PAR M. L. AIMÉ MARTIN
CHANT I
X Nous pleurons quand Danloux , tians 1j fosse fatale Plontje vivante encor sa charmante vestale.
Ce tableau, composé en Angleterre et chanté par DelilJe, représente le supplice d'une vestale; il fut expose au salou de 1802, avec quelques autres roinpositioiis du mcinc auteur. Mais il no faut pas le dissimuler, c'est aux vers et à l'iucilic de l'abbé Delillc que Danloux, peintre médiocre, mais homme doux et modeste, doit sa véritable illustration. IVos grands peintres ont trop souvent négligé ces associations honorables, qui, mieux qu'une grande page, leur assureroicnt la reconuoissance de la postérité. On aimcroit devoir à David, à Girodcl, à Gérard, les traits du traducteur de Virgile, de l'auteur des Études de la Nature, et de tant d'autres illustrations livrées à des talents de second ordre, a L'autel de la Pitié fut sacré dans Athènes.
L'auteur désigne sous ce titre le temple de la NiséricorJe, élevé par HjUus, fils d'Hercule, et où les Athéuieus ouvrirent un asile aux malheureux et aux coupables. Il y avoit en Grèce un assez grand nombre de ces temples-asiles, et c'étoit une opinion commune, que leur profanation entraînoit les plus grands malheurs. La fiu tragique du censeur Fulvius Flaccus, et la maladie effroyable qui termina la vie de l'heureux Sylla, furent attribuées à de semblables sacrilèges. Voyez, sur ces temples, Pausanias, in Atlic; — Diod.-Sic, lib. 41; — Thuejd., lib. i; et spécialement sur le temple d'Athènes, Statius, lib. 2.
3 Dans les riches monceaui qu'entassa l'opulence , La pitié préleva la part de l'indigent.
L'auteur peint ici des plus vives couleurs la Pitié descendant du cœur du riche vers l'indigent; nous l'avons vue, nous, plus sainte et plus sublime, remonter du peuple vers les rois. G'éloit le 3l juillet i83o. Au moment où une multitude eu délire se précipitoit sur la route de Rambouillet, je traversois le pont des Arts; un homme sans bas, portant un bâton d'épine, des souliers ferrés, une blouse de toile usée, s'arrêta près de moi ; tous deux nous contemplions tristement
et en silence la foule qui s'éeouloit devant nous comme un torrent furieux; tout-à-eoup, les veux humides, les mains jointes et tendues vers ce fleuve de colère, l'homme à la blouse s'écria avec un accent profond de pitié : « INous ne voulons ni le sang du vieillard, ni celui de l'enfant! Qu'on les laisse aller, et que l'état leur fasse une pension. » Puis, me regardant avec une noble fierté : « 11 faut, dit-il, que l'histoire i'inscrive dans ses pages : le Populaire en fureur n'aime la liberté que parce qu'il est généreux! » L'éloquence brute de cet homme arrètoit les passants, cl tous les siens, en guenilles, l'écouloicnt et l'approuvoient. J'ai rapporté fidèlement ses paroles où la pitié pour le vieillard et l'enfant fut exprimée d'une manière sublime. Cette sainte pitié, en remontant ainsi du peui)le jusqu'au roi, avoit ennobli la révolte et la victoire.
4 Je n'irai point , rival du vieillard de Saines.
Delille désigne ainsi Pythagore. On sait que les disci|)les de ce philosophe, dans leur régime diététique, n'admcttoieut rien de ce qui avoit eu vie. Au reste, Pythagorc n'a jamais rien écrit, et nous ne connoissons ses doctrines que par divers traités pseudonymes, et par quelques passages de Plutarque.
5 Cruels ! que vous ont fait l'innocente brebis , etc.
Ces vers sont imités du passage suivant des Métamor- ])hoses :
Quid meruistis , oves , placidum pecus , inquo tuendoi Natuni homines? pleno qu« fertis ubere nectar? Mollia quae nobis veslras velamina lanas Praebetis .etc.
On rapprochera avec plaisir ce fragment d'Ovide, du petit traité de Plutarque, intitulé : S'il est loisible de manger de la chair. Nous devons à Rousseau (Emile, livre 2) une traduction libre d'un passage de ce traité, et sa prose, fortement coloriée, quoique un peu déclamatoire, l'emporte iulîuimeut sur les veis d'Ovide, et peut soutenu- la comparaison de ceux de Delille.
6 Le coursier est sensible à ses soins généreux.
Jamais les Arabes ne frappent leurs chevaux; ils les dressent à force de caresses, et ils les rendent si dociles qu'il n'y en a point dans le monde qui leur soient comparables. Ces animaux viennent la nuit se coucher dans la tente commune, au milieu des enfants sans jamais les blesser; et lorsqu'un cavalier tombe dans une course, son cheval s'arrête et attend qu'il se relève. On ne peut lire sans attendrissement ce que raconte à ce sujet le consul Darrieux dans son voyage au Liban. « Un « pauvre Arabe du désert avoit, pour tout bien, une magni- « fique jument. Le consul de France à Seyde lui proposa de <c la lui vendre, dans l'intention de l'envoyer à Louis XIV. « L'Arabe, pressé par le besoin, balança long-temps; enfin il « y consentit, et en demanda un prix considérable. Le consul « n'osant, de son chef, donner une si grosse somme, écrivit K à la cour , et Louis XIV donna ordre que la somme fût et comptée. Sur-le-champ le consul maude l'Arabe, qui arrive « monté sur sa belle coursière, et il lui compte l'or qu'il <e avoit demandé. L'Arabe, couvert d'une pauvre natte, met « pied à terre, regarde l'or, jette ensuite les yeux sur sa ju- « ment, soupire et dit : A qui vais-je te livrer? à des Euro- « péeus qui t'attacheront, qui te battront, qui te rendront n malheureuse. Reviens avec moi, ma belle, ma mignonne, ma « gazelle; sois la joie de mes enfants et le bonheur de ton « maître! En disant ces mois, il s'élance sur son cheval et re- « gagne le désert. "
NOTES DU CHANT II
6 Tu n'as donc jamais vu les peintures d'Hogartli ?
Célèbre peintre et graveur anglais du dix-huitième siècle, et qui cxcclloit dans les peintures du vice. Ses gravures étoient de véritables drames. 11 se fit l'avocat des animaux dans une suite de planches intitulées : Scènes de cruuutés. Cet ouvrage contribua beaucoup à adoucir les mœurs d'une certaine classe du peuple. Ou en peut juger par le trait de ce passant qui , dans une rue de Londres, vovant un charretier frapper rudement un de ses chevaux, s'écria : Malheureux ! tu n'as donc pas 'vu le tableau d'Hogarth!
