‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 80 sur 391 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

De cent verrous d'airain les robustes barrières

Refermeront de Mars les portes meurtrières;

La Discorde au dedans, lille affreuse d'enfer,

Hideuse, y rugira sous cent câbles de fer;

El, sur l'amas rouillé des lances inhumaines.

De sa bouche sanglante en vain mordra ses chaînes. »

Ainsi dit Jupiter; mais il craint que Didon, Ignorant les destins des enfants d'Ilion , Ne leur ferme les murs de sa cité nouvelle : Il lui députe alors son messager fidèle. Le dieu, d'un vol léger, fend le vague des airs, El bientôt de l'Afrique il atteint les déserts. Un facile succès couronne son message; Il parle , il adoucit la superbe Carthage, De sa puissante reine apprivoise l'orgueil , El les Troyens déjà sont sûrs d'un doux accueil.

Cependant du héros, tandis que tout sommeille, Mille soins inquiets ont prolongé la veille. Le jour naissant à peine a blanchi les coteaux, . Il sort , va visiter ces rivages nouveaux ; Veut savoir sur quels bords l'ont jeté les orages , S'ils sont peuplés d'humains ou d'animaux sauvages : Tout lui semble désert ; mais peut-être en ces lieux Quelque asile imprévu va s'offrir à ses yeux ; Et bientôt il viendra , par un récit fidèle , Aux Troyens inquiets en porter la nouvelle. Dans les enfoncements d'un rocher spacieux, Qui se courbe sur l'onde et se perd dans les cieux , Sous l'abri protecteur d'un bois dont le feuillage Noircit au loin les flots de son épais ombrage. Il laisse ses vaisseaux ; et , deux traits à la main , Suivi du seul Achate, il se fraie un chemin. Voilà qu'au fond d'un bois se présente sa mère. Son air, son vêtement, sa démarche légère. D'une vierge de Sparte offre tous les dehors; Ou telle , au pied d'Hémus, l'Hèbre voit sur ses bords L'Amazone, animant les coursiers qu'elle dresse,

Aspera tum posltis mitescent sascula bcllis. Cana Fides, et Vesta, Remo cuin fratre Ouirinus, Jura dabiint; dirae ferro et compagibiis arctis Claudentur Belli portœ ; Furor impius intus ^7, Saeva sedcns super arma, et centum viuctus aenis

3oo Post tergurn nodis, fremet horridus ore crueoto. » Haec ait : et Maia genitum demittit ab alto , Ut tcrrae, utque novae pateant Carthaginis arces Hospilio Tcucris ; ne fati uescia Dido Finibus arccret. Volât illc per aéra magnum Remigio alarum , ac Libya citus adstitit oris. Et jam jussa facit, ponuntque ferocia Pœni Corda, volentc deo. In primis rcgina quietum Adcipit in Teucros animuin mentemque benignam. At pius jEncas , per noctem plurima volvens,

3'" Ut primum lux airaa data est, exire, locosque Explorare novos, quas vento adcesserit oras, Oui teneant, nam inculta vidct, hominesnc, feraene, Quaerere constituit, sociisque exacta referre. Classem in convcxo nemorum , sub rupc cavata, Arboribus clausam circum atque horrcntibus umbris Occulit; ipse uoo gradilur comitatus Achate j Bina manu lato cnspans hastilia ferro.

Voler, et de l'Eurus devancer la vitesse.

Pareil est son habit , semblable est son carquois ;

Sa flèche semble attendre un habitant des bois,

Un souple brodequin compose sa chaussure;

Au-dessus du genou , les noeuds de sa ceinture

De ses légers habits serrent les plis mouvants.

Et ses cheveux épars flottent- au gré des vents.

La première elle approche : « Une de mes compagnes ,

Leur dit-elle , avec moi parcouroit ces campagnes ;

Je ne vois plus ses pas, je n'entends plus sa voix.

Sur une peau de lynx elle porte un carquois;

Peut-être en ce moment, par sa vive poursuite,

D'un sanglier fougueux elle presse la fuite.

Si le hasard l'a fait apparoître à vos yeux,

O jeunes voyageurs, dites-moi dans quels lieux

Je puis la retrouver. » Énée à la déesse

Répond en peu de mots : « La jeune chasseresse

Que vous me dépeignez, nous n'avons dans ces bois

Ni rencontré ses pas , ni distingué sa voix.

