PRÉFACE DE L'AUTEUR
L'auteur de ce poème ne se dissimule pas toutes les haines que doit lui attirer sa publication. Il attaque un million de propriétaires illégitimes et de spoliateurs barbares. Aucun regret ni aucun ressentiment personnels n'ont conduit sa plume; il ne s'est jamais permis aucune satire, il n'a répondu à aucune ; et, quand il a réfuté quelques critiques de ses ouvrages, c'étoit moins pour les justifier, que pour dissiper quelques préjugés littéraires, ou pour répandre quelques principes de goût trop méconnus. Il opposera la même impassibilité au déchaînement dont on le menace : de pareilles attaques ne peuvent effrayer celui qui, sous les couteaux de Robespierre, lui refusa un hymne pour l'Etre suprême qu'outrageoient ses hommages, que calomnioit son existence, et qu'a trop tard justifié son supplice.
Si l'on avoit réuni les voix de ceux dont il défend la cause, peut-être cet ouvrage n'auioit point vu le jour ; mais un homme profondément indigné de l'injustice, ne consulte ni les oppresseurs, ni les opprimés; il écoute l'humanité et la justice. A ces motifs s'est joint le souvenir ineffaçable de ce qu'il doit à ses augustes bienfaiteurs : il a voué à leur mémoire le respect qu'il eut pour eux dans les temps de leur prospérité, et qu'il leur a fidèlement conservé dans leur infortune : rien ne meurt pour les cœurs reconnoissanls.
Ce poëme n'est pas , comme on pourroit le croire, un ouvrage purement de circonstance. L'auteur, dans le premier chant, peint la pitié exercée par les particuliers envers les animaux, les serviteurs, les parents, les amis, et indistinctement tous les êtres à qui leurs malheurs et leurs besoins donnent des droits à la pitié des âmes sensibles. Il contient deux épisodes d'un genre et d'un caractère différents : dans l'un, l'auteur a peint, avec des couleurs plus sombres et d'une manière plus énergique, les misères de la ville; dans l'autre, avec des teintes plus douces,
la misère des campagnes, oij elle se montre moli» effrayante et moins hideuse. Le lieu même de la scène demandoit un ton différent. De ces deux épisodes, l'un est un fait réel, assez intéressant pour que le célèbre Danloux se soit proposé, d'après la lecture que l'auteur lui en a faite, de lui consacrer l'admirable talent qui a rendu si touchant son beau tableau de In Vestale , auquel toute l'Angleterre a couru. Le second épisode est tout entier d'imagination.
Le SECOND CHANT à. pour objet la pitié des gouvernements, exercée dans les établissements publics de justice et de charité, dans les prisons, dans les hôpitaux civils et militaires, dans les guerres de peuple à peuple, et même dans la guerre civile. Il se termine par un épisode qui présente un des plus intéressants et des plus terribles tableaux que pût tracer la poésie, celui de deux camps français de la Vendée, volant l'un vers l'autre dans un moment de trêve ; toutes les animosités oubUées, toutes les fureurs suspendues, la nature et le sang reprenant leurs droits; chacun reconnoissant, embrassant son ami, son parent, le compagnon de son enfance; et, au milieu de cet attendrissement et de cette alégresse universelle, le signal terrible du retour à leurs drapeaux parricides, et du renouvellement des massacres.
Le TROISIÈME CHANT a pour sujet la pitié dans les temps orageux des révolutions, et c'est là que le poëme prend davantage la couleur d'un ouvrage de circonstance; mais l'auteur a eu soia d'attacher tous les détails à des idées générales ; il a cherché les sources de la pitié : il les a trouvées^ dans la grandeur déchue dont on mesure les malheurs par la hauteur de sa chute; dans le spectacle de la beauté malheureuse et de la vertu proscrite, delà vieillesse et de l'enfance persécutées. Les détails et les récits ne sont que l'application des faits aux principes, et des effets aux causes.
PREFACE
La peinture des malheurs inouïs de la plus auguste et de la plus infortunée des races royales, est naturellement amenée par l'expression des différents genres de pitié qu'inspirent les différents malheurs; car, par une incroyable fatalité, cette famille offre la réunion lamentable de tousles désastres qui peuvent affliger une maison royale, après huit cents ans de gloire et de prospérité. Il y avoit dans ce sujet un grand écueil à éviter; c'est la monotonie horrible de ces scènes innombrables de supplices et de massacres. Pour donner quelque variété à ces terribles peintures, l'auteur a tâché d'y mêler quelquefois, sans disparate, des images douces et même riantes. Ainsi, dans la description de la mort tragique de l'infortuné duc de Brissac, après ces vers :
Ali! dans ce temps barbare.
Qui n'aime à retrouver une vertu si rare?
l'auteur ajoute :
Avec moins de jilaisir les yeux d'un voyageur Dans un désert brûlant rencontrent une fleur; Avec moins de transport, des flancs d'un roc aride L'œil charmé voit jaillir une source limpide.
De même , dans la peinture du règne de la terreur, il a interrompu un instant cette longue suite de meurtres abominables, par ces vers d'un ton plus doux, et d'unecouleur moins lugubre:
AL! dans ces jours affreux, heureuse l'indigence
A qui l'obscurité garantit l'indulgence!
Eh ! qu'importe au pouvoir, qu'auprès de ses troupeaux
Le berger enfle en paix ses rustiques pipeaux?
Qu'importe le mortel, dont la table champêtre
Se couronne le soir des fruits qu'il a fait naître?
C'est dans la même intention, que l'auteur a ajouté ici le juste éloge des femmes qui, presque toutes, sont montées sur l'échafaud avec un courage dont l'histoire offre à peine quelques exemples , cités sans cesse et rarement imités. Enfin , pour varier encore cet épouvantable tableau de la plus effroyable époque du genre humain, il a terminé ce chant par la description d'une fête champêtre instituée en l'honneur de ces douze filles de Verdun, également intéressantes par leur vertu et leur beauté ; toutes immolées dans un même jour, et dont la mort prématurée rappelle d'une manière si touciiante ce mot charmant d'un Grec après une bataille où la jeunesse athénienne périt en foule : l'année a perdu son printemps. Par cette description naturellement amenée , le lecteur consolé passe avec plaisir et sans secousse, des massacres à une fête; de la terreur des échafauds, aux spectacles délicieux des bocages, des fleurs et du printemps. Plus ces images sont inattendues, plus l'effet en est sûr.
Dans le quatrième chant enfin, il a peint la pitié dans les temps de spoliation et d'émigration. Là se trouvent encore des idées générales de justice et de morale, opposées au despotisme et à la tyrannie. On lira dans ce chant un épisode intéressant par sa nouveauté : c'est l'histoire de deux jeunes époux qui, voulant fuir bien loin du spectacle douloureux de leur patrie opprimée et sanglante, se sont établis sur les bords de l'Amazone, y ont porté les arts et les productions de leur patrie ; y sont devenus constructeurs, cultivateurs et fermiers. L'auteur, après avoir lu à un de ses amis cet épisode, imaginé par lui pour donner plus d'intérêt à son ouvrage, apprit avec étonnement que ce récit n'étoit point une vaine fiction , mais l'histoire réelle de deux jeunes époux d'une famille distinguée : seulement le lieu de la scène est différent, et le poète se trouve avoir placé dans l'Amériqiie méridionale , un fait arrivé dans le nord de cette partie du monde. Peu de hasards heureux lui ont fait autant de plaisir que cette espèce de divination.
Il se hâte de répondre à ceux dont les incroyables et pacifiques invitartions à la patience et à l'oubli de nos calamités , accusent d'avance cet ouvrage , destiné à en perpétuer le souvenir, en traduisant, dans leur véritable sens, les déclamations de ces hommes modérés, et en donnant à l'expression de leurs idées toute la naïveté et toute la franchise qu'ils n'ont osé lui donner eux-mêmes.
Pourquoi revenir sur les traces de nos anciennes calamités ? Pourquoi remuer toutes ces cendres, rouvrir tous ces tombeaux? Une révolution qui devoit enrichir les brigands , comme les débris d'un naufrage enrichissent ceux qui les attendent sur le rivage, a renversé la plus ancienne des monarchies. Dans cet écroulement subit, des hommes avides se sont emparés des dépouilles. N'allez pas leur disputer des richesses conquises parleur audace, et légitimées par leurs lois. Des hommes plus habiles encore ont spéculé sur les armées, sur les convois, sur les tentes, sur les magasins; et, ce qui est plus courageux encore, sur les remèdes des malades et le pansement des blessés. Des malheurs innombrables ont alimenté leur fortune nouvelle; des millions d'hommes ont péri pour la consolider : gardez-vous de troubler leur jouissance ; que tant de sang ne soit pas perdu. Ralliez-vous au gouvernement, disent d'autres encore; il faut l'aimer, car il est terrible ; il faut le servir, car il peut vous perdre. Ainsi parlent ces apologistes complaisants de tout ce qui a fait nos malheurs; et leurs déclamations ressemblent au bruit des
PREFACE
tambours et des cymbales qui, dans les sacrifices humains, empêchoient d'arriver aux oreilles des mères les cris des enfants égorgés ou piécipités dans les flammes. Eh quoi ! la plainte n'estelle plus le droit du malheur? Espérez -vous étoulfer, par vos conseils pacifiques, les cris d'une douleur si profonde, et calmer les convulsions d'une agonie si cruelle? Sans doute la haine doit se taire; mais la vérité doit parler: elle doit vous apprendre que la dissolution des corps politiques, comme celle des corps physiques, produit immédiatement cette horril)le population qui sort de leurs ruines et se nourrit de leurs cadavres. Les récits des calamités et des fautes passées sont le patrimoine de l'avenir; c'est l'instruction des empires et des siècles. Pouvez-vous bien nous enlever jusqu'aux leçons de l'infortune, et nous priver même de nos malheurs? Vous avez vaincu : régnez par la force ; mais ne raisonnez pas avec la souffrance. Jouissez, mais n'insultez pas ; ne commandez pas le silence à la douleur, et la résignation au désespoir.
On n'ajoutera plus qu'un mot. Des malheurs inévitables qu'entraînent les grands bouleversements dans les vieux empires , un des plus funestes, des moins remarqués, c'est l'incertitude de ce qu'il faut mettre à la place de ce qui n'est plus. Dans la peinture que fait Virgile des maux de la guerre civile, à la fin du premier livre des Géorgiques, l'auteur s'est toujours reproché d'avoir infidèlement traduit quelques mots, dont le sens profond n'est pas assez senti :
Ubi fas versum atque nefas,
dit Virgile , le bien et le niai sont confondus. Telle est la suite inévitable des révolutions. Tant que Rome eut des lois stables, et qu'on respecta l'ancienne constitution, on pouvoit distinguer le juste de l'injuste : cette constitution une lois détruite par la violence, l'incertitude régna dans toutes les délibérations et dans tous les esprits. Les uns vouloient le rétablissement de l'ancien gouvernement, les autres la royauté, les autres la dictature. Les limites une fuis arrachées , personne ne sait plus où les replacer : les anciennes fortunes renversées regardent avec indignation les fortunes élevées sur leurs ruines; les vaincus abhorrent les vainqueurs : ceux-ci s'efforcent d'en anéantir ce qui reste ; les esprits systématiques enfantent des projets de constitutions qui s'écroulent les unes sur les autres, et ensevelissent, sous leurs débris, et leurs ennemis et leurs auteurs. La nouveauté combat les anciennes habitudes; le choc des systèmes religieux vient ajouter à ces orages : tout est inquiétude, désordre, animosité, fureur. Le parti écrasé, qui avoit oublié ses injures, saisit avec ardeur l'occasion de la vengeance ; jusqu'à ce que les haines des factions rivales viennent mourir de fatigue et d'épuisement , aux pieds du vainqueur qui, bientôt dégoûté de l'abjection de leur basse et facile obéissance, s'arme, contre un peuple avili, etpar sa révolte et par la servitude qui la suit toujours, de tout le mépris qu'il inspire. Rempiiblicam fessant civilibus ocliis Jitgustits Cœsar excepit. Quippe ubi fas versum atque iiefas.
PIK UK LA PREF.\CE.
MALHEUR ET PITIÉ
CHANT I
Trop long-lemps ont grondé les foudres de la guerre ; l'rop long-temps des plaisirs, eornipleurs de la terre, La mollesse écoula lessons voluptueux :
Maintenant , des bons cœurs instinct affectueux , Accours, douce Pitié, sers mon tendre délire; Viens mouiller de tes pleurs les cordes do ma lyre; "Viens prêter à mes vers tes sons les plus toucbauls : C'est pour toi que je chante, inspire donc mes chants. Puissent-ils, consolant celte terre où nous sommes, Être approuvés des dieux, cire béuis des hommes, Apprivoiser le peuple, intéresser les rois, Rendre à l'heureux des pleurs , au malheureux ses droits!
Glorieux allrihul de l'homme, roi du monde, La Pitié de ses biins est la source féconde. La force n'en lit poiut le roi des animaux ; Non, c'est cette Pitié qui gémit sur les maux. Vers la terre , courbés par un instinct servile , Ses sujets n'ont , du ciel , reçu qu'une ame vile ; Conduits par le besoin et non par l'amitié, Ils sentent la douleur, et jamais la pitié. L'homme pleure, et voilà son plus beau privilège; Au cœur de ses égaux la Pitié le protège. Nous pleurons , quand , ravie au bonheur , aux amoui'S , La jeune vierge expire au printemps de ses jours; Nous pleurons, lorsqu'en proie au ravisseur avide. Tombe dans le malheur un orphelin timide; Et, lorsqu'aux tiùbunaux sa modeste pudeur De son front ingénu fait parler la candeur, La Pitié, dans noire ame embrcissanl sa défense, Du côté de ses pleurs fait pencher la balance. Un instinct de pitié nous apprend à gémir, D'un péril étranger nous force de frémir. Que dis-je ? Du malheur la touchante peinture Exerce son pouvoir sur l'ame la plus dure. Nous jileurons , quand Poussin, de son adroit pinceau. Peint les jours menacés de Moïse au berceau; Nous pleurons , quand Danloux , dans la fosse fatale , Plonge , vivante encor , sa charmante Vestale ' : Vers sa tombe avec elle il conduit la Pitié; On ne voit que ses maux, son crime est oublié. La Pitié, doux portrait de la bonté divine. Rappelle les mortels à leur noble origine. Malheur aux nations qui, violant nos droils. De la Pilié touchante ont étouffé la voix ! L'autel de la Pitié fut sacré dans Athènes ^. L'intérêt mieux instruit bénit ses douces chaînes; Elle inspire les arts, elle adoucit les mœurs. Et le cœur le plus dur s'amollit à ses pleurs.
C'est peu : du genre humain douce consolatrice,
De la société lu fondas l'édifice !
Oui, ce fut sur la foi de ce doux sentiment,
Plus puissant que les lois, plus fort que le serment,
Que les hommes, fuyant leurs sauvages asiles,
Joignirent leurs foyers dans l'enceinte des villes.
Là vinrent les mortels, dans les forêts épars,
Sous de communes lois, dans les mêmes remparis,
Prêts à se secourir aux premiers cris d'alarmes,
S'aider de leurs talents, de leurs bieus, de leursarmes
El, rapprochés entre eux par un besoin pareil,
S'assurer l'un à l'autre un paisible sommeil.
Mais bieulôl tout changea: la fortune inégale
Vint assigner aux rangs leur utile intervalle.
Auprès de la richesse on vit la pauvreté,
Près des tristes besoins la molle oisiveté;
Alors vint la Pitié, seconde providence:
Dans les riches monceaux qu'entassa l'opulence,
La Pitié préleva la part de l'indigent 3;
Le luxe fut humain, le pouvoir indulgent;
Des cœurs compalissanis la tristesse eut des charmes
Les larmes dans les yeux rencontrèrent des larmes;
Et, plaçant le bonheur auprès de la bonté,
La vertu fut d'accord avec la volupté.
Tel fut l'ordre du monde, et l'arrêt des dieux mêmes.
Mortels, obéissez à ces décrets suprêmes;
Écoulez la Pitié, secourez vos égaux.
Ajoutez à vos biens en soulageant leurs maux !
Enfin, tout ce qui vit sous votre obéissance
Doit sentir vos bienfaits, bénir voire puissance.
Vous donc, soyez d'abord le sujet de mes chantS; O vous, qui fécondez ou qui peuplez nos champs! Vous êtes nos sujets : le dieu de la nature Vous forma, je le sais, d'une argile moins pure; Il ne l'anima point d'un rayon immortel. Et nous seuls sommes nés cohéritiers du ciel: Mais au même séjour nous habitons ensemble; Mais par des nœuds commuus le besoin nous rassemble,
Pourtant, quelque intérêt que m'inspirent vos maux, Je n'irai point , rival du vieillard de Samos 4 , Répéter aux humains sa plainte attendrissante; Je ne m'écrierai point, d'une voix gémissante: « Cruels ! que vous ont fait l'innocente brebis 5 , Dont la molle toison a tissu vos habits; La chèvre, qui, pendue aux roches buissonneuses, Compose son festin de ronces épineuses .■• Que vous a fait l'oiseau , dont la touchante voix Est l'honneur du printemps et le charme des bois .•* Que vous a fait le bœuf, enfant de vos domaiues. Laboureur de vos champs, compagnon de vos peines .-' Barbares! pouvez- vous, au sortir du sillon. Quand son flanc saigne encor des coups de l'aiguillon , Frapper du fer mortel , pour prix d'un long servage Son front tout dépouillé par le joug qui l'outrage !
MALHEUR ET PITIÉ. CHANT L
Quoi ! les mets mauquenl-ils à votre avide faim ?
Voyez ces fruits peudaiils inviter votre main.
Pour vous mùiit le blé , pour vous la sève errante
Vient gonfl.T d'un doux suc la grappe transparente.
N'avez-vous pas du miel le nectar parfumé ?
Du lait , qui rafraîchit votre sang enilammé ,
La vache nourricière est-elle donc avare .^
A.h ! cruels , rejetez un aliment barbare ,
Digne festin des loups, des tigres et des ours!
La nature en frémit. » Inutiles discours :
Dès long-temps l'habitude a vaincu la nature ;
Mais elle n'en a pas étouffé le murmiu'e.
Soyez donc leurs tombeaux , vivez de leur trépas ;
Mais d'un tourment sans fruit ne les accablez pas:
L'Éternel le défend ; la Pitié protectrice
Permet leur esclavage et non pas leur supplice.
Cependant je l'ai vu ; j'ai vu des animaux Courbés injustement sous d'énormes fardeaux ; L'homme s'armer contre eux , et , comme leur paresse , Par de durs traitements châtier leur foiblesse. J'ai vu, les nerfs roidis et les jarrets tendus, Tomber ces malheureux sur la terre étendus. J'ai vu du fouet cruel les atteintes funestes , De leurs esprits mourants solliciter les restes ; Et, de coups redoublés accablant leur langueur, Par l'excès des tourments ranimer leur vigueur. Ah ! dételez vos chars ; qu'heureux auxiliaires , Vos coursiers généreux viennent aider leurs frères , O vous ! que le hasard amène dans ce lieu : Ainsi vous secondez les grands desseins de Dieu ; Ainsi, portant sa part du joug qui les accable, La brute sert la brute , et l'homme son semblable. Cent fois plus criminel, et plus injuste encor, Celui dont le coursier , pour mieux prendre l'essor , Avec art amaigri , bien loin de la barrière , Sous l'acier déchii'ant dévoi-e la carrière ; Et, contraint de voler, plutôt que de courir, Doit partir, fendre l'air, arriver et mourir: Des vains jeux de l'orgueil épouvanlable scène !
Eh! qui peut, sans rougir de l'injustice humaine, Voir ces coursiers rivaux ; ces violents efforts , De la vie à-la-fois usant tous les ressorts ; Tout leur corps en travail sous le fouet qui les presse, Ces longs élancements , cette immense vitesse Dont l'éclair les dérobe aux yeux épouvantés; Leur souffle haletant, leurs flancs ensanglantés ? Et pourquoi ? pour qu'un fat , s'appropriant leur gloire, Sur leur corps palpitant , crie : A moi la victoire ! Ou que d'un vil pari le calcul inhumain De cet infâme honneur tire un infâme gain.
