‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 90 sur 391 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Aux clartés de la lune accourent sur mes pas Et le sage Rhipée et le vaillant Dymas; Hypanis qu'enflammoit une ardente jeunesse, Épyle encor bouillant en sa mâle vieillesse, Et le jeune Corèbe enfin, qui, dans ce jour, Pour Cassandre brûlant d'un trop funeste amour, Venoit briguer sa main dans les champs de la gloire , Hélas ! et comme nous refusa de la croire. Voyant le noble feu qui brûle dans leur sein : « Cœurs généreux , hélas ! et généreux en vain ; Vous le voyez : la flamme en tous lieux se déploie ; Comme nous asservis, les foibles dieux de Troie De leurs temples brûlants ont quitté les autels. Les dieux nous ont trahis ; et , nous , foibles mortels , Nous secourons des murs qu'ils dévoient mieux défendre ! Qu'importe, amis ? mourons dans nos remparts en cendre. Mourons le fer en main , voilà notre devoir : Tout l'espoir des vaincus est un beau désespoir. » Ce peu de mots à peine a redoublé leur rage; Soudain, tels que dans l'ombre, avides de ravage, Court de loups dévorants un affreux bataillon, Qu'irrite de la faim le pressant aiguillon. Et dont les nourrissons, altérés de carnage, Attendent le retour au fond d'un bois sauvage, Au centre de la ville, au plus fort des combats, Nous volons à la gloire, ou plutôt au trépas. Sur nous la nuit étend ses ailes ténébreuses : Nuit effroyable ! hélas ! de ces scènes affreuses Qui pourroit retracer les tragiques horreurs ? Quels yeux pour ce désastre auroient assez de pleurs ? Tu tombes, ô cité si long-temps florissante, De tant de nations souveraine puissante ! Les morts jonchent en foule et les profanes lieux, Et des temples sacrés le seuil religieux. Le Troyen cependant ne meurt pas sans vengeance;

'*" Epytus, oblati per lunam Hypanisque Dyraasque; Et laleri adglomerant nostro ; juvenisque Corœbus *> Mygdonides. Illis ad Trojam forte dicbus Venerat, insano Cassandrae incensiis amore; Et gcDcr auxilium Priamo Phrygibusque fcrebat. Infelix, qui non sponsae prœccpta furentis Audierit!

Quos ubi confertos audere in praelia vidi^^; Incipio super bis: «Juvenes, fortissima frustra Pectora, si vobis audentem extreraa cupido

350 Certa sequi, quœ sit rebus fortuna vidctis. Excessere omnes, adytis arisque relictis, Di quibus imperium hoc steteral,; succurritis urbi iDcensx; moriamur, et in media arma ruamus. Una salus victis nullam sperare salutcra. » Sic animis juvenum furor additus. lude, lupi ceu Raptores alra in nebula, quos improba ventris Exegit ca;cos rabies, catulique relicti Faucibus exspectant siccis; per tela, per hostis Vadimus baud dubiam in mortem, mediaeque tenemus

5G0 Urbis iter. Nox atra cava circumvolat umbra ^4. Quis cladem illius noctis, quis funera fando Explicet, aut possit lacrymis aequare labores? Urb» antiqua ruit, multos dominata per annos; Plurima perque \ias sternuntur inertia passim ^5

La fureur quelquefois ranime sa vaillance : Par-tout sont balancés, par une égale loi. Les succès , les revers, l'esi^érance et l'effroi; Par-tout des pleurs, du sang, des hurlements terriblca^ Et la mort, qui renaît sous cent formes horribles.

Dans l'ombre de la nuit, un célèbre guerrier, Androgée , à nos coups vient s'offrir le premier. Un corps nombreux le suit ; il s'avance à leur tête ; Et nous croyant des Grecs : « Amis , qui vous arrête ? Déjà nos compagnons , au pillage animés , Emportent d'Ilion les débris enflammés; Et vous, de vos vaisseaux vous descendez à peine! »

