SUR LES COMPARAISONS
J'ai déjà eu occasion de remarquer que les comparaisons, dans la poésW, avoient moins pour objet d'exprijner les rapports qui se trouvent entre des êtres différents, que de produire luie sorte de richesse et de variété. Il y a peu de rapport entre Orphée pleurant sa femme et un rossignol pleurant ses petits ; mais la peinture que Virgile a tracée de la douleur de cet oiseau est un des passages les plus touchants du bel épisode d'Eurydice et d'Orphée.
Pour produire celte richesse et cette variété, le poète habile compare tantôt un objet moral à un objet physique , tantôt un objet physique à un objet moral , tantôt les hommes aux animaux, tantôt les animaux aux hommes. Citons
quelques exemples connus de ces différents genres de comparaisons. Mornay, l'un des héros de la Henridde, avoit conservé à la cour toute la pureté de son ame, et Voltaire enrichit cette idée par cette belle comparaison :
Belle Aréthuse! ainsi ton onde fortunée Roule, au sein furieux d'Amphitrite étonnée. Un cristal toujours pur, et des flots toujours clairs, Que jamais ne corrompt l'amertume des mers.
Ch. IX.
Voltaire a pris cette comparaison au jésuite Lenioine, et l'on peut assurer que c'est un des plus heureux larcins qu'il ait faits; mais il ne doit qu'à lui-même celle qu'on va lire. D'Aumale a reçu un ordre qu'il exécute malgré lui :
Cet ordre cpi'il déteste, il va l'exécuter. Semblalile au fier lion qu'un Maure a su dompter. Qui, docile à son maître, à tout autre terrible, A la main qu'il connoît soumet sa tête horrible, Le suit d'un air affreux, le flatte en rugissant. Et paroit menacer, même en obéissant.
Ch. VIII.
Voilà deux modèles parfaits de quehpies uns des genres de comparaisons dont je parle.
D'autres fois, par un artifice plus fécond encore, le poète cherche des rapports entre les petits objets et les grands. C'est ainsi que Virgile compare les travaux des abeilles à ceux des Cyclopes :
Tels, aux petits objets si les grands se comparent. En des corps différents les essaims se sé[>arent : La vieillesse d'abord préside aux bâtiments. Dessine des remparts les longs compartiments ; La jeunesse, des murs abandonnant l'enceinte, Sur le safran vermeil, sur la sombre hyacinthe. Sur les tilleuls fleuris enlève son butin. Moissonne la lavande, et dépouille le thym.
Tout s'empresse ; par-tout coule un miel odorant. Tels les fils de Vulcain, dans les flancs de la terre, etc. Trad, des Géorgiques, liv. IV.
On sent que le premier charme de cette comparaison est la variété qu'elle produit, et que l'imagination aime à passer de ces foibles animaux , pétrissant la cire et distillant le miel dans leurs humbles cellules, à ces robustes fils de Vulcain , qui , dans leurs forges brûlantes fatiguent l'enclume et façonnent les métaux.
Par le même artifice , et pour le même but , le poète compare les grands objets aux petits. Ainsi Virgile , après avoir peint les Troyens préparant à l'envi leur départ de Carthage, ajoute :
Ainsi quand des four;nis la diligente armée. Des besoins de l'hiver prudemment alarmée ,
PREFACE
Porte à SCS inagasius les trésors des sillons, Leur foule au loin s'empresse, et leurs noirs bataillons , Par un étroit sentier s'avançaut sous les herbes, Entraînent à l'envi la dépouille des gerbes: L'une conduit la troupe, et trace le chemiu; L'autre, non sans effort, pousse un énorme grain; Celle-ci des traîneurs excite la paresse ; Pour le bien de l'état tout agit, tout s'empresse : . Tous ont leurs soins, leur tâche et leurs emplois divers , Et d'ardents travailleurs les chemins sont couverts. Trad, de F En., liv. IV, v. 6ot.
C'est ici que la richesse et la variété sont portées à leur plus haut degré. Vous passez d'un grand peuple à une troupe de fourmis , d'une grande ville à la campagne , d'un port à un champ de blé.
Virgile a quelquefois poussé plus loin encore cette hardiesse. Dans l'un de ses six derniers livres, si décriés par une tradition collégiale, adoptée par M. de La Harpe lui-même, Vulcain, ayant consenti à forger, sur la demande de Vénus , une armure pour le fils de cette déesse, se lève bien avant le retour de la lumière. Pour exprimer celte diligence, le poète pouvoit tirer sa comparaison de l'aurore ou du soleil , ou de quehjue autre objet de la nature, convenable à la noblesse du personnage. Le besoin de variété l'a conduit à celle qui suit:
A. peine un court sommeil a fermé sa paupière. Le diligent Vulcain devance la lumière:
Et, telle que, rendue à ses soins journaliers, La sage ménagère à ses humbles foyers Ranime en haletant la flamme qui sommeille , Prescrit leur longue tâche aux femmes qu'elle éveille; Elle-même, ajoutant la nuit à ses travaux. Aux lueurs d'une lampe exerce ses fuseaux; Quelquefois, reprenant l'industrieuse aiguille. Soutient d'un gain permis sa naissante famille, La pudeur de sa fille et l'honneur de son lit : Tel le dieu matinal à Vénus obéit.