Eh! voyez Albion, cette terre chérie, Albion, des coursiers indulgente patrie:
C'est là que , de leur race entretenant l'honneur , L'homme instruit leur instinct et soigne leur bonheur. Avec moins de plaisir , ces hordes inconstantes , Qui près de leurs coursiers reposent sous leurs tentes , D'un zèle fraternel veillent à leurs besoins. Le coursier est sensible à ces généreux soins ^ ; Aussi , que la carrière à ses yeux se présente ,
L'homme à peine contient sa fougue impatiente;
Sans le fouet meurtrier, sans l'éperon sanglant.
Il part, entend son maître, et l'emporte en volant;
Touche le but, revient, et fier, levant la tête,
Semble , d'un pied superbe , applaudir sa conquête.
Sachez donc dispenser les soins, le châliment:
Du bien comme du mal le vif ressentiment
Est leur premier instinct ; et , gi-ace à la nature ,
Ainsi que le bienfait, ils ressentent l'injure.
Ah ! comment l'homme ingrat l'a-t-il donc oublié ?
A-t-on tant de malheurs et si peu de pitié .••
Tel ne fut point Hogarth ; sa main compatissante
Traça des animaux l'histoire attendrissante:
De là ce noble élan , ces admirables mots
D'une ame généreuse et sensible à leurs maux ,
Qui, voyant des coursiers torturés par leur maître,
S'écrie : « O cœur barbare ! homme dur , qui peut-être
Au sein de ton ami plongerois le poignard.
Tu n'as donc jamais vu les peintures d'Hogarth 7 ? »
Suivez donc son exemple , écoutez ses maximes ; Qu'ils soient vos serviteurs et non pas vos victimes. Mais c'est à toi sur-tout que l'on doit la pitié, Animal généreux, modèle d'amitié.
Qui, le jour et la nuit prodiguant tes services. Gouvernes nos troupeaux , ou gardes nos hospices , Dont l'œil nous cherche encor de ses regards mourants." Sois donc et le sujet et l'honneur de mes chants, O toi! qui, consolant ta royale maîtresse 8, Jusqu'au dernier soupir lui prouvas la tendresse, Qui charmois ses malheurs, égayois sa prison; O des adieux d'un frère , unique et triste don ! Hélas! lorsque le sort, qui lui ravit son père, Pour comble de malheur la sépara d'un frère, Livré seul aux rigueurs d'un destin ennemi. Pour elle il se priva de son dernier ami. Que dis-je ? Des tyrans incroyable caprice ! Celui qui ht traîner ses parents au supplice. Qui l'entoura de morts , l'accabla de revers , Lui laissa l'animal , compagnon de ses fers. Et moi, qui proscrivis leurs honneurs funéraires 9, J'implore un monument pour des cendres si chères. Pour toi qui , presque seul , au siècle des ingrats , Dans les temps du malheur ne l'abandonnas pas: Ya donc dans 1 Elysée, où ton ombre repose. Jouir des doux honneurs de ton apothéose ! Je ne te mettrai point près du chien de Procris; J'offre un plus doux asile à tes mânes chéris: De Poniatowsky , de sa sœur vertueuse , Les jardins recevront ton ombre généreuse. Là, parmi les gazons, les ruisseaux et les bois. Tu dormiras tranquille ; et la fille des rois , En proie à tant de maux, objet de tant d'alarmes, Y reviendra pleurer, s'il lui reste des larmes ••>!
Il est pour la Pitié de plus digues objets, Que Dieu fit nos égaux, et le sort nos sujets: C'est vous qui, sous nos toils serviteurs volontaires. Par vos soins assidus méritez vos salaires. Non que je veuille ici, prêchant l'égalité, Dissoudre les liens de la société :
MALHEUR ET PITIE
Dieu lui-même des rangs forma la chaîne immense,
Qu'un atome finit, que l'Éternel commence.
Mais n'allez pas , brisant le pacte mutuel ,
De votre autorité faire un abus cruel;
Songez bieu que tout homme , en servant son semblable,
Sacrifie à son maître un bien inestimable,
Sa liberté. Lui-même à vos commandements
Soumet ses jour , ses nuits, ses heures, ses moments.
Ah ! de la liberté si le trompeur fantôme
A pu dans un instant renverser un royaume;
Si, vengeant la nature et les droits des humains,
Un esclave *, autrefois, fit trembler les Romains,
Et de ses fers rompus se forgeant une épce ,
Souleva l'Italie, et balança Pompée;
Jugez combien le ciel jusipies au fond du cœur
Grava prolondémeul ce sentiment vainqueur.
Ne l'outragez doue pas; payez ces sacrifices;
Qu'on serve vos besoins , et non pas vos caprices ;
Sous un air paternel cachez l'autorité,
El mêlez la douceur à la sévérité.
Que le maître indulgent, le serviteur fidèle,
Fassent commerce entre eux de bienfaits et de zèle ;
Ensemble associés par ces soins délicats,
L'un ne commande point , l'autre n'obéit pas.
Le cœur a deviné bien avant qu'on ordonne;
Grace à ce doux attrait où lame s'abandonne ,
D'un côté le penchant , de l'autre la bonté
Donne à 1 obéissance un air de volonté:
L'amitié rend toujours bien plus qu'on ne demande.
Mais ce que la Pitié sur-tout vous recommande, C'est ce bon serviteur qui vieillit sous vos toits: Du service et des ans allégez-lui le poids. Que chez vous son utile et noble vélérance Soit d'un long dévouement la juste récompense. Il veut encor pour vous tout ce qu'il ne peut pas : Son exemple vous sert au défaut de ses bras. Nestor des serviteurs, sou âge leur commande, Son sourire applaudit , son regard réprimande ; Et quand son zèle, enfin, devieadroit impuissant, Verrez-vous sans pitié son déclin languissant ? Pouvez-vous au besoin, par un oubli funeste. Des jours usés pour vous abandonner le reste .' La Pitié le défend, et même l'équité.
Que s'il ne peut suffire aux soins de la cité , Qu'il habile vos champs ; que , dans ce doux asile , Ses vieux ans soient heureux , et son repos utile. Et vous , quand les beaux jours vous y rappelleront , Avec délice encor vos yeux le reverront. Témoin de vos plaisirs , de vos maux domestiques , Tels que ces monuments des annales antiques , Ses vieux ressouvenirs reviendront sur vos pas ; Ils vous retraceront vos chasses , vos combats , De votre grand cartel la mémorable histoire , Ce vieux procès gagné, ce siège plein de gloire Où vous fûtes blessé ; votre hymen , vos amours ; Et ses récits encor vous rendront vos beaux jours.
Tairai-je ces enfants de la rive africaine,
• Spartticus.
Qui cultivent pour nous la terre américaine ? Différents de couleur, ils ont les mêmes droits; Yous-mémes contre vous les armez de vos lois. Loin de moi cependaut ces précepteurs du monde, Dont la pitié cruelle, en désastres féconde. Déchaînant tout-à-coup des monstres fiu"ieux. Dans leurs sanglantes mains mil le fer et les feux! O champs de Saint-Domingue ! à scènes exécrables ! Ah! fuyez, sauvez-vous, familles déplorables ! Les ligi-es sont lancés ; du soleil africain Tous les feux à-la-fois bouillonnent dans leur sein. Pour vous leur art cruel raffina les souffrances, Robespierre lui-même envieroit leurs vengeances. Là, des enfants portés sur la pointe des dards, De leurs noirs bataillons forment les étendards; Ici , tombe le fils égorgé sur son père , Le frère sur la sœur, la fille sur la mère. Chaque lieu, comme nous, a son noir tribunal; Par-tout la mort moissonne; et le démon du mal, Yolant d'un pôle à 1 autre, et planant sur les ondes. Sur le choix des malheurs hésite entre deux mondes. Quelle cause a produit ces fléaux désastreux ? QueUjues abus des droits que vous aviez sur eux. Leur haine s'en souvint; et la noire imposture Dans leurs cœurs ulcérés vint aigrir cette injure. Ah ! que les deux partis écoulent la Pitié; Qu'entre les deux couleurs renaisse 1 amitié ! Évitez qu'un excès de rigueur, d'indulgence. N'encourage laudace, ou n'arme la vengeance; Et que ce sol enfin, trempé de leurs sueurs. Ne soit plus teint de sang et baigné de leurs pleurs.
D'un cri plus fort encore , et d'un accent plus tendre A votre cœur ému le sang se fait entendre. Vos parents malheureux ont droit à vos secours. Et comment pouvez-vous couler en paix vos jours. Alors qu'en proie aux maux qui pèsent sur leurs tètes Le cri de leur douleur vous reproche vos fêles ? Ah ! le remords les venge , et leurs affreux deslins Attristent vos plaisirs, et troublent vos festins. En vain la loi se tait , quand la nature exige. "Voyez ces rejetons nés de la même tige: L'un regorge de sève , et cet autre affamé Languit privé d'un suc vainement réclamé. Mais le jardinier vient, dont la rigueur féconde Dispense également la sève vagabonde ; Et , pour alimenter leurs frères appauvris , Prive du superflu les rameaux trop nourris. Dans votre luxe , ingrats ! trompant la providence , N'épuisez donc pas seuls votre injuste abondance; Aux droits de votre sang sacrifiez vos droits , Et corrigez le ciel , le hasard et les lois.
Eh ! qui ne connoit pas quelle volupté pure A ce doux sentiment attacha la nature; Fidelia le prouve , elle dont Addison A la postérité transmit l'aimable nom *. La mort à son enfance avoit ravi sa mère ; Mais ses traits enchanteurs en offroient à son père
* Speclitlatr , n" ^.'ig. ^
CHANT I
La douce ressemblance et le vivant portrait ;
De ce père chéri le cœur Tidolàtroit.
Une épouse , des sens flatte la tendre ivresse ,
Les fils l'ambition, les filles la tendresse;
Et pour elles l'amour d'un père vertueux ,
Sans eu être moins pur, est plus affectueux.
Au ciseau de Scopas , même au pinceau d'Apelle,
La beauté que je chante eût servi de modèle.
Un amant l'adoroil, tel que le dieu d'amour
L'eut choisi pour charmer les nymphes de sa cour.
Elle-même admiroil sa grace enchanteresse,
Mais l'amour filial étouffoit sa tendresse;
Et d'un père chéri, les douleurs, les besoins,
Sans remplir tout son cœur, occupoieni tous ses soins.
Son ame, dévouée à ces doux exercices,
A. son vieux domestique envioit ses services ;
Les plus humbles emplois flattoient son tendre orgueil :
Elle-même avec art dessina le fauteuil
Qui, par un double appui soulenant sa foiblesse.
Sur un triple coussin reposoit sa vieillesse ;
Elle-même à son père offroit ses vêtements,
Lui préparoit ses bains, soignoit ses aliments;
Elle-même , à genoux , ajustoit sa chaussure ;
Elle-même peignoit sa blanche chevelure ,
Près de lui rassembloit ses meubles favoris ,
Ses amis de l'enfance , et ses livres chéris.
Souvent, quand la beauté , méditant des conquêtes,
Se paroit pour le bal, les feslins ou les fêtes.
Elle, auprès du vieillard , au coin de leurs foyers,
Ecoutoit le récit de ses exploits guerriers ;
Dansoit, pinçoit son luth ; tantôt, avec adresse,
Lui chantoit les vieux airs qui charmoient sa jeunesse;
Le soir le conduisoit au lieu de son sommeil ,
Veilloit à son chevet, épioit son réveil,
Dressoit pour lui la table , et des plantes d'Asie
Lui versoit de sa maiu l'odorante ambroisie.
Vainement ses amis lui disoient quelquefois:
« Faut-il vi^Te toujours sous ces austères lois,
Et même avant l'hymen connoissant le veuvage,
En ces pieux ennuis couler votre jeune âge .''
Hâtez-vous de saisir ces rapides instants ;
Vous les regi'ctterez, il n'en sera plus temps.
Plus prompte que l'éclair, la jeunesse s'envole;
De ces tristes devoirs qu'un époux vous console ! »
« Ah ! ma mère n'est plus , disoit-elle , et sa mort D'un père en cheveux blancs m'a confié le sort. De frivoles plaisirs que la foule s'amuse ; Pour moi, mon cœur jouit des biens qu'il se refuse ; Je jouis, quand je vois, au sortir du sommeil. D'un rayon de gaîlé briller son doux réveil. Je jouis, quand, le soir, prolongeant ma lecture. J'endors près de son lit les douleurs qu'il endure. Je jouis, quand, le jour, appuyé sur mon bras, Mes secours attentifs aident ses foibles pas. Dans des liens nouveaux ma jeunesse engagée, Par deux objets chéris se verroil partagée; L'amour lui voleroit une part de mes soins ; Je l'aimerois autant, je le soignerois moins. Non, j'en jure aujourd'hui par l'ombre de ma mère,
Rien ne pourra jamais me séparer d'un père. » Tel étoit son langage. Et moi , puissent mes chants Nourrir , entretenir ces vertueux penchants ! Doux et sublime emploi du bel art que j'adore , Art charmant! c'est ainsi que le monde l'honore, Et que du luth sacré les sons religieux Sont l'amour de la terre et les échos des cieux. Et si c'est un ami que le malheur oppresse, Un ami ! ce mot seul dit lout à la tendresse: Vous-même à ce tribut vous vous êtes soumis: Le sort fait les parents, le choix fait les amis. Le jour qui vous unit d'une chaîue commune. L'un à l'autre engagea vos soins, votre fortune; Et la loi d'amilié, ce doux contrat des cœurs, D'avance à votre charge a mis tous ses malheurs. Mais qui sait acquitter celte dette sublime .•* Ah! c'est toi, de mes maux compagne magnanime, O toi! l'inspiratrice et l'objet de mes chants ", Qui joins à mes accords des accords si touchants ! Héias! lorsque mes yeux, appesantis par l'âge, S'cu\Tent à peine au jour, plus d'un charmant ouvrage Étoit perdu pour moi; mais à ma cécité Ta secourable voix en transmet la beauté. Des filles de Milton, qui ne sait la tendresse '».' Je n'eus ni ses talents, ni sa lâche foiblesse: Admirable poêle , et mauvais citoyen , II outragea son maître, et j'ai chanté le mien '3. Mais, comme ce grand homme, au sein de sa famille. En toi, dans mon exil, je retrouve une fille. Dont l'organe enchanteur, les sons mélodieux Ravissent mon oreille, et remplacent mes yeux. Déjà de ton ami douce consolatrice, Dirai-je envers les tiens ta bonté bienfaitrice, Et comment en secret tes soins attendrissants D'un père vertueux soulagent les vieux ans ? Ah ! tu m'en es plus chère , et ta noble indigence Rit plus à mes regards que la fière opulence , Qui, répandant au loin ses flots dévastateurs, Va soudoyer le vice et corrompre les cœurs. Tel un torrent fougueux, élancé des montagnes, De ses flots débordés va noyer les campagnes; Tandis que dans son cours un modeste ruisseau, Distribuant sans bruit son mince filet d'eau , Dans le champ paternel s'insinue en silence. Et de sa pauvreté fait naître l'abondance: Les bois, les fruits, les fleurs accompagnent son cours. Ainsi, répartissant ses vertueux secours, La tendre Pitié souffre et jouit dans les autres. Toutefois c'est trop peu de soulager les nôtres: L'étranger a ses droits sur un cœur généreux. Mais ne l'oubliez pas: toujours le malheureux Ne vient point au grand jour, dans les places publiques, Étaler le tableau de ses maux dom. stiques. Renfermant son secret dans le fond de son cœur. Le malheur a sa honle et sa noble pudeur; Seul, et réfugié dans son asile sombre. Aux regards indiscrets il se cache dans l'ombre. Sachez donc le trouver dans son réduit affreux ; Épiez les moments el les hasards heuicux.
MALHEUR ET PITIÉ
De la douce Pitié la consolante gloire ,
Ainsi que le Génie, ainsi que la Victoire,
A ses instants choisis, envoyés par le ciel;
Sachez donc les saisir. Voyez-vous ce mortel '4
Qui, les yeux égarés, comme au bord d'un abîme.
Hésitant, frémissant, reculant près du crime.
Tout-à-coup emporté d'un mouvement soudain,
D'un vol dont il rougit vient de souiller sa main?
Il fuit : suivez ses pas; sous le toit du coupable
Pénétrez avec lui. Quel tableau lamentable !
Des enfants demi-nus, sur la terre couchés,
Immobiles de froid , de besoin desséchés !
Menacés de la mort, si près de leur naissance.
Ils ignorent les jeux de la folàti-e enfance.
Sur le sein maternel leur frère appelle en vain
Quelques gouttes d'un lait consumé par la faim.
Autour d'eux, des murs nus; hier, un encan finieste ,
D'un vil ameublement a dispersé le reste;
Et, pour comble de maux, de leurs derniers débris
D'avides créanciers ont dévoré le prix.
Par-tout le dénûmenl , le deuil et le silence.
D'un désespoir muet domptant la violence.
Leur père à côté d'eux, triste, pâle et défait.
Tourmenté par la faim, moins que parson forfait,
En détournant ses yeux d'un tableau qui l'accable,
Leur jette, et se refuse un aliment coupable.
Que leurs avides mains se disputent entre eux ;
Puis, d'un air, d'un regard, d'un accent douloureux.
Où son cœur déchiré tout à-la-fois exprime
Et l'excès de ses maux, et l'horreur de son crime:
« O vous ! qui violez l'asile du malheur ,
Étranger, venez-vous épier ma douleur.'
Eh bien ! venez , voyez ces enfants , cette mère :
Suis-je assez malheureux d'être homme , époux et père !
Hélas ! jusqu'à ce jour mon sort fut moins cruel ;
J'étois infortuné, mais non pas criminel.
Allez, révélez tout! je bénis mon supplice;
Vos lois me feront grace en me faisant justice.
Que sais-je .*• une autre fois mon funeste destin
Peut-être d'un brigand feroit un assassin.
Allez, délivrez-moi du jour et de moi-même! »
A ces mots , il succombe à sa douleur extrême.
Vous, heureux d'adoucir l'injustice des dieux,
L'or tombe de vos mains, les larmes de vos yeux.;
Vous consolez ses maux, vous réparez son crime.
Et recueillez tout bas cette leçon sublime :
« Qui prévient les besoins, prévient donc les forfaits! »
L'un s'applaudit d'avoir trouvé de vieux palais.
L'autre un peuple inconnu, l'autre une île féconde,
Herschel un autre ciel , Vespuce un nouveau monde ;
Et vous, par un hasard plus doux pour votre cœur,
Vous avez découvert et servi le malheur:
N'abandonnez donc pas vos recherches heureuses.
Mais les cris du malheur, ses plaintes douloureuses, Au milieu des états et des rangs confondus. Dans nos vastes cités trop souvent sont perdus. Dans ce pompeux fracas sa voix meurt égarée ; Dans le sein des hameaux , la douleur éplorée Moins souvent se dérobe à l'œil compatissant :
Cherchez donc, secourez le malheur innocent.
Je sais que, de nos jours, en crimes trop fertiles,
Les champs ont imité le désordre des villes;
Le culte saint, la paix et la simplicité
Sont bannis du hameau, comme de la cité.
Par- tout la soif de l'or, l'audace, la licence,
De son dernier asile ont chassé l'innocence;
Et moi, qui célébrai le bon peuple des champs,
Je ne reconnois plus le sujet de mes chants.
L'esprit fort, en patois, prêche contre les prêtres;
Gros-Jean fait le procès au Dieu de ses ancêtres;
Plus d'un Mathieu Garo s'érige en novateur,
Lucas est usurier , Colas agioteur ;
Et déjà, des cités affectant l'opulence,
Ces parvenus des champs en ont pris l'insolence.
Mais peu se sont souillés de ces excès honteux :
Plaignez le criminel , aidez le malheureux.
Que tantôt, du travail Fappareil nécessaire.
Aux mains de l'industrie, écarte la misère;
Tantôt, d'un luxe heureux des heureux qu'il a faits,
.Sous un faste apparent déguise les bienfaits ;
Tantôt,' de la bonté que la marche secrète
Surprenne l'indigent au fond de sa retraite.