7 O toi ! qui , consolant ta royale maîtresse , Jusqu'au dernier soupir lui prouvas ta tendresse , Qui cliarmois ses niallieurs , égayois sa prison ;
0 des adieux d'un frère , unique et triste don 1
Il ne faut point croire les premiers détails de l'anecdote contée ici par le poëte : ils feroient trop d'honneur à d'infaraes bourreaux. Aucune consolation ne fut laissée, dans la prison du Temple, à la fille infortunée de nos rois. Objet éternel d'amour et de douleur, Marie-Thérèsc-Charlotte de France fut élevée au milieu des illusions de la grandeur, jusqu'à l'époque oii une populace furieuse apprit à son enfance que le sceptre, la couronne et la vie des rois ne sont que de vains jouets, et que, à quelque hauteur que le sort nous élève, la vertu est sur la terre la seule véritable supériorité. Cette supériorité n'a point manqué à la victime : c'est le seul trône qui lui reste aujourd'hui dans son exil; c'est la seule grandeur que l'on n'ait pu lui arracher.
8 Et moi , qui pi'oscrivis leurs honneurs funéraires , etc.
Dclillc s'étoit élevé, dans son paëme des Jardins, coiilre les njouumcuts élevés à des chiens :
Dans tous ces monuments , point de reclierches vaines. Pouvez-vous allier , dans ces objets toucliants , L'art avec la douleur, le luxe avec les champs? Sur-tout ne feignez rien : loin ce cercueil factice , Ces urnes sans douleur , que plaça le caprice , Loin ces vains monuments d'un chien ou d'un oiseau I C'est profaner le deuil , insulter au tombeau.
9 , Et la Glle des rois
Y reviendra pleurer, s'il lui reste des larmes.'
Cette partie de l'anecdote est la seule véritable. Le prince l'ooiatowski fit en effet élever, dans ses jardins, un monument au chien de la fille de Louis XVI; mais ce chien n'étoit point un don du frère de la princesse, et il ne l'avoit pas consolé dans sa captivité.
10 0 toi ! l'inspiratrice et l'objet de mes chants.
Pauvre, aveugle, infirme, exilé, le poëte qui chante ici la Pitié, trouva dans mademoiselle de Vaudchamp une compagne dévouée et la plus tendre des amies. Admiratrice passionnée des beaux vers, elle écrivoit sous la dictée de Delille, lisoit pour lui, voyoit pour lui, l'environnoit d'amis attentifs, et cliarmoit ses loisirs et par les agréments de sa conversation , et par les sous harmonieux de la voix la plus touchante. Plus tard, dans son veuvage, nous l'avons vue toujours crcoccupee d'un objet si cher, et ne vivant, pour ainsi dire, que de sa mémoire, parler de lui, le pleurer, publier ses ouvrages, lui élever un tombeau, visiter chaque jour ce monument, y porter des fleurs. Telles furent, jusqu'à sa dernière heure, les occupations de la veuve du poëte! L'hommage que lui rend ici Delille, sera consacré par la postérité. En passant donc près du monument qu'elle-même éleva au poëte, en y déposant une couronne, qu'on nous permette d'y jeter une fleur
pour la femme qui sut honorer le talent et se faire auprès de lui un sort glorieux et doux !
11 Des Dlles de Milton qui ne sait la tendresse?
Malgré cette a.ssertion du poëte, il faut l'avouer, Milton ne fut pas heureux avec ses filles. On sait que les deux aînées lui donnèrent quelques soucis, et qu'il fut obligé de les éloigner de sa maison. Toutefois, dans sa vieillesse, elles lui lisoieot à haute voix des livres latins , grecs , hébreux , syriaques ; tâche d'autant plus pénible qu'elles n'entendoient pas un seul mot de ces langues savantes. Ce trait de leur vie a sans doute effacé tous les autres, et les vers de Delille y font allusion.
12 11 outragea son maître , et j'ai chante le mien.
Le crime de Milton est d'avoir cherché à justifier l'assassinat de Charles I^"". Dans le premier écrit qu'il publia sur ce malheureux sujet, en 1649, il soutient que les principes de l'Église protestante condamnent les tyrans et permettent de les traduire en jugement. Dans un autre ouvrage, il trace l'apologie de Cromwell, et le compare à Atlas, capable de porter seul le poids du monde entier. Il ajoute que rien n'égale ses talents, si ce n'est ses vertus, et il termine en l'appelant le père de la patrie. Ce panégyrique lui valut mille livres sterling; mais cet argent fut le prix de son ouvrage et non de sa conscience, car il écrivoit de conviction. 11 pouvoit mal distribuer son encens, il éloit incapable de le vendre.
i3 Voyci'Vous ce mortel,
Qui , les yeux égarés , comme au bord d'un abîme , etc.
Ce trait, rapporté par M. de Salo, premier auteur du Journal des Savants, a été le sujet d'un drame joué sous le titre de la Famille indigente. Le peintre Danloux, entendant les vers de Delille , fut frappé du tableau qu'ils offroient à son imagination; et s'étant aussitôt mis à y travailler, il l'exécuta ave» le plus grand succès.
CHANT II
1 Et, le cœur consumé d'un respect sans espoir , Il cherche la lumière , et gémit de la voir.
Dans ce morceau, Delille fait allusion aux inscriptions nombreuses qu'on trouva sur les murs des prisons après le 9 thermidor. Mais le tableau qu'il trace des prisons de la terreur n'est qu'une esquisse bien incomplète. Une foule de mémoires, publiés après le poëme de la Pitié, ont dévoilé ces hideux cloaques, oii les prisonniers, hommes, femmes, enfants, entassés pcle-mèle, mouroient par centaines sans que la plupart du temps on songeât à séparer les vivants d'avec les morts. (Vovez, à ce sujet, la collection des mémoires sur la révolution, publiée chez !c libraire Baudouin. Quoique le texte de ces mémoires ait été souvent adouci , on n'a pas tout supprimé.)
2 Eh 1 qui ne ronnuît pas le consolant spectacle Qu'étale des bandits ce vaste réceptacle , Cette Botany-Bay, seutine d'Albion.
Depuis que Delille a tracé le vigoureux tableau de cette colonie, elle s'est singulièrement améliorée. Flétrie dés son berceau, quoique si digne d'attirer l'atleotion du philosophe, elle n'étoit regardée qu'avec mépris, et comme une sorte d'égout pour le crime. Personne ne croyoit qu'avec le rebut de sa population, l'Angleterre pourroit créer, en quelques années, aux extrémités du globe, une colonie aussi florissante et aussi utile; et l'on oublioitque quelques-unes des provinces
NOTES DU CHANT II
«les États-Unis d'Amérique, et particulièrement la Floride ft la Virginie, n'ont pas eu d'autre origine.
