furent manœuvres chez Laoraédon. Minerve, dans Homère, porte une lanterne devant Ulysse. A l'égard de Vénus, on peut voir dans V Iliade le beau rôle qu'elle joue entre Paris et Hélène, (xpendant il faut avouer que plusieurs de ces fables, absurdes en elles-mêmes, éloient utiles par leur but. 11 est à croire, par exemple , que la fable d'Apollon berger dut son origine à la politique des premiers législateurs, qui, voulant tirer les Grecs de l'état de barbarie oii ont été plongés tous les ])reraicrs peuples, s'efforcèrent de leur inspirer le goi'it de l'agriculture, qui est la base de tout état policé, et sans laquelle il ne peut subsister que des sociétés errantes et des hordes sauvages. Pour les amener à de nouveaux travaux et à une profession qui leur étoit inconnue, il fallut y attacher des honneurs, des distinctions, faire jouer tous les ressorts de la politique; et celui qu'on mit le plus en (tuvre fut la religion , qui, étant le motif le plus saint lorsqu'elle est vraie, est encore le plus puissant lorsqu'elle est fausse. Chez nous la religion et la politique ne se mêlent guère de l'agriculture: nulles distinctions pour cet art utile, nul encouragement de la part des grands; la bassesse et la pauvreté sont le partage de ceux qui le cultivent. Malgré. ces obstacles, l'agriculture se soutient; la force de l'habitude, la routine de l'instinct, l'impuissance de changer de lieu, l'ignorance d'un autre état, suppléant à tous ces grands ressorts qui nous manquent, nos laboureurs restent attachés à leurs terres comme le bœuf à la prairie qui l'a vu naître et qui le nourrit. Mais on sent que ce qui suffit dans une nation ancienne, où le branle est donné depuis long-temps, et où l'impulsion reçue se conserve d'ellemême, auroit été insuffisant dans une nation nouvelle, qu'il lalloit créer et amener avec effort du brigandage à la société, et d'une vie aventurière et oisive à une vie sédentaire, uniforme , et pénible , où les travaux se succèdent sans interruption.
La mythologie des Grecs leur offroit de grands encouragements : leurs champs, leurs bois, leurs coteaux, leurs jardins, toutes les parties de leur domaine avoient chacune des dieux qui y présidoient, qui veilloient à la conservation de leurs biens , qui étoicnt les témoins , les juges ;, es protecteurs de leurs travaux. L'agriculture étoit un art qui leur venoit du ciel; des mains divines avoient manié le soc et sillonné la terre : ils voyoieut des dieux sur le haut de la liste de leurs laboureurs et de leurs pâtres. A la Chine, l'empereur tous les ans fait la cérémonie d'ouvrir les terres. 11 semble que la mythologie grecque, en proposant l'exemple des dieux mêmes, ait renchéri sur la politique chinoise. Ce])endant il faut convenir que la présence réelle et frappante d'un monarque environné de sa cour doit faire plus d'impression sur les sens grossiers d'un peuple, que ne pouvoit faire sur les Grecs la présence invisible des dieux.
a Eh! qui n'a pas cent fois chanté le jeune Hylas?
Ilylas étoit un jeune homme cher à Hercule : dans le voyage
des Argonautes, les nymphes l'enlevèrent près d'une fontaine où il étoit allé puiser de l'eau.
Eurysthée, roi de Mycènes, fils d'Amphitryon et d'Alcraène, par ordre de Junon condamna Hercule, son frère, à des travaux pénibles.
