‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 61 sur 391 · ETSEL · texte numérisé non relu

ETSEL

19 Son épine se double et frémit sur son dos.

" Un cheval doit avoir les reins doubles , qui est lorsqu'il n les a un peu plus élevés aux deux côtés qu'au milieu du " dos ; et passant la main tout au long de l'épine , on la trouve " large, bien fournie, et double par le canal qui s'y fait. »

(SOLLEYSEI,.)

20 Tel , dompté par les mains du frère de Castor...

Plusieurs commentateurs ont accusé Virgile en cet endroit d'un manque de mémoire ; ils prétendent que c'éloit Castor lui-même qui avoit dompté Cyllare, et non Pollux, qui ne manioit que le ccste. Un autre commentateur, après avoir rapporté une foule de passages contre Virgile, en entasse une multitude d'autres en sa faveur, et le juge contradictoireraent. Je fais grace au lecteur de cette erudite plaidoirie.

ax Tel Saturne , surpris dans un tendre larcin , En superbe coursier se transforma soudain.

Saturne fut surpris avec Phillyre, fille de l'Océan, par Rhéa sa femme ; pour échapper à ses reproches, il se sauva sous la figure d'un cheval.

32 Et sur-tout dans la lice observe son ardeur. Le signal est donné...

Cette description épisodique d'une course de cheval est pleine de force et de verve, et faite à grands traits, comme tout ce qu'écrivoient les anciens. Il semble cependant qu'on pourroit reprocher à Virgile d'avoir beaucoup parlé des conducteurs, et presque point des chevaux. Au reste, jec rois qu'on a mal entendu cet endroit. Il me semble que la conjonction quum porte sur tout ce morceau, composé de neuf vers : « INe voyez-vous pas leur ardeur, dit Virgile, lorsque les chars s'élancent de la barrière, lorsque les jeunes conducteurs palpitent de crainte et d'espoir , qu'ils frappent leur* coursiers , qu'ils lâchent les rênes, etc. ? » en sorte que ce qu'on crôyoit faire plusieurs phrases principales n'en fait

qu'une seule", composée de phrases incidentes. Alors il me semble qu'il est plus aisé de justifier Virgile , puisqu'on adoptant cette construction, il ne parle des conducteurs qu'incidemment.

On sait que ce morceau est imite d'Homère ; mais avec; quelle supériorité! 11 n'y a pas un trait que Virgile n'ait fortifié et embelli. On ne porteroit pas le même jugement si ou lisoit ce morceau d'Homère dans Pope. Peut-être le traducteur est-il supérieur en cet endroit au poète latin et au poëte grec, parce qu'il a rassemblé dans sa traduction les beautés de l'un et de l'autre , et leur en a prêté de nouvelles.

23 Ericlithon le premier, par un effoi-t sublime, Osa plier au joug quatre coiirsier.<ï fougueux.

Cicéron , dans le troisième livre de Natura Deorum , attribue cette invention h la quatrième Minerve. Newton croit qu'trichlhon étoit le même qu'Érechthée. Il est plus probable qu'il s'agit ici d'I^richthon, fils de Dardanus et père de Tros, parce que Pline le nomme parmi les Phrygiens auxquels il fait honneur d'avoir su atteler à un char plusieurs chevaux.

24 Sitôt que les tendres désirs

Sollicitent la mère aux amoureux plaisirs...

11 y a dans le teste, ubi concubitus primas jam nola voluptus sollicitât. Primas et jam no/a semblent se contredire. Je crois que Virgile veut dire qu'elles connoissent ce plaisir par l'instinct du désir; alors il n'y a plus de contradiction.

25 Des routes de l'amour l'embonpoint inutile...

Comme Virgile, en parlant de la terre dans le deuxième livre, embellit sa poésie d'images prises de la génération, ici il voile modestement le précepte de l'accouplement par des expressions empruntées du labourage. En général, il semble que la poésie soit une transposition , une métonymie continuelle.

26 Vole un insecte affreux...

Varron l'appelle tabanus , d'où vient notre mot taon.