C'est peu: les ouragans, et la grêle, et les feux
Exercent trop souvent leurs fléaux désastreux:
Alors, ah! c'est alors que le besoin réclame
La Pitié que le ciel imprima dans notre ame,
Celte Pitié , du ciel présent consolateur,
Si douce au malheureitx, plus douce au bienfaiteur!
Le vertueux Mopsus en offre ini noble exemple.
Du bonheur , des vertus , son chaume étoii le temple: L'aurore, tous les jours, le voyoit le premier Quitter, pour ses travaux, son rustique foyer; Le soir, pour son retour, sa femme vigilante Préparoit du sarment la flamme pétillante; Ses enfants l'allendoient, et briguoient sur le seuil Et son premier souris, et son premier coup d'œi). Leurs coeurs étoient heureux, quand d'un noir incendie La flamme, dans son cours par les vents agrandie, Dévora leur cabane , et dans ses tourbillons Engloutit le produit et l'espoir des sillons. L'année avoit perdu le prix de sa culture, La flamme avoit détruit la semence future; Et leurs cœtirs, aux regrets mêlant le désespoir, N'osoient se souvenir, et trembloient de prévoir. Pour comble de mallieur, ces animaux utiles, Qui paissoienl dans leurs champs, ou les rendoient fertiles Se déballant en vain sous leurs toits embrasés, Ensemble avoient péri , par leur chute écrasés. Ils pleuroient, quand l'honneur et l'amour du village Le sensible Dormond , dans ce triste ravage , Source pour lui de joie ainsi que de douleurs. Vil le touchant espoir d'essuyer quelques pleurs. Tandis que sous ses toits leur misère est soignée. Dans le riant enclos d'une ferme éloignée Il prépare en secret , par un art tout nouveau , Un plaisir pour son cœur, pour ses yeux un tableau. Un constructeur arrive , et soudain , 6 merveille ! Une maison s'élève, à leur maison pareille.
CHANT II
Ses murs, vieillis par l'art , offrent même coup d'œil ;
Semblable en est l'entrée, et semblable est le seuil.
C'est leur même buffet , c'est leur modeste table :
Nombre égal d'animaux a peuplé leur étable ;
Et jusque dans leur cour un nombre égal d'oiseaux
Est perché sur les toils, ou nage dans les eaux.
Seulement leur vieux coq , qu'avoient sauvé ses ailes ,
Ne reconnoissoit plus ses amantes nouvelles.
Le jour arrive enfin ; le couple infortuné
Vient, voit, doute s'il veille, et recule étonné:
De réduits en réduits leurs yeux charmes s'égarent.
Td, si les grands objets aux petits se comparent ,
Des Troyens, autrefois jetés sous d'auli'es cieux,
[lion imité charmoit encor les yeux;
Et du Xanthe sacré, sur un autre rivage,
Leurs cœurs avec transport reconnoissoient l'image :
rel le couple admiroit son chaume accoutumé,
Et son armoire antique, et son âlre enfumé;
Et , comme ces remparts qu'Hector ne put défendre ,
Leurs humbles murs aussi renaissoient de leur cendre.
De ses hochets perdus, son unique trésor.
Seul, leur plus jeune enfant se désoloil encor;
On apaise ses cris. Cependant la chaumière
A. repris du travail l'activité première ;
Les roseaux avec art s'enlacent aux roseaux ;
J'entends tourner la roue, et rouler les fuseaux.
Là , l'heureux fondateur de l'heureuse peuplade
A-imoit à diriger sa douce promenade.
Là , de ses soins touchants il recevoit le prix :
Sur leur bouche, à sa vue , erroit un doux souris;
Et l'accent du bonheur , de la reconnoissance ,
Ainsi que leur hommage , étoit sa récompense.
Tant, de l'instant propice ardente à se saisir,
La bonté sait changer un désastre en plaisir !
CHANT IL
Maiio'enant, ô Pitié! redouble de courage! D'un sort plus rigoureux je vais peindre l'image. Au sein de ses amis , auprès de ses parents , Les plaisirs sont plus doux, et les malheurs moins grands : Quelle douleur résiste aux soins d'une famille. Aux souris d'une épouse, aux larmes d'une fille ? Je chante l'homme en proie à des maux plus cruels. Qui, loin de ses amis et des toits paternels. Perdant de ses foyers la douceur domestique, Attend ou la justice ou la pitié publique. Viens donc, ô ma déesse! entrons dans ce séjour, Où l'homme, dans les fers, languit privé du jour. Hélas! tandis qu'auprès de leurs jeunes compagnes. Dans les riches cités, dans les vertes campagnes, Ses amis d'autrefois amusent leurs loisirs ; Lorsque , donnant à tous le signal des plaisirs , L'airain retentissant et l'aiguille muette , Du temps qui la conduit vagabonde interprète, Marquent au laboureur la fin de ses travaux,
Aux mineurs harassés une trêve à leurs maux ;
Appellent chaque soir la jeunesse folâtre
Aux délices du bal, aux pompes du théâtre,
Ou, d'un moment plus cher annonçant le retour
De l'heure fortunée avertissent l'amour:
Le temps, par la douleur, lui mesure les heures.
Réduit , pour seul plaisir , dans ces noires demeures,
A lire quelques mots, où d'autres, avant lui.
Sur ces terribles murs ont tracé leur ennui ,
Il est seul : dans un long et lugubre silence.
Pour lui le jour s'achève, et le jour recommence;
Pour lui plus de beaux jours, de ruisseaux , de gazon ;
Cette voûte est son ciel , ces murs son horizon.
Son regard , élevé vers le flambeau céleste ,
Vient mourir dans la nuit de son cachot funeste;
Rien n'égaie à ses yeux sa morne obscurité ;
Ou si , par des barreaux avares de clarté ,
T'n foible jour se glisse en ces antres funèbres,
Il redouble pour lui les horreurs des ténèbres;
Et, le cœur consumé d'un respect sans espoir,
Il cherche la lumière, et gémit de la voir'.
Toutefois, en ces lieux plus d'une cause amène Les malheureux captifs gémissant dans leur chaîne. D'un créancier cruel jouet infortuné , L'un dans ce noir séjour soupire emprisonné. Ah ! rendez-le à son fils , à sa femme; chérie ! Votre luxe d'un jour peut suffire à sa vie : Dieu vous voit; le malheur vous bénit; et ses vœux Du fond de son cachot vont retentir aux cieux. Non loin est un mortel que la mélancolie , Ou l'affreux désespoir , a frappé de folie. Pouvez-vous , sans pitié pour son malheur affreux , Comme un vil criminel traiter un malheureux ? S'il est infortuné, faut-il être barbares? H est, qui le croiroit? de ces parents avares Qui, par les longs ennuis d'une triste prison. Achèvent d'étouffer un reste de raison ; Dont la feinte pitié, qu'un lâche intérêt souille. D'un parent relégué s'assure la dépouille; Et, de leur sang qui crie étouffant la douleur, Calcule la misère, et jouit du malheur. Ah ! si le ciel a mis la pitié dans votre ame, Pour ces infortunés ma muse la réclame. Adoucissons leur sort, traitons avec bonté Ces malheureux bannis de la société; De ces mânes , exclus des scènes de la vie , Laissons errer en paix la libre fantaisie; Par de durs traitements ne l'effarouchons pas ; Que des objets riants se montrent sur leurs pas; Entourons-les de fleurs ; que le cours des fontaines Roule, nouveau Léthé, l'heureux oubli des peines; Et , dans des prés fleuris , sous des ombrages verts , Offrons-leur l'Elysée , et non pas les enfers.
Le crime même enfin a des droits sur notre ame; Souvent, pour expier un attentat infâme. Des pensers généreux le funeste abandon , Pour remonter vers eux, n'attend que le pardon; Et le vice , épuré par un remords sublime , A nos cœurs étonnés sait arracher l'estime.
MALHEUR ET PITIÉ
Relevez, s'il se peut , son courage abattu : Le remords quelquefois fait mieux que la vertu. Eh ! qui ne connoît pas le consolant spectacle Qu'étale des bandits ce vaste réceptacle, Cette Botany-Bay, senline d'Albion 2, Où le vol, la rapine et la sédition En foule sont vomis; cl, purgeant T Angleterre, Dans leur exil lointain vont féconder la terre. Là, l'indulgente loi, de sujets dangereux Fait d habiles colons, des ciloyens heureux; Sourit au repentir, excite l'industrie, Leur rend la liberté, des mœurs, une patrie. Je vois de toutes parts les marais desséchés, Les déserts embellis, et les bois défrichés. Imitez cet exemple ; à leur prison stérile Enlevez ces brigands , rendez leur peine utile ; Et, qu'arrachant aux fers le remords vertueux. Le pardon change en biens des maux infructueux. Ou, s'il faut par sa mort que le crime s'expie. Ah! préparez son cœur: sur celte tète impie Que la grace divine épanche ses trésors , Et sauve au moins son ame , en nous livi'ant son corps. Dieu lui-même en pitié prend déjà la victime; Dieu rhérit la vertu , mais mourut pour le crime : Par la terre proscrit, son refuge est au ciel. Quels quils soient, n'allez pas, slcrilemcnt cruel, Dans le falal séjour où la loi les exile. Aggraver leurs malheurs d'un malheur inutile. Rendre leurs fers plus lourds, et sans nécessité Joindre la solitude à la captivité.
Dans ce triste abandon, où lui-même s'abhorre. Par ses pensers cruels le malheur se dévore. Ah! laissez arriver ses chers consolateurs, Et que des pleurs du moins répondent a ses pleurs ! La justice est coupable alors qu'elle est cruelle. Ion ame le connut, ce noble et tendre zèle, Howard ! dont le nom seul console les prisons 3. Qu'on ne me vante plus les malheurs vag^ouds De ce roi voyageur , père de ïélémaque , Cherchant pendant dix ans son invisible Ithaque. Avec un but plus nol)le, un cœur plus courageux. Sur les monts escarpés, sur les flots orageux. Dans les sables brûlants, vers la zone inféconde. Où languit la nature aux limites du monde, Aux lieux où du croissant on adore les lois , Aux lieux où triompha l'étendard de la croix , Par-tout où l'on connoît le malheur et les larmes. Suivant d'un doux penchant les invincibles charmes , Le magnanime Howard parcourt trente climats. Est-ce la gloire ou l'or qui conduisent ses pas ? Hélas! dans la prison, triste sœur de la tombe, Sa main vient soutenir le malheur qui succombe. Vient charmer ces cachots, dont l'aspect fait frémir. Dont les échos jamais n'ont appris qu'à gémir. Oubliant et le monde et ses riantes scènes. Il marche environné du bruit affreux des chaînes , De grilles , de verrous , de barreaux sans pitié , Que jamais n'a franchis la voix de l'amitié; Par cent degrés tournant sous des voûtes horribles ,
Plonge jusques au fond de ces cachots terribles ,
Habités par la mort , et pavés d'ossements ,
D'un funeste trépas funestes monuments ;
Y mène le pardon, quelquefois la justice.
Et par un court trépas abrège un long supplice ;
Prête, en pleurant, l'oreille aux maux qu'ils ont soufferts;
S'il ne peut les briser , il allège leurs fers.
Tantôt, pour adoucir la loi trop rigoureuse,
Porte au pouvoir l'accent de leur voix douloureuse ;
Et, rompant leurs liens pour des liens plus doux.
Dans les bras de l'épouse il remet son époux.
Le père à son enfant , l'enfant à ce qu'il aime.
Par lui, l'homme s'élève au-dessus de lui-même.
Les séraphins surpris demandent dans le ciel
Quel ange erre ici-bas sous les traits d'un mortel.
Devant lui la mort fuit, la douleur se retire ,
Et l'ange affreux du mal le maudit et l'admire.
Reviens , il en est temps , reviens , cœur généreux :
Le bonheur appartient à qui fait des heureux.
Reviens dans ta patrie , en une paix profonde ,
Goûter la liberté que tu donnois au monde :
Ton œil chez aucun peuple, au palais d'aucun roi.
N'a rien vu d'aussi rare et d'aussi grand que toi.
Toutefois , quelques soins dont ses mains généreuses Aient tempéré l'horreur de ces maisons affreuses. Je m'éloigne , je vole aux asiles pieux , Des besoins, des douleurs abris religieux. Où la tendre Pitié, pour adoucir leurs peines. Joint les secours divins aux charités humaines. Elle-même en posa les sacrés fondements; Mais de ces saints abris, ouvrage des vieux temps. Souvent la négligence, ou l'infâme avarice A fait de tous les maux l'épouvantable hospice. Là, sont amoncelés, dans des murs dévorants, Les vivants sur les morts , les morts sur les mourants. Là, d'impures vapeurs la vie environnée. Par un air corrompu languit empoisonnée. Là, le long de ces lits où gcmil le malheur. Victime des secours plus que de la douleur , L'ignorance en courant fait sa ronde homicide; L'indifférence observe, et le hasard décide. Mais la Pitié revient achever ses travaux , Sépare les douleurs, et distingue les maux; Les recommande à l'art que sa bonté seconde; Tantôt , les délivrant d'une vapeur immonde , Ouvre ces longs canaux, ces frais ventilateurs, De l'air renouvelé puissants réparateurs. Par elle un ordre heureux conduit ici le zèle; La propreté soigneuse y préside avec elle. La vie est à l'abri du souffle de la mort ; Grace à ses soins pieux, sans terreur, sans remord, L'agonie en ses bras plus doucement s'achève ; L'heureux convalescent sur son lit se relève. Et revient, échappé des horreurs du trépas. D'un pied tremblant encor former ses premiers pas. Les besoins, la douleur, la sauté la bénissent; La terre est consolée , et les cieux applaudissent. Que puissent à jamais les maux, la pauvreté, Dans ces asiles saints bénir la charité !
CHANT IL
Maïs quel génie affreux de la France s'empare ? De la destructiou le délire barbare Se promène en tous lieux , et , dans ses noirs transports , Tourmente les vivants , les mourants et les morts. Le berceau , le tombeau , la cité , le village , Le temple somptueux, le modeste ermitage, Tout subit sa fureur. Vous tombez avec eux. Des maux , de l'indigence , ô refuges pieux ! Où des saints fondateurs la charité sublime Consacroil la richesse , ou raclietoit le crime. Je ne vois plus ces sœurs, dont les soins délicats 4 Apaisoient la souffrance , ou charmoient le trépas ; Qui , pour le malheur seul connoissant la tendresse , Aux besoins du vieil âge immoloient leur jeunesse. Leurs toits hospitaliers sont fermés aux douleurs, Et la tendre Pitié s'enfuit les yeux en pleurs, Le pauvre, des bienfaits voit la source tarie, El l'enfant vient mourir sur le seuil de la vie. Mais quel secours nouveau, céleste, inespéré, A l'exil indigent ouvre un port assuré ? Salut, ô Sommerstown , abri cher à la France ! Là, le malheur encor bénit la Providence; Là , nos fiers vétérans retrouvent le repos , Et le héros instruit les enfants des héros : Là , près d'un Dieu sévère éclate un Dieu propice. Quel riche bienfaisant a fondé cet hospice ? A la voix de Carron le luxe s'attendrit '. Sa vertu les soutient, et son nom les nourrit. Par lui, pour l'indigent, la douce bienfaisance Trouve le superflu, même dans l'indigence; Et, parmi les bannis, ses pieuses moissons De l'avare opulence ont «urpassé les dons.
El vous, sexe charmant , nourri dans les délices. Que vous faites à Dieu de touchants sacrifices ! Votre zèle pieux donne l'exemple à tous , Affronte les dangers, surmonte les dégoûts. Visite des souffrants les demeures obscures ; Vient soigner une plaie ou fermer des blessures. De cette même main, dont l'Amour eût fait choix Pour tresser sa couronne , ou remplir son carquois. La foi, l'humanité sont par-tout sur vos traces; El le lit de douleur est veillé par les Graces. Mais quels accents plaintifs ont frappé mes esprits ? J'entends, je reconnois vos lamenlal)les cris, Enfants infortunés, famille illégilime.
Que le crime a fait naître, et qu'immola le crime. Ah ! si les sages même ont pleuré quelquefois L'enfant né sous le dais , dans la pourpre des rois , El si , pour lui, du soit ils ont craint les injures, Qui peut voir sans pitié ces frêles créatures , Ces enfants de l'amour, que la honte a proscrits ? De leur mère jamais ils n'auront un souris ; Ils n'auront point leur part aux caresses d'un père ; Loin d'eux ces noms si doux et de sœur el de frère : Condamnés en naissant , dans leur triste abandon , Ils ont reçu le jour, sans recevoir un nom. D'autres , de leurs aïeux recueillent l'héritage : Votre pitié , voilà leur unique partage ! Que dis-je.' A leur naissance, incertains d'un berceau.
D'une goutte de lait, d'un abri, d'un lambeau Qui de leurs membres nus écarte la fioidure ! Ah ! que la Pitié parle oîi se tait la Nature ! Ne la refusez pas à ces infortunés.
Menacés de mourir au moment qu'ils sont nés. Nos frères dans le ciel , ils sont ce que nous sommes ; Peut-être ces enfants nous cachent de grands hommes. De l'intérêt public écoulez donc la voix. Du sage agriculteur voyez les doux emplois ; De l'orme adolescent il soigne la jeunesse, Du chêne décrépit rajeunit la vieillesse. C'est peu : si quelque arbuste, à ses regards offert, Languit abandonné dans le vallon désert , Aux arbres, de son clos enfants héréditaires, Il aime à réunir ces tiges étrangères ; El la plante orpheline, en son nouveau séjour, Avec ses plants chéris partage son amour. Sages législateurs, voilà votre modèle.
Remplacez par vos soins la pitié maternelle ; Conquérez à l'état ces enfants malheureux; Que l'école des arts soit ouverte pour eux; Donnez , pour les rejoindre à la grande famille , Au jeune homme un métier, une dot à la fille. Ainsi pour Albion naissent des matelots. Des bras pour le travail , pour les camps des héros ; Ainsi la bienfaisance accueille la misère ; Le riche est leur parent , la patrie est leur mère. Cependant, en ces lieux au malheur consacrés. De la tendre Pitié les droits sont plus sacrés. Il est, il est des lieux plus étrangers pour elle. Voyez de loin ces champs où la guerre cruelle Dans un ordre effrayant range ses bataillons , Qui de torrents de sang vont noyer les sillons : Eh bien ! c'est en ces lieux que je vais la conduire ; Mars , le terrible Mars conuoîlra son empire. Là, la nécessité, dans sa fatale main Tenant son joug de fer et ses chaînes d'airain. Trop souvent au soldat ordonne le ravage, Prescrit l'embrasement et promet le pillage. Mais la douce Pitié suit, en pleurant, ses pas; Elle adoucit ses coups , elle arrête son bras ; Au meurtrier farouche elle arrache ses armes. Conserve sa chaumière au laboureur eu larmes, Court disputer au feu les hameaux embrasés. Des escadrons tonnants, dans les rangs écrasés, Tantôt elle suspend l'épouvantable orage ; Quelquefois, réclamant pour ses droits qu'on outrage. Elle crie: « Arrêtez, impitoyables cœurs. Qui prodiguez le sang! Maudits soient les vainqueurs Qui font, des malheureux immolés à leur gloire, Le marche-pied sanglant de leur char de victoire! » Le bronze a-t-il cessé de vomir le trépas .-' Dans les champs du carnage elle porte ses pas. Rend des honneurs touchants aux morts qu'elle console ; De là, plus prompte encore, elle part, elle vole Vers le lit de douleur de ces braves guerriers. Dont le sang des vainqueurs a payé les lauriers; Des larmes du regret, du suc heureux des plantes. Arrose, en gémissant, lenrs blessures sanglantes;
MALHEUR ET PITIÉ
Tantôt , d'un œil craintif, suit l'acier rigoureux Qui s'ou^Te dans la plaie un chemin douloureux; Tantôt leur fonde un temple , el tout près un bois sombre Semble un autre Elysée où vient errer leur ombre. Tel , au bord de la Seine , à nos yeux éblouis , S'offre ce monument du plus grand des Louis. Tel brille ce Grpenwich^, où l'œil des vieux piloles Voit partir, revenir, et repartir les flottes : Ainsi parlent eneor de champs et de vaisseaux, Les vainqueurs de la terre et les vainqueurs des eaux. Tels encor leurs vieux ans coulent leurs vieux services : L'œil voit avec respect leurs nobles cica'rices; Leurs maux sont adoucis, leur saug est expié, Et la Victoire en pleurs embrasse la Pitié.