Voici le tableau de ses progrès. En 1788, époque de sa fondation, le nombre des déportés s'élevoit à io3o; en 1796 h 3959, et en 1802 à lo.aiS; aujourd'hui, cette partie de la INonvelle-Iloilande a cbangé son nom de Botany-BaT contre celui de comté de Cumberland, ou colonie anglaise du Port- Jackson. A l'égard des criminels, les uns sont condamnés a l'esclavage pour la vie, d'autres doivent redevenir libres après un certain nombre d'années, mais ne peuvent jamais quitter la colonie; d'autres enfin, après le temps de leur esclavage, sont maîtres de partir ou de rester. La plupart finissent par devenir propriétaires. Des moyens également puissants, la crainte et l'espérance, la récompense et le châtiment, sont employés pour contenir cette population bizarre et pour l'améliorer, et ces moyens ont été couronnés du plus étonnant succès. Nous renvoyons nos lecteurs aux voyages de l'éron et du capitaine Freyssinet, qui offrent les détails les plus intéressants sur l'administration, les écoles, l'agriculture et le gouvernement de cette colonie.
3 Howard ! dont le nom seul console les prisons.
Ce touchant épisode n'a rien d'exagéré ; on pourroit même dire que les vers du poète atteignent à peine à la vérité. La vie d'Howard fut une vie de privations, de travail et de bienfaits. Apres avoir obtenu du parlement l'amélioration des hôpitaux et des prisons de l'Angleterre, son attention se porta sur les divers établissements de ce genre des pavs étrangers. Dans l'espace de douze ans, de 1775 à 1787, il fit trois vovages en France, quatre en Allemagne, cinq en Hollande, deux en Italie, un en Espagne et en Portugal, et plusieurs dans les contrées septentrionales et en Turquie. Tous ces vovages n'avoicnt d'autre but que d'étudier l'état des prisons et des hôpitaux sur le globe, et de tiavaillcr à leur amélioration. Sa mort couronna dignement sa vie. Ce fut en visitant un malade à Cberson, en Crimée, qu'il prit les germes d'une fièvre maligne, à laquelle il succomba le 20 janvier 1790. Il a publié plusieurs ouvrages dans lesquels il expose le but de ses vovages, ses recherches et leurs résultats; le plus considérable est intitulé : « État des prisons en Angleterre et « dans le pays de Galles, avec des observations préliminaires " et un tableau de quelques prisons étrangères. 1777, in-4''. » Cet ouvrage a été traduit eu français, et fut accueilli avec le plus vif intérêt. La vie d'Howard, composée en anglais par John Aikin, a été traduite par M. Boulard, ami de Delille, et auteur, lui-même, de plusieurs ouvrages estimables.
4 Je ne vois plus ces sœurs , dont les soins délicats Apaisoient la souffrance , ou charoioient le trépas.
L'association religieuse des sœurs grises à qui Delille rend uii juste et si honorable hommage, subsiste encore aujourd'hui : elle eut pour fondateur Saint-Vincent-de-Paul.
5 A la voix de Carron le luxe s'attendrit.
L'abbé Carron est du petit nombre de ces ecclésiastiques qui, fuyant les grandeurs et les vanités mondaines, ont consacré leur vie à des œuvres de bienfaisance. Force de quitter' la France à l'époque de la révolution, il établit à Londres une école pour les enfants des émigrés, et un hospice pour les vieillards et les infirmes. Son zèle infatigable à solliciter la chanté d'autrui suppléoit à son manque de fortune; et c'est ainsi qu'il se procura les moyens nécessaires à l'établissement cl à l'entretien de l'école et de l'hospice dont il étoit le fon-.dateur On raconte à ce sujet qu'un jour, avant obtenu l'au-
torisation de quêter dans un temple protestant, un jeune homme, indigné de sa présence, s'emporta jusqu'à lui donner un soufflet : tout le monde s'émut de cette odieuse insulte, l'abbé Carron seul conserva le calme de son ame; il tendit sa main au jeune homme en lui disant : Le soufflet est pour moi, mais n'avez-vous rien à donner pour les pauvres?
Revenu à Paris en 1814, il y ouvrit une école pour les jeunes filles, semblable à celle qu'il avoit fondée en Angleterre; et ce fut au milieu de ces occupations pieuses, que la mort l'enleva aux infortunés, le i5 mai 1821. Il est auteur d'un grand nombre d'ouvrages dont OD trouve la liste dans le Dictionnaire de Feller.
6 Tel brille ce Greenwich , où l'œil des vieux pilotes • Voit partir , revenir, et repartir les flottes.
Cet hôtel, fondé par la reine Anne, sert à la fois d'asile aux matelots invalides, et de maison d'éducation aux enfants de ces matelots. Ainsi, la retraite de la génération qui finit, touche le berceau de la génération (]ui commence. Mais c'est dans la situation de ces deux établissements, que la prévoyance du gouvernement se manifeste. De Greenwich on voit la Tamise couverte de vaisseaux. Le cœur du matelot invalide palpite à cet aspect qui lui rappelle sa vie aventureuse. Non loin de là, les enfants, émus de ces grands spectacles, brûlent de sillonner à leur tour cette mer dont ils ne voient pas les dangers, et dont l'immeusilé éveille leurs désirs et tourmente leurs pensées.
7 Sur des captifs tremblants, échappés au trépas Leur triomphe cruel dirige le tonnerre.
Barrère, et non Bobespicrre, comme on le Jil dans une note des premiers éditeurs de ce poème, après avoir reproche au gouvernement britannique de nombreux actes de perfidie, fit décréter par la Convention l'ordre de fusiller tous les prisonniers anglais ou hanovriens. On sait que les généraux français refusèrent d'exécuter cet ordre. L'humanité n'existoit alors que dans nos camps. Ce décret, du 26 juin 1794» fût rapporté le 3o décembre de la même année.
6 0 vous , tristes captifs , délaissés par la France , Contez-nous quelle main nourrit votre indigence.
Tout le monde connoit les maux que nos prisonniers éprouvèrent en Angleterre; mais ce qu'on ne sait point assez, c'est que les émigrés français s'empressèrent de venir à leur secours. Des familles dépouillées par la révolution retranchèrent de leur nécessaire; de pauvres prêtres qui n'avoicnt que deux habits, en donnèrent un. Enfin les malheureux des deux partis se tendirent une main amie sur la terre étrangère.
9 Et qui ne prévit pas que son hymen , un jour. Du cygne harmonieux feroit naître un vautour.
Un des descendants du poète Haller étoit alors fournisseur des armées françaises, où il avoit acquis une funeste célébrité par ses dilapidations.