M. Vallisnieri, dans son Histoire des Insectes, nous donne la description de celui-ci. « C'est, dit-il, un insecte volant assez semblable au frelon , sans aiguillon et sans trompe à la bouche : il a deux ailes membraneuses avec lesquelles il fait un horrible bourdonnement : son ventre est terminé par trois longs anneaux, du dernier desquels sort un aiguillon terrible; cet aiguillon est composé d'un tube d'où sortent ses œufs , et de deux tarières qui pré]iarent au tube un chemin pour ])cnétrer dans la peau des bestiaux : ces tarières sont armées de deux petits dards qui ont une pointe pour percer, et un tranchant pour fendre. De leur aiguillon , ainsi que de celui des abeilles , sort une liqueur venimeuse qui enflamme et irrite les fibres, et produit une tumeur dans la peaii des animaux blessés. Souvent un œuf reste déposé dans celte tumeur, où se forme un ver qui se nourrit du suc des fibres blessées : il y demeure enfermé neuf ou dix mois ; et lorsqu'il a pris toute sa croissance, il sort de la peau, se glisse dans quelque trou, y reste quelque temps dans l'état de chrysalide , et s'échappe enfin sous la forme de l'insecte qui l'a produit. » M. Vallisnieri rapporte plusieurs effets surprenants de la terreur qu'inspirent aux animaux leur bourdonnement et leur piqûre : il remarque aussi qu'on ne trouve jamais ces insectes dans les jambes des animaux, ni dans aucun des endroits où ils peuvent atteindre avec leur langue ou leur queue.

27 Et le reste au hasard bondira dans les prés...

J'ai suivi dans ma traduction la foule des traducteurs. Voici un autre sens que je propose. Virgile distingue les trou-

NOTES DU LIVRE III

peaux nouveau-nés en trois classes : i° ceux qui doivent repeupler le troupeau ; 2° ceux qui seront réservés pour les sacrifices; 3° ceux qui sont destinés au labourage. Ceux des deux premières classes , dit-il , peuvent paître et s'engraisser en liberté; pour ceux de la troisième, il faut les former de bonne heure au labourage. Ce sens est, je crois, le véritable. Dryden a traduit ces vers sur l'éducation des jeunes taureaux de la manière la plu^ ridicule : il les envoie à l'école, leur interdit de voir les exemples corrompus du monde, et leur donne des préceptes de morale.

28 Tel le fougueux époux de la jeune Orythie Vole...

Virgile compare la vitesse du cheval qui galope au souffle rapide de l'Aquilon : de même que l'un ne fait qu'effleurer dans son vol les moissons, les forêts, les champs, et la mer; l'autre, dans sa course, touche à peine la terre. Cette comparaison offre au premier coup d'ceil quelque chose de vague : et telles sont assez souvent les comparaisons employées par les poètes anciens; ils ne cherchent pas des rajiports exacts et suivis entre les objets comparés, comme nos auteurs modernes; ils se proposent moins d'éclaireir leur pensée que de l'embellir : aussi prennent -ils toujours leurs comparaisons dans quelque grand effet de la nature. Les nôtres sont plus ingénieuses en général , plus immédiates , mais moins pittoresques et moins riches.

29 Ou , plus utile encor dans les champs de la guerre , Sous de rapides chars faire gémir la terre.

11 y a dans le texte, Belgica vel molli melius feret esseda collo. Vessedum étoit tantôt une voiture destinée aux voyages, tantôt un char guerrier : les Beiges en imaginèrent les premiers l'usage; ce qui lui fait donner par Virgile le nom de Belgica.

30 Ne l'engraisse sur-tout qu'après l'avoir dompté.

Tout cela (les exercices du manège) doit se faire avant que les jeunes chevaux aient changé de nourriture; car quand ils sont une fois cequ'on a^^cWe engrenés , c'est-à-dire lorsqu'ils sont au grain et à la paille, comme ils sont plus vigoureux, on a remarqué qu'ils étoient aussi moins dociles , et plus difficiles à dresser.

3i Tranquille , elle s'égare en un gras pâturage. J'ai tâché, en multipliant les a dans ce vers, de rendre quelque chose de la douce harmonie du vers latin , qui peint si bien la génisse errant paisiblement :

Pascitur in magna silva formosa juvenca. Ses superbes amants s'élancent pleins de rage , lUi alternantes multa vi praelia niiscent.