Toutefois dans les camps sa voix mal entendue. Pour des cœurs inhumains est l)ien souvent perdue. O peuples , vanicz-nous el vos aris et vos mœurs ! Mars jamais n'a coûté tant de sang et de pleurs. Ah! que l'affreux Huron , eii mugissant de joie, Prêt à la dévorer, danse autour de sa proie, Se repaisse en fureur de ses membres tremblants. Et boive avec plaisir dans des crânes sauglanis ! Mais quel génie affreux , quel démon du carnage Aux modernes héros souffle loute sa rage ? Barbares comballanls, plus barbares vainqueurs. Tout sentiment humain a-l-il fui de vos cœurs.' Ces bourreaux beaux esprits, ces sages sanguinaires. Au théâtre pleuroient des maux imaginaires; Et, dans des flots de sang se noyant à loisir. D'un massacre inutile ils se font un plaisir ! Le front ceint de cyprès , leur hideuse victoire Étale aux nations l'opprobre de sa gloire. Le succès, le bonheur ne les attendrit pas : Sur des captifs Iremblanis , échappés au trépas , Leur triomphe cruel dirige son tonnerre?. Et leur perfide paix ensanglante la terre.
Ah! si le sort, un jour, aux malheureux Français Envoyoit un moment le pouvoir des bienfaits ! O vous , tristes captifs , délaissés par la France 8 , Contez-nous quelle main nourrit votre indigence ; Dites-nous maintenant si ces nobles proscrits Méritoient vos fureurs , méritoicnt vos mépris ! Dans leurs persécuteurs ils n'ont vu que leurs frères! Leur misère , en pleurant , a servi vos misères. Bannis par l'injustice, et Français par le cœur. Vaincus, ils ont donné des larmes au vainqueur. L'étranger s'en étonne , et vos jours de victoire De notre exil à peine ont égalé la gloire ; Ah ! la gloire n'est pas où n'est pas la bonté.
Eh! comment leur triomphe à l'ennemi dompté Seroil-il indulgent, lorsque leurs mains perfides Portent chez leurs amis leurs fureurs homicides ? De la triste Helvetia écoutez les accents. Peuples , jadis heureux , aujourd'hui gémissants , Quel bonheur vous manquoit.'Dans ses pompes profanes. Le luxe des palais envioit vos cabanes; L'oreille avec plaisir écoutoil vos torrents ; L'œil , de vos clairs ruisseaux suivoit les flots errants; Le sommeil se plaisoit au bruit de vos cascades ;
Les arts industrieux halîitoient vos bourgades ;
Le sage les aimoit ; l'orgueil même séduit ,
Chez vous , poup ses vieux ans projeloit un réduit.
Les richesses pour vous couloient moins inégales;
"Vos bras éloient guerriers, et vos mœurs pastorales ;
L'étranger parmi vous s'arrètoit enchanté ;
Et sur vos monts enfin Halier avoit chaulé.
Halhr, chantre divin, frais comme vos campagnes.
Doux comme vos vallons , fier comme vos montagnes,
Et qui ne prévit pas que son hymen , un jour.
Du cygne harmonieux ferait naître un vautour 9!
Cependant , près de vous grondoit l'affreuse guerre ; De moment en moment s'approchoit son tonnerre. Que faisicz-vous alors ! Vos magistrats muets Dormoient au l)ruit flatteur des paroles de paL\">; Et d'un agent vénal la souplesse odieuse Bordoit d'un miel trompeur la coupe insidieuse. En vain le vieux Steiger ' • , digne de jours plus beaux, Évoquoit vos aïeux du fond de leurs tombeaux ; En vain vos ennemis, par d'habiles outrages, Essayoifut vos frayeurs, et tàtoient vos courages: La paix , le long oubli des efforts vertueux , Des folles nouveautés l'amour présomptueux , L'égoïsme , fatal au malheureux qui s'aime. Ce monstre , adorateur et bourreau de lui-même , Qui , façonnant au joug les peuples abattus , Sans oser les forfaits , assoupit les vertus : Tout réprimoil des cœurs l'élan patriotique. Mais des traces resloient de l'héroïsme antique : Plus d'un brave guerrier, jdus d'un vieux sénateur, Rappeloienl vos beaux jours. Le peuple agriculteur De la flamme sacrée avoit sauvé les restes; L'honneur même enUammoil leurs milices agrestes ; Pouvoient-ils oublier leurs amis , leurs parents , Sous de lâches poignards sans défense expirants .' Leur sang crioil vengeance , et leurs augustes mânes Erroient inapaisés autour de vos cabanes. Aussi , l'affreux signal à peine a retenti , Du fond de ses rochers tout un peuple est sorti. Soudain , tel que l'on voit le brasier de la veille Répondre sous la cendre au souffle qui l'éveille, Tout s'enflamme à-la-fois : femmes , enfants , vieillards. Entourent leurs foyers de leurs vivants remparts. De leurs monts paternels les rocs inviolables Sont moins majestueux et moins inébranlables. Des Français un instant les foudres se sont tus , Et la fureur chancelle à l'aspect des vertus. Mais Rapinat paroît'*, et, contre les victimes. Promet aux meurtriers l'impunité des crimes. Soudain , ce vil ramas qui , souillé de forfaits , S'en vient mêler sa lie au pur sang des Français , Vomit ses bataillons dans les champs qu'ils inondent : Le fer luit , le sang coule , et les tonnerres grondent. L'écho , qui des bergers redisoit la chanson , En répète à regret l'épouvantable son.
Ah ! qui pourroit tracer ces scènes de carnage '3? Les vieillards ne sont point protégés par leur âge, Le sexe par ses pleurs , les morts par leurs tombeaux, Et la férocité veut des crimes nouveaux.
CHANT II
Du sein qu'a déchiré leur fureur meurmère,
L'enfant avant le temps arrive à la lumière ;
Sa mère palpitante expire sous leurs pas.
Du malheureux qui meurt ils hâtent le trépas.
E*rètres saints , cachez-vous , fermez le taljernacle :
Epargnez à mes yeux l'effroyahle spectacle
De vos corps déchirés sur vos parvis sanglants !
De la vierge à genoux leur rage ouvre les flancs ,
S'irrite sans obstacle , égorge sans colère ,
Et, s'il n'est teint de sang, l'or ne sauroil lui plaire.
Tout ce qui du passé gardoil le souvenir,
Tout ce qui promettoit un bonheur à venir,
Tout ce qui du présent accroît la jouissance ,
Les monuments des arts , ceux de la bienfaisance ;
Tout subit leur fureur. S'il offre un trait humain ,
L'airain trouve un bourreau, le marbre un assassin.
En vain , pressant les rangs , et domptant les obstacles ,
Leurs bandes des vieux temps rappellent les miracles ,
C'en est fait ! et le nombre accable la valeur.
Ah ! que les arts du moins consacrent le malheur !
D'un côté, montrez-moi les noms , les noms sublimes
De ceux qui de l'état ont péri les victimes :
Qu'ils vivent sur l'airain , que la main des pasteurs
Les entoure d'ombrage et les pare de fleurs !
De l'autre, sur un roc stérile , affreux, sauvage.
De vos champs dévastés épouvantable image.
Du monstre Rapinat gravez le nom cruel ,
Nom maudit par la terre , abhorré par le ciel.
Qu'à son funeste aspect les amantes frémissent ;
De loin, en le voyant, que les mères gémissent;
Que le passant troublé le lise avec horreur ;
Que l'enfant au berceau l'écoute avec terreur;
Que j'entende la sœur lui demander son frère ,
L'orphelin s'écrier : « Qu'as-tu fait de mon père ? »
Que puissent tour-à-lour toutes les nations
Y porter leur tribut de malédictions ;
Et qu'enfin sa mémoire, en vengeance féconde,
Aille irriter la haine, et soulever le monde!
Mes vœux sont entendus : la touchante Pillé
Qui, les yeux attendris, le front humilié,
Plearoit sur le malheur, consoloit la foiblesse ,
Dès qu'elle est outragée, implacable déesse.
Se relève en fiu-eur, et , pour venger ses droits ,
Terrible , au fond des creurs fait entendre sa voii ;
Va des cieux indignés allumer le tonnerre ;
Des flambeaux à la main, parcourt toute la terre;
Appelle la vengeance ; et de ses défenseurs
Arme, en courant, les bras contre ses oppresseurs.
Aux cris de l'Helvélie, ainsi l'Europe en armes
Sort de son long sommeil et jette un cri d'alarmes.
Tremblez , vils assasshis , lâches déprédateurs ;
Les maux paieront les maux , les pleurs paieront les pleurs!
Plus terribles cent fois, et cent fois plus cruelles. Ces guerres où le sang teint les mains fraternelles; Où s'arment en fureur, pour le choix des tyrans. Sujets contre sujets , parents contre parents. Là, sous des traits hideux s'offre la race humaine ; Plus forts sont les liens , et plus forte est la haine. Par la main qu'il chérit chacun est égorgé ,
La nature est souffrante , et le sang outragé ; Son cri meurt étouffé: plus de fils, plus de père : L'ami dans sou ami, le frère dans son frère, Trouvent un assassin ; et, dans ce choc affreux. Toujours les plus vengés sont les plus malheureux. Quand le luxe insolent et l'infâme licence Ont d'un dieu courroucé provoqué la vengeance, Alors, laissant dormir la foudre dans ses mains, C'est ce fléau cruel qu'il envoie aux humains. En vain Rome à ses lois soumet la terre et l'onde : La Discorde, au milieu des dépouilles du monde. Lève sa tète affreuse, et, s'emparant des cœurs, Du malheur des vaincus vient punir les vainqueurs : Tant l'abus du pouvoir amène l'esclavage ! Mais pourquoi recourir aux fastes du vieil âge ?
La Vendée! à ce nom la nature frémit, L'humanité recule, et la Pitié gémit.
La funeste Vendée , en sa fatale guerre , De Français égorgés couvToit au loin la terre ; Et le sujet des rois, l'esclave des tyrans. De leur sang répandu confondoient les torrents. Enfin entre les camps la trêve se déclare. Soudain tous ont franchi le lieu qui les sépare , Volent d'un camp à l'autre. A peine on s'est mêlé, La vengeance s'est tue, et le sang a parlé »4. A ces traits jadis chers, à ces voix qu'ils connoisseut, La tendresse s'éveille, et les remords renaissent; Les mains serrent les mains, les cœurs pressent les cœurs, De leur vieille amitié les souvenirs vainqueurs Leur montrent leurs parents ou leurs compagnons d'ar. Ceux de qui les bienfaits essuyèrent leurs larmes, [mes Ceux qui de leur hymen préparèrent les nœuds , Ceux qui de leur enfance ont partagé les jeux. Dans leurs embrassemenis leurs transports se confondeni ; Leurs larmes, leurs soupirs, leurs sanglots se répondent; Des banquets sont dressés, le vin coule à gi-ands flots. Les chants de l'amitié consolent les échos; Tout redevient Français , ami , parent et père ; L'hiunauité respire et la nature espère. Mais du départ fatal le signal est donné; Chacun d'eux aussitôt baisse un front consterné. Aux cris joyeux succède un lugubre silence : Tous, pressentant leurs maux et les maux de la France, S'éloignent lentement; et, les larmes aux yeux, D'un triste et long regard se sont fait leurs adieux. Mais le remords redouble au milieu des ténèbres , Leur sommeil est troublé de fantômes funèbres : D'un hôte, d'un ami , l'un croit percer le flanc; L'autre égorger sou frère , et rouler dans son sang. Enfin le jour renaît , et l'airain des batailles Fait entendre ce son, signal des funérailles. Accours, douce Pitié, préviens ces jeux sanglants; Cours, les cheveux cpars, vole de rangs en rangs; Dis à ces malheureux : « Cruels , qu'allez-vous faire ? Vos bras dénaturés déchirent votre mère. Laissez là ces mousquets , ces piques et ces dards ; La nature a maudit vos affreux étendards. Hélas ! hier encore , assis aux mêmes tables , Votre bouche abjuroil ces lauriers détestables.
MALHEUR ET PITIÉ
Avez-vous oul)Iié vos doux serments d'amour? Le ciel à vos combals prête à rcyret le jour. El moi, si du mallieur vous senlez les atteintes, Cruels, je fermerai mou oreille à vos plaintes; Je resterai muelle, et vos jiisles malheurs A mes yeux vainement demanderont des pleurs. Et vous qui, les premiers, provoquant la vengeance, Avez des cœurs français rompu l'inlelligence, C'est à vous de donner le signal de la paix : Vos barbares exploits sont aulant de forfaits. Assez, pour fcroudcr les palmes de la guerre , De cadavres sanglants ont engraissé la lerre. Ah ! revenez à vous ; voyez la France en deuil Pleurer de vos lauriers le parricide orgueil. Le chemin qui conduit ses enfants aux conquêtes, Est teini de notre sang, el pavé de nos télés; Près d'elle sont assis, sur son char inhumain, D'un côlé le triomphe, el de l'autre la faim. Abjurez, il est temps, vos jialmes funéraires; Aimez-vous en Français, embiassez-vous en frères; El qu'aux chants de la mort succèdent, en ce jour. Les cris de l'alégressc et les hynnies d'amour !»
CHANT III
Pourquoi faul-il toujours qu'en mes tristes tableaux Ton histoire, ô Pitié, soit celle de nos maux ? J'ai tracé les liorreurs de nos guerres civiles : Funestes dans les camps, combien plus dans les villes! Les camps sont quel(|uefois l'école des grands cœurs. Et souvent les vaincus embrassent les vainqueurs ; Les foudres, les lauriers, l'éclat de la victoire. Viennent couvrir le deuil des rayons de la gloire; Pour saisir une palme, ils voient aux combals; Et l'espoir du triomphe ennoblit le trépas. Mais , au sein de nos murs , quand les discordes naissent, Les pensers généreux, les vertus disparoissent. Des licteurs pour soldats, des crêpes pour drapeaux, La victoire, pour trône, y veut des échafauds ; Tout est vil ou cruel, assassin ou victime; Et la vertu sans arme y tend la gorge au crime.
O mes concitoyens, comment ont pu vos cœurs Des camps, dans les cités, surpasser les fureurs.^ Là, tout parle de meurtre : ici tout vous rappelle A la douce concorde , à la paix fraternelle ; Les mêmes tribunaux jugent vos différends. Le culte au même autel appelle tous les rangs ; Le théâtre vous volt rire el pleurer ensemble; Dans vos jours solennels même lieu vous rassemble ; Enfin, tout vous unit. Pourquoi donc ces fureurs , Ces spectacles sanglants et ces scènes d'horreurs ? Ah! de nos propres mains nous creusant des abîmes. Nous payons chèrement la dette de nos crimes. Tant que d'un Dieu suprême on adore les lois, La Pitié dans les cœurs fait entendre sa voix ; Mais quand un peuple impie outrage sa puissance,
Alors elle se tait ; et voilà sa vengeance. Des vices tout-à-coup se débordent les flots ; Les cœurs sonl des volcans, el l'empire un chaos : Du sang des deux partis la discorde l'inonde, Et ses calamilés sont la leçon du monde. Ainsi, le ciel vengeur tour-à-tour inmiola S) lia par Marins, Marins par Sylla ; "
La race des Yorks, par celle des Lancasires.
Mais que sont ces malheurs auprès de nos désastres ? Hélas! pour oublier ces funestes tableaux, Quelle main du Lélhé nous versera les eaux ? Mais non : (pie leur récit, au défaut du tonnerre, Des châtiments du crime épouvanle la terre ; Et que l'exemple affreux de nos divisions D'un salutaire effroi frappe les nations. Dégagée une fois du lien légitime , D'abord de maux en maux, bientôt de crime en crime, La France a pr s l'essor; et, dans ses attentais, Sa rapide fureur ne se repose pas.
Ainsi, quand d un berger l'imprudence cruelle Jette au pied d'un sapin l'invisible étincelle, Le feu, nourri du suc dont le bois est enduit, Sous l'écorce onctueuse en secret s'introduit ; Il s'enqiare du tronc; et, gagnant le feuillage, Dévore, en pétillant, l'aliment de sa rage; Il court de branche en branche, il s'élance au sommet, S'étend de tige eu lige, embrase la forêt. Lui, du haut d'un rocher, voit leurs touffes brûlantes, Et suit d'un œil tremblant les flammes triomphantes. Tels furent nos deslins : ainsi, dans un moment, Naquit d une étincelle un vaste embrasement.
A peine la Discorde, en ses noirs sacrifices, Du sang de l'innocence a goûté les prémices. Sa terrible moisson se poursuit en tout lieu : Les temples des beaux-arls, les demeures de Dieu, Les lieux où nous prions les puissances célestes, Des proscrits entassés sont les dépôts funestes. Tous les bras sont vendus , tous les cœurs sont cruels. Image de ces dieux, la terreur des mortels, Dont nul n'ose aborder l'autel impitoyable. Que dégouttant du sang de quelque misérable, L'idole à qui la France a confié son sort, N'accepte que du sang, ne sourit qu'à la mort. Femme, enfant, sont voués à son culte terrible; L'innocente beauté pare sa pompe horrible ; La hache est sans repos , la crainte sans espoir ; Le malin dit les noms des vicl-mes du soir ; L'effroi veille au milieu des familles tremblantes ; Les jours sont inquiets, et les nuits menaçantes. Imprudent, jadis fier de ton nom, de ton or, llàte-toi d'enfouir tes titres. Ion trésor; Tout ce qui fut heureux demeure sans excuse; L'opulence dénonce, et la naissance accuse. Pour racheter tes jours, eu vain ton or est prêt; Le fisc inexorable a dicté ton arrêt.
L'avidité peut vendre une paix passagère ; Mais elle veut sa proie , et la veut tout entière. Ne parlez plus d'amis, de devoirs, de liens : Plus d'amis, de parents, ni de concitoyens.
CHANT 111
Le fils époiivanlé craint l'abord de son père ; Le frère se dctourne à l'aspecl de son frère; L'amour même est timide; et, dans cet abandon, La nature est sans voix, sous des lois sans pardon. Ainsi, quand, sur ses pas semant les funérailles, La mort contagieuse erre dans nos murailles , Tous les nœuds sont rompus; l'ami dans son ami. Le frère dans sa sœur, redoute un ennemi; Et, sur SCS gonds muets , triste, inhospitalière, Refuse de tourner la porte solitaire.
Mais quels maux je compare à des malheurs si grands ! On conjure la peste, et non pas les t}rans. Aux cœurs lâches du moins les tyrans font justice , Leur crainte, en le fuyant, rencontre le supplice. Tous, à leur infortune ajoutant le remord, Séparés par l'effroi, sont rejoints par la mort; Et, dans un même char, où sa main les rassemble. Voisins, amis, parents, vont expirer ensemble , A moins que, de la vie incertain possesseur. L'opprimé tout-à-coup ne se fasse oppresseur. Son heure vient plus tard ; mais il aura son heure : Le lâche fait mourir, en attendant qu'il meure. Ses chefs auront leur tour; leur pouvoir les proscrit: Sur leurs tables de morl déjà leur nom s'inscrit. Robespierre , Danton , iront aux rives sombres De leur aspect horrible épouvanter les ombres ; Et Tinville, après lui traînant tous ses forfaits', Va dans des flots de sang se débattre à jamais.
