‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 97 sur 391 · LIVRE lU · texte numérisé non relu

LIVRE lU

Consolent mes chagrins, et m'adressent ces motsj « Épargne-toi le soin de repasser les flots ; Apollon nous envoie ; et ce qu'eût fait entendre L'oracle de Délos , nous pouvons te l'apprendre. C'est nous qui , compagnons de périls , de travaux , Suivîmes ton exil , partageâmes tes maux ; C'est nous qui, terminant ta course vagabonde, A ta race immortelle asservirons le monde. Ose donc mériter ta future splendeur.

La Crète ne doit point renfermer ta grandeur : Il est des bords fameux que l'on nomme Hespérie , Qu'autrefois ont peuplés des enfants d'OEnotrie , Riche et puissant empire. Ilalus, nous dit-on, Augmenta sa splendeur , et lui donna son nom. Là du grand Dardanus la race a pris naissance : Où fut votre berceau , sera votre puissance. Cours détromper Auchise , et guide les Troyeus Des rivages de Crète aux bords ausoniens. »

Ainsi parloient mes dieux: ce n'étoit point d'un songe L'illusion nocturne et le grossier mensonge ; C'étoient leurs saints bandeaux , leurs regards , leurs ac- Et tous mes sens émus me les montroient présents, [cents, Tremblant , je me relève ; et , saisi d'épouvante , J'élève au ciel ma voix et ma main suppliante , Aux dieux hospitaliers je rends un juste honneur, Et reviens à mon père annoncer mon bonheur. Égaré , mais soumis à cette voix divine , A sa double famille , à sa double origine , Il impute l'erreur de l'oracle douteux Qui lui fil mécounoître et confondre ces lieux. « O mon fils , que poursuit l'affreux destin de Troie ! Cassandre (et mou esprit s'en souvient avec joie),

Quos meciim a Troja mediisque ex ignibus urbis •50 Extulerara , visl acte oculos adstare jacentis InsomuiS) multo maDJfesti Imuioe, qua se Plena per insertas fundebat luoa fenestras j Turn sic adfari, et curas his demere dictis : «< Quod tibi delato Ortygiain dicturus Apollo est, Hic canit ; et tua nus en ultro ad limina mittit. Nos te, Dardania inccnsa, tuaque arma secuti; INos tumidum sub te permensi classibus aequor, Idem ventures lollemus in astra nepotes , Imperiumque urbi dabimus. Tu mœnia magnis 160 Magna para, longumque fugae ne linquc laborem. Mutandae sedes. ISon haec tibi litora suasit Delius, aut Cretae jussit considère, Apollo. Est locus, Hesperiam Graii cognomine dicunt. Terra antiqua , poteus armis, atque ubere gicba;. GEnotri coluere viri : nunc fama, minores Italiam dixisse, duels de nomine gentem '6. Ilae nobis proprise sedes; hinc Dardanus ortus, lasiusque pater , genus a que principe nostrum. Surge age , et haec laetus longaevo dicta parenti '70 Haud dobitanda refer : Corythum, terrasque requirat '7 Ausonias : Dictaea negat tibi Juppiter arva. »

Talibus adtonitus visis, ac voce deorum ( Nec sopor illud erat ; sed coram adgnoscere vultus , Velatasque comas, prœsentiaque ora videbar : Tum gelidus toto manabat corpore sudor), Conripio e stratis corpus, tendoquc supinas Ad cœlum cum voce manus, et munera libo

Cassandre, me dit-il, par des avis certains M'a cent fois de ma race annoncé les destins. Et les champs d'Italus , et les bords d'Hespéric. Mais qui pouvoit si loin attendre une patrie ? Et qui croyoit Cassandre en ces temps malheureux .'' Cédons aux lois du sort, obéissons aux dieux. »

Il dit : on applaudit, on dépose au rivage Tous ceux que retenoit ou leur sexe ou leur âge. Le vent gonfle la voile, et, sur les vastes eaux. Nous cherchons des périls et des climats nouveaux. Le bord fuit : devant nous s'étend la mer profonde ; Par-tout les cieux , par-tout les noirs gouffres de l'onde. Tout-à-coup la tempête, apportant la terreur, Sur l'onde au loin répand sa ténébreuse horreur , Le vent tonne en courroux sur les mers qu'il tourmente ; Le flot monte et retombe en montagne écumante ; L'oeil ne distingue plus ni le jour,- ni la nuit; Le pilote éperdu, que la frayeur conduit. Abandonne au hasard sa course vagabonde. Sur nous le ciel mugit^; sous nos pieds la mer gronde ; La foudre nous menace, et de l'air ténébreux Mille horribles éclairs sont les astres affreux. Le jour est sans soleil, et la nuit sans étoiles; L'onde brise la rame , et le vent rompt les voiles , Et la troisième aurore a revu nos vaisseaux Abandonnés , sans guide , à la merci des eaux. Enfin, le jour suivant, le noir horizon s'ouvre; Des monts dans le lointain le sommet se découvre , El leur vapeur s'élève en tourbillons fumeux. Alors nous nous courbons sur les flots écumeux , Et la voile baissée a fait place à la rame : Le jour renaît aux cieux, l'espérance en notre ame ;

Intemerata focis. Perfecto laetus honore, Anchisen facio certum, remque ordine pando.