Il dit: de nos guerriers la réponse incertaine Aussitôt nous décèle. Instruit de son erreur, Il se tait et recule ; et , tel qu'un voyageur Qui sur un long serpent roulé dans son asile Appuie un pied pesant, soudain d'un saut agile Fuit le reptile affreux, qui, de terre élancé, S'alonge , et marche à lui fièrement courroucé : Tel ce Grec devant nous recula d'épouvante. Mais en vain il veut fuir : sur sa troupe tremblante , Les armes à la main , nous fondons en fureur ; L'ignorance des lieux, leur ténébreuse horreur, La surprise , l'effroi , tout enfin nous les livre, Corèbe triomphant, que le succès enivre ^ « Amis , le ciel sourit à ce premier effort ; Marchons dans le sentier que nous montre le sort: Que ce triomphe heureux nous en assure d'autres ! Pour les ai'mes des Grecs dépouillons-nous des nôtres; Avec leurs propres traits perçons nos ennemis : Dans de pressants dangers l'artifice est permis. Qu'importe qu'on triomphe ou par force ou par ruse ? Eux-mêmes ont trompé; leur fourbe est notre excuse.» Il dit , donne l'exemple , et sur son bras guerrier D' Androgée expirant charge le bouclier,

Corpora, perque domos, et religiosa deorum Limina. Nec soli pœnas dant sanguine Teucri ! Quondam etiam victis redit in prîBcordia virtus ; Victoresque cadunt Danai. CrudeJis ubique Luctus, ubique pavor, et plurima mortis imago '6.

3*0 Primus se, Danaum magna coœitante caterva*?, Androgens offert nobis , socia agmina credens Inscius, atque ultro verbis compellat amicis : « Festinate, viri; nam quae tam sera moratur Segnities? Alii rapiunt incensa feruntque Pergama : vos celsis nunc primum a navibus itis?»

Dixit, et extemplo (neque enim responsa dabantur Fida satis) sensit, medios delapsus in hostis. Obstupuit, rctroque pedem cum voce répressif. Improvisum aspris velufi qui sentibus angucm 2"

38o Pressit humi nitens, trepidusque repente rei'ugit AdtoUeutem iras, et caerula colla tumentem ; Hand secus Androgens visu tremelactus abibat. Inruimus, densis et circumfundimur armis; Ignarosque loci passim et formidine captos Slernimus; adspir^at primo fortuna labori. Atque hic succeSBu exsultans animisque Corœbus, « O socii, qua prima, inquit, fortuna salutis Monstrat iter, quaque ostcndit se dextra, sequamup. Muteraus clypeos , Danauraque insignia nobis

L'ENÉIDE

Saisil de ce héros l'cpée élincelante, De son casque, embelli d'une aigrette flollante, Pare son front superbe ; et cnacun , l'imitant , Du fruit de ses exploits se revêt à l'instant.

De ces armes couverts, sous un sinistre augure, Nous nous melons aux Grecs; et, dans la nuit obscure, Par une heureuse erreur nous li-iomphons d'abord. Plus d'un guerrier d'Argos descend au sombre bord; D'autres gagnent la mer, et, d'une course agile, Volent à leurs vaisseaux demander un asile, Ou vers l'affreux cheval courent épouvantés, Et rentrent dans les flancs qui les avoient portés. Mais, hélas! sans les dieux quel bonheur est durable? O douleur! de nos rois la fille vénérable. Cette vierge sacrée, et si chère à Pallas, Cassandre échevelée , et par de vils soldats Traînée indignement du fond du sanctuaire, Levoit au ciel ses yeux enflamniés de colère ; Ses yeux... ! des fers , hélas ! chargeoientses foibles mains. A peine il aperçoit ces soldats inhumains, Une horrible fureur de Corèbe s'empare; Il s'élance au milieu de la foule barbare. Nous volons sur ses pas ; mais nos concitoyens , Sous les armes des Grecs ignorant les ïroycns, Du temple de Pallas lancent sur notre tète D'une grêle de trails l'effroyable tempête. Bientôt , pour ressaisir la fille de nos rois , Accourent eu fia-cur tous les Grecs à-la-fois. Et le fougueux Ajax, et l'un et l'autre Atride, Et des Thessaliens l'escadron intrépide.

Tels , quand des vents rivaux les lièrcs légions Se disputent de l'air les vastes régions, Le rapide Zéphyr, l'Aulan plus prompt encore, L'Eurus, fier de monter les coursiers de l'Aurore, Ébranlent les forêts, troublent la paix des airs,

^0 Aptemus : dolus, an virtus, quis in hostc requirat ? Arma dabunt ipsi. » Sic fatus, deinde coiuantcm Androgei galcam clypeique insigne decorum Induitur, laterique Argivum adcommodat cnsem. Hoc Rhipeus, hoc ipse Dyraas, omnisque juventus Lœta facit; spoliis se quisque recentibus armât.

