‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 87 sur 391 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

On aime à voir ces champs lémoins de nos revers , Ces camps abandonnés, ces rivages déserts. De cent fameux combats on recherche la trace : Ici , le fier Pyrrhus sigualoit son audace ; Là, le fils de Thétis rangeoit ses bataillons ; Ici c'étoit leur flotte, et là leurs pavillons. Plusieurs, pressés autour de ce colosse énorme, Admirent sa hauteur, et sa taille, et sa forme. Thjmète le premier, soit lâche trahison, Soit qu'ainsi l'ordonnât le destin d'Ilion, Des Grecs favorisant la perfide entreprise , Dans nos murs aussitôt prétend qu'on l'introduise. Mais les plus éclairés, se défiant des Grecs, Veulent que, sans tarder, ces présents trop suspects Soient livrés à la flamme , ou plongés dans les ondes ; Ou qu'on en fouille au moins les cavités profondes.

Le peuple partagé s'échauffe en longs débats , Quand de la citadelle arrivant à grands pas, Laocoon, qu'entoure une foule nombreuse, De loin s'écrie : « O Troie ! ô ville malheureuse ! Citoyens insensés, dit-il, que faites-vous ? Croyez-vous qu'en effet les Grecs soient loin de nous , Que même leurs présents soient exempts d'artifice ? Ignorez-vous leur fourbe, ignorez-vous Ulysse .■' Ou les Grecs sont cachés dans ces vastes contours , Ou ce colosse allier, qui domine nos tours, Vient observer Pergame ; ou l'affreuse machine De nos murs imprudents médite la ruine. Craignez les Grecs; craignez leurs présents désastreux : Les dons d'un ennemi sont toujours dangereux. »

Il dit; et, dans le sein de l'énorme machine, Lance d'un bras nerveux sa longue javeline : Le Irait part, siffle, vole, et s'arrête en tremblant ;

Ergo omnis longo solvit se Teucria luctu. Panduntur portas; juvat ire, et Dorica castra Descrtosque videre locos, litusque relictum. Hic Dolopum nianus, hic ssevus tendebat Achilles;

2" Classibus hic lociis; hic acie certare solebant. Pars stupet iunuptae donum exitiale Minervœ î. Et molem mirautur equi, primusque Thymœtes Duci intra muros hortatur, et arce locari; Sive dolo, seu jam Trojae sic fata ferebant. At Capys, et quorum melior senteutia menti, Aut pelago Danaum insidias suspectaque dona Praecipitare jubent, subjectisve urere flammis; Aut terebrare cavas uteri et tentare latebras. Scinditur incerlura studia in contraria vojgus :

4° Primus ibi ante omnis, magna comitante caterva, Laocoon ardens summa dccuriit ab arce.

Et procul : « O miseri, quœ lanla insania, cives? Creditis avectos hostis? aut ulla putatis; Dona carere dolis Danaum ? sic notus Ulyxes ? Aut hoc inclusi ligno occultantur Achivi; Aut hsec in nostros fabricata est machina muros, Inspectura domos, venturaque desuper urbi; Aut aliquis latet error. Equo ne crédite, Teucri. Quidquid id est, timeo Danaos et dona fcrentis 4. »

'" Sic fatDs, validis ingéniera viribus hastam In latus, inque feri curvam compagibus alvum Contorsit. Stetit illa tremens, uteroque reçusse Insonucrc cava; gemitumque dederc cavcrnx.

La masse est él)ranlée ; et , dans son vaste flanc , De ses concavités les profondeurs gémirent. Les Troyens aveuglés vainement l'entendirent. Sans cet aveuglement, sans le courroux des dieux. Dans le. perfide abri des Grecs fallacieux Nous eussions étouffé les complots près d'éclore ; Et toi , chère Ilion , je le verrois encore !

Cependant vers le roi quelques bergers troyens Traînent ini inconnu tout chargé de liens, Qui, pour servir des Grecs le fatal stratagème, Exprès entre nos mains s'étoit jeté lui-même ; Jeune, hardi, tout prêt à l'un ou l'autre sort, A tromper les Troyens , ou recevoir la mort. Pour le voir, l'insulter, d'une ardente jeunesse La haine curieuse autour de lui s'empresse. Mais écoulez le piège inventé contre nous, El qu'un Grec vous apprenne à les counoitre tous. Seul, désarmé, d'abord sur cette foule immense Son timide regard se promène en silence ; Tout-à-coup il s'écrie : « O sort ! ô désespoir ! Quelles mers , quels pays voudront me recevoir ? La Grèce me poursuit, et par ma mort certaine Les Troyens furieux vont assouvir leur haine ! »

Cette plaintive voix, ces accents de douleurs, Etonnent les esprits, amollissent les cœurs : On demande son nom, son état, sa naissance, Et quels droits il apporte à notre confiance. Le perfide poursuit avec sécurité :

« Grand roi , vous apprendrez la simple vérité. D'abord, je l'avouerai, ma patrie est la Grèce : De nier mon pays je n'ai point la foiblesse ; Le sort peul, sur Sinon déployant sa rigueur, Le rendre malheureux , mais non pas imposleiu*.