Quelle différence entre la douceur du premier vers et l'àpreté du second !

32 Tel , par un pli léger ridant le sein de l'onde . Un Bot...

Cette comparaison est dans le même goût que celle dont j'ai parlé plus haut : il faut de l'attention pour eu voir la justesse. Virgile compare le taureau qui recouvre insensiblement sa force et son courage, et va enfin attaquer son ennemi, à un flot qui s'enfle et se gonfle peu à peu, et va fondre avec impétuosité sur le rivage.

33 Que n'ose un jeune amant qu'un feu brûlant dévore! Virgile fait ici allusion à l'histoire de Léandre , qui passoit

un bras de mer pour aller trouver Héro son amante. Dryden a traduit ce passage sans goùl. Tandis que Virgile semble

parler en général des effets effrayants de l'amour, et se contente de faire allusion à l'histoire de Léandre qu'il ne nomme pas , le traducteur anglais conte froidement et directement cette aventure.

34 Vois combattre le lynx , le chien , le cerf lui-même

Trois sortes d'animaux traînent, selon les poètes, le char de Bacchus ; le tigre , le léopard , et le lynx. Voici les marques qui distinguent ces trois animaux. Le tigre est aussi gros et même plus gros que le lion; son poil est marqué de longues raies. Le léopard est plus petit que le tigre , et marqué de taches rondes. Le lynx est rougeàtre comme le renard, cl taché de blanc; ses yeux sont extrêmement vifs et brillants.

Le cerf est aussi furieux, aussi hardi, lorsqu'il est en chaleur, qu'il est timide dans les autres temps.

35 Quand , pour avoir frustré leur amoureuse ivresse , Elle livra Glaucus à leur dent vengeresse.

Il y a dans le texte, Glauci Potniades malts membra ahsitmpsere quadrigœ. Potnie étoit une ville de Béotie près de Thèbes. Glaucus, né dans cette ville, empêcha quatre cavales de s'accoupler , pour les rendre plus légères à la course. Vénus, dit-on, le punit de les avoir soustraites à ses lois, en inspirant à ces animaux une rage amoureuse si violente qu'ils déchirèrent leur maître,

ZG 0 prodige inouï I le zéphyr les féconde.

Une foule d'auteurs anciens attestent cette fécondation merveilleuse. Columelle en parle comme d'un fait connu et avéré. Il ajoute que le fruit des cavales , ainsi fécondées par le vent, ne vit pas plus de trois ans. Quoique la nature soit infiniment variée dans ses opérations, et même dans ses jeux, tout porte à croire que les anciens ont été trop crédules à cet égard.

37 Non vers les lieux blanchis par les premiers rayons...

Virgile en cet endroit n'a fait que mettre en vers la prose d'Aristote. Voilà où en sont réduits les poètes, toutes les fois qu'il s'agit de matières philosophiques : trop occupés de l'art des vers pour observer par eux-mêmes, ils adoptent les systèmes des philosophes qui ont le plus de vogue : aussi ne doit-on mettre sur leur compte ni les vérités ni les erreurs; les unes et les autres sont de leur siècle et de leur pays.

38 Des ronces , je le sais , hérissent ma carrière.

Ce morceau est imité d'un passage de Lucrèce, qui vaut bien les vers de Virgile, sinon pour l'harmonie, du moins pour la beauté des images. Un poète français qui écriroit aujourd'hui un poëme sur l'agriculture pourroit dire la même chose que Virgile.

39 D'abord , que tes brebis , à couvert sous leurs toits , Jusqu'au printemps nouveau se nourrissent d'herbage.

« On les nourrit pendant l'hiver, àl'étable, de son, de na- « vets, de paille, de luzerne, de sainfoin, de feuilles d'orme, « de frêne , etc. On ne laisse pas de les faire sortir tous les « jours, à moins que le temps ne soit fort mauvais; mais c'est « plutôt pour les promener que pour les nourrir. » ( Buffon. )