10 Que faisiei-vous alors? Vos magistrats muets Dormoient au bruit Uatteur des paroles de paix.
Le Directoire berça long-temps le grand conseil de Berne de l'espoir d'une paix qu'il se proposoit de rompre au premier moment favorable. Enfin ce moment étant venu, nos troupes entrèrent en Suisse sous prétexte de rétablir la tranquillité troublée par l'insurrection des Vaudois contre le gouvernement de Berne : insurrection fomentée par la France. Le véritable motif de cette agression étoit le dessein de ravir le trésor de Berne, et de se venger de l'asile accordé aux émigrés et aux fructidorisés. La prise de Berne entraîna la souxiissiun de touteja lauisse.
NOTES DU CHANT III
11 En vain le vieux Steiger , digne de jours plus beaux , Évoquoit vos aieux du fond de leurs tombeaux.
L'histoire conservera ce nom. Ce magnanime vieillard ne se laissa pas tromper aux artifices du Directoire; seul, il soutint le parti de la guerre, et son énergie entraîna quatre-vingtseize de ses collègues dans les deux conseils. Ni les périls de tout genre qu'il avoit à courir, ni le poids de soixante-neuf ans, ni la supériorité de l'armée ennemie, n'ébranlèrent son courage. A la tète de sa petite troiipe, il ne quitta point le feu pendant les cinq combats qui précédèrent la reddition de Berne.
12 Mais Rapinat pareil, et, contre les victimes, Promet aux meurtriers l'impunité des crimes.
Voici ce que Mallcl-du-Pan a dit de ce commissaire du Oirectoire, dont le nom a survécu à toutes les célébrités du même genre.
« La tvrannie fiscale marche aussitôt sur les traces de la tyrannie armée. Lecarlier, juge trop humain, cède le sceptre des déprédations aux commissaires Rouhière et Rapinat.
<t Ce dernier, chef de l'expédition , charge des instructions secrètes, choisi par Rewbel, et son allié, offre un nouvel enfer. Totila et Alaric furent miséricordieux à côté de ces déprédateurs modernes, élevés dans les Ivcées de Paris.
« Des cris s'élèvent, ce sont ceux de l'impuissance. Comment, avec quoi solder cette profusion de rapines?
" La fureur publique accuse le lâche silence de la législature helvétique; elle le rompit, s'émut, intercéda, remontra; mais Rapinat inflexible poursuit ses vols. Schawenbourg et ses soldats les protègent. De concert, ils font taire les plaintes et le désespoir; la Suisse écrasée passe sous un svstèrae de terreur; la prison, la confiscation, l'inquisition, l'cchafaud , attendent les murmures et la première résistance.
« En un mot, une oppression si effrénée aliénoit jusqu'aux acobins les plus immoraux, et le Directoire se vit forcé de feindre de désavouer, et de rappeler Rapinat. »
( Mercure Biit. , vol. i, p. 25o et suiv. )
i3 Ahî qui pourroit tracer ces scènes de carnage? Les vieillards ne sont point protégés par leur âge.
Ce tableau fut composé en Allemagne, au moment des plus grands malheurs de la Suisse, et sous l'impression même de ces événements. Des ordres de police le firent supprimer dans les éditions in-8° et in-i8 de i8o3.
ift A peine on s'est mêlé ,
La vengeance s'est tue et le sang a parlé.
Cette scène touchante appartient au poète et non à l'histoire. r,a guerre de la Vendée fut horrible et sans réconciliation : elle se réveille et nous menace encore aujourd'hui. Delille a imité cet épisode du quatrième chant de la Pharsale; et le huitième chant du même poème lui a inspiré quelquesuns des vers qui suivent , et qui commencent ainsi : Mais le remords redouble au milieu des ténèbres, etc.
CHANT III
I Et Tinville , après lui traînant tous ses forfaits. Va dans des (lots de sang se débattre à jamais.
Fouquier-Tinville : jamais on ne vit un homme plus profondément artificieux, plus habile à supposer le crime et à controuver les faits. Son regard fixe faisoil baisser les veux de ses victimes. Lorsqu'il s'apprètoit à parler, il fronçoit le
sourcil et plissoit le front. Sa voix étoit haute , rude cl menaçante, elle passoit soudainement de l'aigu au grave, et du grave à l'aigu. En vain une épouse en pleurs le conjuroit à deux genoux d'entendre jusqu'à la fin la justification de son mari; sourd aux accents de la douleur, il prononcoit froidement la condamnation, et passoit aussitôt à une autre victime.
Cet homme à sou tour trouva des juges, el fut condamne à mort. Ceux qui avoient échappé à sa fureur, le virent passer dans le tombereau fatal, [jn témoin oculaire raconte que les vastes degiés du Palais de Justice étoient couverts d'une foule immense de spectateurs qui, au premier aspect de ce bourreau, jetèrent un cri d'indignation et d'effroi. Son front, immobile comme le marbre, défia tous les regards. On l'entendit même murmurer des paroles menaçantes. Mais au pied de l'échafaud, lorsqu'il fallut voir la raort en face, son audace l'abandonna, et il parut comprendre tout-à-coup l'énormité de ses forfaits. Le misérable trembla à son tour sous le glaive sanglant qui avoit fait tomber les têtes de tant de victimes innocentes.
2 Par un art tout nouveau, des nacelles* perfides Dérobent sous vos pas leurs planchers homicides.
Les crimes de Carrier sont si effrayants qu'on est tenté de nier leur possibilité. 11 disoit à qui vouloit l'entendre : Nous fcrfjES un cimetière de la France! Nous voulons qu'elle soit réduite au quart de sa po[)ulation. « N'épargnez pas les ferotf mes, répétoit-il à ses agents, elles engendreroient trop si « on les laissoit vivre. Quant aux petits enfants, ce sont des « louveteaux qu'il faut étouffer. » Pour multiplier le nombre des victimes, il inventa plusieurs supplices, et entre autres les bateaux à soupapes. Voici, à ce sujet, la déposition d'un témoin dans son procès. « Lamberty m'assura qu'il avoit des " ordres de Carrier de noyer les brigands; il me prévint que « pendant la nuit, il exécuteroit une noyade, et m'engagea i< à m'v trouver : je m'v rendis. J'ai assisté à deux ou trois « novades. On attachoit les brigands, on les faisoit descen- « dre dans une gabarre; on ouvroit les soupapes, ils étoient « engloutis. » Pendant ce temps les bourreaux chaotoient des hvmncs patriotiques, et achevoient à coups de sabre ceux qui tentoient de s'échapper. Dans un compte rendu d'une de ces opérations où l'on submergea quatre-vingts prêtres qui n'avoicnt été condamnés qu'à la déportation. Carrier écrivoit : Le décret de déportation fut exécuté •verticalement. On sait que la quantité de cadavres engloutis dans la Loire fut si grande que les eaux en furent long-temps infectées. (Voyez les pièces du procès de Carrier, publiées en deux volumes in-8°. Paris, an III de la république.)
