‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 74 sur 391 · SUR LE STYLE DE VIRGILE · texte numérisé non relu

SUR LE STYLE DE VIRGILE

L'Apollon du Belvédère et le style de Virgile sont généralement reconnus pour ce qu'il y a de plus parfait dans les arts. On a souvent comparé Racine au poète latin , mais il y a entre eux la différence qui doit être entre un poëte épique et un poète tragique. Le genre de Virgile admettoit les sentiments tendres et passionnés que nous admirons dans le poëte français ; mais les tragédies de celui-ci sont et doivent être étrangères aux descriptions brillantes et pompeuses de la poésie épique.

Il n'y a guère, dans tout le théâtre de Racine, que le combat d'Etéoele et de Polynice, le songe d'Alhalie, et le récit de Théramène qui approchent des grandes beautés épiques. J'ai tâché, dans les vers suivants, de rendre les caractères du style de Virgile :

Homère, déployant sa force poétiqiie, Dans sa mâle beauté m'offre l'Hercule antique. Ta muse me rappelle, eu ses traits moins hardis. De la belle Vénus les charmes arrondis. Ta vigueur sans effort, c'est la grace elle-même; Avant de t'admirer, le lecteur sent qu'il t'aime. Des trésors du génie économe prudent.

Brillant, mais naturel , et pur quoique abondant. Chez toi toujours le goût emploj'a la richesse. Le goût fut ton génie; et ma fière déesse, Dont les coursiers fougueux erroicut eucorsans frein, A mis pour les guider les rênes dans ta niaiu. Imagination, ch. v.

Pour faire connoîlre tout l'artifice du style de V^irgile, je ne multiplierai pas les citations. Il suffira de le comparer à Homère, lorsque tous les deux ont exprimé les mêmes idées : tels sont ces deux passages où Paris est comparé par Homère , dans le sixième livre de Viliade, et Turnus par Virgile, dans le onzième livre de V Enéide, à un cheval délivré de ses liens. C'est là qu'on peut voir conunent Virgile lutte avec succès contre le plus grand des poètes , contre la plus belle des langues, et sait tirer de la sienne des equivalents, qui, dans cette comparaison, lui donnent au moins l'égalité. Pour faire mieux ressortir les

beautés de Virgile, soyons un instant ses Mévius ; parcourons les beautés qu'il a omises, et voyons ensuite celles par lesquelles il a racheté cet oubli : « Comment , auroit dit ce critique ro- " m;u'n , Virgile a-t-il pu oublier cette belle idée » d'un clie\al long-temps reposé et abondamment « notwri ; ce cpii , dans un animal fougueux et ro- » buste, doit produire cette surabondance d'es- '< prits animaux, qui ajoute à sa vigueur et à « son impétuosité naturelles? Comment a-t-il cru ■ pouvoir représenter, par un vers rempli de con- « sonnes, ce beau vers mouillé par la fréquente '< répétition de Viota, si heureusement imitatif « dans cette occasion ,

EttoGù; XoûcaOat èOf petoç noTajj.oTo.

HoMÈRK, Iliade, liv. VI, v. 5o8.

Accoutumé à se baigner dans le fleuve qui coule abondamment.

« ce vers, qui représente si bien la fluidité de l'é- « lément dans lequel il va chercher la fraîcheur « du bain accoutumé? C'est là, en effet, qu'est « l'inférioiilé de Virgile. »

Voyons comment il nous en a dédommagés par ce bel hémistiche : « Tandem liber equiis , le cour- « sier libre enfin. >> Ce dernier mot, bai seul, n'exprime-t-il pas d'une manière infiniment heureuse l'impatience avec laquelle ce superbe animal a supporté son esclavage et son oisiveté ? cette expression si juste et si poéticpie : « Fliimine nota, « le fleuve accoutumé, » n'équivaut-elle pas à la supériorité d'harmonie imitative que j'ai remarquée dans le vers d'Homère? Cette épithète est d'autant mieux choisie, qu'on sait à quel point un grand nombre d'animaux sont goTivernés par l'habitude des lieux, des personnes et des choses. Dans les derniers vers de ce passage , combien d'images vives et d'expressions brillantes ! Ce frémissement d'un animal fougueux, en pleine jouissance d'une campagne découverte, campoque potitus aperto., cette encolure superbe, ce luxe de vigueur et de santé, cette crinière ondoyante qui se joue sur son cou et sur ses épaules , appartiennent uniquement à Vigile. Combien sur-tout la fin du dernier vers,

Liiduntque jubae per colla , per armos ,

.■En., lib. XI, V. 497.

contraste parfaitement, par une sorte d'abandon et de négligence , avec la force et la fermeté du vers qui précède! De plus, on remarciucra qu'il n'y a pas, dans ce morceau, une coupe de vers, un repos, qui ne concourent à la plus grande variété possible ; plusieurs mots sont rejetés d'un vers à l'autre, de manière à produire le plus grand effet , comme ,

Tandem liber equus...

L'ENEIDE.

EdiicAt Lux.uriaD».

Ces remarques sont sur-tout adressées à ceux qui , dans les langues modernes , cherchent à imiter les grands maîtres qui ont éciit dans des langues plus riches et plus poélicjues. Virgile est ici le véritable modèle des traducteurs qui prétendent à l'honneur de l'originalité.

Pope, dans sa belle traduction de \ Iliade, a très bien rendu les idées de l'original; mais j'ai été surpris de le voir négliger, dans ce passage, le mérite de l'harmonie imitative et de la variété, si nécessaire à la poésie pittoresque, lorsque sa langue lui en offroit tant de facilité. Presque tous ses vers ont la même coupe et les mêmes repos. Malgré les efforts que j'ai faits pour être plus fidèle, sous ce rapport, ce n'est qu'en tremblant que je transcris ici ma traduction, (|ui représente si foiblement les beautés du poète latin :

Tel un coursier captif, mais fougueux et sauvagi'. Las des molles langueurs d'un oisif esclavage, Tout-à-coup rompt sa cLaîne, et, loin de sa prison , Possesseur libre enfin de l'immense horizon. Tantôt fier, l'œil en feu, les narines fumantes. Demande aux veuts les lieux où paissent ses amantes: Tantôt, par la chaleur et la soif euflammé. Court, bondit, et se plonge au fleuve arcoutumo; Tantôt, le cou dressé, du pied frappant les ondes. Pour reprendre à son choix ses courses vagabondes, Part, et dans un vallon propice à ses ébats , Battant l'air de sa tète, et les champs de ses pas. Levant ses crins mouvants que le zéphyr déploie. Vole, et frémit d'amour, et d'orgueil, et de joie.

Tiad. de l'Éii. , liv. XI, v. 707.

Ces citations me conduisent naturellement à quelques observations sur l'artifice des comparaisons, si souvent employées dans le poëme épique.

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