40 Les chèvres , à leur tour, veulent pour nourriture Des feuilles d'arboisicr, et l'onde la plus pure.

« On ne les laisse pas sortir pendant les neiges et les fri- « mas ; on les nourrit à l'étable, d'herbes, et de petites bran- « ches d'arbres cueillies en automne, ou de choux, denavets, « et d'autres légumes. » ( Buffon. J

41 Oui , comme les brebis, l'humble chèvre a ses droit».

Rien de si agréable quo cet éloge de la chèvre. Virgile sait

NOTES DU LIVRE HT

nous intéresser à cet animal, que nous regardons comme un des plus vils. M. de Buffon semble avoir dérobé à Virgile son secret; tant il a su relever par son style enchanteur les mœurs •jt les opcralions des animaux ! On lira sûrement avec plaisir ce parallèle qu'il l'ait de la chèvre et de la brebis.

« La chèvre a de sa nature plus do sentiment et de rcs- « source que la brebis : elle vient à l'homme volontiers, elle <. se familiarise aisément; elle est sensible aux caresses, et ca- « pable d'attachement; elle est aussi plus forte, plus légère, << plus agile et moins timide que la brebis; elle est vive, ca- ■< pricieuse, lascive et vagabonde : ce n'est qu'avec peine qu'on •< la conduit et qu'on peut la réduire en troupeau; elle aime à •< s'écarter dans les solitudes, à grimper sur les lieux escarpés; •< à se placer, et même à dormir, sur la pointe des rochers et « sur le bord des précipices : elle cherche le mile avec em- << pressement, elle s'accouple avec ardeur, et produit de très- « bonne heure : elle est robuste, aisée à nourrir; presque " toutes les herbes lui sont bonnes, et il y en a peu qui l'iii- « coramodent. Le tempérament, qui, dans tous les animaux, <■ influe beaucoup sur le naturel, ne paroît cependant pas dans « la chèvre différer essentiellement de celui de la brebis. Ces << deux espèces d'auimaux, dont l'organisation intérieure est « presque entièrement semblable, se nourrissent, croissent et « multiplient de la même manière ; et se ressemblent encore « par le caractère des maladies, qui sont les mêmes, à l'ex- << ception de quelques-unes auxquelles la chèvre n'est pas su- « jette. Elle ne craint pas, comme la brebis, la trop graude « chaleur; elle dort au soleil et s'expose volontiers à ses rayons << les plus vifs sans en ctie incommodée, et sans que cette ar- « deur lui cause ni étourdissement ni vertiges : elle ne s'cfiraie « point des orages, ne s'impatiente pas à la pluie; mais elle r< paroît être sensible à la rigueur du froid. Les mouvements « extérieurs, lesquels, comme nous l'avons dit, dépendent <■ beaucoup moins de la formation du corps que de la force et « de la variété des sensations relatives à l'appétit et au désir, « sont par cette raison beaucoup moins mesurés, beaucouj) « plus vifs dans la chèvre que dans la brebis. L'inconstance de « son naturel se marque par l'irrégularité de ses actions : elle i< marche, elle s'arrête, elle court, elle bondit, elle saute, s'ap- « proche, s'éloigne, se montre, se cache ou fuit comme par « caprice, et sans autre cause déterminante que celle de la vi- «• vacité bizarre de son sentiment intérieur; et toute la sou- « plesse des organes, tous les nerfs du corps, suffisent à peine €< à la pétulance et à la rapidité de ces mouvements, qui lui «< sont naturels. »

42 Ses enfants sont nombreux , son lait ne tarit pas.

« Les chèvres peuvent s'accoupler et produire dans toutes « les saisons.

« La chèvre fournit du lait comme la brebis, et même eu « plus grande abondance.

« Son lait est plus sain et meilleur que celui de la brebis : « il est d'usage dans la médecine; il se caille aisément, et l'on « en fait de très-bons fromages.

« Les chèvres se laissent téter aisément, même par les en- « lants, pour lesquels leur lait est une très bonne nourriture. « Elles sont, comme les vaches et les brebis, sujettes à être « tétées par la couleuvre, et encore par un oiseau connu sous « le nom de tète-chèvre , ou crapaud l'olanl, qui s'attache « à leur mamelle pendant la nuit, et leur fait, dit-on, perdre « leur lait. » ( Buffon.)