O vous !... Mais de quel nom faut-d qu'on vous appelle t

Cet air ni celte voix ne sont d'une mortelle :

Oui, cet accent céleste, et cette majesté,

Tout annonce dans vous une divinité.

Une Nymphe des bois , ou Diane elle-même.

Ah ! qui que vous soyez , ô déité suprême !

De deux infortunés daignez plaindre le sort !

Un orage cruel nous jeta sur ce bord ;

Ici nous ignorons dans quel climat nous sommes,

El nous ne connoissons ni les lieux ni les hommes :

Des honneurs solennels vous paieront vos bienfaits. »

« Ces honneurs , dit Vénus, pour moi ne sont pas faits. Cet habit , ce carquois , cet arc , celte chaussure Sont des filles de Tyr l'ordinaire parure. De la vaste cité qui frappe vos regards Les enfants d'Agénor ont bâti les remparts; Ces champs sont la Libye ; une race guerrière Contre ses ennemis en défend la frontière.

Gui mater media sese lulit obvia silva ^^, Virgiuis os habitiimque gerens, et virginis arma

^0 Spartanœ ; vel qualis equos Threissa fatigat

Harpalyce, volucremquc fuga prœvertitur Eurura. ISamque huraeris de more habilcra suspenderat arcu.ii Venatrix, dederatque comam dilïundcre ventis; À'uda genu, nodoque sinus conlecta fluentis. Ac prior : « Hens, inquit, juvenes, monstrate meartuu Vidistis si quara bic erranlem forte sororum, Subcinctara pharetra et maculosée legmiiie lyncis, Aut spumantis apri cursum clamore prcmentcm. » Sic Venus; et Veneris contra sic filius orsus :

33a « Nulla tuarum audita mihi neque visa sororum,

O, quam te memorem? virgo; namquc baud tibi voltiis Mortalis, nec vox hominem sonat; o, dea certe; An Phœbi soror ? an Nympharum sanguinis una? Sis felix, nostrumquc levés, qua?cumqiie, laborcra ; Et, quo sub cœlo tandem, quibus orbis in oris Jactemur, doceas. Ignari bominumque locorumquc Erramus, vento hue et vastis fluctibus acti. Multa tibi ante aras nostra cadet hostia dextra. »

Tum Venus : « Haud equidem tali me dignor honore ").

340 Virgiuibus Tyriis mos est gestare pbaretram,

L'ENEIDE.

Cel empire obéil à la belle Didon; Elle reçut le jour dans la riche Sidon ; Mais, d'un frère cruel fuyant la barbarie, Son courage en ces lieux s'est fail une patrie. L'hisloire de ses maux youdroil un lon;^ discours; Je vais en peu de mots \ous en tracer le cours.

« Par les nœuds de l'hymen, à l'opulent Sichée, Plus encor par l'amour, Didon fut attachée. L'hymen l'unil à lui dès ses plus jeunes ans; Mais son barbare frère, exemple des tyrans. Dans Tyr avoit saisi la grandeur souveraiue. Bientôt s'allume entre eux le flambeau de la haine: Insatiable d'or, ce monstre furieux, Sans égard pour sa sœur, sans respect pour les dieux, Dans le temple en secret immole sa victime; Le cruel toutefois cacha long-temps son crime. Et , d'une sœur crédule annisaul la douleur, Long-temps d'un faux espoir il entretint son cœur. Mais bientôt d'un époux privé de sépulture Le spectre , s'élevant du sein de l'ombre obscure , Triste, pâle et sanglant, apparut à ses yeux. Dévoila de sa mort le mystère odieux , Et le piège barbare, et l'autel homicide ; Et, pour l'aider à fuir de ce palais perfide. De son lâche assassin lui livrant le trésor, Lui monli'a sous la terre un immense amas d'or. Didon, pleine d'effroi, hâte soudain sa fuite : Ceux qu'une même horreur ou que la crainte excite, Attroupés en secret, veulent suivre son sort. Des vaisseaux étoient prêts à s'éloigner du bord , Leur troupe s'en saisit; de leur asile avare On tire les trésors de ce monstre barbare : Maîtres de sa richesse et bravant son courroux ,

Piirpureoque alto suras vincire cotliurno. Punica régna vides, Tyrios, et Ageuoris urbera : Sed fines Libyci, genus intractabile bcllo. Impcrium Dido Tyria regit urbe profccta, Gerraanum fiigiens. Longa est injuria, longse Ambages; sed summa scquar fastigia rerum. « Huic conjux Sycha:us crat, ditissimus agri Phœnicum, et magno miserre dilcctus amore; Cui pater intactam dederat, primisque jugarat

