‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 79 sur 391 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Leurs chefs, qu'enorgueillil une ramure altière,

Déjà percés de trails roulent sur la poussière;

Puis il pourstiit la troupe à ti-avers la forêt;

Sa main lance à chacun l'inévitable trait :

Il ne les quille pas, dans leur retraite sombre,

Qu'au nombre des vaisseaux il n"ét,'ale leur nombre;

De là retourne au port, partage son butin.

Pour animer la joie, il ajoute au festin

Un doux nectar mûri par un soleil fertile.

Qu'au départ leur donna le bon roi de Sicile.

Leur force se ranime; et la voix du héros

Par ses mâles discours les console en ces mots :

« Compagnons , leur dit-il , relevez vos courages ;

L'anie se fortifie au milieu des orages.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que commencent vos maux ;

Vous avez éprouvé de plus rudes assauts :

Ceux-ci, n'en doutez point, s'apaiseront de même.

N'avez-vous pas bravé l'autre de Poljphême?

N'avez-vous pas naguère entendu saus terreur

Des rochers de Scylla la bruyante fureur ?

Mes amis, bannissons d'inutiles alarmes;

Un jour ces souvenirs auront pour nous des charmes.

A travers les écueils, le courroux de la mer.

Nous cherchons les beaux lieux promis par Jupiter :

Là nous attend la paix; là nos yeux, avec joie,

Verront se relever les murailles de Troie.

Vivez; conservez-vous pour les jours de bonheur. »

Il dit; et dans son sein renfermant sa douleur, La gaîté sur le front, la tristesse dans l'ame, D'un espoir qu'il n'a pas le héros les enflamme. ^Mais la faim presse : alors leur diligente main Dépouille avec ardeur le sauvage butin, Se hâte d'arracher les entrailles fumantes. Enfonce un bois aigu dans les chairs palpitantes :

Coiistitit hic, arcumqi'j; raanii cclcrisque sagittas Conripuit, fiiliis quse tela gerebat Achates; Ductoresque ipsos primum, capita alta ferentis Cornibiis arborais, stcrnit; tum volgus, et omnein Miscet ageus telis nemora inter frondea turbam; INcc prius absistit, quam septem ingeutia victor Corpora i'undat huiui, et nuraerura cura navibus œqiiet : Hinc portura petit, et socios partitur in oniuis. Vina bonus qua; dciude cadis onerarat Acestes

>oo Litorc Trinacrio, dederatque abeiintibus lieros, Dividit, et dictis mœrentia pectora raulcet : « O socii, neque euim ignari sumus ante maloruni, O passi graviora , dabit deus his quoque finem ^4. Vos et Scyllaeara rabiem, penitusquc sonantis Adcestis scopukis; vos et Cyclopia saxa Expert! : revocate aniraos, mœstumque timorem Mittite : forsan et hsec olim meminisse juvabit. Per varies casus, per tot discrimina rerum, Tendiraus in Latiura, sedcs ubi fata quietas

*'" Ostendunt : illic fas régna rcsurgere Trojae. Durate, et vosmet rebus servate sccundis. »

Talia voce referl; curisque ingentibus seger Spem voltu simulât, prcmit altum corde dolorem. Illi se praedac adcingunt, dapibusque futuris; Tcrgnra dcripiunt costis, et viscera nudant; Pars in frusta secant, verihusque tremcntia figunt; Litore aena loeaut alii, flammasque rainislrant;

D'autres sur des tiépieds placent l'airain bouillant, Que la flamme rapide embrase en pétillant : Tout s'apprête; et ces mets que le ciel leur envoie, Et les flots d'un vin piir font circuler la joie. Le repas achevé, tous, par de longs discours. De leurs amis perdus redemandent les jours; Leurs cœurs sont partagés par l'espoir et la crainte : Sont-ils vivants encore.^ ou bien, sourds à leur plainte Sont-ils déjà couverts des ombres de la mort .'' Sur-tout le tendre Énée est louché de leur sort; Au fidèle Gyas , au valein-eux Cloanthe Prodigue ses regrels et sa douleur touchante; Tantôt il s'attendrit sur le sort de Lycus, Et tantôt de ses pleurs il honore Amycus.

Quand Jupiter, du haut de la voûte éthérée, Contemplant et la terre et la mer azurée. Et les peuples nombreux dans l'univers épars , Sur la Libye enfin arrête ses regards.