43 Cependant son époux contre l'àpre saiion

Nous cède ces longs poils qui parent son menton. Les anciens , comme on voit , ne tiroient pas autant de parti du poil de chèvre que nous. Les étoffes faites de cette manière sont une des plus grandes richesses des manufactures de Flandre et de Picardie.

44 Le jour, au fond des bois, au penchant des collines. Elle vit de buissons, de ronces, et d*épines.

«Elles aiment mieux les lieux élevés, et les montagnes « même les plus escarpées ; elles trouvent autant de nourriture « qu'il leur en faut dans les bruyères, dans les terrains in- « cultes et dans les terres stériles.

« L'âne et la chèvre ne demandent pas autant de soins que " le cheval et la brebis; par-tout ils trouvent à vivre, et brou- <• tent également les plantes de toute espèce, les herbes gros- « sièrcs , les arbrisseaux chargés d'épines ; ils sont moins affectés t. de l'intempérie du climat; ils peuvent mieux se passer du « secours de l'homme : moins ils nous appartiennent, plus ils « semblent appartenir à la nature. » (BuFrow.)^

45 Mais le printemps renaît, et le zéphyr t'appelle : Viens ; conduis tes troupeaux sur la mousse nouvelle. Sors sitôt que l'aurore a rougi l'horiion ,

Quand de légers frimas blanchissent le gazon ; Lorsque, brillant encor sur la tendre verdure. Une fraîche rosée invite à la pâture.

M. de Buffon n'est point ici d'accord avec Virgile. La chèvre, selon lui, doit sortir de grand mahn. L'herbe chargée de rosée fait grand bien aux chèvres ; mais il la croit nuisible aux brebis.

46 Quand déjà de sei chants

La cigale enrouée importune les champs.

Le chant des cigales n'est point produit par les frottements de leurs ailes, comme celui des grillons, des sauterelles; c'est une mécanique qui leur est particulière : elles ont sous le ventre une petite cavité, dans laquelle se trouve une membrane extrêmement roide, élastique, qui a la forme d'une timbale. Deux muscles très forts frappent sur celte timbale alternativement, et produisent ce chant. M. de Reaumur ayant disséqué des cigales, mit en jeu ces muscles, et aussitôt il fit parler sa cigale morte depuis plus de trois mois.

11 n'y a que les mâles qui aient cet organe, les femelles en sont privées : en récompense elles ont un instrument dont les mâles sont dépourvus ; c'est une tarière très forte avec laquelle elles percent le bois pour déposer leurs œufs dans les trous qu'elles y font. L'œuf vient à éclore, s'échappe par le même trou sous la forme d'un ver hexapode, pénètre dans la terre, où il se nourrit de racines d'arbres , jusqu'à ce qu'il soit chaugé en nymphe, de la classe de celles qui marchent toujours, et qui prennent encore de l'accroissement. Q)uand sa métamorphose est près de finir, elle sort de terre, et grimpe sur les arbres , dont la sève la nourrit.

47 Telle de nos Romains une troupe vaillante Marche d'un pas léger sous sa charge pesante.

Végèce, livre 1"', dit que le fardeau que les soldats romains portoient ordinairement dans leur marche étoit de soixante livres. Cicéron dit, Tuscul. I, n" 87 / Qui labor, quantus agminis ? ferre plus dimidiati mensis cibnria, ferre si quid ad usum 'veliiit, ferre 'vallitm. Nam scutum, gladium, in onere nostri milites non plus numerant quam humeros, lacertos, manus. Voici comme s'exprime à ce sujet M. le président de Montesquieu, dans son excellent livre de la Grandeur et la Décadence des Romains: « Pour que les Romains « pussent avoir des armes plus pesantes que celles des autres