3!>o Oinlnibus : sed régna Tyri geimanus habebat Pygmalion, scelere ante alios immanior omnis. Quos inter médius venit furor : ilic Syclixum Impius ante aras, atque auri cœcus amore. Clam fcrro incautum supcrat, securus amorura Germanie, factumque diu cclavit, et a'gram, Multa malus simulans, vana spe lusit amantcm. Ipsa sed in somnis inhumati venit imago Conjugis, ora modis adtoUcns pallida miris; Crudelis aras trajectaque pectora fcrro

^^"> Nudavit, cœcumque doraus scelus omiie rclexit. Tum celerare fugam patriaquc cxccderc suadot, Auxiliumque viœ veteres tellure recludit Thesauros, ignotum argcnli pondus et auri. His coramota fugam Dido sociosquc parabat. Conveniunt, quibus aut odium crudele tyraniii , Aut mctus aeer erat; navis, qua; forte parata;, Conripiunt, onerantque auro. Portantur avari Pygmalionis opes pelago : dux femina facti.

Ils voguent. Une femme a conduit ces gi'ands coups. Sur ces bords à leur ville ils cherchoient une place ; Et leur ruse innocente achète autant d'espace Que la peau d'un taureau dépouillé par leur main Pourroit, en s'étendant, embrasser de terrain: Leur ville en prit son nom. Mais, vous, puis-je connoitre De quel sang vous sortez, quels lieux vous ont vu naître. Où s'adressent vos pas ? » Elle dit. Le héros Lui répond , en poussant de douloureux sanglots :

" Ah ! que demandez- vous ? Si du sort qui m'accable J'essayois de conter l'histoire lamentable. Dans ce triste récit j'épuiserois le jour. Au sortir d'Ilion, notre antique séjour (Peut-être d'Ilion vous savez l'infortune), Ti'ainant de mers en mers une vie importune. Enfin l'onde en courroux m'a jeté dans ces lieux. Vous voyez cet Énée adorateur des dieux. Connu par ses exploits, connu par ses désastres ; Mon nom, trop glorieux, a volé jusqu'aux astres. Emportant les débris et les dieux des ïroyens. Avec eux je cherchois les bords Ansoniens. Berceau de nos aïeux, ces lieux nous redemandent; La déesse ma mère et les dieux le commandent. Cependant je parcours, fugitif, inconnu.

Des déserts où mou nom n'est jamais parvenu; Et d'une déité la fière jalousie Ferme à mon infortune et l'Europe et l'Asie. » Le héros poursuivoit ce douloureux discours; Mais sa mère attendrie en arrête le cours.

« Oh ! qui que vous soyez, le ciel vous est propice ; De la reine de Tyr la bonté protectrice Accueillera vos dieux, et votre peuple , et vous. Pour vous déjà le ciel m'annonce un sort plus doux ;

Devencre locos, «bi nunc ingentia cernes 370 Mœnra, surgentcmque novae Carlhaginis arcem, Mcrcatique solum, facti de nomine Byrsam, Taurino quantum possent circumdare tergo. Sed vos qui tandem? Quibus aut vcnistis ab cris, Quove tenetis iter? » Ouaerenti talibus ille Suspirans, imoquc trahens a pectore vocem :

« G dea, si prima rcpetens ab origine pcrgam , Et vacet annalis nostrorum audire laborum. Ante diem clauso componet vesper Olympo. INos Troja antiqua, si vcstras forte per auris 380 Troja: nomen iit, divcrsa per sequora vectos Forte sua Libycis tempestas adpulit oris. Sum plus jEncas, raptos qui ex hoste Penates Classe veho mecum, fama super aethera notus. Italiam qusero patriam, genus ab Jove summo. Bis dénis Phrygium conscendi navibus aequor. Maire dea monstrantc viam, data fata secutus : Vix septem convolsae undis Euroquc supersunt. Ipse, ignotus, cgcns, Libyae déserta peragro, F.uropa atque Asia pulsus. » Ncc plura querentem ■J'.io Passa Venus, medio sic iulerfata dolore est :

« Quisquis es, baud, credo, invisus cœlestibus auras Vitales carpis, 'l'yriam qui adveneris urbcm. Perge modo , atque bine te rcgina; ad limina perfcr. ^amque tibi reduces socios classcnique relatam ^unlio, cl ill luluui vcrsis Acpiilonibus actam, Ni frustra augurium vani docuerc parentes.

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