Bnsiris étoit un roi d'Egypte qui immoloit à ses dieux les étrangers que le sort jetoit dans ses états. Ces sacrifices , assez ordinaires chez les anciens, avoient pour prétexte la religion, et pour véritable motif le soupçon el la crainte. La mort de ce roi est un des travaux d'Hercule,
3 Qui ne connoit Pélops et sa fatale amante? Hippodamie étoit fille d'OEnomaûs, roi d'Élide. L'oracle
ayant prédit au père qu'il seroit tué par son gendre, il déclara que celui-là seul épouscroit sa fille qui pourroil le vaincre à la course des chars; mais que, s'il étoit vaincu, il seroit mis à mort. 11 avoit des chevaux admirables, engendrés par le vent, et qui en avoient la vitesse. Treize princes périrent dans cet exercice, le quatorzième fut plus heureux. Pélops, lîls de Tantale, corrompit l'écuyer du roi, qui mit au char de son maître un essieu qui se rompit: OEnomaiis tomba, et sa chute lui [fit j)erdre la vie. Pélops épousa Hippodamie. Ce Pélops, fils de Tantale, avoit une épaule d'ivoire. Voyez le Dictionnaire de la Fable de M. Chompré, qui raconte différemment l'histoire d'Hippodamie et d'OEnomaûs. (Desfontaines.)
4 Les courses de Latone et son Ile flottante,
Latone, après de longues courses, accoucha de Diane et d'Apollon dans Délos, qui, ayant été flottante jusqu'alors, fut enfin fixée, pour avoir donné un asile à la déesse. On entrevoit encore ici, dans la manière dont Virgile parle des Grecs, une espèce de mépris pour leurs fables, que j'ai déjà fait remarquer ailleurs. On voit dans ce qui suit combien il étoit jaloux d'enlever aux Grecs la palme de la poésie. 11 fut vainqueur de Théocrite dans le genrr pastoral. 11 semble annoncer ici qu'il veut encore procurer un triomphe à la langue latine sur la langue grecque dans le genre géorgique. Peut-être aussi ce temple qu'il veut bâtir à Auguste n'est-il qu'une allégorie pour annoncer le grand projet de X Enéide. Quoi qu'il en soit, l'idée de ce temple et de ces fêtes est grande et poétique. L'usage vouloit, quand on célcbroit des fêtes pour remercier les dieux d'une victoire, que celui qui faisoit le sacrifice fût revêtu de pourpre , que les courses de chars se fissent sur le bord d'un fleuve, etc. J'ai tâché de rendre fidèlement tout ce costume et tous ces usages.
5 La Grèce quittera pour ces jeux magnifiques Ses combats Néméens , ses fêtes Olympiques.
H y avoit dans la Grèce quatre sortes de jeux , les Olympiques, les Pythiens, les Isthmiens et les Néméens. Les jeux Olympiques, qui duroient cinq jours, se célébroient près de la ville d'Olympie tous les quatre ans ; de là viennent les Olympiades : les vainqueurs y obtenoicnt des couronnes d'olivier. Les jeux Pythiens étoient en l'honneur d'Apollon : le vainqueur y étoit couronné de laurier. Les Isthmiens étoient en l'honneur de Neptune, et les Néméens en l'honneur d'Hercule. Tous les vainqueurs portoient des palmes à la main. L'Alphée étoit une rivière près de la ville d'Olympie. Les bois de Molorque désignent les jeux Néméens. Virgile ne parle ici que des jeux d'Olympie et de ceux de Ncmée. Le ceste étoit un gantelet armé de fer. (Desfontaines.)
6 Le théâtre m'appelle à ses mouvants tableaux.
11 y a dans le texte, Vel scena ut ojersis discedat fron-
NOTES DU LIVRE IIÏ
tihus. Le théâtre ctoit mobile, et présentoit tonr-à-toiir différentes faces qui offroient différentes décorations, comme on peut le voir par ce passage de Vitriive : In singula (^loca) très iint species ornationis, qiiœque quum, aat J'ahulcirutn mutationes sunt/aturce, seu deorutn adventus cum tonitribus reptndnis , -versentur, mulantque speciem ornaticnis in fiantes.