NOTES DU LIVRE III

.1 hommes, il falloit qu'ils se rendissent plus qu'hommes: c'esl « ce qu'ils firent par un travail continuel qui augmentoit leur <c force, et par des exercices qui leur donnoient de l'adresse, « laquelle n'est autre chose qu'une juste dispensation des forces « que l'on a. Nous remarquons aujourd'hui que nos armées « dépérissent beaucoup par le travail immodérc des soldats « (sur-tout par le fouillement des terres); et cependant c'étoit « par un travail immense que les Romains se conservoient. « La raison en est, je crois, que leurs fatigues étoient conti- « nuellcs, au lieu que nos soldats passent sans cesse d'un « travail extrême à une extrême oisiveté; ce qui est la chose « du monde la plus propre à les faire périr. On accoutuiuoit « les soldats romains à aller le pas militaire, c'est-à-dire à « faire en cinq heures vingt milles, et quelquefois vingt- « quatre ; pendant ces marches on leur faisoit porter des poids « de soixante livres. Ou les entretenoit dans l'habitude de « courir ou de sauter tout armés; ils prenoient, dans leurs « exercices, des épées, des javelots, des flèches d'une pcsan- « leur double des armes ordinaires , et ces exercices étoient « continuels. »

48 Mais aux champs où Tlsler roule ses flots rapides , Aux bords du Tauaïs et des eaux Méotidcs...

On a accusé Virgile d'exagération dans la peinture qu'il fait du froid de la Scythie. Mais il faut songer que les anciens pntendoient souvent par la Scythie tous les peuples du ISord, comme ils appeloient Indiens tous les peuples de l'Orient, et qu'en général les noms géographiques, chez les Romains, avoient, comme j'ai déjà remarqué, une acception très étendue. Ovide, qui fut exilé dans ces contrées, semble avoir calqué sa description sur celle de Virgile : c'est uue preuve de plus en sa faveur.

49 La hache fend le vin ; le froid brise le fer.

Le capitaine Jacques, qui passa l'hiver dans le Groenland, en i63i et i632, dit que le vinaigre, l'huile et le vin étoient entièrement glacés. Le capitaine Monck, danois, rapporte aussi que, dans le même pays, ni le vin ni l'eau-de-vie ne pouvoient résister au froid , qu'ils étoient obligés de couper ces liqueurs avec le fer, et de les faire fondre au feu avant de les boire. M. de Maupcrtuis, qui avoit été envoyé par le roi pour mesurer un degré du méridien sous le cercle arctique, dit que le froid étoit si grand, que la langue et les lèvres se geloient sur-le-champ contre la tasse, lorsqu'on vouloit boire de l'eau-de-vie, qui étoit la seule liqueur qu'on pût tenir assez liquide pour la boire, et ne s'en arrachoient que sanglantes. Il ajoute, quelques lignes plus bas, que l'esprit-de-vin se gcloit dans les thermomètres.

50 Là , brute comme l'ours qui fournit sa parure.

Les peaux des bêtes sont l'habillement ordinaire des nations barbares. Quelques peuples d'Amérique n'en connoissent point d'autres, et c'est ainsi que sont vêtus les Lappons.

51 Et boit un jus piquant, nectar de ces déserts.

Il y a dans le texte. Et pncula lœtiferinento atqne aciclis imitantur aiitea sorbis. Il s'agit de quelque liqueur semblable à la bière, au cidre, ou au poiré : peut-être cependant étoitelle plus forte; car on sait le goût des peuples sauvages et des habitants du Nord pour les boissons qui piquent vivement le palais. La Motraye, dans ses voyages, parle d'une liqueur nommé boya, dont on fait usage dans la Tartarie-Crimée : c'est, dit-il, une liqueur blanche, faite de fleurs de millet et d'eau qu'on fait fermenter ensemble.

52 Que tes troupeaux , rouverts d'un duvet précieux . D'une laine sans tache éblouissent les yeux.

« Comme la laine blanche est plus estimée que la noire, on >< détruit presque par-tout avec soin les agneaux noirs ou « tachés : cependant il y a des endroits où presque toutes les it brebis sont noires; et par-tout on voit sou.vent naître d'uu « bélier blanc et d'une brebis blanche des agneaux noirs. En e< France, il n'y a que des moutons blancs, bruns, noirs et « tachés; en Espagne, il y a des moutons roux; en Ecosse, il « y en a de jaunes. » (Buffoîî.)

53 Sème d'un sel piquant l'herbage qu'on leur donne.

11 faut que le sel soit bien salutaire pour les bestiaux, puisque nos paysans leur en donnent toujours, malgré les précautions qu'on a prises pour rendre chère une chose si commune et si nécessaire.