Son esprit des humains rouloil la destinée. Lorsque Vénus , sa fille , et la mère d'Énée , Gémissante , et de pleurs inondant ses beaux yeux . « Arbitre souverain des hommes et des dieux, O vous, niaitre absolu du ciel et de la terre. Dont le bras redoutable est armé du tomierre, Qu'a donc fait mon Énée, et qu'ont fait les Troyens.' Sauvés par mes secours du fer des Argiens, Faut-il, pour leur fermer les chemins d'Ausonie, Que de tout l'univers leur race soit bannie ? Un jour, du grand Teucer rejetons glorieux , Les Romains, disiez-vous, régueroient en tous lieux; Un jour leur race illustre , en conquérants féconde , Gouverneroit la terre, assujettiroit l'onde. Vous me l'aviez promis : qui vous a fait changer .' Hélas! par cet espoir j'aimois à me venger;

Tum victu revocant vires; fusique per herbam Implentur veteris Bacchi, pinguisque ferinse.

«20 Postquam exemta fanies epulis, mecsseque remola;, Amissos longo soeios sermore requirunt; Spemque metumque inter dubii seu vivere credant, Sive cxtrema pati, nec jam exaudire vocatoa. Prjecipue plus iEneas , uuiic acris Orouti , Nunc Amyci casum gémit, et crudelia secura Fata Lyci, l'ortemque Gyan, fortemque Cloanlhuni.

Et jam finis erat : quum Jupiter œUiere summo Dcsplciens mare velivolum terrasque jacentis, Litoraque, et latos populos, sic vertice cœli

*3o Constitit, et Libyae defixit lumina regnis. Atque illum talis jactantem pectore curas ^s Tristior, et lacrirais oculos suffusa niteotis, Adloquitur Venus : « O qui rcs hominumque deumque iEtcrnis regis imperiis, et fulmine terres, Quid meus jEneas in te committere tautum, Quid Trocs potuere , quibus, tot funera passis, Cunclus ob Italiam terrarum clauditur orbis? Certe hinc Romanos olim, volveiilibus anuis, nine fore ductores , revocato a sanguine Teucri ,

«■io Oui mare, qui terras omni ditione tencrcnt, PoUicitus!... Qua; te, gcnitor, se[)tentia vertit? Hoc equidera occasum Trojse tristisque ruinas Solabar, fatis contraria fata rependens.

Nunc eadcm fortuna viros lot casibus actos

L'ENÉIDE

A nos malheurs passas j'opposois celte joie,

Et Rome adoucissoil les désastres de Troie :

(Chaque jour cepcndanl reproduit nos malheurs.

Grand roi ! quand mctirez-vous un terme à nos douleurs.''

Aniénor, de la Grèce affrontant la furie,

A bien pu pénétrer dans les mers d'iUjrie,

A bien osé franchir ce Timavc fameux,

Dont l'onde impétueuse, en torienis écumeux,

Par sept bouches sortant et tombant des montagnes.

Court d'une mer bruyante inonder les campagnes.

Là, lui-même à Padoue, en dépit de Junon,

A son peuple a donné ses armes et son nom ;

Et, confiant sa cendre à sa nouvelle Troie,

Pourra vivre avec gloire , et mourir avec joie.

Et nous, nous, vos enfants, attendus dans les cieux,

l'rivés de nos vaisseaux par les vents furieux,

'Victimes du dépit d'tnie ficre déesse.

Sa main du Lalium nous écarte sans cesse!

O vous cpie j'ai lassé d'hommages impuissants,

Mon père ! est-ce donc là le prix de notre encens .'

Sont-ce là les honneurs promis à ma famille? »

La plainte attendrissante et les pleurs de sa fille Touchent le sonveraii. des hommes et des dieux ; Avec cet œil serein et ce Iront radieux Qui fait taire les vents et calme la tempête. Vers elle, en souriant, il incline sa tête. Sur sa bouche de rose effleure un doux baiser, Et par ces mois flatteurs se plaît à l'apaiser : « Non, je ne change point; mes volontés suprêmes Pour ces nobles bannis demeureront les mêmes. "Vous verrez s'élever ces remparts tant promis; Dans le palais des cieux vous verrez votre fils. Mais , pour mieux vous calmer, je veux de votre Énée Suivre dans tout sou cours la hante destinée. De ce fils , votre amour, cent combats glorieux Signaleront bicnlôl le bras victorieux.