3 Ailleurs, la cruauté, fière d'un double outrage, Joint l'insulte à la mort , l'ironie à la rage.
Tout le monde connoît, le mot féroce de Dumas , président du tribunal révolutionnaire, qui, interrogeant une femme plus que sexagénaire, et ne pouvant en obtenir de réponse à cause de sa surdité, dit au greffier : Écrivez qu'elle a conspiré sourdement. On se rappelle aussi la lâcheté de son confrère Coffinhal, qui, après avoir prononcé la sentence de raort d'un maître en fait d'armes, lui dit : Pare cette botte-la, si tu peux. Dans la note précédente, nous avons cité un trait semblable de Carrier.
^ 0 Loire : tu les vis , ces hymens qu'on abhorre , Tu les vis, et tes flots en frémissent encore.
On attachoit nus un jeune homme et une jeune fille, et on les jetoit dans la Loire. Carrier appeloit ces exéculioas
NOTES DU CHANT III
des manages répuhUcnitis. Ils fuient uonibiciix. L'n Ictnoiii déposoit ainsi dans le pioccs de Carrier ; « Vers la fin de « brumaire, j'entre dans un café sur la place du Bouday ; un « batelier, nommé Pédrcau, gros homme fort et Irapu, me « demande une prise de tabac : Je l'ai bieti gagnée, me dit-il, «je viens d'en expédier se[)t à huit cents. — Mais, lui dis-je, •< comment vous y prenez-vous pour expédier tant de monde «en aussi peu de Icmjis? — Rien de |>lus aisé, me dit-il; " lorsque je fais des baignades , je dépouille les hommes et « les femmes, je les attache deux à deux |)ar les bras et par « les poignets; je les conduis sur mon bateau au milieu de la •< Loire, deux hommes les poussent par derrière et les pré- « cipitent dans l'eau. — Mais ces gens pouvoicTit nager sur •• le dos et se soustraire à la mort? — Oh! répiuid le batc- •• lier, nous avons de grands bâtons avec les(piels nous les «' assommons. C'est ce que nous a()pelons le mariage civi- » que.>t (Voyez le recueil historicpie des crimes de Cariier, tome l'^r^p. 146.)
6 Quo dis-je? aux premiers coups du foudroyant orage, Quelque eoup.ible encor peut-cire est iehappé ; Annonce le pardon; et, p.ir l'espoir tromp* , Si quelque iiiallieureuT en tieinblunl se relève. Que la Ibudre redouble, et que le fer acliève.
Après le siège de Toulon, un grand nombre de citoyens d« cette ville furent réunis sur une place, où les ordres clnicnt donnés de tirer sur eux à mitraille, l.c représentant, qui assistoit à cette terrible exécution, se promena froidement sur ce champ de mort, et s'élant aperçu que quelques- UDes des victimes avoient écliap[)c à la mitraille, il s'écria tout haut : Que ceux qui ne sont pas morts se relèvent, la république leur pardonne. Quel(iues-nns de ces malheureux se relevèrent en effet, et l'ordre fut sur-le-champ donné de les fusiller. L'artillerie qui fut l'instrument de ces atrocités étoit coramaudéc par Buonaparte, alors chef de bataillon.
6 I,aniballe a sucrombé , Lambillc dont le léle A sa reine en mourant est demeuré fidèle;
Et Ces cheveux si beaux , ce front si gracieux , Dans quel état , <S ciel ' on Us montre à ses yeux.
Les assassins, venus pour l'égorger, firent de vains efforts pour l'obliger à répéter les outrages dont ils couvrirent le nom de la reine : Non, non, répondit-elle, jamais, jamais! Entraînée par ses bourreaux auprès d'un amas de cadavres, on la force à se mettre à genoux, et, après l'avoir frappée, on déchire son sein, on lui arrache leereur. Par un raffinement de barbarie, .ses longs cheveux blonds sont frisés et poudrés, ses joues sont rougies avec du fard et du sang; les assassins forment ensuite un horrible cortège, précédé de fifres et de tambours; portent sa tète au bout d'une pique à travers les rues de Paris, s'arrêtent devant le palais du duc d'Orléans, qui se montre à une croisée, avant à côté de lui sa maîtresse , madame de Buffon, et portent enfin cet épouvantable trophée au Temple, sous les fenêtres de la reine qu'ils appellent à grands cris pour lui montrer les restes mutilés de son amie. N'ayant pu y réussir, deux des bourreaux pénètrent dans la prison, et s'adressant à la reine, ils lui dirent IVoidemeut : Nous voulions te montrer la tête de la Laniballe. A ces mots, la princesse tombe évanouie, et les bourreaux satisfaits se retirent.
7 La reine, à ce signal, inquiète, troublée. Son enfant dans les bras, s'enfuit éclievelée.
L'auteur trace ici le tableau des tristes cvéncmcuts des 5 et C octobre à Versailles. La reine, en effet, n'échappa que par busard h la fureur des assassins. Deux gardes-du-eorps, Va-
ricdurt et Deshultcs, en faction près de son appartement, furent égorgés, et leur résistance donna le temps à la reine de fuir, à demi-vctuc, dans les appartements du roi. Les assassins parvinrent jusqu'à son lit qu'ils percèrent de plusieurs coups de sabre et de ba'ionoctte.
8 Dans le jardin des rois s'il respire un moment. Il marche envii-onné de surveillants barbares.
Ai)rès la catastrophe de Varenncs, le roi est captif dans sou pro[)rc palais; les gardes-du-eorps sont liceucics; on lui dfuiuc une garde sous les ordres de Lafa^tte; et cette garde, introduite jusque dans la chambre de la reine, observe son sommeil et répond de la personne de ces deux illustres victimes.
9 Ilèlasl toujours trompé, mais espérant toujours, Louis à ses tyrans vient confier sts join's.
Après avoir tout disposé pour la défense de son palais, au 10 août, Louis XVI chancelé et oublie bieiitùt la résoliilion où il étoit de se défendre. Hcrderer ic sur|)rend dans ces dispositions, et l'invite, d'un ton impératif, à se réfugier au sein de rassemblée nationale. Louis suit ce conseil, ou plutôt il obéit à cet ordre, et il va demander un asile à cette assemblée qui va le renverser du trône. Là, relégué dans la loge d'un journaliste, il est condamné, pendant trois jours, aux plus s.mglants outrages; là enfin, il entend Vergniaud lire et l'assciiiblée adopter, sur-le-champ, le décret qui ordonne son emprisonnement et celui de toute sa famille.
