‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 89 sur 391 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Accompagne à l'envi l'offrande de la haine , Et se plaît à loucher le câble qui la traîne. Elle entre enfin; elle entre, et menace à-la-fois Et les temples des dieux, et les palais des rois. O Troie ! ô ma pairie ! ô théâtre de gloire ! Murs à jamais présents à ma triste mémoire! Murs peuplés de héros, et bâtis par les dieux! Quatre fois , près d'entrer, le colosse odieux S'arrête; tpiaire fois on entend un bruit d'armes. Cependant, ô délire! on poursuit sans alarmes, El dans nos murs enfin, par un zèle insensé, L'auteur de leur ruine en triomphe est placé. C'est peu : pour mieux encore assurer sa victoire, Cassandre, rpi' Apollon nous défendoit de croire. Rend des oracles vains que l'on n'écoule pas; Et nous, nous malheureux qu'altendoit le trépas. Nous rendions grace aux dieux ; et notre aveugle joie Faisoit fumer l'encens dans les temples de Troie. L'OljTiipe cependant , dans son immense tour, A ramené la nuit triomphante du jour; Déia, du fond des mers jetant ses vapeurs sombres. Avec ses noirs babils et ses muetles ombres, Elle embrasse le monde ; et ses lugubres mains D'un grand voile ont couvert les travaux des humains, Et la terre , et le ciel , et les Grecs , et leur trame. Un silence profond règne au loin dans Pergame : Tout dort. De Ténédos leurs nefs parlent sans bruit , La lune en leur faveur laisse régner la nuit; L'onde nous les ramène, et la torche faiale A fait briller ses feux sur la poupe royale. A cet aspect. Sinon, que le ciel en courroux. Qu'une folle pilié protégea contre nous, Aux Grecs impalienis ouvre enfin la barrière. Dans l'ombre de la nuit la machine guerrière Rend cet affreux dépôt, et de son vaste sein S'échappe avec transport un formidable essaim.

>i° nia subit, œeJiceque minans iulabitiir urbi.

O patria, o divom domus Ilium, et incUita bello'' Mœnia Dardanidiira ! quater ipso in limine porta; U Substitit, atque utero sonitum quater arma dedere. Instamus tamen immemores carique furore, Et moDstrum infeiix sacrata sistimus arce. Tune etiam fatis aperit Cassandra l'utuiis Gra, dci jussu non unquam crédita Tcucris. Nos délabra deum miseri, quibus ultimus essct 111e dies, testa velamus fronde per urbem.

i5o Verlitur interea cœlum, et ruit Oceano nox'^, Involvens umbra magna terramque pobiraque, Myrmidonumque dolos : fusi per mœnia Teucri Conticucre; sopor fesses complcctitur artus.

Et jam Argiva phalanx instrnctis navibiis ii)at A Tenedo, lacil» per amica silenlia lunaî'" Litora nota petens : flararaas quiim rcgia piippis Extulcrat, fatisque deum defensus iniqnis, Inclusos utero Danaos ef. pinea l'urlim Laxat claustra Sinon '7. lUos patefactus ad auras

260 Picddit equus, {«tique cavo se robore ])romunt, Thcssandrus, Stlientlusqiic duces, et dirus Dlyxes, Deniissum lapsi per l'uneni, Acamasque, Tlioasque, Pclidcsquc Ncoptoicmus, prinuisque Machaon,

Déjà , de leur prison empressés de descendre , Glissent le long d'un câble Ulysse avec Thcssandre; Ils sont bientôt suivis de Pyrrhus, de Thoas, Du savant Machaon , du bouillant Acamas , De Sihénélus, d'Alride, et d'Kpéus lui-même, Épéus, l'invenleur de l'affreux stratagème. Ils s'emparent de Troie ; et , les vapeurs du vin El la paix du sommeil secondant leur dessein. Ils massacrent la garde, ouvrent toutes les portes; El la mort dans nos murs entre avec leurs cohortes.