Par-tout , la soif du meurtre et la faim du cai'nage. Les arts jadis si doux, le sexe, le jeune âge, Tout prend un cœur d'airain : la farouche beauté Préfère à notre scène un cirque ensanglanté ; Le jeune enfant sourit aux tourments des victimes; Les arts aident le meurtre , et célèbrent les crimes. Que dis-je ? la nature, ô comble de nos maux ! De tous ses éléments seconde nos bourreaux. Dans leurs cachots impurs l'air infecte la vie ; Le feu dans les hameaux promène l'incendie; Et la terre complice, en ses avides flancs, Recèle par milliers les cadavres sanglants. A peine elle a peuplé ses cavernes profondes , La mort infatigable a volé sur les ondes. Ministres saints, du fer ne craignez plus les coups; Le baptême de sang est achevé pour vous. Par un art tout nouveau , des nacelles perfides Dérobent sous vos pas leurs planchers homicides ^ ; Et, le jour et la nuit, l'onde porte aux échos Le bruit fréquent des corps qui tombent dans les flots. Ailleurs, la cruauté, hère d'un double outrage, Joint l'insulte à la mort, l'ironie à la rage 5, Et submerge, en riant de leurs civiques nœuds. Les deux sexes unis par un hymen affreux. O Loire, lu les vis, ces hymens qu'on abhorre; Tu les vis , et tes flots en frémissent encore 4 .
Cependant , le trépas s'accuse de lenteur : Eh bien ! ange de mort, ange exterminateur, Va, joins les feux aux flots, joins le fer à la foudre: Maison, ville, habitants, que tout soit mis en poudre ; Qu'encliaiués par milliers, femmes, enfants, vieillards.
Jonchent le sol natal de leurs ineniLu'es cpars. Là , repose tes yeux sur ce vaste carnage : Que dis-je .►' aux premiers coups du foudroyant orage Quelque coupable eucor peut-cire est échappé ; Annonce le pardon ; et, par l'espoir trompé , Si quehjue malheureux en tremblant se relève. Que la foudre redouble , et que le fer achève 5. Français , vous pleurerez un jour ces attentats ; Oui, vous les pleurerez; mais vous n'y croirez pas.
Ah! dans ces jours affreux, heureuse l'indigence, A qui l'obscurité garantit l'indulgence ! Eh ! qu'importe au pouvoir, qu'auprès de ses troupeaux, Le berger enfle en paix ses rusli(jues pipeaux .•" Qu'importe le mortel , dont la table champêtre Se couronne le soir des fruits qu'il a fait naître ? Ah ! contre la rigueur d'un pouvoir abhorré Pas un asile sûr , pas un antre ignoré ! Pareil à celle énorme et bruyante déesse Qui voit tout, entend tout, va, vient, revient sans cesse; De la proscription le génie odieux , Ayant par-tout des bras , des oreilles , des yeux , Des cités aux hameaux , parcourt la France entière ; Comme au palais des grands , frappe à l'humble chau- Le pauvre en vain s'endort sur la foi de ses maux; [mière ; Le pauvre a ses tyrans, le pâtre a ses bourreaux.
Mais pourquoi s'arrêter à ces malheurs vulgaires .'' Assez d'autres ont peinl les douleurs populaires. Moi-même, il m'en souvient, mes vers compatissants Cherchoient pour eux les sons les plus attendrissants. Par moi, du laboureur étranger à la gloire, Un simple monument honora la mémoire ; J'encourageois les sons de l'humble chalumeau , Et portois aux cités les plaintes du hameau. Mais pourrois-je des grands oublier la souffrance ! O vous , cœurs révoltés , que leur éclal offense , Vainement à leurs maux vous refusez des pleurs : Plus leur bonheur fut grand , plus grands sont leurs mal- Et moi , qui des bergers ornai jadis la tombe , [heurs ; Aujourd'hui, des hauteurs d'où la puissance tombe, Je la suis dans le gouffre , et pleure ses débris. Que de grands noms éteinis, que d'illustres proscrits! Lamballe a succombé , Lamballe , dont le zèle A sa reine , en mourant, est demeuré fidèle; Et ces cheveux si beaux , ce front si gracieux , Dans quel état, ô ciel, on les montre à ses yeux '^ ! La nature en frémit; et l'amitié tremblante, A des trails si chéris recule d'épouvante. O Mouchys ! expiez votre amour pour vos rois : Que l'épouse et l'époux périssent à-la-fois. Je ne t'oublierai point, toi, dont l'ame sublime Gardoit un cœur si pur sous le règne du crime , O guerrier magnanime, et chevalier loyal. Digne héritier d'un sang ami d'un sang royal , Respectable Brissac ! Ah ! dans ce temps barbare , Qui n'aime à retrouver une vertu si rare ? Avec moins de plaisir , les yeux d'un voyageur. Dans un désert brûlant, rencontrent une fleur; Avec moins de transports , des flancs d'un roc aride , L'œil charmé voit jaillir une source limpide.
MALHEUR ET PITIÉ
Moilfle des sujets , et non des eoui-tisans ,
Les vertus du vieil âge honoroient tes vieux ans.
A. son roi malheureux quel sujet plus fidèle ?
Hélas ! sous le pouvoir d'une ligue cruelle ,
Tout fléchissoit la tète; et même la vertu
Baissoit sous les poignards un regard abattu ;
Rien n'altéra ta loi, n'ébranla ton courage;
Mais enfin, à ton tour, victime de leur rage,
Tu passes sans regret, ainsi que sans remord,
Du Louvre dans les fers , et des fers à la mort.
O ville trop coupable! ô malheureux Versailles !
Son sang accusateur souille eneor tes murailles.
Un cortège cruel a feint de protéger
D'infortunés captifs qu'il va faire égorger.
Le char est entouré, les sabres étincellent ;
Sur les monceaux de moris les mourants s'amoncellent;
Et , de son sang glacé souillant ses cheveux blancs ,
La tête d'un héros roule aux pieds des brigands.
O martyr du devoir, du zèle, et de la gloire !
Tant que du nom français durera la mémoire.
J'en jure par ta mort, tu vivras dans nos cœurs.
Mais combien ton trépas présage de malheurs ! Que je plains de l'étal la fortune orageuse ! A peine délaissé par ta main courageuse , J'entends tomber le trône; cl le sang de nos rois. Hélas ! m'offre à pleurer tous les maux à-la-fois : Le deuil de la beauté, les pleurs de l'innocence, Les malheurs des vieux ans, les malheurs de l'enfance, La chute du pouvoir. Parmi ces grands débris, Louis frappe d'abord mes regards attendris. O douleur ! ô pitié ! quelle grande victime, D'un rang plus élevé, descendit dans l'abîme! Hélas! le vœu public dicloit ses sages lois, rjouvernoit ses conseils, présidoit à ses choix; Les ordres de létal, convoqués par lui-même, Sembloient associés à son pouvoir suprême. O mon maître ! ô mon roi ! comment a pu ton cœur, Respirant les bienfaits , inspirer la fureur !
O jour, jour exécrable, où des monstres perfides Souillèrent son palais de leurs mains homicides ! J'entends encor ces voix, ces lamentables voix. Ces voix : » Sauvez la reine et le sang de nos rois ! » La reine, à ce signa] , inquiète , troublée. Son enfant dans les bras, s'enfuit échevelée?; Tandis que, de sa porte ensanglantant le seuil, . Sa garde généreuse expire avec orgueil ; Et que, la pique en main, la cohorte infernale Plonge le fer trompé dans la couche royale. Le ciel, le juste ciel, a conservé ses jours. Ah ! puisse-t-il long-temps en proléger le cours ! Lnfin, la mort s'apaise, et le meurtre s'arrête; Mais le calme bienlôt fait place à la tempèle. Le bruit affreux redouble ; et des sujets sans foi Parlent insolemment de concjuérir leur roi. Us appellent triomphe un crime détestable. Ah ! comment le tracer, ce départ lamentable ! De leur palais sanglant , ces otages sacrés Descendent à travers leurs gardes massacrés. Pour suite des brigands ! des bourreaux pour cortège !
Us traversent les flots d'un peuple sacrilège.
Hérissé de mousquets, de lances et de dards;
Des lambeaux teints de sang forment leurs étendards.
Tout dégouttants de meurtre, et d'ivresse , et de fange,
Ils marchent; au milieu de l'horrible phalange.
Tient à pas lents ce char où brillent à-la-fois
Le sang des empereurs et celui de nos rois.
Tout ce que le malheur offre de plus auguste.
Des mères la plus tendre, et des rois le plus juste.
Deux enfants malheureux. O fille des Césars !
Quand, de ses fiers Hongrois cherchant les étendards,
Ta mère vint s'offrir à leur troupe enflammée.
Son enfant da;is ses bras lui conquit une armée :
Et, pâle, l'œil en pleurs , tendant ses foibles mains.
Le tien ne peut fléchir ces monstres inhumains !
Les uns autour de vous hurlent leurs chants atroces ;
D'autres sur votre char portent leurs mains féroces;
Au bout d'un fer sanglant, d'autres lèvent aux cieux
De leurs affreux exploits le trophée odieux;
Ces fronts défigurés, ces tèles pâlissantes.
Des flots d'un sang fidèle encor toutes fumantes.
Que de cris forcenés ! que d'imprécations !
Vous marchez au milieu des malédictions.
Du crime soudoyé l'ignorance barbare
Prèle sa voix servile au crime qui l'égaré;
Et, du peuple à son prince imputant le malheur,
Des maux qu'eux seuls ont faits , accable sa douleur.
Ah! si par les tourments sa marche est mesurée,
Quels siècles en pourroient égaler la durée?
Abrège, Dieu des rois, ces affreux attentats;
Avance, char fatal; coursiers, hâtez vos pas.
Non : la rage, à plaisir, éternise leur route,
Et la coupe des maux s'épanche goutte à goutte.
Cependant , on approche , on découvre ces lieux
Où l'airain reproduit son aïeul à ses yeux.
Il les voit; et leur vue, ô douleur lamentable !
Lui rappelle ce jour, ce jour épouvantable.
Où , dans ce même lieu , l'hymen pâle et tremblant
S'enfuit, enveloppé de son voile sanglant;
Et, changeant ses flambeaux en torche sépulcrale.
Vit se couvrir de morts celte enceinte fatale.
Ah! malheureux époux, et plus malheureux roi,
Puisse être, un jour, ce lieu moins funeste pour toi !
Puissions-nous n'y pas voir de plus horribles fêtes !
Enfin, parmi les cris, les dards chargés de têtes,
Entraînant les débris du trône ensanglanté.
Le char fatal arrive au Louvre épouvanté.
Le peuple tient sa proie, et les chefs leur victime !
Ah ! peut-êire ses maux désarmeront le crime. Non : de son infortune on aggrave le poids, Et Louis est captif dans le palais des rois. O catastrophe horrible ! ô douloureux voyage ! Bien différent de ceux, où, bordant son passage. Son peuple, pour ses jours, levoit au ciel les mains, Et de fleurs , sous ses pas , parfumoit les chemins. Le vieillard consolé bénissoit la lumière; L'enfant lui sourioil du seuil de la chaumière ; Tous les yeux le chcrchoient avec avidité; Et , quand fuyoil loin d'etix son char précipité ,
CHANT III
De ce peuple, ennemi d'un maître qui l'adore, L'amonr, les vœux, les cris le poursuivoient encore.
Que les temps sont changés ! O vous, sensibles cœurs, Dites s'il est des maux pareils à ses malheurs. Du pouvoir avili misérable fantôme , Monarque sans sujets, souverain sans royaume. Tel (|u'un vaisseau battu des flols capricieux, F.sl tantôt dans l'abime, et tantôt dans les cieiw, Il passe tour-à-tour, jouet d'un long orage, Des lioinieurs aux affronts, de l'insulte à l'hommage. Dans sa rage hypocrite , tm sénat oppresseur Mêle à ses cruautés une fausse douceur : Tel le tigre, en jouant, dans sa barbare joie. Mord , lâche , ressaisit , et dévore sa proie. Plus de paix en son cœur, de trêve à son tourment. Dans le jardin des rois s'il respire un moment 8, Il marche environné de surveillants barbares; De l'air conmiun à Ions ses Ijrans sont avares; La haine curieuse assiège son réveil , Ses pas, ses entretiens, et jusqu'à son sommeil; Et, le dernier des rois, le premier des esclaves, Quand par lui tout est libre, il est chargé d'entraves! Heureux , lorsqu'en secret , libre dans ses douleurs , Aux pleurs de son épouse il peut mêler ses pleurs.
Eh bien! vous, qu'offensoit sa puissance suprême, Des honneurs outrageants de son vain diadème, Venez ! que tardez-vous de dépouiller son fi'ont .'' Terminez, il est temps, cet éclatant affront. Tout est prêt : ce n'est plus ce peuple mercenaire, Par des cris insolents méritant son salaire : Le Louvre est investi ; la bassesse et l'effroi Aux brigands de Marseille abandonnent mon roi. Je vois couler le sang, j'entends gronder la foudre; La France est sans monarque, et le trône est en poudre. O loi , qu'ont fait gémir ces illustres malheurs , Tendre Pitié, retiens, retiens encor tes pleurs : Pour des revers plus grands je réserve tes larmes ; Les lois vont consacrer les attentais des armes. Hélas ! toujours trompé, mais espérant toujours 9, Louis à ses tyrans vient confier ses jours. On l'insulte , on l'outrage; et des décrets funestes De son titre royal ont déchiré les restes. Puisse ne point éclore un plus terrible arrêt ! Que dis-je ? l'arrêt part, et le cachot est prêt. O vous, vous, murs cruels, demeures désastreuses! Je tremble à m'enfoncer sous vos voûtes affreuses. Non, les revers fameux de tant de potentats, De l'horrible Whitehall les sanglants attentats '», Ne peuvent s'égaler à celte tour fatale. Ce n'est plus ce palais, cette prison royale, Où de la majesté quelques tristes lambeaux Déguisoient l'infortune, et décoroient ses maux. Son malheur, eu ces lieux, tout entier se consomme : Destructeur du monarque , il persécute l'homme. Noirs esprits des enfers ! quel conseil ténébreux Inventa, dites-moi, ces traitements affreux ? Chaque heure a son tourment, chaque instant son ou- La ruse aide la force, et l'arl guide la rage. [b-age; O noms sacrés de père, et d'époux et de fils,
Noms aujourd'hui cruels , noms autrefois chéris ! Vous étiez leurs plaisirs , vous êtes lem- lorturu. La haine arme contre eux jusques à la nature. Malheureux , hàtez-vous de saisir ces moments ; Précipitez du cœur les doux épanchemenls ; Redoublez vos transports , redoublez vos tendresses. Quels maux ne s'oublieroient dans vos saintes caresses?
Mais c'en est fait : ô cœurs nés pour vous adorer , Votre malheur commence, il faut vous séparer. Vos tyrans l'ont voulu ; leia- sombre inquiétude A l'emprisonnement unit la solitude.
Hélas ! au milieu d'eux vos regards consolés Dislinguoient quelquefois des serviteurs zélés; El du moins d'un soupir , triste et muet langage, A leur roi, dans les fers, ils envoyoienl l'honnnage. Vous ne les verrez plus : sur Louis et sur vous Déjà j'entends crier d'inflexibles verrous. Non : vous ne pourrez plus, trompant la vigihuic*. Deviner vos soupirs , vos pleurs, votre silence. Vous comprendre du geste, et vous parler des yeux. Sans espoir de se voir, captifs aux mêmes lieux , Le fils est en exil à côté de son père ; L'époux près de l'épouse , et la sœur près du frère. Lui seul pleure pour tous. Que dis-je ? ô coup du sort 1 Son retour dans leurs bras leur annonce sa mon. Pour le perdre à jamais les tyrans le leur rendent ; Les échafauds sont prêts et les bourreaux l'altendenl. Oh qui peut concevoir ces scènes de douleurs. Ce mélange de cris , de sanglots et de pleurs , Ces funestes adieux, pleins d'horreur et de charmes! Chaque mot commencé vient mourir dans les larmes; Et , par de longs soupirs, cherchant à s'exhaler. Leurs cœurs veulent tout dire, et ne peuvent parler. Ah ! moi-même je sens défaillir mon courage.
D'autres du jour fatal retraceront l'image " : Dans ce vaste Paris , le calme du cercueil ; Les citoyens, cachés dans leiu's uiuisons en déni! , Croyant sur eux du ciel voir tomber la vengeance; Le char affreux, roulant dans un profond silence; Ce char qui, plus terrible, entendu de moins près, Du crime , en s' éloignant , avance les apprêts ; L'échafaud régicide et la hache fumante ; Cette tête sacrée et de sang dégouttante. Dans les mains du bourreau de son crime effrayé ". Ces tableaux font horreur ; et je peins la Pitié ! La Pitié pour Louis ! il n'est plus fait pour elle. O vous , qui l'observiez de la voûte éternelle , Anges , applaudissez ; il prend vers vous l'essor. Commencez vos concerts , prenez vos lyres d'or. Déjà son nom s'inscrit aux célestes annales ; Préparez, préparez vos palmes triomphales. De sa lutte sanglante il sort victorieux , Et l'échafaud n'étoit qu'un degré vers les cieux.
Mais d'où vient tout-à-coup que mon cœur se ressente! Hélas ! il faut des cieux revenir sur la teri-e ! Louis en vain assiste aux célestes concerts; Les cieux sont imparfaits , son épouse est aux fers. O mélange touchant de malheurs et de charmes ! Ton nom seul a rouvert la source de mes larmes.
MALHEUR ET PITIE
() vous, qui des hauls rangs déplorez les malheurs,
Ah ! ('oinl)ieii de vos yeux doivcnl eouler de pleurs,
Lorsque des gi-ands revers l'image douloureuse
Joiul au pouvoir détruit la beaulé malhctu-euse!
Qui peut voir sans piiié se flétrir ses allrails ,
El les traits du malheur s'imprimer sur ses traits?
Trançais, qui l'avez vue, el jeune, et belle, et reine,
Répondez : est-ce là l'auguste souveraine
Qui dounoit tant d'cclat au trône dos Bourbons,
Tant de charme au pouvoir, tant de grace à ses dons ?
Hélas ! tant qu'elle a pu , dans sa tour solitaire,
D'un auguste captif partager la misère.
Tous deux s'aidoient l'un l'autre à [lorter leurs douleurs;
ÎN'ajanl plus d'autres l)iens , ils se donnoient des pleurs.
Une fois arrachée à cet époux fidèle,
Elle vivoit sans lui, mais il vivoil près d'elle.
Ah ! combien ses malheurs se sont appesantis !
Elle n'a plus d'époux, et tremble pour sou fils '^.
Ah ! d'une seule mort si leur rage contente,
Respectoit dans ses bras cette tète innocente;
Si, du soin d'élever cette royale fleur.
Elle pouvoit charmer son auguste douleur !
Mais lui-même on l'arrache à sa main maternelle ;
Leur prison séparée en devient plus cruelle.
Ses penscrs désormais vont se partager tous
Entre les fers d'un fils el l'ombre d'un époux.
Ah, cruels! désarmez vos rigueurs inhumaines :
Hélas ! elle eut un sceptre, et vous voyez ses chaînes !
Vains discours; chaque instant voit aggraver son sort.
Prisonnière à côté du tribunal de mort ,
On l'immole long-temps, et le coup qui s'apprête
Reste éternellement suspendu sur sa tète.
A cette attente horrible on joint tous les tourments.
Tout ce qui flétrit l'ame, et révolte les sens;
Sans cesse elle respire une vapeur immonde ;
Le froid glace ces mains qu'idolàtroil le monde;
Un vil grabat succède à des lits somptueux;
A sa faim, qu'éveilloient des mets voluptueux.
On épargne une vile et sale nourriture ,
Et la pourpre des rois a fait place à la bure.
Elle-même , que dis-je ? incroyable destin !
S'impose un vil travail , et , l'aiguille à la main ,
Oubliant el Versaille et les pompes du Louvre,
Répare les lambeaux de l'habit qui la couvre.
Ses besoins sont toujours le signal des refus,
Et son malheur s'accroît d'un bonheur qui n'est plus.
Quoi ! les trônes des rois sont-ils donc tous en poudre .'
Et l'aigle des Césars a-l-il perdu la foudre .^
Hélas ! par-tout l'oubli , l'impuissance ou l'effroi.
Ah ! dans cet abandon , tendre Pitié , dis-moi ,
N'est-il pas une issue , une route secrète ,
Qui conduise mes pas vei's sa sombre retraite ?
Que je puisse, à genoux, adorant ses malheurs,
Au prix de tout mon sang sécher un de ses pleurs !
Mais il n'en est plus temps : l'affreux conseil s'assemble ;
On vient , le verrou crie , on l'entraîne , je tremble.