Et, si fata deum, si mens non Isva fuisset, Impulerat ferro Argolicas fœdare latebras; Trojaque, nunc stares, Priamique arx alla, maneres *.

Ecce manus juvenem interea post terga revinctum 6 Pastures magno ad regem clamore trahebant Dardanidae; qui se ignotum venientibus uitro,

Go Hoc ipsum ut strueret, Trojamque aperiret Achivis, Obtulerat, fidens animi, atque in utrumque paratus, Seu versare dolos, seu certae occumbere morti. Undique visendi studio Trojana juventus Circumfusa ruit, certantque inludere capto. Adcipe nunc Danaum insidias, et criraine ab uno Disce omnis.

Nainque, ut conspectu in medio turbatus, inermis, Conslitit, atque oculis Phrygia agmina circumspexit : " Heu, quae nunc tellus, inquit, quae me aequora possunt

■° Adcipere? aut quid j.am miscro raihi denique restât? Gui neque apud Danaos usquam locus; et super ipsi Dardanidae infensi pœnas cura sanguine poscunt! »

Quo gemitu convcrsi animi, compressas et omnis Impetus. Hortamur fari; quo sanguine cretus, Quidve ferat, memoret; quae sit fiducia capto. Ille haec, deposita tandem formidiue, fatur : « Cuncta equidem tibi, rcx, fuerit quodcumque, fatebor Vera, inquit; ncque me Argolica de gcnte negabo. Hoc primum ; ncc, si miscrum fortuna Sinonem

8" Finxit, vanum etiam mendaoemque improba fiuget. Fando aliquod si forte tuas pervenit ad auris

L'ENEIDE.

Palamcde... A ce nom ma douleur se réveille,

Et queliiuefois sans doute il frappa votre oreille ;

Cent fois la renommée a redit ses exploits.

Seul contre cette guerre il éleva la voix !

Faussement accusé d'une trame secrète,

Il péril, et la Grèce aujourd'hui le regrette.

Ne pouvant me laisser ni grandeur, ni trésors.

Sous ce guerrier fameux, né du sang dont je sors,

Mon père m'envo} a chercher, dès mon jeune âge ,

La gloire des combats et le prix du courage.

Tant qu'au parti des Grecs il prêta son appui,

Tant que nos étendards triomphèrent sous lui,

Un peu de son éclat rejaillit sur ma vie :

Quand le perfide Ulysse eut à sa lâche envie,

Vous ne l'ignorez pas, immolé ce héros.

En silence d'abord pleurant ses noirs complots,

Pleurant de mon ami la triste destinée.

Je Iraînois dans le deuil ma vie infortunée :

Mais bientôt mon courroux , par d'imprudenU éclats ,

Irrita contre moi l'auteur de son trépas ;

Je jurai, si le ciel secondoit ma furie,

Si je rentrois vainqueur au sein de ma pairie,

Je jurai de venger mon déplorable ami.

Delà tous mes malheurs: dès-lors, souple ennemi,

Ulysse contre moi chercha par-tout des armes ,

Répandit les soupçons, éveilla les alarmes;

Et , pour se délivrer d'un reproche importun ,

Crut quun premier forfait en vouloit encore un.

En un mot, il fit tant, qu'appuyé du grand-prêtre...

Mais pourquoi ces récils qui vous lassent peut-être ?

Troyens, si tous les Grecs sont égaux à vos yeux,

Que lardez-vous ? versez le sang d'un malheureux.