On éloit au moment où Morphée à nos cœurs Verse d'un calme heureux les premières douceurs; Déjà d'uir doux repos je savourois les charmes, Quand je crus voir Hector, les yeux noyés de larmes, Pâle, et tel qu'autrefois sur la terre étendu, Au char d'un fier vainqueur tristement suspendu. Hélas ! cl, sous les tours de Troie épouvantée. Sillonnant de son front l'arène ensanglantée. Dieux! qu'il ni'alteudrissoit ! qu'Hector ressembloit peu A ce terrible Hector, qui dans leur flotte en feu Poussoit des ennemis les cohortes tremblantes, Ou d'Achille eniporloit les dépouilles fumantes ! Sa barbe hérissée, et ses habits poudreux; Le sang noir et glacé qui colloit ses cheveux; Ses pieds, qu'avoienl gonflés, par l'excès des tortures, Les liens dont le cuir traversoit leurs blessures; Son sein encor percé des honorables coups Qu'il reçut sous nos murs en combattant pour nous; Tout de ses longs malheurs m'offroil l'image affreuse. Et moi, je lui disois d'une voix douloureuse: « O vous, l'amour, l'espoir et l'orgueil des Troyens, Hector , (|uel dieu vous rend à vos concitoyens ? Que nous avons souffert de votre longue absence ! Que nous avons d'Hector imploré la présence ! » Il ne me répond rien. Mais, d'un ton plein d'effroi. Poussant un long soupir : « Fuis, dit-il, sauve-toi;

Et Menclaus, et ipse doli fabricator. Epeos. Invadiint urbem somno vinoque sepultam; CsBduntur vigiles, portisque patentibus omnis Adcipiunt socios, atque agmina conscia jungunt.

Tempus erat, quo prima quies raortalibus a?gris '*" Incipit, et dnno divom gratissima serpit.

^7° In somnis eccc ante oculos mœstissimus Hector Visus adosse mihi, largnsque effundere (letus, Raptatus bigis, ut quondam, aterque crucnto Pulvere, perque pedes trajectus lora tumcntis. Hei mihi, qualis erat! quantum mutatus ab illo Hectorc, qui redit cxuvias indutus Achilli, Vel Danaum Phrygios jaculatus puppibus ignis ! Squalentcm barbam, et coneretos sanguine crinis, Volneraque illa gcrens, qus circum plurima muros Adcepit patrios. Ultro tiens ipse videbar

280 CompeUare virum , et mœstas expromcre voces : " O lux Dardaniœ, spes o fidissima Tcucrum , Quse lanta; tcnuerc morée? Quibus Hector ab oris Exspectate venis? [Jt te post raulta tuorum Fanera, post varies hominumque uil)isque laborcs Defessi adspicimus! quaî caussa indigna serenos Fffdavit voltiis? aut cur hiEC volncra cerno? » 111e nihil; nec rae quaerentera vana moratur :

L'ENÉIDE

Sauve-toi , fils des dieux ; contre nous tout conspire :

Il fut un Ilion, il fut un grand empire.

Tout espoir est perdu; fuis : tes vaillantes mains

Ont fait assez pour Troie, assez pour nos destins.

Notre règne est fini, notre heure est arrivée;

Si Troie avoit pu l'être , Hector Tauroit sauvée :

Je combattis Achille, et me soumis aux dieux.

Pars, emmène les tiens de ces funestes lieux:

Du triomphe des Grecs épargne-leur l'insulte :

Ilion te remet le dépôt de leur culte.

Cherche-leur un asile, et qu'au-delà des mers

Leur nouvelle cité commande à l'univers ! »

Il dit, et va chercher au fond du sanctuaire

De la chaste Vesta l'image tutélairc,

Et les feux immortels, et le bandeau sacré.

Cependant Ilion au Cxirnage est livré; Déjà le bruit affreux (quoique, loin de la ville. Mon père eût sa demeure au fond d'un bois tranquille) De moment en moment me frappe de plus près. Ce fracas me réveille : au faite du palais Je cours, vole, et de loin prête une oreille avide. Tel , au sein des moissons quand la Ilamme rapide Au gré des vents s'élance ; ou lorsqu'à gros bouillons Engloutissant l'espoir de nos riches sillons , Entraînant les forêts dans ses vagues profondes, Un torrent en grondant précipite ses ondes; Le berger s'épouvante, et dun roc escarpé Prête de loin l'oreille au bruit qui l'a frappé. Alors Sinon, les Grecs, et leurs perfides trames. Tout est connu. Déjà dans des torrents de flammes Déi4)hobe à grand bruit voit son palais crouler ; Vers les palais voisins le vent les fait rouler, Et leur lumière affreuse éclaire au loin la plage; Les cris de la fureur et le bruit du carnage Se mêlent dans les aùs aux accents du clairon.

Sed graviter gemitus imo de pectore diiccDS . « Heu! fuge, nate dca! teque his, ait, eripc flammis, >9o tlostis habet raiiros; ruit alto a culmine Troja. Sat patria; Priainoque datum. Si Pcrgama dcxtra Defendi posscnt, etiam hac defcnsa fuissent. Sacra suosque tibi commendat Troja Penates: Hos cape fatorum comités; his mœnia quaere, Magna pererrato statues qux denique ponto. » Sic ait; et manibus vittas, Vestamque potentem, ^ternumque adytis offert penetralibus ignem.