Trad, de l'En., liv. VIII, v. 56i.
Ainsi le lecteur, en quittant la couche d'or du couple divin, le palais de l'Olympe, les forges de Lemnos, où se forgeoient l'égide de Pallas et les foudres de Jupiter, se trouve transporté, par la magie de cette comparaison , dans l'humble ménage d'une mère de famille laborieuse et vigilante , qui dès la pointe du jour réveille le feu assoupi sous la cendre, distribue leur tâche journalière aux femmes qui la servent, travaille elle-même pour élever ses enfants en bas âge , et conserver la chasteté conjugale. Voilà un de ces admirables tableaux qui n'appartiennent qu'à Virgile, où il a su réiuiir sans disparate les idées les plus majestueuses et les plus simples; et tout cela est dû aux traits ingénieux et naïfs d'une comparaison bien choisie, t
Enfin, la comparaison a lieu quelquefois entre les objets de la nature et les travaux des arts. Dans un épisode d'un de mes ouvrages, je me proposois de peindre avec des traits nouveaux une jeune beauté. Laissant donc de côté la vivacité , l'enjouement , l'élégance des formes et la régularité des traits, j'ai tâché de la rendre intéressante, en la rendant insignifiante , c'està-dire en lui donnant une ame neuve, des sens non encore éveillés, un grand calme et une extrême modestie. C'est ce que j'ai essayé d'exprimer dans cette comparaison , qui m'a paru obtenir le suffrage de plusieurs gens de lettres :
Tout en elle étoit calme; un sentiment modeste Régloit son air, sa voix, son silence, son geste; Ses yeux , d'où sa pensée à peine osoit sortir, N'exprimoient rien encore, et faisoient tout sentir. Ou eût dit qu'en secret sa douce indifférence D'un ascendant suprême attendoit la puissance. Tel ce clief-d'œuvre heureux de l'amour et des arts, La jeune IJalatée, enchaufoit les regards; Lorsque essayant la vie et son ame naissante, N'étant déjà plus marbre, et pas encore amante, Eutr'ouvrant par degrés ses paupières au jour. Pour achever de vivre elle attendoit l'amour.
Imagination , cb. ii.
Dans ces observations , j'ai tâché de faire sentir tout ce qui constitue la beauté d'un poëme épique, et de prouver que Virgde n'a oublié aucun de ces avantages. Il ne me reste plus qu'à réfuter quelques objections faites par des hommes de mérite contre une partie des premiers chants , et sur-tout contre les six derniers. M. de La Harpe paroit craindre que le cinquième, où Virgile décrit les jeux célébrés en Sicile sur le tombeau d'Anchise, ne refroidisse le lecteur. On auroit pu , avec plus de raison , faire ce reproche au troisième livre, qui ne renferme que la description d'une navigation dans les mers de la Grèce et de l'Italie. Mais le troisième et le cinquième sont également à leur place : l'un est pour le lecteur un agréable repos , après la catastrophe d'un grand empire ; l'autre est peutêtre encore , à cet égard, plus convenablement placé entre la mort de Didon et la description des enfers : c'est ce livre que Montaigne regarde comme le plus grand effort de la poésie de Virgile.
Examinons enfin s'il est vrai que les six derniers livres soient inférieurs aux premiers, pour l'invention , l'intérêt et le style. Je remarquerai d'abord que la plupart des lecteurs français sont tellement accoutumés aux peintures de l'amour théâtral, que l'intérêt cesse pour eux, où ces peintures finissent: aussi y a-t-il un grand nombre, non seulement de lecteurs ordinaires,
I/ENEIDE. PREFACE.