(J'en est fait : le voici , voici l'instant fatal.
Eh bien ! je vais la suivre au sanglant tribunal.
Moi-même, à haute voix, je dénonce ses crimes.
Vous, qui fîtes tomber les plus grandes victimes.
Juges de votre reine, écoutez ses forfaits.
Sa facile bonté prodigua les bienfaits;
Son cœur, de son époux partagea rindulgcn''e.
Ce cœur, fait pour aimer, ignora la vengeance.
« J'ai tout vu , j'ai su tout, et j'ai tout oublié. »
Ce mot, inconcevable aux amcs sans pitié.
Ce mot, dont la noblesse encouragea le crime,
Il fut de son grand cœur l'expression sublime.
Elle fit des heureux, elle fit des ingrats.
'J'igres , oserez-vous ordonner son trépas ?
Ah ! leurs horribles fronts l'ont prononcé d'avance.
Mais je n'attendrai point l'effroyable sentence :
Non, je n'altcndi'ai point qu'une exécrable loi
Envoie à l'échafaud l'épouse de mon roi.
Non, je ne verrai point le tombereau du crime,
Ces licteurs, ce vil peuple, outrageant leur victime.
Tant de rois, d'empereurs, dans elle himiiliés,
Ses beaux bras, ô douleur ! indignement liés!
Le ciseau dépouillant celte télé charmante,
La hache !... ah ! tout mon sang se glace d'épouvante; !
Non, je vais aux déserts enfermer mes douleurs;
Là , je voue à son ombre un long tribut de pleurs ;
Là, de mon désespoir douce consolatrice,
Ma lyre chantera ma noble bienfaitrice;
El les monts, les vallons, les rochers, el les bois.
En lugubres échos répondront à ma voix.
Et toi qui, parmi nous, prolongeant ta misère, Ne vivois ici-bas que pour pleurer un fière. D'un frère vertueux, ô digne et tendre sœur '4 ! Reçois de la pitié son tribut de douleur. Ah ! si dans ses revers la beauté gémissante, Porte au fond de nos cœurs sa plainte atlendrissanle , Combien de la vertu les droits sont plus puissants ! Sa bonté la rend chère aux cœurs conqiatissauls: Pour son propre intérêt l'homme insensible l'aime : Et pleurer sur ses maux , c'esl pleurer sur soi-même. Aussi, des attenlals de ce siècle effréné, Ton trépas, ombre illustre, est le moins pardonné. O Dieu ! et quel prétexte à ce forfait infâme ? Ton nom étoit sans lâche aussi bien que Ion ame; Ton cœur , dans ce haut rang, formant d'humbles désirs. Eut les malheurs du trône, et n'eut pas ses plaisirs. Seule, aux pieds de ton Dieu, gémissant sur im frère, Sur un malheureux fils, un plus malheureux père, Tu suppliois pour eux le maître des humains; Ce eiel, où tu levois les innocentes mains, Étoit moins pur que loi. Dieu ! quels monstres barbares Purent donc attenter à des vertus si rares ? Ah ! le ciel t'envioit à ce séjour d'effroi. Va donc, va retrouver et ton frère et ton roi ; Porte-lui cette fleur , gage de l'innocence. Emblème de tes mœurs, comme de la naissance; Mêle sur ce beau front, où siège la candeur, Les roses du martyre aux lis de la pudeur. Trop long-temps tu daignas, dans ce séjour funeste, Laisser des traits mortels à ton ame céleste. Pars, nos cœurs te suivront; pars, emporte les vœux Des peuples et des rois, de la terre et des cieux.
CHANT III
Non moms dignes de pleurs , qriand le sort les offense , La débile vieillesse et la fragile enfance : Un enfant , un vieillard ! Qui peut les voir souffrir ? L'un ne fait que de naître, el l'autre va mourir. Je pleure avec Priani , quand sa bouche Ireniblaîite Du meurtrier d'Hector [)resse la main sanglante; Lorsque autour des tomlieaux de ses cinquante fils, D'Hécube en cheveux blancs les lamentables cris Redemandent Paris , Polyxène, Cassandre, Je partage son deuil , el pleure sur leur cendre : Tant cet âge si foible est puissant sur nos cœurs ! Mais pourquoi des vieux temps rappeler les douleurs .-* Ah ! dans ce siècle imj)ie et si fécond en crimes, Manquons-nous de malheurs? manquons-nous de victimes.-'
O filles de mes rois, dans quels lieux pleurez-vous '5? Quel temple entend les vœux que vous formez pour nous.' Le ciel vous épargna la douleur d'être mères ; Mais que de vos vieux ans les larmes sont amères ! Voti-e exil, vos rois morts, le trône renversé, De votre sang royal le reste dispersé.
Il vous restoit un Dieu , son culte , et vos prières. Mais quoi ! vos yeux ont vu par des mains meurtrières Les temples du Seigneur de carnage souillés, Leur poulife proscrit, leurs autels dépouillés. De vos jours fortunés la mémoire importune. Hélas ! s'en vient encore aigrir votre infortune. De deux règnes brillants vous vîtes la grandeur; Et le trône et l'autel ont perdu leur splendeur; Et, pour comble de maux, le sort qui vous outrage Réservoil ces malheurs au déclin de votre âge. Quel cœur d'airain pourroit vous refuser des pleurs ?
Mais l'enfance sur-tout a des droits sur nos cœurs. Au fils d'Ochosias que j'ai donné de larmes ! Pour lui de Josabeth je ressens les alarmes ; J'assemble autour de lui les minisires sacrés. Tantôt mes yeux en pleurs, sur le Nil égarés. Du berceau d'un enfant redoutent le naufrage; El je rends grace au flot qui le rend au rivage : Tant cet âge est touchant ! mais quel sort inhumain Du dernier fils des rois égale le destin .**
Je reviens donc à vous, famille infortunée ! Par quelle inconcevable et triste destinée, Hélas ! faut-il toujours que mes lugubres vers Puisent dans vos malheurs l'exemple des revers ? Louis sur l'échafaud a lerminé^sa vie; Son épouse n'est plus , et sa sœur l'a suivie : D'effroyables malheurs ont banni ses parents. Seul, au fond de sa tour, sous l'œil de ses tyrans, Un fils respire encore; il n'a, pour sa défense, Que ses traits enchanteurs, et que son innocence : Contre tant de foiblesse a-t-on tant de courroux ! Cruels, il n'a rien fait, n'a rien pu contre vous ! Veille sur lui, grand Dieu, protecteur de sa cause. Dieu puissant ! c'est sur lui que notre espoir repose. Accueille ses soupirs, de loi seul entendus; Qu'ils montent vers ce ciel, hélas ! qu'il ne voit plus. Tu connois ses dangers, et lu vois sa foiblesse. Ses parents ne sont plus , son peuple le délaisse ; Que peuvent pour ses jours ses timides amis ?
Les assassins du père environnent le fils ; Sa ruine esl jurée. A peine leur furie Lui laisse arriver l'air, aliment de la vie. Son coiu'age naissant et ses jeunes vertus Par le vent du malheur languissent abattus. Leiu's horribles conseils cl leur doctrine infâme. En attendant son corps, empoisonnent son ame '•'. Déjà même, déjà de sa ti'iste prison La longue solitude a troublé sa raison. Quoi ! n'éloit-il donc plus d'espoir pour sa jeunesse ? De l'amour maternel l'ingénieuse adresse , Le zèle, le devoir, pour défendre ses jours, Etoient-ils sans courage .'' éloient-ils sans secours .■• Abner sauva Joas; sous l'œil même d'Ulysse, Un faux Astyanax fut conduit au supplice. Mais quoi, pour remplacer cet enfant plein d'allraits, Quel visage enchanteur eût imité ses traits ? L'œil le moins soupçonneux eût percé le mystère ; Et la beauté du fils auroit trahi la mère. Aujourd'hui plus d'amis, de sujets, de vengeur; Chaque jour dans son sein verse un poison rongem-. Quelles mains ont hâté son atteinte funeste ? Le monde apprit sa fin, la tombe sait le reste. Ah ! malheureux enfant , ah ! prince infortuné ! Sous quelque chaume obscur pourquoi n'es-tu pas né i Pleurez, Français, pleurez tant de maux et de charmes Il eût tari vos pleurs , ayant versé des larmes ; Victime d'un long trouble, il eût aimé la paix. Mais je respire enfin : le règne des forfaits Sans doute est achevé. De ce sang que j'adore, Moins à craindre pour eux, un enfant reste encore. Elle a , sans rien prétendre au trône de nos rois , Les graces de son frère, et n'en a pas les droils. Bénissons ses malheurs : son sexe est sa défense. Peut-être ils feront grace à sa foible innocence. Déjà brille autour d'elle un plus pur horizon. Mais que de pleurs encor vont baigner sa prison ! Où ses parents sont-ils ? qu'est devenu son frère ? Essuiera-t-elle encor les larmes de sa mère .-• Son père est-il vivant ? Conserve-t-il sa sœur } Douter de leur destin est sa seule douceur ; Aucun de ces doux noms n'arrive à son oreille , Rien n'apaise sa crainte , hélas ! et tout l'éveille. Mais quel jour pur se glisse à travers ses barreaux ? Le ciel veut-il s'absoudre, en terminant ses maux.-* Oui , l'heure est arrivée : un Dieu finit ses peines ; El de ses belles mains je vois tomber ses chaînes. Fuis ! ô fille des rois ! fuis ces scènes d'horreur, Vole aux champs maternels. Hélas ! notre terreur Ne peut l'offrir encor, sur ton morne passage. Qu'une pitié captive et qu'un muet hommage. Mais à peine échappée à ce séjour d'effroi. Les cœurs en liberté vont s'envoler vers loi. Tous plaindront du malheur l'image attendrissante, Ces traits décolorés, cette langueur touchante. Et dans ces yeux , long-temps noyés dans les douleurs , Chercheront, en pleurant, la trace de tes pleurs. Et vous, qui, terminant sa triste incertitude. Devez de tous les coups lui porter le plus rude,
MALHEUR ET PITIE
Ab ! ménagez son amc, et de tout son malheur N'alU'z pas tout d'un coup accabler sa douleur. Qu'elle implore le ciel , qu'elle invoque, en ses peines, Pour des maux plus qu'buniains, des forces plus qu'huraai- Qu'on la mène aux aulels, qu'on lui montre à-la-fois [nés 1 Son père à l'échafaud , et son Dieu sur la croix. Ce Dieu servit d'exemple au courage du père ; Tous deux dans ses malbeurs ont soutenu la mère : Qu'elle soit digne d'eux , en acceptant ses maux. Clependant de son deuil égayez les tableaux; Que les Heurs, les gazons, de ces tristes demeures Lui fassent oublier les languissanles heures. Déjà les noirs chagrins semblent s'évanouir, Ses traits se ranimer, son front s'épanouir. Ainsi l'état douteux du crépuscule sombre vScmble insensiblement se dégager de l'ombre, Et mêle, en colorant la vapeur qui s'enfuit, Les prémices du jour aux restes de la nuit.
Cependant, au milieu de tant de barbarie, Lors(pie, parmi les maux de ma triste pairie, La timide Pitié n'osoit lever la voix, Des rayons de vertus ont brillé ((uelquefois. On a vu des enfants s'immoler \wi\v leurs pères, Des frères disputer le trépas à leurs frères '7. Que dis-je ? Quand Septembre, aux Français si fatal , Du massacre par-loul donnoil l'affreux signal. On a vu les bourreaux, fatigués de carnage. Aux cris de la Pitié laisser fléchir leur rage, Rendre à sa fille en pleurs un père malheureux; Et, tout couverts de sang , s'attendrir avec eux "8. Eh ! dans ces jours d'effroi, de ce sexe timide Qm n'a point admiré le courage intrépide ? Viens, ô viens terminer cet horrible tableau. Toi. qui donnas au monde un spectacle nouveau, O toi, du genre lumiain la moitié la plus chère ! Une seule dément Ion noble caractère "9 : Le reste est héroïcjue, et passe sans effort Des plaisirs aux douleurs, des douleurs à la mort. Pas un lâche soupir, pas une indigne hume; Leur courage leur prèle encore un nouveau charme. Superbe et triomphante à ses derniers moments, Chacune se choisit ses plus beaux vêtements ; Comme aux pompes d'hymen , au supplice s'apprête , Et de son jour de mort se fait un jour de fêle. Notre sexe est jaloux de ces traits généreux ; Près d'elles du trépas l'aspect est moins affreux. La beauté, sur la mort exerçant son empire , L'adoucit d'un regard , l'embellit d'un sourire : On diroit que le ciel met dans ses foibles mains La gloire de la France et l'honneur des humains. Telles, dans la nuit sombre, éclatants météores, Du pôle nébuleux les brillantes aurores , Consolent du soleil, et remplacent le jour. Quel prodige de foi , de constance et d'amour ! Tarente, que le veut cet assassin farouche.' A trahir ton amie il vent forcer ta bouche ^° ; En vain s'offre à tes yeux le sanglant échafaud ; Ta reine dans les fers te parle encor plus haut. (Ihafpie âgej, chaque peuple ont eu leur héroïne;
Tlièbe eut une Antigone, el Rome une I^'poniue; Mais chaque jour nous rend ces modèles fameux. Pionie, ne vante plus tes triomphes pompi'ux : Ce sexe efface tout , et ton char sanguinaire A vu moius de héros que son char funéraiiv. Il a ses Thraséas, ses Calons, ses Rrutus.
Ah ! que la Grèce anti(|ue, école des vertus, Ait des filles de Sparte admiré le courage; Mais vous , charme d'un peuple élégant cl volage , Qui, dès vos premiers ans, enlendiles toujours Le son de la louange et le luth des amours ; Sans le faste imposant de l'àpreté stoique, Où donc aviez-vous pris cette force héroïque ? O vierges de Verdun, jeunes et tendres fleurs. Qui ne sait votre sort , qui n'a plaint vos malheurs >' ! Hélas ! lorsque l'hymen préparoit sa couronne. Comme l'herbe des champs , le trépas vous moissonne; Même heure, même lieu vous virent immoler. Ah ! des yeux maternels quels pleurs durent couler ! Mais vos noms , sans vengein- , ne seront pas sans gloire; Non : si ces vers louchants vivent dans la mémoire , Ils diront vos vertus. C'est peu : je veux uii jour Qu'un mai'bre solennel atteste notre amour. Je n'en parerai point ce funeste Elysée, Qui de torrents de sang vil la terre arrosée. Loin les jardins de Flore, et l'impur Tivoli '•», Par ses bals scandaleux trop long-temps avili, Où d'infâmes beautés, dans leur profane danse, Aux mânes de son maiire insultent en cadence ! Mais, s'il est quelque lieu, cpielques vallons déseils, Épargnés des ijrans, ignorés des pervers, Là, je veux qu'on célèbre une fête touchante. Aimable comme vous, comme vous innocente. De là j'écarterai les images de deuil; Là, ce sexe charmanl, dont vous êtes l'orgueil, Dans la jeune saison, reviendra, chaque année, Consoler par ses chants votre ombre infortunée. « Salul, objets touchanis ! diront-elles en chœur, Salut, de notre sexe irréparable honneur ! Le temps, qui rajeunit et vieillit la nature. Ramène les zéphyrs , les fleurs et la verdure ; Mais les ans dans leur cours ne ramèneront pas Une vertu si rare unie à tant d'appas. Espoir de vos parents , ornement de votre âge , Vous eûtes la beauté, vous eûtes le courage; Vous vîtes sans effroi le sanglant tribunal ; Vos fronts n'ont point pâli sous le couteau fatal: Adieu, touchants objets, adieu ! Puissent vos on.bres Revenir quelquefois dans ces asiles sombres ! Pour vous le rossignol prendra ses plus doux sons; Zéphyr suivra vos pas, écho dira vos noms. Adieu! Quand le printemps reprendra ses guirlandts. Nous reviendrons encor vous porter nos offrandes ; Aujourd'hui recevez ces dons consolateurs, Ces hymnes, nos regrets, nos larmes et nos fleurs !"
CHANT IV
CHANT IV
A combien de fléaux le ciel livra le monde ! Ici des champs entiers sont submergés sous l'onde ; A.iUeurs le volcan tonne, et ses horril)les flancs Dévorent les palais et les temples brûlants; Tantôt les ouragans, plus prompts que le tonnerre, D'un immense débris couvrent au loin la terre ; Mais du monde tremblant ces horribles fléaux Des révolutions n'égalent pas les maux.
Au lieu de cette douce et puissante habitude, Qui de nos passions endort l'inquiétude ; Au lieu de ce respect, conseiller du devoir, Dont l'heureuse magie entoure le pouvoir; D'un sénat oppresseur les lois usurpatrices Gouvernent parla peur, régnent par les supplices. Quelques abus font place à des malhein-s plus grands . El des débris d'un roi naissent mille tyrans. La France, que le monde avec effroi contemple. En offre, dans ses chefs, l'épouvantable exemple. De notre liberté despotiques amis, Où sont-ils, ces beaux jours qu'ils nous avoient promis ? La misère est pour nous , et pour eux l'opulence ; Sur la chute du trône élevant leur puissance, D'un front jadis rampant, ils affrontent les cieux. Un moins hideux spectacle affligeroit les yeux, Si, changés tout-à-coup en d'informes ruines. Les bois baissoienl leur tète, et levoicnt leurs racines.
Hélas! depuis ce jour si fécond en forfaits. Où le crime vainqueur vint s'asseoir sous le dais. Où le bonnet sanglant remplaça la couronne, De quels maux inouïs l'essaim nous environne ! Par ce premier malheur que de maux enfantés ! L'œil en pleurs , le sein nu , les bras ensanglcuités , La France, qu'en vioienl les nations voisines. Des ruines. du monde accroissant ses ruines, De son corps gigantesque élale en vain l'orgueil , Assem'olage hideux de victoire et de deuil. Ses biens de tous les maux renferment la semence; Son calme est la fatigue , et non l'obéisscUice. Mais , hélas ! des malheurs où l'état est plongé , Le plus affi'cux n'est pas l'empire ravagé: Ses enfants dispersés aux quatre coins du monde. De toutes ses douleurs, voilà la plus profonde. Doublement affligée, elle pleure en son cœur L'injustice des uns, des autres le malheur. Qu'il est dur de quitter, de perdre sa patrie! Absents, elle est présente à notre ame attendrie: Alors on se souvient de tout ce qu'on aima, Des sites enchanteurs dont l'aspect nous charma. Des jeux de notre enfance, et même de ses peines.
Voyez le triste Hébreu, sur des rives lointaines. Lorsque emmené captif chez un peuple inhumain, A l'aspect de l'Euphratc, il pleure le Jourdain. Ses temples, ses festins, les beaux jours de sa gloire, llevienuent lour-à-tour à sa triste mémoire;
El les maux de l'exil et de l'oppression Croissent au souvenir de sa chère Sion. Souvent en l'insultant, ses vainqueurs tyranniques Luicrioient: « Chantez-nous quelqu'un de ces cantiques Que vous chantiez aux jours de vos solennités. — Ah ! que demandez- vous à nos cœurs attristés .•• Comment chanterions-nous aux rives étrangères .•• Répondoient-ils en pleurs. O berceau de nos pères ! Notre chère Sion ! si tu n'es pas toujours El nos premiers regrets, et nos derniers amours. Que nous restions sans voix; que nos langues séchées A nos palais brûlants demeurent attachées ! Sion, unique objet de joie et de douleurs. Jusqu'au dernier soupir, Sion, chère à nos cœurs ! Quoi ! ne verrons-nous plus les tombes paternelles, Tes temples , tes banquets , tes fêtes solennelles ? Ne pourrons-nous un jour, unis dans le saint lieu, Du retour de tes fils remercier ton Dieu ? »
Ainsi pleuroit l'Hébreu; mais du moins par ses frères Il n'éloit point banni du séjour de ses pères. Ah ! combien du Français le sort est plus cruel ! Chassé par des Français loin du sol paternel , Il fuit sous d'autres cieux; et, pour comble de peine. De sa patrie ingrate il emporte la haine. O ciel ! à ce départ , que de pleurs, de regrets ! (Chacun quitte ses biens, ses travaux, ses projets. L'un, cent fois s'éloignant et revenant encore, Pleure , en fuyant , ses blés qui commençoient d'éclorc; L'autre, de ses jardins les bosquets enchantés; L'autre, ses jeunes ceps nouvellement plantés, Avant d'avoir pressé dans la cuve fumante. De ses premiers raisins la vendange écumante. A ses livres choisis l'autre fait ses adieux ; L'autre baigne de pleurs son réduit studieux ; Et , loin du lieu chéri, confident de ses veilles, De sa muse exilée emporte les merveilles. Bientôt d'affreux encans dispersent au hasard Les chefs-d'œuvre du goût, les prodiges de l'art. Souvent pour un vil prix, pour un plus vil usage, Aux mains de l'ignorance ils tombent en partage : Un Raphaël échoit au magister du lieu; Racine d'un manant alimente le feu; En piles sont vendus les Buffons, les Yollaires , Leurs tomes isolés redemandent leurs frères; Et, vengeant une fois Pelletier consolé. En cornets, à son tour. Despréaux est roulé '. Le dieu du mal sourit à ces honteux ravages.