Diverso iutcrea miscentur mœnia luctu; Et magis atque magis, quamquam sccrcta parentis '9

300 Auchisse domus arboribusque obtecta recessit, Clarescunt sonitus, armorumque ingruit horror. Excutior sorono, et sumrai fasligia tecti Adscensu supero, atque adrectis auribus adsto. In segetcm veluti quum flamma furentibus Austris'o Incidit, aut rapidus raontano flumine torrens Stcrnit agros, stcrnit sata Ista, boumque labores, Prœcipitesque trahit silvas; stupet inscius alto Adcipiens sonilum saxi de vertice pastor. Turn vero maniresta fides, Danaumque patescunt

S'o Insidise. Jam Dciphobi dédit ampia ruinam. Volcano superantc, domus; jam proxumus ardet Ucalegon; Sigea igni fréta lata relucent. Exoritur clamorquc virum, clangorque tubarum.

N'écoutant que ma rage, et sourd à la raison, « Aux armes, mes amis, sauvons la citadelle 1 » A ces mois, rassemblant une troupe fidèle. J'y vole ; la fureur précipite mes pas , Et je ne cherche plus qu'un glorieux trépas.

Toul-à-coup d'Apollon je vois le saint ministre. Tout pâle des horreurs de cette nuit sinistre. Portant ses dieux vaincus, traînant son petil-fils, Échapper à grands pas au fer des ennemis. « Sage Panihée , eh bien ! Pergame existe-t-elle .■• M'écriai-je : peut-on sauver la citadelle? N'avons-nous plus d'espoir? » Le vieillard à ces mots, De son cœur oppressé poussant de longs sanglots : « Il est, il est venu ce jour épouvantable. Ce jour, de nos grandeurs le terme inévitable ! Ilion, les Troyens, tout est anéanti.

De Jupiter sur nous le bras appesanti Livre aux enfants d'Argos leur malheureuse proie : Sinon vainqueur insulte aux désastres de Troie. Triomphant au milieu de nos murs enflammés. Un monstre affreux vomit des bataillons armés : Et, taudis que ses flancs enfantent leurs cohortes. Des milliers d'ennemis, se pressant sous nos portes, Fondent sur nos remparts à flots plus débordés Qu'ils n'ont jamais paru dans nos champs inondés. Les uns courent au loin répandre le carnage; D'autres, le fer en main , gardent chaque passage : L'affreux tranchant du glaive et la pointe des dards. Prêts à donner la mort, brillent de toutes parts; Et de gardes tremblants à peine un petit nombre Se défend au hasard , et résiste dans l'ombre. »

Il dit : et la fureur enflamme mes esprits; Je m'élance à travers le feu , le sang , les cris, Par-tout où la vengeance, où mon aveugle rage Et d'horribles clameurs appellent mon courage.

Arma amens capio; nec sat rationis in arniis. Sed gloraerare nianura hello, et concurrere in arccm Cura sociis ardent animi; furor iraque nientem Précipitant, pulchrumquc mori succurrit in arrais.

Ecce autcm tclis Pantlius clapsus Achivum^', Pantbus Othryades, arcis Phœbique sacerdos,

320 Sacra manu, victosque dcos, parvumque nepotein Ipse trahit, cursuque amens ad limina tendit. «Quo res surama loco, Panthu? quam preudimus arcem?> Vix ea fatns cram , gemitu quum talia reddit : « Venit sumroa dies, et ineliictabile tempus Dardaniae! Fuiraus Troes; luit Ilium, et ingens Gloria Teucrorum. Férus omnia Juppitcr Argns Transtulit. Incensa Danai duminantur in urbe. Arduus armalos mediis in mœnibus adstans Fundit equus, victorque Sinon incendia miscet,

33o Insultans. Portis alii bipatentibus adsunt, Millia quot magnis ucquain venere Mycenis; Obsedcre alii telis angusta viarum Oppositi; stat ferri acies mucrone corusco Stricta, parata neci; vix primi prrelia tentant Portarum vigiles, et caeco Marte resistunt. » Talibus Othryad.-e dictis et numine divom In flammas et in arma feror, quo tristis Erinnys, Quo fremitus vocat, et sublatus ad sethera clamor. Addunt se socios Rhipeus, et maxumus arrais

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