Quel plaisir pour Ulysse et pour les fiers Atrides ! »

Alors, renouvelant nos queslions avides, Ignorant l'art affreux que cachoienl ses discours ,

Belidse nomcn Palamedis, et incluta fama Gloria , qiiem falsa sub proditione Pelasgi Insontem, infando indicio , quia bella vetabat, Dcmisere ceci; nunc cassuin lumine lugent; lUi me comitem , et consanguinitate propinquum, Pauper in arma pater primis bue misil ab anuis. Dum stabat regno ineoluoiis, reguraque vigebat Conciliis, et nos aliquod nomenque decusque

90 Gessimus; invidia postquam peUacis Ulyxi

(Haud ignota loquor) suporis concessit ab cris, Adtlictus vitara in tenebris luctuque trahebam, Et casuui insoutis mecum indignabar amici. Nec tacui demuns; et me, fors si qua tulisset, Si patries unquam itmeasscra victor ad Argos, Promisi ultorem, et verbis odia aspera movi. Hiuc mihi prima mali labes; Iiinc semper Ulyxes Criminibus teriere novis ; liinc spargere voces In volgum ambiguas, et quœrere consciiis arma.

100 !\ec requievit enim, donec Calchante miuistro....

Sed quid ego haec autem nequidquam ingrala revolvo? Quidve moror? Si omuis uno ordine habetis Acbivos, Idque audire sat est, jamdudum sumite pœnas. Hoc Ithacus vclit, et magno merceutur Atridic. >• Tum vero ardemus scitari et quaerere caussas, Ignari scelerum tantorum artisque Pelasgae. Prosequitur pavitans , et ficlo pcctore fatur :

Long-temps nous le pressons d'en poursuivre le cours.

Avec un feint effroi, qui colore son piège,

Le perfide poursuit : « Les Grecs , las d'un long siège ,

Souvent ont voulu fuir ces remparts ennemis

(Hélas! et pli'it aux cieux que mon sort l'eût permis!);

Mais, ou le vent contraire, ou l'affreuse tempête.

Souvent retint leur flotte , au départ déjà prèle :

Sur-loul depuis le jour qu'élevée en ces lieux.

Cette masse de bois eut élonné vos yeux ,

Tout le ciel reienlil des éclats de la foudre.

Dans ces extrémités, incertains que résoudre,

Tremblants, nous envoyons interroger Délos,

Et le trépied fatal nous répond eu ces mots :

— « Par le sang d'une vierge offeute en sacrifice ,

La Grèce à son départ obtint un vent propice :

Il faut eucor du sang ; et d'un Grec , à son lour,

La mort doit de sa flotte acheter le retour... »

A peine ou a connu la sentence effrayante,

Dans le camp consterné tout frémit d'épouvante.

Quel est le malheureux que l'on doit immoler ?

Qui demande Apollon ? et quel sang doit couler ?

Au milieu des terreurs dont notre ame est troublée.

Le roi d'Ithaque, aux yeux de la Grèce assemblée,

Traiiie à grand bruit Cakhas; et ses cris odieux

Le pressent de nommer la victime des dieux.

Déjà, lisant de loin dans son ame cruelle,

Mes amis annonçoient ma sentence mortelle.

Calchas se lait dix jours : sa pitié ne veut pas

Révéler la victime, et dicter son trépas.

Mais enfin, tourmenté par les clameurs d'LTlysse,

D'accord avec le traître, il résout mon supplice.

L'arrêt fut applaudi: ce qu'il craignoiî pour soi,

Chacun avec plaisir le vit tomber sur moi.

Le jour fatal arrive, et ma mort étoit prête;

Déjà des saints bandeaux on entouroit ma tête ;

« Saepe fugam Danai Troja cnpiere relicta Moliri, et longo fessi discedere bello.

"o Fecissentque utinam! Sœpe iilos aspera ponti Interclusit hiems, et terruit Auster euntis. Praecipue, quum jam hic trabibus contextus acernis Staret equus, toto sonuerunt sethere nirabi. Suspensi Eurypylura scitatum oracula Pbœhi Mittimus , isque adytis hsec tristia dicta reportât : « Sanguine placastis ventos, et virginc csesa, Quum primura Iliacas, Danai, vcnistis ad eras : Sanguine quaerendi reditus, animaque Utandum Argolica. « Volgi quae vox ut venit ad auris ,

120 Obstupucre animi, gelidusque per ima cucurrit Ossa tremor, cui fata parent, quem poscat Apollo. Hic Ithacus vatera magno Calchanta tumultu Protrahit in raedios; quse sint ea nuraina divom Flagitat. Et mihi jam multi crudele canebant Artificis scelus, et taciti ventura videbant. Bis quinos silet ille dies, tectusque récusât Prodere voce sua quemquam, aut opponere morti, Vix tandem magnis Ithaci clamoribus actus. Composite rumpit vocera, et me destinât arae.

lîo Adscnsere omnes; et, quœ sibi quisque timubat, Unius in miseri exitiuin conversa tulere. Jamque dies inlanda adorât; mihi sacra parari. Et sais* fruges, et circum tempora vittse.

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