Mais que sont de nos arts ces hideux brigandages Près du viol affreux de la propriété ! O toi, premier appui de la société, Qui, seul des inmiorlels restant au Capitole, Après le roi des dieux, fus sa première idole, nieu Terme ! que dis-tu de ces barbares luis », Qui, du premier contrat violant tous les droits, Et des usurpateurs consacrajit l'injustice. Du pacte social renversent l'édifice ? Vous, allez maintenant, complaisants possesseurs, D'avance enrichissez vos heureux successeurs; Appelez les brebis des nations lointaines;
MALHEUR ET PITIE
lipurez par le choix les rares indigènes :
Voilà pour quelles mains vous soignez vos troupeaux ,
Vous fécondez vos cliamps, vous planiez vos coteaux!
Ah ! contre leur injusie et triste jouissance
Je n'irai point des lois invoquer la puissance.
Viens! ô fendre Pitié, viens ! pour toucher les cœurs,
J'ai besoin de ta voix, j'ai besoin de tes pleurs.
Disons-leur; « Vous blessez les lois de la nature.
Pouvez-vous être heureux quand l'cquilé murmure .•*
Maudits soient ces mortels, (jui se font avec art
Du malheur une proie , et des lois un poignard !
Barbares, remplissez vos celliers et vos granges:
Vos guérets usurpés, vos coupajjles vendanges,
Déposent conire vous. » Mais j'entends des llaiieurs
Déinenlir lâchement mes vers accusateurs.
« Tout est changé, dit-on; et le pouvoir i-épare
La longue iniquité d'un régime barbaie. »
Sans doule le français, mallieureux, dépouillé,
Peut renirer sur un sol de carnage souillé ^;
l'eut errer sous les murs habités par ses pères.
Voir ses blés moissonnés par des mains étrangères ;
Et , par ses souvenirs déchiré de plus près ,
Joindre à tant d autres maux le tourment des regrets.
Ah ! quel exil atïreux égale ce supplice !
La jusiiee imj)artaite est eucor l'injustice.
Oh ! si je vous contois tous les fléaux divers
Dont ce vil brigandage a rempli l'univers,
Ma voix dans votre cœur porteroit l'épouvanlc.
Je vous dirois: « Ces biens, qu'une loi révoltante
Arracha par la force à leurs vrais possesseurs.
Ont inondé la France et de sang et de pleiu'S ,
dm séduit l'avarice, ont acheté les crimes;
Sur les deux eoulinenls entassé les victimes ,
Soudojé les bourreaux, engraissé les Ijraus,
Soulevé les sujets, divisé les parents.
Desséché le commerce, éloulïé l'industrie,
Et , par ses propres mains , égorgé la patrie. »
Ces tableaux fout horreur. ..El vous qui , sans remords, Recevez des bourreaux la dépouille des morts, Avez-vous oublié cette touchante histoire Dont Virgile, eu beaux vers, retraça la mémoire.'' Au fils du vieux Priam un monstre, affamé d'or, Avoit, avec la vie, arraché son trésor; Cent trails l'avoieut percé. La forêt meurtrière Bientôt de veris rameaux ombragea sa poussière. Par le prince trojen sur la tombe penché. Un de ces ai'brisseaux à peine est arraché , L'ai'busie tout sanglant aussitôt Tépouvante : .Sa main veul redoubler ; une voix gémissante Lui crie : « Epargne-moi, jeune et noble Troyen; Ma pairie est la tienne, et ce sang est le mien. Pourquoi d'un atlenlat souiller des mains si pures .•• Vieus-lu troubler ma cendre , et rouvrir mes blessures ? Arrête!... » A ces accents, à ces cris douloureux Un saint effroi saisit le héros généreux : Il fuil ; et loin de lui sa main épouvanlée Rejette avec horreur la tige ensanglantée. Et vous, de la Pitié repoussant les leçons. Vous poursuivez en paix vos barbares moissons ;
El , parmi les cercueils , vos iniques enchères Se disputent des champs teints du sang de vos frères ! Ah! cruels, osez-vous, engraissés de trépas. Moissonner sur la tombe .►" Et ne craignez-vous pas Que vos gerbes, vos fleurs, de meurtres dégouttantes. Ne distillent du sang entre vos mains tremblantes ? Le cri de la nature est du moins écouté : Dans les temps du malheur, la tendre parenté Des secours nuiluels doit resserrer les chaincs, Meltre en commun ses biens, ses larmes et ses peines. Mais non ; à l'intérêt tout est sacrifié, ïoul lien est rompu , tout devoir oublié. Aux besoins de l'exil le fils livre sa mère ; Le fl'èrc s'enrichit des dépouilles du frère. O honle ! le lion protège son enfant , Son amour le nourrit , sa fiu'eur le défend ; Le tigre affreux lui-même écoule la nature, A sa famille horrible il porle sa pàlure : El, barbare hérilier de ses enfants bannis. Le père sans horreur boit le sang de ses fils ! Lâches diffamateurs de la nature humaine, De voire durcie vous porterez la peine : Je flétrirai vos noms, hommes vils; et mes vers Iront de votre crime effrayer l'univers : Ma muse réunit, en fille de mémoire, La coupe du mépris et celle de la gloire ; L'opprobre vous allcnd : oui, son juste courroux. Barbares, à grands flols la répandra sur vous ; Et le remords rongeur, la honle vengeresse, Au milieu de voire or vous poursuivront sans cesse. Allez donc, délaissez vos amis, vos parents: Moi , je cours, je m'at'ache à leurs destins errants. Ah ! des champs paternels quand le sort les exile Muse, à ces malheureux nous devons un asile : Viens donc à la Pilié prêter encor ta voix ; Attendris les sujets, intéresse les rois. Que de les accueillir chacun brigue la gloire ; Raconte de leurs maux l'altendrissante histoire; Dis combien du malheur les litres sont sacres ; Qu'ils trouvent sous leurs pas tous les cœurs préparés. Eh ! c'est à vous d'abord, à vous que je m'adresse. Français, jadis en proie à la même détresse, Quand des dogmes rivaux le choc religieux Vous bannit par milliers du sol de nos aieux. O France, des partis déploiable théâtre ! Que maudit soit le jour, où ta haine marâtre, En foule, de ton sein, rejela tes enfants ! De ton affreux succès nos voisins triomphants Reçurent nos guerriers, nos arts, noire industrie, Et cette plaie horrible est à peine guérie , Que le parti vaincu , de son pouvoir surpris , Du vainqueur en cent lieux disperse les débris : Tant, dans l'ame ulcérée étouffant l'indulgence, La vengeance toujours enfante la vengeance ! Quoi donc ! trop peu de maux affligent-ils nos jours ? La vie est si pénible , et ses plaisirs si courts ! Tout tremble , tout gémit dans ce lieu lamentable; Hélas ! et sur les bords du gouffre inévitable Suspendus un instant , les mortels furieux
CHANT IV
Se poussent dans l'abîme, ou s'égorgent entre eux. Insensés ! laissez là vos luîtes désastreuses : Des ligues tour-à-tonr victimes malheureuses , L'un à l'autre aujourd'hui pardonnez vos malheurs, Et que vos souvenirs soient noyés dans vos pleurs.
Mais c'est vous, roisdu monde, oui , c'est vous qu'inté- Le sort de ces proscrits. Cette brave noblesse, [rcsse Ces prêtres, ces prélats dispersés en tout lieu. Souffrent, vous le savez, pour leur roi, pour leur Dieu. Vous leur devez un port au milieu de l'orage ; Et pour eux et pour vous honorez leur courage ; Celui dont le respect vous adresse sa voix. Aux jours de son bonheur , accueilli par les rois. Oublié dans ses maux , vous di-meura fidèle ; Mais tous, n'en douiez point, n'ont pas le même zèle. Non, non : le temps n'est plus où la soumission. D'un amour idolâtre heureuse illusion, F.nvironnoil le trône : une raison hardie , De ce vieil univers nouvelle maladie, r.alcule ses devoirs , et discute vos droils ; Sous la pourpre avilie interroge les rois ; Désenchante l'esprit, et paralyse l'ame ; Du feu chevaleresque éteint la noble flamme ; De 1 état social désordonné les rangs ; Des grands et des pel its, des amis, des parents, Des rois el des sujets, brise l'anlique chaîne. Gai'dez-vous donc d'offrir la scandaleuse scène De ces cœurs généreux punis d'aimer leurs rois 4. L'avenir, du présent se venge quelquefois. Un faux amour de paix enfante les orages , Et la faute d'un jour pèse sur tous les âges. Redoutez du moment le conseil mensonger : Un excès de prudence est souvent un danger. Des affronts fails aux siens, qu'il combat et qu'il aime , Le Français, croyez-moi, s'indigneroil lui-même. Pour n'être point trahis , ne soyez point ingrals. Et toi , tendre Pilié , parcours tous les étals ; Va, parle; et, s'il en est que la terreur arrête, Dis-leur : « N'espérez pas conjurer la tempe le ; Du monstre à votre tour vous sentirez les coups , Et leurs maux dédaignés retomberont sur vous. » Laissez donc de l'effroi la molle complaisance : Par votre courageuse et noble bienfaisance , Obtenez des bous cieurs un généreux retour, Et semez les bienfaits , pour recueillir l'amour.
Que d'autres , des guerriers éternisent la gloire. Attellent la terreur au char de la victoire : Bien plus heureux celui qui chante l'amitié, La vertu généreuse, el sur-tout la Pitié!
O Virgile ! ô mon maître , ô délices du monde ! Je reviens donc à toi. Dans ta muse féconde, D'autres admireront le langage des dieux, Ta force , ta douceur, ton vers mélodieux ; Mais ce qui le rend cher aux âmes bienfaisantes , Ah! c'est de la Pilié les peintures touchantes. Eh! regardez Didon, lorsqu'aux bords libyens Un orage a poussé le héros des Troyens : Pour la mieux préparer à plaindre sa misère, Sous des traits empruntés , l'Amour, son jeune frère ,
Le plus beau des enfants, le plus puissaut des dieux,
A cette reine encor n'a pas lancé ses i'eux ;
Elle n'a pas encor, dans sa veille amoureuse ,
Érouté du héros l'histoire douloureuse ;
Mais déjà le malheur est sacré dans sa cour,
El la Pilié chez elle a devancé l'Amour.
« Venez, nobles bannis, leur dit-elle avec joie;
Carihage hospitalière est l'asile de ïroie.
Le destin vous poursuit , c'est assez pour mon cceiir :
Malheureuse, j'appris à plaindre le malheur. » Pour ces mêmes bannis, jouets d'un sort funeste,
Qui ne connoît l'accueil du généreux Aceste ?
Bon roi , tendre parent , il n'a pas oublié
Que les chaînes du sang avec eux l'ont lié.
A peine il les a vus du haut de la colline,
Vers eux à pas pressés le vieillard s'achemine;
Ses Irésors, son palais, ses ports leur sont ouverts ,
Il gémit sur leurs maux, console leurs revers,
Encourage leurs jeux , solennise leurs fêtes.
Sont-ils prêts à braver de nouvelles tempêtes ?
Du nectar de Sicile il emplit leurs vaisseaux ,
Et ses regards long-temps les suivent sur les eaux.
Récits charmants, pourquoi n'êtes-vous que des fabUs !
Mais Virgile exprimoit des plaisirs véritables : Ah ! sans doute il sentoit ce qu'il cbanloit si bien. Et dans le cœur d'Acesie, il nous peignoil le sien.
Et même entre ennemis, que son vers plein de charme Peint bien cette Pilié dont la voix les désarme ! Qui ne sait d'Ilion les terribles combats. Quand Achille aux Troyens envoyoit le trépas , Les poussoit dans leurs camps , ou contre leurs murailles, Écrasoit leurs débris échappés aux batailles? On combattit dix ans; mais contre la Pitié Que peut des nations la longue inimitié? Avec peine échappé des coups de Polyphème, Le Grec Achéménide, en sa misère extrême. Arraché par la faim du fond de son rocher, Voit le chef des Troyens, et tremble d'approcher. Qui'l(|ues tristes lamlieaux qu'attachent des épines, Composent ses habits ; des glands et des racines Alimentent ses jours; sur ses pieds chancelanis , Maigre el pâle fantôme, il se traîne à pas lents; Toul-à-coup il s'écrie : « Abrégez mon sup])lice, O Troyens! vous voyez un compagnon d'Ulysse. Percez-moi de vos traits, plongez-moi dans les flots ; Vous me devez la mort. » Le Troyen, à ces mots, S'émeut , verse des pleurs , le recueille avec joie ; Et la mer voit un Grec sur les vaisseaux de Troie ^ : Tanl la Pitié touchante a de droits sur nos cœurs ! Vous donc, de mon pays généreux bienfaiteurs, Acceptez mon encens ! Qu'à travers cette scène De partis turbulents, de discorde el de haine. Avec un son plus tendre, et des aceenis plus doux, Nos voeux reconnu issanls arrivent jusciu'à vous !
Pontife des Liégeois, accepte mon hommage 6; Le plus près du volran , lu défias l'orage : Tes étals sont bornés, et tes dons inhnis. La Haie , Auspach , Neuwied , sont peuplés de bannis. Salut, murs de Constance ! et loi , daigne m'eulendrc.
MALHEUR ET PITIE
Walderk , homme éclairé, prince aimable , ami leiidre !
Je ne le vis jamais ; par l'eslime dicté,
Mon vers par les faveurs n'est point décrédilé;
Tu ne commandes point à de vastes provinces ;
Mais mon cœur t'a choisi dans la foule des princes.
Lorsque vinf;t nations dévoroient nos dél)ris ,
Dans un encan barbare achetés à bas prix ,
Leurs remparts se fermoient à la France exilée;
L'humanité te vit , et sourit consolée.
D'autres ont des jardins, des palais somptueux;
Le monde entier vient voir leurs parcs voluptueux;
Mais des pas d'un Français l'on n'y voit pas l'empreinte :
On craindroit que ses maux n'en souillassent l'enceinte.
Ah ! ces jardins pompeux et ces vastes palais
Valent-ils un des pleurs taris par tes bienfaits.?
Tomi)ez devant ce luxe, altières colonnades;
Ooulez, fiers chapiteaux, orgueilleuses arcades;
Et que le sol ingrat d'un ingrat possesseur
Soit sec comme ses yeux, et dur comme son cœur !
Mais vous, soyez bénis, vous, peuples magnanimes. Qui de nos oppresseurs réparâtes les crimes ! Toi, sur-tout, brave Anglais, libre ami de tes rois, Qui, mettant ton bonheur sous la garde des lois, Des partis dans Ion sein vois expirer la rage, Ainsi que sur tei bords vient se briser l'orage! Ce ne sont plus ici ces asiles cruels, Où des brigands, cachés à l'ombre des autels, Où l'assassin, souillé du sang de sa victime, l')emandoienl aux lieux saints l'impiuiilé du crime. {Contre le vil bi'igand et l'infâme assassin, Albion au malheur ouvre aujourd'hui son sein. Là , viennent respirer de leur longue souffrance, Ces dignes magistrats, oracles de la France; Là , des guerriers fameux embrassent leurs rivaux ; Là , ces ministres saints , échappés aux bourreaux , Protégés par la loi , gardent leur culte antitpie : Sion dans son exil chante le saint canticpje ; Et l'une et l'autre église abjurent leurs combats. Et la fille à sa mère ouvre , en pleurant , les bras. Pour corriger encor la fortune ennemie , Du vénérable Oxford l'antique académie Multiplia pour vous ce volume divin 7 Que l'homme infortuné ne lit jamais en vain, Qui, du double évangile ancien dépositaire. Nous transmit de la foi le culte hérédiiaire; Vous montre un avenir; fait, des palais du ciel, Dans vos humbles réduits descendre l'Éternel; Console votre exil , chaime votre souffrance , Nourrit la foi, l'amour, la céleste espérance. Présent plus précieux, et plus cher mille fois. Que les trésors du monde et les bienfaits des rois. Plus de rivalité, de haine, ni d'envie ; Au banquet fraternel Albion nous convie ; Son sein s'ouvre pour tous, et ne dislingue plus Les fils qu'elle adopta, de ceux qu'elle a conçus. Telle , une terre heureuse à tous les plants du monde Se montre hospitalière; et sa sève féconde Nourrit des mêmes sucs l'arbre (ju'elle enfanta. Et le germe étranger que l'orage y porta.
Poursuis, fière Albion, fais bénir ta puissance : Tous les honneurs unis forment ta gloire immense: Le monde tributaire entretient ton trésor; Le Nord nourrit tes mâts, l'onde mûrit ton or; La France, avec ses vins, le verse l'alégresse; Tes lois sont la raison, tes mœurs sont la sagesse, Tes fenmies la beauté, leurs discours la candeur. Leur maintien la décence, et leur teint la pudeur; Tu joins les fruits des arts aux dons de la fortune, Le tonnerre de Mars au trident de Nejilune. Tantôt, foulant aux pieds l'athée audacieux. C'est Minerve s'armant pour la cause des dieux; Tantôt, fille des mers, belle, fraîche et féconde, C'est Vénus s'élevant de l'empire de l'onde. Jouis, ficre Albion; mais, dans la noble ardeur, Mets un frein à ta force, un terme à ta gi'audcur. Carthage, attaquant Rome, expia cet outrage; Rome hâta sa chute , en renversant Carthage. Les Indes, les deux mers , tout à subi ta loi : Il ne te reste plus qu'à triompher de toi.
Parmi les bienfaiteurs de ma triste patrie, PouiTois-je t'oublier, terre que j'ai chérie, O malheureuse Suisse! Eh! comment oublier Tes cascades, les rocs, ton sol hospitalier? Non , non : je l'ai promis à l'aimable Glairesse 8 ; Beau lieu, qui nourrissois ma poétique ivresse! J'ai jure sur tes monts, et je tiens mon serment, De payer mon hommage à ton site charmant. Amoureux des torrents, des bois, des précipices, Dans quel ravissement je goùlois leurs délices ! De leurs âpres hauteurs lentement descendu , Que j'aimois ce beau lac à mes j)ieds étendu , Ces bosquets de Saint-Pierre, île délicieuse , Qu'embellit de Rousseau la prose harmonieuse 9 !
O bords infortunés ! en vain nos oppresseurs Nous ont de votre asile envié les douceurs; Et, menaçant de loin vos frêles républiques. Ont lancé contre nous leurs arrêts tyranniques : Chacun de vos rochers cachoit un malheureux.
Mais hélas ! pour la France ils n'avoient queleurs vœux; Des femmes, des enfants, des vieillards et des prêtres, Quepouvoient-ilsdeplus, que prier pour leurs maîtres.''