10 De l'horrible Whitehall les sanglants attentats.
C'est contre les murs de ce vieux palais des rois d'Angleterre que fut dresse' l'écliafaud où périt Charles \". Aujourd'hui la fenêtre au niveau de laquelle l'échaland étoit placé, a été murée, et une statue de Charles II montre du doigt In place où coula le sang de Charles I"".
It D'nulres du jour fatal retraceront l'Im.iRe : Dans ce vaste Paris, le calme du cercueil, etc.
Les bourreaux ont tout prévu pour achever leur crime : on dispose de l'artillerie sur toutes les places et sur tous les abords du lieu de l'exéculioo. Il est défendu de se tenir en groupes dans les mes, sous peine de mort. On invite les citovens à ne pas se montrer aux fenêtres pendant le passage du cortège. Sur la proposition de Robcsjiierre, on désigne dans chaque section des hommes dévoués qui doivent se réunir autour de l'écliafaud. Enfin la voiture s'avance environnée de soldats, on roule des canons en avant et en arrière, et cejiendant la multitude est muetle, consternée, et le seul bruil (jui se fasse entendre est celui des armes et des tambours. 12 Dans les mains du bourreau, de son cilmc effi-ayé.
Plusieurs récits touchants de la mort de Louis XVI ont été publiés. En voici iiu qui est peu connu, et que nous insérons ici comme une pièce digne de tenir sa place dans l'histoire. C'est une lettre du bourreau lui-même, qui se plaint de l'infidélité d'un journal, lequel journal avoit jeté quelques soupçons sur la fermeté de Louis XVI à ses derniers moments.
« Citoyen,
« l'n voyage d'un instant a été la cause que je n'ai pas eu " riiouiieiir de répondre à l'invitation que vous me faites dans « votre journal, au sujet de Louis Capet. (Le journaliste con- « tredit par Sanson l'avoit invité à tracer le récit exact de <€ l'exécution du roi.) Voici, suivant ma promesse, l'exacte voie rite de ce qui s'est passé. Descendant de la voiture pour << l'éxecution, on lui a dit (pi'il falloit ôtcr son habit; il fit
NOTES DU CHANT III
« quelques difficultés, eu disant qu'où j>ouvoit l'exécuter « comme il ctoit. Sur la représentation que la chose étoit im- « possible, il a lui-uièine aidé à ôter son habit. Il fit ensuite c< la même difficulté lorsqu'il s'est agi de lui lier les mains, « qu'il donna lui-même lorsque la ])ersonne qui l'accompa- <• gnoit lui eut dit que c'étoit un dernier sacrifice. 11 s'informa << si les tambours battroient toujours; il lui fut répondu que « l'on n'en savoit rien , et c'étoit la vérité. 11 monta l'échal'aud « et voulut foncer sur le devant comme voulant parler; mais e< on lui représenta que la chose étoit impossible encore ; il se « laissa alors conduire à l'endroit où on l'attacha et où il s'est «< écrié très-haut : Peuple, je meurs innocent! Ensuite se re- •< tournant vers nous, il nous dit : Messieurs, je suis innocent »' de tout ce dont on m'inculpe. Je souhaite que mon sang « puisse cimenter le bonheur des Français. Voilà , citoyen , « ses dernières et véritables paroles.
« L'espèce de petit débat qui se fit au pied de l'échafaud , « rouloit sur ce qu'il ne croyoit pas nécessaire qu'il ôlàt son « habit et qu'on lui liât les mains. 11 fit aussi la proposition de « se couper lui-même les cheveux.
« Et, pour rendre hommage à la vérité, il a soutenu tout K cela avec un sang-foid et une fermeté qui nous a tous éton- <• nés, et je reste très-convaincu qu'il avoit puisé cette fermeté « dans les priuci|)es de la religion, dont personne plus que «' lui ne paroissoit pénétre ni persuadé.
« Vous pouvez être assuré, citoven, que voilà la vérité <■ dans son plus grand jour.
« Signé Sanson. »
Paris, ce 20 février 1793, l'an i de la république franeaise.
Quel hommage et quel récit! Ne croiroit-on pas entendre le centenier chargé de garder Jésus, glorifier Dieu malgré lui au moment où Jésus expire, en disant: Certe hic homo Justus erat. Les dernières lignes de la lettre de Sanson sont peutêtre le plus grand triomphe que jamais la religion ait obtenu.
i3 Ah! combien ses malheurs se sont appesantis! Elle n*a plus d'époux et tremb^ pour son fils.
11 seroit inutile d'entrer ici dans aucun détail sur le procès de la reine. Sa prison, ses interrogatoires et son supjilice, se trouvent rapportés fidèlement dans les mémoires de Cléry et de Weber, ainsi que dans un ouvrage intitulé : Histoire complète de la captivité de Louis XVI et de sa famille; i volume in-S", 1816
14 Et toi qui, pai-mi nous . prolongeant ta misère. Ne vivois ici-bas que pour pleurer un frère, D'un frère vertueux , 6 digne et tendre sœur
Sept mois après le supplice de la reine, madame Elisabeth fut immolée sur le même échafaud. On affecta de la conduire au supplice sans aucune distinction, en l'associant sur le fatal tombereau à vingt-quatre autres victimes. Plusieurs femmes de la cour ctoient de ce noml)re. L'une d'elles, quoique enceinte, a refusé de se soustraire à la mort par sa déclaration. Madame Elisabeth fait avertir les juges, et la sauve. Exécutée la dernière, elle porte sur l'échafaud , couvert de sang et de cadavres, cette ang-clique sérénité qui ne l'a pas abandonnée un seul instant, ni pendant sa vie, ni à l'heure de sa mort.
j5 0 filles de mes rois, dans quels lieux pleurez- vous ?
Quel temple entend les vœux que vous formez pour nous?
Mesdames de France, Adélaïde et Victoire, filles de Louis XV, et tantes de Louis XVI , se rendirent à Rome en 1791, et passèrent plusieurs années dans cette ville, sous la protection de Pie VI. La conquête de l'Italie par les Français vint les arracher à cet asile. Elles passèrent successivement à Naples, à
Caserte et à Trieste, fuyant devant nos armées, et ne trouvant nulle part le repos. Madame Victoire mourut à Trieste, le 8 juin 1799, et madame Adélaïde le 18 février iSuo. Leurs dépouilles mortelles furent apportées en France et déposées à Saint-Denis, au mois de janvier 1817. (Voyez [es Mémoires pour servir à l'histoire de la persécution française y recueillis par ordre de Pie VI< Rome, 1794.)