Vadimus immixti Danais hand numine nostro, Multaqiie per caecam congressi pra;lia noctera Conserimus; multos Danaum demiltimus Orco. Diffugiunt alii ad navis, et litora cursu

•*"" Kida petunt; pars ingentem formidiue turpi

Scandunt rursus equum, et nota couduntur in alvo. lieu nihil invitis fas quemquam (îdere divis !

Ecce trahebatur passis Priamcia virgo 29 Crinibus a teiuplo Cassandra adytisque Minerva:, Ad cœlum lendens ardentia lumina frustra : Luiiiina, nam lencras arcebant vincula palmas. Non tulit banc speciem furiata meute Corœbus , Et sese medium injecit perilurus in agmen. Conscquimur cuncti , et dctisis incurrimus armis.

♦ »" Hic primum ex alto dclubri culmine telis

Mostrorum obruimur, oriturque miserrima cœdes, Armorura facie et Graiarum errore jubarum. Turn Danai, geraitu atque ereptae virginis ira, Undiquc conlecti invadunt; acerrimus Ajax, Çt gemini Atridae , Dolopumque exercitus omnis.

Et Neptune en courroux bouleverse les mers. Ceux même qu'au milieu de la nuit ténébreuse Emporta devant nous une fuite honteuse, Rcparoissent soudain, brûlant de se venger; Rcmanpicnt noire accent à leur langue étranger. Et, de nos compagnons reconnoissant rarimire. De nos déguisemeni» découvrent l'imposture. Le nombre nous accable, et, le premier, hélas! (lorèbe tombe mort aux autels de Pallas : Il tombe, en défendant le jeune objet qu'il aime. Rhipée à ses côtés tombe égorgé de même, Rliipée, hélas! si juste et si chéri des siens! Mais le ciel le confond dans l'arrêt des Troyens. De leurs amis trompés malheureuses victimes, Ifypanis et Dymas tombent aux noirs abîmes. Et toi, Panthée, et toi. Ion vêtement divin Et ta longue vertu le protègent en vain !

O vous, cendres de Troie ! et vous, flammes funestes, Qui de mon llion dévorâtes les restes ! Je vous atteste ici qu'affrontant les combats, ]\Ialgré moi le destin me sauva du trépas; Et, si le sort cruel n'eût conservé ma vie. Que j'avois mérite qu'elle me fût ravie. Le flux impétueux de ces chocs meurtriers Avec moi de la foule emporte deux guerriers ; Iphite, de qui l'âge enchaîne la vaillance. Et Pèlias qu'Ulysse a blessé de sa lance.

Toul-à-coup, par des cris dans l'ombre redoublés. Au palais de Priam nous sommes appelés. C'est là que nous trouvons le plus affreux carnage ; Là, vous diriez que Mars a concentré sa rage, Et qu'auprès de ces lieux Troie entière est en paix. Le toit dô la tortue assiège le palais ; On voit le long des murs les échelles dressées ; Sur les degrés sanglants les cohortes pressées,

Adversi rupto cou quondam turbine venti Conlligunt, Zcphyrusque, Notusque , et la;tus Eois Eurus equis : striduut silvsc, saevitque tridcnli Spumeus, atque imo Nereus ciet lequora fundo.

*2o Illi eliam, si quos obscura nocte per umbram Fudimus insidiis , lotaque agitaviraus urbe, Adparent; primi clypeos meutitaque tela 3o Adgnoscunt, atque ora sono discordia signant. Hicet obruimur numéro ; primusque Corœbus Penclei dcxtra, diva; armipotentis ad aram , Procmnbit ; cadit et Rhipeus, justissimus unus Qui fuit in Teucris et servantissimus aequi : Dis aliter visum ! Pereunt Hypanisque Dymasque Confixi a sociis ; ncc te tua plurima, Panthu,

43o Labentcm pietas , nec ApoUinis infula texit.

Hiaci cineres, et flamma extrema meorum ! Tcstor in occasu vcstro nec tela , nec ullas Vitavisse vices Danaum; et, si fata fuissent lit caderem , mcruisse manu. Divellimur inde : I|jhitus cl Pclias mceum, quorum Iphitus œvo Jam gravior, Pclias et vohiere tardus Ulyxi : Protinus ad sedcs Priami clamore vocati.

Hic vero ingéniera pugnam, ecu cetera nusquam Bella forent, nulli Iota morerenlur in urbe;

440 Sic Martem indomitum, Danaosque ad tecta rucnti» Ceraimus, obscssumque acta testudine limen.

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