54 II faut savoir aussi dresser des chiens fidèles.

Virgile parle ici des chiens de berger et des chiens de chasse. Voici la peinture charmante qu'en fait M. de .Buffon :

« Le chien, fidèle à l'homme, conservera toujours une <t portion de l'empire, un degré de supériorité sur les autres « animaux : il leur commande; il règne lui-même à la tête « d'un troupeau; il s'y fait mieux entendre que la voix du « berger : la sûreté, l'ordre et la discipline sont les fruits de « sa vigilance et de son activité : c'est un peuple qui lui est «soumis, qu'il conduit, qu'il protège, et contre lequel il « n'emploie jamais la force que pour y maintenir la paix. Mais <e c'est sur-tout à la guerre, c'est contre les aniiuaux ennemis « ou indépendants qu'éclate son courage, et que son intelli- « gence se déploie tout entière. Ses talents naturels se réunis- « sent ici aux qualités acquises. Dès que le bruit des armes « se fait entendre, dès que le son du cor ou la voix du chasc< seur a donne le signal d'une guerre prochaine , brillant « d'une ardeur nouvelle, le chien marque sa joie par les plus « vifs transports; il annonce par ses mouvements et par ses « cris l'impatience de combattre et le désir de vaincre : mar- « chant ensuite en silence, il cherche à reconnoitre le pays, « à découvrir, à surprendre l'ennemi dans son fort; il rec< cherche ses traces, il le suit pas à pas, et, par des accents « différents, indique le temps, la dislance, l'espèce, et même « l'âge de celui qu'il poursuit «

55 Tu braves avec eux et les loups affamés ,

Et le voleur nocturne, et les brigands armés.

Il y a dans le texte, impacalos Iberos. Les Ibères ou Espagnols passoient pour de grands voleurs. Ils tirent leur nom du fleuve Iberiis : c'est l'Èbre.

56 Du lièvre fugitif interroger la ttace.

Il y a dans le texte, tiniidos agitabis onagrns. Ou ne voit dans aucun auteur latin que l'àne sauvage se trouvât en Italie. Pline nous apprend que Mécène préféroit la chair de l'ânon domestique à celle de l'ànon sauvage : il ajoute que ce voluptueux courtisan avoit mis ces mets en honneur, mais que la mode en passa avec lui. On peut conclure de ce passage que l'ànon sauvage se servoit sur la table des Romains : mais ce n'est point une preuve qu'il y en eût en Italie, car on sait que ces vainqueurs du monde avoient rendu l'univers tributaire de leur luxe.

Les Latins, d'après les Grecs, ont appelé l'àne sauvage onager, onagre, qu'il ne faut pas confondre, comme l'ont fait quelques naturalistes et plusieurs voyageurs, avec le zèbre, parceque le zèbre est un animal d'une espèce différente de celle de l'àne. L'onagre, ou l'àne sauvage, n'est point rayé

NOTES DU LIVRE IV

comme Je zèbre, il ne l'est pas h beaucoup près d'une manière si élégante. On trouve des ânes sauvages dans quelques îles de l'Archipel, et particulièrement dans celle de Cérigo : il y en a hcaucou|) dans les ilcscrts de Libye et de Numidie; ils sont gris, et courent si vite, qu'il n'y a que les chevaux barbes qui puissent les atteindre à la course. Lorsqu'ils voient un homme, ils jettent un cri, font une ruade, s'arrêtent, et ne fuient que lorsqu'on les approche. On les prend dans des pièges et dans des lacs de corde; ils vont par troupes pâturer et boire

57 Poursuis , la flamme en main , tons rrs hotos rampants.

Il y a dans le texte, Galhaneoquc agitare graves nidore cheljdros. Le galbanum est le suc d'une plante appcléeyêrula. Dioscoride dit qu'on exprime d'une espèce dejiuuht, arbre de Syrie, lui suc dont l'odeur est très forte, et dont la fumée chasse les serpents. Pline dit la même chose. Columcllc donne aussi cette recette: il prétend que les cheveux de femme, étant brûlés, produisent le même effet.