16 Leurs horribles conseils et leur doctrine infâme , En attendant son corps, empoisonnent son ame.
Les détails de la captivité de Louis XVII , et de son horrible geôlier Simon, se trouvent partout. Mais une anecdote moins connue, c'est que le jeune prince, dans les derniers temps de sa vie, se condamna à un silence complet. Les commissaires chargés de la surveillance du Temple, interrogés par le comité de sûreté générale, sur la date de cet événement, répondirent : que le refus de répondre à toutes les questions datoit du jour où Hébert et Simon lui avoient arraché une déposition contre sa mère, lis ne doutoient pas que celte horrible scène ne fût la seule cause d'une résolution si extraordinaire dans un enfant de cet âge. Voyez le récit touchant de Harmand de la Meuse, dans ses Anecdotes et événements remarquables de la révolution, page 172, un volume in-S", Paris, 1820.
17 On a vu des enfants s'immoler pour leurs pères , Des frères disputer le trépas à. leurs frères.
L'infortuné LoiseroUes reçoit à la Conciergerie un acte d'accusation, c'étoit celui de son fils. 11 garde le silence, obéit à la voix du guichetier qui lui signifie l'ordre de descendre au greffe. L'erreur ne fut point reconnue, parce qu'il fit tout pour la rendre complète. Il trenibloit que son fils, qui ignoroit ce dévouement, ne vînt réclamer sa place. Ce vieillard vénérable attaché à la planche, s'écria : J'ai réussi! et il reçut le coup de la mort. Cette généreuse victime fut une des dernières. Un jour de plus et elle étoit sauvée : Robespierre et ses complices tombèrent le lendemain,
18 On a vu les bourreaux, fatigués de carnage. Aux cris de la Pitié laisser fléchicleur rage. Rendre à sa iiile en pleurs, un père malheuieux Et, tout couverts de sang, s'attendrir avec eux.
Cazotte, âgé de soixante-treize ans, condamné à mourir sous le fer des septembriseurs, a déjà passé le guichet de l'Abbavc, lorsque sa fille accourt, l'embrasse, le couvre de son corps, demande pour toute grace de mourir la première. A cette vue, la populace qui n'est là que pour regarder, s'émeut : Grace! grace! crie-t-on de toutes parts; les assassins étonnés laissent échapper leur victime, et la fitlè et le père sont emportés en triomphe dans les flots de la multitude. Malheureusement ce triomphe ne fut pas de longue durée, et Cazotte périt dix jours après sur l'échafaud. Le trait de mademoiselle de Sombreuil n'est ni moins touchant, ni moins digne d'admiration. On sait à quel prix il lui fallut acheter l'horrible clémence des bourreaux. Us lui présentèrent un verre de sang!... Elle emporta son père entre ses bras. Mademoiselle de Sombreuil est morte en 1823.
ig 0 toi, du genre humain la moitié la plus chère, Une seule dément ton noble caractère.
Dans ce dernier vers, l'auteur désigne madame Dubarrv, la seule femme qui se soit montrée foible en présence de l'échafaud.
20 Tarente , que te veut cet assassin farouche ? A trahir ton amie il veut forcer ta bouche.
« La princesse de Tarente se sauva à force d'iiéroïsmë-
NOTES DU CHANT IV
" Traduite devant les juges-bourreaux du 2 septembre, après ■< avoir attendu sou tour pendant quarante heures, sans fermer « l'œil, au milieu des cris des victimes qu'on immoloit, et des " angoisses de celles qui alloient être massacrées, elle re- « trouva toute son énergie, lorsqu'elle vit que les interroga- " toircs qu'on lui faisoit subir tendoient à obtenir d'elle des « déclarations qui inculpasseut»la reine. Elle réfuta si victo- <■ ricusemcnt toutes les calomnies sur lesquelles elle étoit in- « tcrrogée, que l'opinion de tout l'auditoire, hauteiucut pro- « noncce, força ses juges à la déclarer innocente. » ( Bertrand-Molleville. )
21 O vierges de Verdun, jeunes et tendres fleurs,
Qui ne sait votre sort, qui n'a plaint vos iniilheurs!
Quatorze jeunes filles de Verdun sont amenées à Paris et conduites au supplice, pour avoir paru à un bal donné par les Prussiens. Le peuple les voit, les plaint, entend ces voix virginales chanter des cantiques pieux, jusque sous le fer de la guillotine, et personne ne crie grace! personne ne s'élance pour les délivrer! I.a boucherie humaine est ouverte, cl le peuple, abruti jiar le spectacle du sang, n'éprouve plus ni émotion, ni pitié! Voilà le sort de la France peudaul près de deux ans, sous ses tribuns populaires.
32 Loin les jardins de Flore , et l'impur Tivoli , Par ses bals scandaleux trop long-temps avili.
Après la terreur, le peuple fut saisi de la fVenésic des bals, des fêtes, des parures; et le monument le ))lus curieux de cette époque est, sans aucun doute, le journal des modes. Delille, dans CCS vers, fait allusion à ce goût effréné du plaisir, et peut-être aussi à ces bals, devenus célèbres sous le nom de Bal à la ^victime. On sait que pour y être admis, il falloil présenter un certificat attestant qu'on avoit perdu un père, une mère, un mari, une femme, un frère, une sœur, sous le fer de la guillotine. La mort des collatéraux ne donnoit pas le droit d'assister à ces fêtes. On dansoit en souvenir des morts, comme autrefois on prioit pour eux!
CHANT IV
1 En cornets, à son tour, Despréau» est roulé.
Le poète rappelle ici, d'une manière fort piquatjte, le trait «.itirique de Boileau :
Et j'ai tout Pelletier
Roulé dans mon ofDce en cornets de papier. Satire m.
2 Dieu Terme', que dis-tu de ces barbares lois?
C'est le dieu protecteur des bornes que l'on met dans les champs, et le vengeur des iiiurpations. JNuma inventa cette divinité comme un frein plus capable que la loi d'arrêter la cupidité. Après avoir fait :<i peuple la distribution des terres, il bâtit un petit temple sur la roche tarpéicnne, et le consacra au dieu Terme. Ainsi, chez les anciens, les limites des champs étoient sacrées : ceux qui avoient l'audace de les changer étoient dévoués aux Furies, et il étoit permis de les luer comme des sacrilèges.
3 Sans doute le Français, malheureux, dépouillé, Peut rentrer sur un sol de carnage souillé.
Delille ajouta ces vers à son poëme, en 1802, au moment même de sa publication. Buonaparte venoit d'amnistier les émigrés, et de réduire à une liste permanente de mille noms, le
nombre des proscrits qui s'élevoit alors à cent cinquante mille, et remplissoit neuf volumes. Les biens non vendus furent restitués à leurs anciens propriétaires; mais il y eut une exception pour les bois et les forêts de 400 arpents, les immeubles affectés aux services publics, etc., etc. C'est ce qui éteint toute reconnoissance dans le cœur du poète, et lui arrache ce vers plein d'amertume :
La justice imparfaite est encor l'injustice!