mais de gens de lettres, qui n'ont lu avec plaisir | dans V Enéide que le quatrième livre et quelques morceaux du second. Mais ce n'est pas là qu'est l'intérêt de l'action épique; il est dans tout ce qui prépare le dénoûment , dans tout ce qui doit décider des destinées d'Énée et de Turnus , et c'est dans les derniers livres que tous ces événements se trouvent. La fureur de Junon qui se réveille , le soulèvement de toute l'Italie , l'apparition de Turnus opposant sa valeur, sa naissance, le crédit d'Amate , aux oracles des dieux et aux droits d'Énée; la victoire adroitement balancée dans différents combats, redoublent certainement l'intérêt et la curiosité. C'est dans ces derniers livres que Virgile a sur Homère l'avantage de la moralité; c'est là que sont tracées en grand les plus nobles et les plus tendres affections de l'amc , l'amour paternel et maternel , l'amour fdial , la valeur vertueuse , la pitié conqiatissante et l'amitié héroïque. A l'égard de l'invention , c'est dans les derniers livres qu'il fait paroitre ses héros les plus intéressants, et cpie, sous ce rapport, il a peut-être quelque avantage sur Homère. Tous les héros de celui-ci, de l'aveu même de M. de La Harpe, étoient généralement connus dans la Grèce ; presque tous ceux de Virgile , tels que Turnus et Camille, Mézence, Lausus , Pallas , Nisus et Euryale, sont autant de créations. Aussi , jusqu'à ce qu'on connoisse les richesses poétiques de la Grèce avant Homère, il est difficile de décider lequel des deux a porté au plus haut degré le mérite de l'invention. Quant au style, le seul épisode de Cacus seroit peut-être une réponse suffisante; mais qui peut compter le nombre des beautés poétiques qui font le charme des six derniers livres , que l'on pourroit regarder comme supérieurs aux premiers par une certaine originalité qui tient à la nouveauté du sujet , et où Virgile se montre pleinement affranchi de la tutelle d'Homère?
Cette traduction m'a été inspirée, non seulement par l'amour de la poésie, mais encore par un sentiment de reconnoissance pour Virgile. J'ai dû à ses Géorgiqnes les premiers encouragements que j'ai reçus dans la carrière poétique , et dès-lors je lui ai voué une espèce de culte : ce sentiment presque religieux m'a soutenu dans ma nouvelle entreprise, non moins effrayante par l'étendue de l'ouvrage que par la perfection décourageante de mon modèle. Je ne me dissimule pas à combien de critiques elle m'expose : quiconque est digne de lire Virgile sent combien il est téméraire d'oser le traduire. Les vers d'un original si parfait, si le lecteur en sent bien les beautés, sont les premiers accusateurs du tra-
ducteur infidèle, qui risque de l'être même par trop de fidélité. Pour moi , je m'en suis déjà plus dit à cet égard que les plus rigoureux censeurs ne peuvent m'en dire. Et d'abord je me suis plus d'une fois reproché de n'avoir pu conserver plusieurs des beautés du texte , sans allonger la traduction ; d'avoir trop souvent remplacé, par une élégance et une rondeur harmonieuses, naturelles à notre langue , la précision énergique d'une langue plus mâle et plus hardie. Les grands poètes , ainsi traduits , sont de l'or passé par la filière, et dont on augmente l'étendue, sans ajouter à sa valeur. J'ai dit, dans la préface des Géorgiques , qu'une traduction étoit une dette, et qu'il falloit payer, non dans la même monnoie , mais avec la même somme : je ne pense pas tout-à-fait de même aujourd'hui. Une cassette remplie de pièces d'or seroit mal représentée par un tonneau de petite monnoie, quand même la sounne seroit égale. Après cet aveu , peut-être me sera-t-il permis de dire un mot pour ma justification : il y a contre moi de grandes raisons, il y a de grands exemples pour. Pope, dans son admirable traduction de V Iliade, a excédé de beaucoup le nombre des vers d'Homère ; il a rendu en treize ou quatorze vers la description d'un clair de lune, qui n'en occupe que cinq dans l'original.
Drydeii, dans sa traduction de V Enéide, a porté encore plus loin la disproportion , et même quelquefois au détriment de l'original. Je n'en citerai qu'un exemple : Éhée , reconnoissant dans un des tableaux qui décoioient le temple de Carthage le malheureux Priam à qui Achille remet le corps de son fils, se retourne vers Achate, et lui dit avec une touchante simplicité : «Voilà Priam, en « Piiamus. » Ce mot seul porte à l'imagination une foule d'idées accessoires qu'il est inutile d'exprimer. Dryden l'a malheureusement noyé dans une superfiuité de paroles qui en détruisent l'effet. Je me suis efforcé d'éviter ce défaut, et quand je me permets quelques extensions du texte , c'est , le plus souvent, pour conseï ver des détails historiques , généalogiques ou militaires. Le nom des combattants, leur famille, leur patrie , leurs costumes, leurs armures, le genre de leurs blessures, et jusqu'à leurs attitudes, tout est fidèlement exprimé. Enfin, j'ai peut-être le droit de dire à ceux qui ignorent la langue latine : « Une « foule de beautés étoient perdues pour vous, je « vous en ai transmis quelques unes; je vous de- " mande donc une reconnoissance d'admiration « pour l'original , et d'indulgence pour le traduc- « leur. »
Fin DE LA PRÉFACE.