Voici l'explication des mots qui composent cette recette contre les maladies des troupeaux. Amurca est la lie de l'huile. Les anciens en faisoient un grand usage en médecine. On peut lire dans Dioscoride l'énuméralion de toutes les vertus q\i'on lui attribuoit. Spumas argeiiti n'est point le vifargent, comme quelques tiaductcurs l'ont prétendu; c'est l'écume de l'argent qu'on épure. Scilla, ou l'oignon de mer, est une plante bulbeuse, qui ressemble .i un oignon, mais qui est beaucoup plus grosse. L'ellébore est blanc ou noir : on se sert de l'ellébore blanc pour les maladies de la peau. Le bitume est une substance grasse, sulfureuse, tenace et inflammable, qui sort de la terre ou qui flotte sur l'eau.

58 Art connu , dans le nord , de ces peuples guerriers Qui rougissent leur lait du sang de leurs coursiers.

Ces peuples étoient les Bisaltes, nation de Macédoine; les Gètes, qui habitoient près du Danube; les Gelons, que les uns ont placés dans la Tlirace, d'autres dans la Scytbie. La Motraye, dans ses voyages , nous apprend que les peuples qui habitent maintenant ce qu'on appcloit les déserts des Gètes, et plusieurs autres hordes tartares, vivent encore de la même manière; qu'un de ses guides, après avoir long-temps erré dans ces déserts, saigna son cheval et but son sang.

59 Timave , Noricie , ô lieux jadis si beaux !...

La INoricie est une partie de la Bavière ; l'Iapidie est le Frioul ou la Carniole. Le Timave est un petit fleuve du Frioul, qui va se jeter dans la mer Adriatique. Virgile, dans cette description d'une peste, avoit sûrement en vue celle qui ravagea l'Attique, et dont on trouve la description dans Thucydide et dans Lucrèce. Plusieurs de ses observations, et même de ses expressions, sont empruntées de ces auteurs; mais il ne faut pas en conclure que cette peste soit la même que celle qu'ils ont décrite. 1° Virgile la place dans un pays différent; 1° la peste de l'Attique attaqua à-la-fois les hommes et les animaux , tandis que , dans Virgile , les homuiss sont préservés de ce fléau.

Co Et d'une horrible toux les aceès violents Étouffent l'animal qui s'engraisse de glands.

Les cochons sont sujets à l'esqulnancie ; ce qui augmente k vérité de l'expression angtt, car cette maladie se nomme Kii latin angina.

Gi Mais, ses forces bientôt se changeant en fureur,

O ciel! loin des liomains ces transports pleins d'horreur 1 L'animal frénétique , à son heure dernière ,

Tournoit contre lul-mômo une dent me^rtrt^re^ Pour bien comprendre le second de ces quatre vers, il faut se rappeler que Virgile écrivoit après les guerres civiles ,

Où Rome de ses mains déchiroit ses entrailles. Cî Voyez-vous le taureau fumant sous l'aiguillon ? Virgile a bien senti qu'il ne suffisoit pas de décrire avec énergie, comme l'a fait Lucrèce, les symptômes de la peste: il a su intéresser pour les animaux qui en sont les victimes; et c'est en quoi il est infiniment supérieur à Lucrèce.

G3 IK'las ! que leur servit de sillonner nos plaines?...

Cet endroit plaisoit tellement à Scaliger, qu'il auroit mieux aimé, disoit-il, eu être l'auteur, que d'être le favori du plus grand roi de l'univers. On rcconnoit là son enthousiasme pour Virgile , qu'il mcttoit fort au-dessus d'Homère. Gi L'art vaincu cède au mal...

Il y a dans le texte , Philljrides Chiron, Amjthaonius/jue Melamptis. Chiron, précepteur d'Achille, ctoit fils de Phillyre; Mélarapus étoit fils d'Amythaon : ils représentent ici tou.s les médecins en général. Sacer ignis , c'est le nom de la maladie contagieuse dont il s'agit : nous l'appelons vulgairerement leyêu Saint-Antoine. On peut comparer cette peste avec celle que décrit Lucrèce , dont M. de La Grange nous a donné une excellente traduction en prose.

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