4 Gardez-vous donc d'offrir la scandaleuse scène De ces cœurs généreux punis d'aimer leurs rois.
Ces vers sont une accusation directe contre Buonaparte, alors tout-puissant, et qui venoit d'obtenir de la Prusse l'arrestation d'Imbert Colomès, dont il se fit remettre les papiers. Ce vieillard, alors âgé de soixante-seize ans, fut détenu au secret, gardé par quatre sold.nts, et resta long-temps sous le poids de cette arrestation. Ses papiers, imprimés et publiés par le gouvernement, forment un gros volume qui porte le titre de Papiers saisis a Bareuth , Paris, 1801, in-8°.
5 Et la mer voit un Grec sur les vaisseaux de Troie!
C'est la quatrième imitation de Virgile, dont le poète ait enrichi cette partie de son omTagc; et l'on doit dire que jamais il n'a été plus heureux que dans ces emprunts faits à son maître. Voyez, dans le troisième livre de l'F.néide, l'intéressant épisode du grec Achéménide, et celui du jeune Polydore. Ce dernier a certainement inspiré à notre poète les vers les plus touchants et les plus énergiques de son poëme.
6 Pontife des Liégeois , accepte mon hommage ; Le plus près du volcan, tu défias l'orage.
Le prince évêque de Liège se montra, dès le conuncnceinent de l'émigration, l'un des plus empressés à secourir les malheureux Français obligés de quitter leur patrie; mais ses généreux secours ne leur furent pas long-temps utiles; le prél.it vit bientôt ses états envahis, et il fut lui-même obligé de fuir devant les ennemis de la religion et de la monarchie.
T Pour corriger encor la fortune ennemie , Du vénérable Oxford I^pntique académie Multiplia pour vous ce volume divin , etc
[/université d'Oxford fit faire à ses frais une édition de la Bible, qu'elle distribua à tous les ecclésiastiques français que l'étnigration avoit conduits en Angleterre.
S Non , non : je l'ai promis à l'aimable Glairesse; Beau lieu, qui nourrissois ma poétique ivresse!
Petit village sur le lac de Bienne, à deux lieues de l'ile de Saint-Pierre, et dans une position charmante. Delille y passa quelques mois en 1796, époque à laquelle il travailloit à la traduction de l'Enéide.
9 Ces bosquets de Saint-Pierre, île délicieuse. Qu'embellit de Rousseau la prose harmonieuse.
Tout le monde eonnoît les belles pages de Rousseau sur l'ile de Saint-Pierre, et le récit qu'il a fait de ses promenades dans cette partie de la Suisse alors presque inconnue, et aujourd'hui visitée par tous les voyageurs. Il n'y a dans l'île qu'une seule maison, et l'on y voit encore la chambre du philosophe, et la trappe par où il s'échappoit lorsque des visites importunes venoient troubler sa solitude. 10 Les héros de Condé te demandent des chants.
On sait que les souverains étrangers s'opposèrent toujours à ce que le chef de la maison de Bourbon, qu'ils reconnoi.ssoient comme roi (Louis XVIIl), se mît à la tête des émigrés français. Ce commandement fut laissé au prince de Condé,
NOTES DU CHANT IV
dont la petite armée toujours placée aux avant-gardes dans les attaques, et aux arrière -gardes dans les retraites, fit des prodiges de valeur et fut continuellement sacrifice. Les mémoires du temps entrent dans de grands détails sur cette exécrable ^)olitique de l'Autriche et de l'Angleterre, dont l'unique but étoit de détruire la France et non de rendre un trône aux Bourbons.
11 Quand parut votre roi. votre compagnon d'armes.
Ce fut en 1796 que Louis XVIII, chassé de Vérone par les armées françaises, rejoignit le corps du prince de Condé à Radstadt. 11 y arriva le 28 avril, et le 18 mai il fut contraint de le quitter par le gouvernement autrichien , dont nous avons rappelé la politique dans la note précédente. C'est en passant à Dillingen en Souabc que ce prince fut blessé d'un coup de feu parti d'une main inconnue, mais qu'on suppose dirigée par le Directoire.
12 Tel ne fut point ton cœur , toi , courageux ami.
M. Marin avoit servi dans l'armée de Condé; et ses talents en musique , que le poète a vantés avec tant de chaleur, avoient charme plus d'une fois ses compagnons d'armes. i3 De son vêtement d'or un Cauraont l'embellit.
Plusieurs émigrés, plutôt que de recevoir des secours d'un gouvernement étranger, se firent une ressource de leurs talents. Quelques-uns embrassèrent des professions mécaniques; de ce nombre fut M. de Caumont, maréchal-de-camp, dont les belles reliures obtinrent de la célébrité. D'autres se firent imprimeurs et multiplièrent à Londres les chefsd'œuvre de notre littérature. Nous avons sous les yeux plusieurs réimpressions de Paul et Virginie et de la Chaumière, faites par des émigrés français qui relevèrent ainsi leur petite fortune.
li Lorsque de deux Français le sort miraculeux M'apprend que le destin realise mes vœux.
Cet épisode n'est point une fiction du poète; une multitude d'émigrés français fondèrent des établissements semblables dans diverses parties de l'Amérique. Ou sait que Delille ayant lu ces vers dans une nombreuse société, apprit avec étonnement que M. et M^^ de Latour-du-Pin étoient les héros de cette histoire dont il se croyoit l'inventeur. Seulement le lieu de la scène étoit changé, et ce que l'auteur place sur les bords de l'Amazone se réalisoit sur les bords de la Delaware.
i5 Souris a mes accents, à prince généreux!
Ce morceau est l'expression touchante d'une reconnoissanee qui dura autant que la vie du poète. Le comte d'Artois, aujourd'hui Charles X , s'éloit déclaré le Mécène du traducteur des Géorgiques, et l'abbaye de Saint-Séverin en Poitou fut le premier bienfait de ce prince.
16 C'est ton heureux pays qui vit former leurs chaînes , Toi , qui du Nord charmé viens de saisir les rênes , Jeune et digne héritier de l'empire des Czars ;
Le mariage de S. A. R. Monseigneur le duc d'Angoulèmc et de Madame, fiUe de Louis XVI, s'est fait, en 1798, à Mittau, en Courlande, sous les auspices de Paul If'r. Peu de temps après, Alexandre lui succéda, et c'est à cet empereur que sont adressés les vers de DelUle, devenus si prophétiques. Un magnifique exemplaire, imprimé à Paris dès longtemps, relié aux armes de Russie, et dans lequel ce passage n' avoit pas été supprimé, malgré la surveillance de la police de Buonaparte, fut mis sous les yeux de l'empereur de Russie, deux heures après son entrée à Paris, le 3i mars 18 14, au moment où Q vcnoit placer la couronne sur le front de Louis XVIII.