Choisis , Muse , choisis tes plus nobles accents : Les héros de Coudé te demandent des chauls '*>; Laisse de la Pitié le luth mélancolique ; Dis leur exil armé , leur malheur héroïque. Ce ne sont plus ici ces belliqueux essaims. Dont les croisés en foule inondoienl les lieux saints. Si leur nombre est moins grand , leur cause est aussi belle ; De leur Dieu , de leurs rois ils vengent la querelle. Sparte , ne parle plus de tes trois cents guerriers : Un seul de leurs combats égale tes lauriers. Là , la France exilée en armes vient se rendre ; Là, pour mieux s'élever, tous sont fiers de descendre. Tous dans un grade obscur n'en ont que plus d'éclat ; Tout soldat vaut un chef, plus d'un chef est soldat. Les d'Heclor, les d'Aymar, portent avec courage Le poids du havre-sac et le fardeau de l'âge. Leur zèle a pour la tente oublié leurs vaisseaux '
CHANT IV
(Is soi-Ycnt sur la Icn'e , ils régnoicnt sur les eaux ;
Là, vil le feu saerc, l'amour de la pairie,
Et (le l'antique honneur la noble idolâtrie.
La France est dans leurs camps. Ainsi , delà les mers ,
Loin de ce Capitole où se forgeoient leurs fers,
IJlicjue rassenibloil , sous les lois d'un seul homme,
La fleur de la pairie et le pur sang de Rome.
Angoulème, Berri, soutiennent leur grand nom.
Qu'on ne me vante plus ce triple Géryon ,
Dont trois âmes niouvoient la masse épouvantable.
J'aime à voir, surpassant les recils de la fable,
Un même espoir mouvoir trois héros à-la-fois:
Condé, Bourbon, Eughien, se font d'autres Rocrois ;
Et , prodigues d'un sang chéri de la victoire,
Trois gcuéralions vont ensemble à la gloire.
Tel l'arbre aux pommes d'or, de la même licjueur,
Forme le fruit naissant , le fruil mûr et la fleur, [charmes !
Eh ! quels transports nouveaux , quels moments pleins de
Quand parut votre roi, votre compagnon d'armes ",
Quand, fort de votre amour, paré de son malheur,
D'un regard, d'un sourire, il payoit la valeur;
Distribuoit ces mois où la bouté respire ,
Que le coeur seul entend , que le cœur seul inspire !
Tout voire sang s'émut; et ce sang glorieux
SoUiciloit l'honneur de couler sous ses yeux.
Hélas ! le sort jaloux peut vous être infidèle ;
Mais il reste une palme et plus rare et plus belle.
Si Mars dans les combats trahit voire valeur,
Eh biin! par la vertu subjuguez le malheur;
Et, de tant de revers quand le poids vous opprime,
Français, privés de tout, gardez du moins l'eslime.
Si tous ne sont pas nés pour combattre en héros.
Tous peuvent par leurs mœurs consacrer leur repos.
Supportez vos défauts, entr'aidez vos misères;
N'allez pas étaler, aux terres étrangères ,
De l'animosité les scandaleux éclats :
On ne plaint pas loug-lemps ceux qu'on n'estime pas.
Hélas ! plus d'un Français, dans ces temps d'infortune.
Sourd aux plaintifs accents de la mère commune,
Se montra des Français l'implacable ennemi.
Tel ne fut pas ton cœur, toi , courageux ami ' > De ceux que poursuiyoit la fortune inhumaine ! Toi, c|ue chérit Bellone , ainsi que Melpomene, Qui , parant la verlu par d'aimables dehors , Joius la beauté de l'ame à la beauté du corps. Qu'on ne me vante plus le chantre de la Thrace , Des ligi-es, des lions apprivoisant l'audace. Ton art , qui dans la Grèce auroit eu des autels, O Marin! sut dompter des monstres plus cruels. Le désespoir affreux , la hideuse indigence. Que de fois , au plaisir mêlant la bienfaisance , Stérile pour loi seul. Ion talent généreux Mit son noble salaire aux mains des malheureux. Ainsi, par le concours de brillanles merveilles, Charmant le cœur, l'esprit , les yeux et les oreilles , On te vit, tour-à-tour, vouer à nos malheurs, Ta lyre et ton épéc, et ton sang et tes pleurs. Le concert de verlu , de grace et de génie , Ah ! voilà la plus belle et plus douce harmonie ;
Tel , beau, jeune et vainqueur, le dieu de l'Hclicon Chanloit , touchoit sa lyre, et combattoit Pyihon.
Mais sur-tout des bienfaits usez avec noblesse : L'honneur est une fleur que peu de chose blesse. Gardez-vous d'ajouter à tant d'autres fléaux Le malheur bien plus grand de mériter vos maux. Armez d'un juste orgueil voire illustre infortune: La Pitié se relire alors qu'on l'importune. Failes plus : s'il se peut, ne devez rien qu'à vous; Lutlez contre le sort; que d'un regard jaloux, Même au sein du malheur, le luxe vous contemple : Déjà plus d'un banni vous en donne l'exemple. Combien l'Europe a vu d'illustres ouvriers S'exercer avec gloire aux plus humbles métiers! La beauté, que jadis occupoit sa parure, Pour d'autres que pour soi dessine une coiffure : L'une brode des fleurs , l'autre tresse un chapeau ; L'une tient la navette, et l'autre le pinceau. Le marquis sémillant au comptoir est tranquille; Plus d'un jeune guerrier tient le rabot d'Emile ; Le modeste atelier, au sortir du saint lieu , Reçoit avec respect le ministre de Dieu. Que dis-je! ce poème, où je peins vos misères. Doit le jour à des mains noblement mercenaires ; De son vêtement d'or un Caumont l'embellit '^, Et de son luxe heureux mon art s'enorgueillit.
Tairai-je ces mortels qui, las d'un long orage, Et de leur désespoir empruntant leur courage , Bien loin de cette Europe en proie aux factious, Loin des débris sanglants de tant de nations , Dans un autre univers perlant leur industrie , Ont par un long adieu salué leur patrie .•* Ah! quand ces malheureux , doublement exilés, Vont chercher un asile en des bords reculés , Sur eux , tendre Pitié , tu veilleras sans doute : Pourvois à leurs besoins et dirige leur route; Sauve-les des écueils, des flots capricieux; El si des bords lointains présentent à leurs yeux Quelque heureux coin de terre, où des bois, une source, Offrent un doux hospice ^ arrête là leur course. Là , profitant du ciel, du site et des hasards, Qu'instruit par les besoins, l'homme invente les arts; Que puissent autour d'eux, dans un beau paysage, Les coteaux, les vallons, et les eaux et l'ombrage, Par quelque doux rapport , retracer à leurs yeux De leur séjour natal l'aspect délicieux ! Pour rendre, s'il se peut, leur triste exil moins rude, Que des enfants chéris charment leur solitude; Que leur mère avec eux console leurs revers ; Avec ce doux cortège il n'est plus de déserts. Un jour peut-être, un jour, sur ce lointain rivage, Quelque banni viendra , suspendant son voyage , Chercher les pas de l'homme ; et de leurs longs travaux, Tous deux, en les contant, soulageront les maux. Et, si c'csl un Français, Dieu ! quelle douce ivresse! Que de transports de joie , et de pleurs d'alégresse , De récits commencés , suspendus et repris ! Ah ! si de tels moments on sent par-tout le prix , Combien ils sont plus chers, si loin de sa patrie!
MALHEUR ET PITIÉ
Telle je nourrissois ma douce rêverie, L()is(|iie de deux Français le sorl miraculeux M'apprend que le desliu réalise mes vœux •■*.
Craii^nanl de sou pays la discorde fatale, IJu Fi-auçais avoil fui de sa terre natale; Il l'aimoil; el cent fois vers ces climats chéris, Eu pai-taiit, il tourna ses ri'f,'ards attendris. Mais, pour mieux oublier leur misère profonde, Son cœur, entre eux cl lui , mit les gouffres de l'onde. Il partit, il courut, d'un regard curieux, Reconnoiire la terre, étudier les cieux. De nombreux végétaux, dans sa course intrépide, Avoieiit déjà grossi son portefeuille avide : 11 obscrvoit les vents, interrogeoit les mers. Leurs rives, leurs rellux, et leurs courants divers. Tantôt, de l'océan ramené sur la rive, Le mercure captif, à sa vue attentive.
Des monts, entre ses mains, mesuroil la hauteur, Et des vagues de l'air jugeoit la pesanteur; Tantôt, les monuments, les ruines antiques, Les animaux divers, sauvages, domestitpies. Les mœurs des nations, leur commerce, leurs lois. De mille objets nouveaux lui préscntoient le choix; Tantôt, quittant la plage, et revenant sur l'onde , Sa main tcnoit la montre, et l'aiguille, el la sonde; El la nature, et l'homme, el la terre, el les eaux , Varioienl à ses yeux leurs mobiles tableaux. Enfin il touche aux bords, où des peuples sauvages De l'immense Amazone habitent les rivages : Magnifif[ue séjour, où des champs plus féconds. Des fleuves plus pompeux, de plus superbes monts. Dans toute sa grandeur étalent la nature. Un jour que dans ces lieux il erre à l'aventure. Tout-à-coup à ses yeux, par un heureux hasard , Se présente un chemin tracé des mains de l'art. Il avance, étonné, sous des voûtes d'ombrage; Par degrés s'adoucit la nature sauvage; Déjà même un logis se présente à ses yeux, Qu'environne l'enclos d'un verger spacieux. Il s'arrête enchanté. Tout-à-coup , ô merveille ! Les sons d'un chant français ont frappé son oreille. Trois fois, plein de surprise, il écoule; et trois fois Arrive jusqu'à lui celle touchante voix. Son cœur bat de plaisir, ses yeux versent des larmes : Jamais accent humain n'eut pour lui tant de charmes. « Des Français sont ici ! » s'écria-t-il soudain; « Je verrai des Français ! » Il dit , suit son chemin ; 11 approche, il arrive auprès d'un humble hospice; Il entre, il aperçoit une blanche génisse; Une femme charmante, assise à ses côtés, Exprimoit de son lait les ruisseaux argentés ; Avec un air de nymphe, un habit de bergère. Un maintien distingué sous sa robe légère; Tout l'élonne : du lis son teint a la fraîcheur. Du lait qu'elle exprimoit ses mains ont la blancheur. Tous deux se sont fixés dans un profond silence; Enfin , un double cri des deux côtés s'élance: « Quoi ! c'est vous ! quoi ! c'est vous ! viens , accours , cher C'est notre cher Frémon, c'est lui-même , c'est lui. » [ami,
Le jeune époux accourt. Dieux ! quels élans de joie !
Dans leurs enibrassements tout leur cœur se déploie
Les pleurs que tous les deux l'un pour l'autre ont versés,
Et leur bonhein- présent , el leurs malheurs passés ,
Sur ces bords éloignés leur rencontre imprévue,
Tout accroît leur transport. Durant cette cnti-evue,
Le vieux chien du logis, en des temps plus heureux,
Lcm- compagnon de chasse el témoin de leurs jeux.
Par des cris, par des bonds, marquant son alégrcsse,
Revient de l'un à l'autre , el i)leure de tendresse.
A peine à l'étranger, défaillant de langueur,
Un modeste repas eut rendu sa vigueur.
Aux bms de son ami lout-à-coup il s'élance :
« Cher ami, satisfais à mon impatience;
Conte-moi Ion départ , Ion exil. Ion bonheur;
Oui, je veux tout savoir, tout entendre : mon cœur
Déjà vole au-devant des récits que j'implore.
Ah ! mon plus grand bonheur est de te voir encore,
Le plus grand de mes maux , de douter de Ion sort ! »
— " Tu veux savoir le mien ; ami , je suis au port.
Vois ces riches coteaux, cette belle campagne,
Ce fruit de nos amours, ma fidèle compagne;
Le hasard fortuné qui t'amène en ces lieux!
Cher ami , puis-je assez remercier les dieux .'
Mais, puisque sur mon sort , sur tout ce (|ui me louche,
Tu veux que l'amitié s'expli(|ue par ma bouche.
Je raconterai lout. Quand la mort, la terreur.
Eurent changé la France en théâtre d'horreur.
Ces spectacles sanglants faliguèrenl mon ame.
Avec peine échappé de ce séjour infâme.
Je partis. Ces beaux lieux , empire du soleil ,
Ces monts majestueux, ce ciel pur et vermeil.
Ces fleuves, à grand bruit précipitant leurs ondes;
Le sol luxuriant de ces plaines fécondes.
Des long-temps m'enflammoient du désir curieux
De voir, de parcourir, d'interroger ces lieux.
Un vaisseau m'apporta sur cet heureux rivage;
L'accueil hospitalier d'un simple cl bon sauvage
Releva mon espoir; et tandis qu'à Paris
Des brigands policés dévoroicnt mes débris ,
L'ignorante bonlé vint soulager mes peines.
Cependant je voulus, dans ces fertiles plaines,
Comme aux champs paternels fortuné possesseur,
De la propriété connoitre la douceur.
Le fameux Robinson revint à ma mémoire;
Son roman fut mon sort, sa fable mon histoire :
Que ne peut en effet le travail excité
Par l'aiguillon pressant de la nécessité !
Des instruments des arts j'étudiai l'usage;
Moi-même par degrés j'en fis l'apprentissage,
Je plantai mon jardin , je bàlis ma maison;
Des moissons , des labours, je connus la saison;
L'air libre du vallon, l'abri de la montagne.
M'offrirent vingt climats dans la même campagne.
Des plantes avec nous avoient passe les mers ;
Ce sol conntit les fruits de deux mondes divers.
Le nectar de Bordeaux , la figue de Provence;
Et dans un sol étroit je parcourois la France.
Trop foible illusion ! A mes champs paternels.
CHANT IV
Hélas ! aurois-je fait des adieux élernels ?
Mais enfin dans ces liois les passions se laisent;
De nos (roubles passés les liniivilks s'apaisent.
Le travail en ees lieux est mon premier trésor :
Les plaisirs du travail mancpioient à 1 âge d'or.
J'en hais l'oisiveté, j'en aime l'innocence.
Tout seeonde mes soins; des troubles de la France
Victime, ainsi (|ue nous, ee bon vieux serviteur,
Laboureur comme moi, comme moi constructeur,
N'a connu qu'en ces lieux l'égalilé première.
Nous sommes journaliers ; mon épouse est fermière.
Le laitage du soir et celui du malin
Nous paroisseu! plus doux, présentés par sa main.
Les vrais plaisirs sont ceux que l'on doit à soi-même,
Et les fruits les plus doux sont les fruits que l'on sème.
Quelquefois revenus à nos premiers plaisirs,
Des arts plus élégants amusent nos loisirs.
Le dieu, maçon dans Troie, et berger chez Admète,
Ne teuoit pas toujours l'équerre et la houlette ;
Souvent dans son exil , comme au séjour des dieux ,
Ses doigts divins louchoient son luth mélodieux.
Nous avons imité cet exilé célesle :
Les arts charment souvent notre labeur agreste;
La harpe, les crayons reviennent, chaque soir,
Remplacer le marteau, la bêche et l'arrosoir;
Et notre douce vie, en délices féconde.
Aux goûts des temps polis joint ceux du premier monde.
Tel est mon sort. Un bien manquoit à mes désirs;
Viens, eu les partageant, achever mes plaisirs.
Qu'une seconde fois le bonheur nous rassemble;
Nous vécûmes heureux , eh bien ! mourons ensemble. »
Comme il disoil ces mots, ce sauvage ingénu Que par des bienfaits seuls son hole avoit connu. Avec un air mêlé de candeur et d'audace , Entre , tenant en main les tributs de sa chasse ; Il les jette, et repart : >< Cher ami, tu le vois; La bonté simple et franche habite dans ees bois. Oh ! ce n'est qu'à Paris que sont les vrais sauvages ! Consens donc d'être heureux sur ces heureux rivages. »
Il dit : sa femme en pleurs seconde ee discours ; Tous trois dans ces beaux lieux coulent encor leurs jours ; Et des aris et des champs l'agréable culture. Pour eux d'un double charme embellit la nature. Et vous ! qu'un foible espoir relient près du séjour Où vivoient nos aïeux, où nous vîmes le jour. Je retourne vers vous. Que voti-e impatience N'affronte pas encor le chaos de la France ! Vous confier trop toi à ce ciel orageux Ne seroit qu'imprudent , et non pas courageux. Un démon désastreux plane Aieor sur vos tètes. Alleudez que les dieux aient calmé les tempêtes; Alors vous reverrez l'asile paternel ; Mais ce bienfait encor cache un piège cruel. Tel que le basilic , de sa prunelle ardente , Fixe, attire, et saisit sa proie obéissante. De mon iriste pays le preslige assassin. Pour dévorer ses fils, les appelle en son sein; Ou, telle que Chary bde, en ses grolles profondes, Engloutit tour-à-tour et rechasse les ondes ,
La France impitoyable, en ses horribles flancs,
Auire, tour-à-tour, et vomil ses cnfaiils.
Eh ! coinplcz-vous pour rien ce que la gloire ordonne ?
L'honneur esl-il muel ? Ah ! sans doule on pardonne
Au besoin affamé, qui, parmi les ionil)caux,
S'en va, pâle el tremblant, saisir qudques lambeaux.
Mais loin ces vils mortels qui, parlant de courage,
Vont, les mains pleines d'or, mendier l'esclavage.
Et veulent recueillir, dans leur lâche bonheur.
Les profits de la honle el le prix de l'honneur !
Ainsi, jeté moi-même aux rives étrangères, Je chamois la Pitié, je peiguois nos misères. Souris à mes accents, o prince généreux '^ 1 A qui je dus ma gloire en des temps plus heureu.^ Toi, l'ame de mes chants, mon appui tutélaire. Qu'adore le Français el que l'Anglais révère; Toi, dont le cœur loyal, à nos yeux attendris Fait briller un rayon du plus grand des Heuris ; Qui, sûr de notre amour, as conquis noire eslime : Grand prince, tendre ami, chevalier magnanime, Modèle de la grace, exemple de l'honiieur ! Tu l'en souviens peul-êlre : aux jours de mon bonheur, Je chaulai tes bienfaits; et, quand la lyrannie Nous faisoit de son joug subir lignominie , J'en allesle le ciel, dans ces moments d'effroi. Je m'oubliois moi-même, et volois près de loi. Oui : d'autres lieux en vain bénissoient la présence, Le doux ressouvenir ne connoit point l'absence. Au milieu de l'exil el de l'adversilé , Toujours tu fus présent à ma fidélité.
Ainsi l'adorateur du grand aslre du monde. Quand le ciel s'obscurcit, quand la lempéte gronde, Par la pensée encore accompagne son cours; Le suit sous son nuage, et l'adore toujours.
Mais que dis-je ? au milieu des malheurs de l'empire, Un rayon de bonheur vient du moins le sourire. Par les nœuds de l'hymen ton œil voit réunis La fille de ton frère, et ton auguste fils. C'est l'espoir de l'état : leur union féconde Doit des appuis au trône et des héros au monde. O couple vertueux ! ô fortunés époux ! Si long-lemps séparés , que voire sort est doux ! Tels deux jeunes ruisseaux, nés de la même source, Après de longs détours se joignent dans leur course; El, dans le même lit, sous les mêmes berceaux, Unissent leur murmure et confondent leurs eaux. A leur hymen heureux les oiseaux applaudissent. Autour naissent les fleurs , et les troupeaux bondissent , Et de leurs flols unis le cours délicieux Fertilise la terre et répète les cieux.
C'est Ion heureux pays qui vit former leurs chahies, Toi, qui du Nord charmé viens de saisir les rênes. Jeune et digne héritier de l'empire des Czars '^I Sur toi le monde entier a fixé ses regards. Quels prodiges nouveaux vont signaler ta course ! Tel que l'astre du nord, le char brillant de l'ourse, Toujours visible aux yeux dans ton climat glacé, Comme un phare éternel par les dieux fut place. Ton regard vigilant , du fond du pôle arctique ,
NOTES DU CHANT I
Sans cesse éclairera l'horizon politique.
Ta sMgesse saura conil)icu est daiif^creux
Le succès corrupteur des attentats heureux.
Oui, lu protégeras ce prince déplorable,
Que relève à les yeux une chulc honorable;
Qui d'un œil paternel pleurant des fils ingrats,
L'olive dans la main, en vain leur tend les bras.
Quel malheur plus touchant ! quelle cause jilus juste
Réclament le secours de la puissance auguste !
Souviens-toi de Ion nom : Alexandre autrefois
Fit monter un vieillard sur le trône des rois.
Sur le front de Louis tu mettras la couronne :
Le sceptre le plus beau , c'est celui que l'on donne.
FIN DU POEME
NOTES