Insequitur! Qiiera dns finein , rex magoe, laborum ? Anterior potuit, mediis elapsus Achivis 26, lllyricos penctrare sinus, atque intima tutus Hcgna Liburnorum, et fontcm supcrare Timavi; IJnde per ora novem vasto cura murmure mentis

'^f It mare proriiptum , et pelago promit arva sonanti ; Hic tamcn illc urbein Patavi sedesque locavit Teucrorum, et genti nomcn dédit, armaque fixit Troia; nunc placida compostus pace qiiiescit. fSos, tua progenies, cœli quibus adnuis arcem, ISavibus, inlandum ! amissis, unius ob iram Frodimur, atque Italis longe disjungimur oris. IIic pietatis bonos ! sic nos in sceptia rcponis! »

oui subrideiis bominum sator atque deorura Voltu , quo cœlum tcmpestatesque serenat,

^6" Oscula libavit natœ; dehlnc talia i'atur :

« Parce metu, Cytberea; niauent imniota tuorum Fata tibi ; cernes urbera et promissa Lavini Mœu;a, sublimeinque feres ad sidéra cœli Magnaniuium jEnean ; neque me scntentia vertit. Ilic, libi fabor cnim, quando ba;c te cura reniordct, Longius et volvens fatorum arcana movebo. Ilelhim ingens geret Italia, populosqiie ferocis Contundet, moresque viris et mœnia ponet, Tcrhu dum I^atio regnantem viderit xstas.

Vainqueur de l'Ausonie, à ses peuples dociles

Il donnera des mœurs, et des arts, et des villes.

Là, taudis que l'état fleurira sous ses lois.

Le printemps aux frimas succédera trois fois.

Assis, après sa mort, sur le U'ône d'Énée,

Ascagne trente fois verra naître l'année.

Et, de Lavinium aux remparts des Albains,

D'Ilion relevé portera les destins.

Là durant trois cents ans la superlje Italie

Verra régner vos fils. Enfin la jeune Ilie,

IMêlant au sang de Mars le noble sang des rois,

Sera mère en un jour de deux fils à-la-fois.

D'une louve bientôt, sa nourrice sauvage,

Romulus sucera le lait et le courage;

De lui naîtra la gloire et le nom des Romains :

Voilà ceux que j'ai faits les maîtres des humains.

Leur pouvoir sera craint à l'égal du tonnerre,

Aussi long que les temps, aussi grand que la terre.

Junon même, Junon, qui, troublant l'univers.

Arme encor contre vous l'air, la terre, et les mers.

Abjurant son dépit et déposant sa haine.

Un jour protégera la puissance romaine :

Tel est l'arrêt du sort. Dans le long cours des ans.

Un temps, un temps viendra,qn'en tous lieux triomphants,

A la superbe Argos, à la fière Mycènes,

Les fils d'Assaracus imposeront des chaînes;

Et les lois des vaincus , tout-puissants à leur tour.

Aux enfants des vainqueurs commanderont un jour.

Ce héros qu'aux humains promet la destinée,

Jules prendra son nom du fils de votre Énée;

Il domptera la terre ; il s'ouvrira les cieux ;

Et vous-même, à la table on sont assis les dieux,

Le recevrez vainqueur des peuples de l'Aurore.

Sous son astre brillant quels beaux jours vont éclore !

Du métal le plus pur ses ans seront filés.

Je vois la foi , les mœurs , el les arts rappelés ;

270 Ternaqiie transierint Rutulis hiberna subactis. At puer Aseanius, oui nunc cognomen luio * Additur, Ihis erat, dum res stelit Uia regno; * Tiiginta magnos volvendis mensibus orbis Imperio explebit, reguumquc ab sede Lavini Transferet, et longam multa vi muuiet Albam. Ilic jam ter centum totos regnabitur annos Gente sub Hcctorea, donee regina sacerdos Marte gravis gcminam partu dabit Ilia prolem. Inde 1u])oe; fulvo nutricis tcgmine Istus

280 Romulus excipiet gentem, et Mavortia condet Mœnia, Romanesque suo de nomine dicet.

}lis ego ncc metas rerum nec tempore pono; Imperiura sine fine dedi. Quin aspera June, Quœ mare nunc terrasque metu cœlumque fatigat, Consilia in melius referet, mecumque fovebit Roraanos rerum dominos , gentemque togatam. Sic placitum. Veniet, lustris labentibus, aetas, Quuin doraus Assaraci Phthiam clarasque Mycenas Servitio preinet, ac victis dominabitur Argis.

29" INascetur pulchra Trojanus origine C<esar,

Imperium Occano, famam qui termiiiet astris; Julius, a magno deraissutu nomen lulo.

Ilunc tu oliin cœlo , spoliis Oricntis onustum, Adeipies secura : vocabitur hic quoque volis.

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