Le théâtre le plus singulier qu'on ait connu chez les Romains est celui que le trop fameux Curion fit bâtir , lorsqu'il célébra les funérailles de son père. 11 voulut suppléer à la magnificence par la singularité de l'invention : il fit construire deux planchers de bois en forme de croissant, assez vastes pour tenir assise commodément une portion considérable du peuple romain : chacun de ces deux planchers n'avoit d'autre point d'appui qu'un pivot sur lequel on le faisoit tourner à volonté : ces deux demi-cercles étoient d'abord adossés l'un à l'autre, mais à une distance convenable, afin qu'ils pussent tourner aisément. On représentoit en même temps sur tous les deux des pièces dramatiques, sans que, de part ni d'autre, les comédiens pussent s'entendre ni se troubler ; ensuite on faisoit tourner les deux croissants , dont les extrémités, venant à se joindre , formoient un cirque où se donnoient des combats de gladiateurs à diverses reprises; et pendant plusieurs jours on se fit un jeu de promener en l'air le peuple romain , plus dévoué à la mort que les gladiateurs dont il s'amusoit. (La Bletterie.)
7 Nos captifs , à ma vue empressée
Étaient ces tapis où leur honte est tracée,
11 y a dans le texte, intexti tollant aidœa Britanni : ce qui veut dire, i° que les victoires remportées par Jules César tur les Bretons étoient représentées sur les tapisseries qui décoroient le théâtre; 2° que ces prisonniers bretons étoient occupés à déployer ces mêmes tapisseries où leur défaite étoit tracée.
8 Sur les portes ma main grave nos fiers combats.
Il y a dans le texte, 'victons arma Quirini. Romulus étoit nommé Qairinus. Suétone nous apprend que l'on délibéra dans le sénat si l'on ne donneroit point à Auguste le nom de Romulus. Ce titre le flattoit beaucoup; et ce n'est sûrement pas sans dessein que Virgile, à la fin du 6' livre de V Enéide, dans l'énumération des grands hommes que Rome devoit produire, place Auguste immédiatement après Romulus. Ce que quelques critiques ont regardé comme un défaut d'ordre est une flatterie ingénieuse : il sembloit que les deux plus grands hommes de cette maîtresse du monde fussent son premier roi et son premier empereur.
11 y a dans cet endroit deux vers qui ont embarrassé les commentateurs :
Et duo rapta manu diverso ex hoste trop«ea , Bisque triumphatas utroque ab litore gentes.
Les uns prétendent, comme le P. Larue, qu'il s'agit de deux victoires remportées sur Antoine, l'une au promontoire d'Actiura en Europe, l'autre à Alexandrie en Afrique : cela se concilie très bien avec utroque ab litore, mais ne s'accorde pas avec diverso hoste. Peut-être s'agit-il, i° de la victoire d'Auguste sur Brutus et Cassius , pour laquelle ce prince consacra un temple à Mars, sous le nom de Mars ultor ; 2° des aigles romaines rendues par les Parthes. En effet, dans celte occasion Auguste éleva un second temple à Mars, sous le nom de bis ultor.
Tcmplumque datum nomenque bis ultor.
OïiD. Fatt. lib. V.
9 Et l'airain des vabseaux usurpateurs des mers , En colonne , à ma voix , va monter dans les aiis.
Servius dit que des proues des navires égyptiens Auguste fit faire quatre colonnes d'airain.
10 Au milieu je ranime en marbre de Paros Les fils d'Assaracus , les descendants de Tros.
Ce temple poétique devoit d'autant plus flatter Auguste, que Virgile semble l'avoir copié sur celui que ce prince fit bâtir à Mars vengeur, et dont Ovide nous a donné la description. Dans l'un et dans l'autre on voit sur les portes les nations vaincues, les ancêtres troyens de la famille des Jules, Romulus remportant des dépouilles opimes, etc.
11 Dans un coin du tableau je mets TEnvie aux fers.
Ceci regarde sans doute le parti opposé à Auguste. Au reste il y a probablement dans tout ce morceau des allusions dont l'éloignement des temps nous empêche de sentir toute la finesse.
12 Viens : déjà des bergers les trompes m'avertissent.
11 y a dans cet endroit plusieurs noms de montagnes et de villes que j'ai passés. Le Cithéron étMt dans la Béotie, qui tiroit son nom du grand nombre de bœufs qu'elle nourrissoit. Le Taygète, fameux parses chiens, étoit dans la Laconic. Les chevaux d'Épidaure étoient très renommés, i3 Je veux dans la génisse une mâle rudesse.
Cette peinture de la vache s'accorde presque en tout ave celle de Columelle et de Varron.
14 Des gris et des bais-bruns on estime le cœur; Le blanc, l'alczan-clair , languissent sans vigueur.
J'ai transporté ces deux vers ici, parce qu'il me semble qu'étant purement techniques , ils seroient mal placés au milieu d'une description animée. Je m'y étois déterminé avant de connoître un passage de Quintilien où il blâme Virgile d'avoir ainsi placé ces deux vers.
« Il faut qu'un étalon soit d'un beau poil, comme noir de «jais, beau gris, bai, alezan, isabelle doré, avec la raie de « mulet , les crins et les extrémités noires. Tous les poils qui c< sont d'une couleur lavée et qui paroissent mal teints doivent « être bannis des haras, aussi bien que les chevaux qui ont « les extrémités blanches. » (Buffon. )
i5 L'étalon généreux a le port plein d'audace. Sur ses jarrets pliants se balance avec grace.
« Avec un très bel extérieur, l'étalon doit avoir encore « toutes les qualités intérieures : du courage, de la dociliu-, « de l'ardeur, de l'agilité, de la liberté dans les épaules, de « la sûreté dans les jambes, de la souplesse dans les hunches, « du ressort par tout le corps , et sur-tout dans les jarrets. » (Buffon.)
i6 II a le ventre court, l'encolure hardie. Une tète effilée, une croupe arrondie.
<' La tête du cheval doit être menue, étroite, décharnée « et sèche : c'est une partie essentielle de la beauté du cheval. »
( SOLLEYSEL. )
« La croupe doit être large et ronde, etc. De la dernière « côte jusqu'à l'os de la hanche , qui est proprement les flancs, « il doit y avoir peu de distance. » ( Idem. )
17 Que du clairon bruyant le son guerrier l'éveille. Je le vois s'agiter , trembler , dresser l'oreille.
Cette peinture pleine de vivacité est cependant inférieure à celle de Job : elle a été citée si souvent, qu'il est inutile de la rapporter ici : mais je crois qu'on retrouvera avec plaisir
NOTES DU LIVRE III
cette magnifique description du cheval par M. de Ruffon, qui est véritablement poëte en cet endroit.
« I.a plus noble conquête que l'iiomrac ait jamais faite •c est celle de ce fier et fougueux animal , qui partage avec « lui les fatigues de la guerre et la gloire dos combats. Aussi << intrépide que son maître , le cheval voit le péril et l'af- « froiite; il se fait au bruit des armes, il l'aime, il le cherche, <c et s'anime de la même ardeur; il partage aussi ses plaisirs; « à la chasse, aux tournois, à la course, il brille, il étincelle. « Mais docile autant que courageux, il ne se laisse point era- « porter à son feu, il sait réprimer ses mouvements : non seu- « lement il fléchit sous la main de celui qui le guide, mais il «semble consulter ses désirs, et, obéissant toujours aux « impressions qu'il en reçoit, il se précipite, se modère ou « s'arrête, et n'agit que pour y satisfaire. C'est une créature « qui renonce à son être pour n'exister que par la volonté « d'un autre, qui sait même la prévenir; qui, pa^laprompt^- ^< tudc et la précision de ses mouvements, l'exprime et l'exé- « cute; qui sent autant qu'on le desire, et ne rend qu'autant « qu'on veut; qui, se livrant sans réserve, ne se refuse à rien, « sert de toutes ses forces, s'excède, et même meurt pour " mieux obéir. »
l9 Je le vois s'.igiter, trembler, dresser l'oreille.
•< Pline fait une assez bonne remarque sur les oreilles d'un « cheval; car il dit que , par le mouvement de ses oreilles, « on peut juger de son intention et de son courage. » (Sol-