180 Adgaovit prolem ambiguam, geminosque parentis, Seque novo veterum deceptum errore locorum. Tum mcraorat : « Nate, Iliacis exercite fatis. Sola mihi talis casus Cassandra canebat. Nunc repeto haec generi portendere débita nostro; Et saepe Hesperiam, saepe Itala régna vocare. Sed quis ad Hesperiae ventures litora Teucros Crederet ? aut quem tum vates Cassandra moveret ? Cedamus Phœbo, et monlti meliora sequamur. » Sic ait : et cuncti dicto paremus ovantes.

M)o Hanc qnoque deserimus sedera, paucisque relictis Vela damns, vastumque cava trabe currimus aequor. Postquam altum tenuere rates, nec jam amplius ullae Adparent terrae , cœlum undique et undique pontus : Tum mihi cseruleus supra caput adstitit imber , Nocfem hiememque ferens, et inhorruit unda tenebris. Continue ventj volvunt mare, magnaque surgunt jEquora ; dispersi jactamur gurgite vasto. Involvere diem nimbi , et nox humida cœlum Abstalit; ingeminant abruptis nubibus ignés.

200 Excutimur cursu, et caecis erramus in undis. Ipse diem noctemque negat discernere cœlo, Nec meminisse viae media Palinurus iu unda. Tris adeo incertos caeca caligine soles Erramus pclago; tutidem sine sidcre noctes. Quarto terra die primum se adtollere tandem Visa, aperire procul moalis, ac volvcre fumuni.

L'ENÉIDE

El de leurs bras nerveux nos ardents matelots Font écumer la mer et bouillonner les flols.

Les Strophades ( la Grèce ainsi nomma ces îles ) Aux nochers rassurés présentent leurs asiles ; Et, de loin dominant les flols ioniens, Sur leurs trau(|uilles bords appellent les Troyens. Vain espoir! Céléno, la reine des Harpies, Infesta ces beaux lieux de ses troupes impies : Depuis que Calais à leur brutale faim Du malheureux Phinéc arracha le festin, La terre ne vil pas de fléau plus terrible. L'enfer ne vomit pas de monstre plus horrible. Leurs traits sont d'une vierge ; un instinct dévorant De leur rapace essaim conduit le vol errant ; Une horrible maigreur ciTUse leurs flancs avides, Qui, toujours s'emplissant, demein-anl toujours vides. Surchargés d'aliments sans en être nouiTis, En un fluide infect en rcndenl les débris, El de l'écoulement de cette lie impure Empoisonnent les airs, et souillent la verdure.

Nous abordons : soudain sur le rivage épars Des troupeaux sans bergers s'offrent à nos regards. Sur eux, le fer en main, nous fondons avec joie, El nos dieux sont admis à cette riche proie : Des tables, que nos mains dressent au bord des mers. Se couvrent de ces dons par le hasard offerts. Mais des monstres ailés la troupe redoutable Soudain d'un vol bruyant s'abat sur notre table. Fond sur nos aliments dans sa vorace ardeur. Souille tout, remplit tout de son infecte odeur, Et mêle un cri sinistre à son loucher immonde. Plus loin, et sous l'abri d'une roche profonde, De la voûte des bois par-tout environnés, Déjà nous reprenions nos mets abandonnés ;

Vela cadiiDt; remis insurgimus; haud mora, nautac Adtiixi torquent spiimas, et caMuJa vcmiut.

Scrvatura ex undis Stropiiadura me litnra primum '^

ï'o Adcipiunt : Slropliades Graio stant nomine dictae Insulx lonio in raagno, qnas dira Celaeno '9 Harpyiaeque coluiit aliae, Phineia postqiiam Clausa domus, mensasque metu liquerc prières. Tristius haud illis monstrum, nec sœvior ulla Pestis , et ira deum Stygiis sese exlulit undis. Virglnei volucrum voltus, fœdissima ventris Proluvies, uncaeque manus, et pallida semper Ora fame.

Hue lib! delati portus intravimus, ecce

"0 Laeta boum passim campis armenta videmus,

Caprigenuraque pecus, nuUo ciistode, per berbas. Inruimus ferro, et divos ipsumque vocaraiis In partem pra;damque .lovcm. Tum litore curve Exstriiimusque tores , dapibusque cpulamur epimis. At subitse horrifico lapsu de montibus adsunl Harpyi», ct magnis qiiatiunt clangoribus alas, Diripiuntque dapes, contactuque omnia fœdant Immundo; tum vox tetrum dira inter odorem. Rursum in secessu longo sub rupe cavata ,

2'° Arboribus clausi circum atque horrentibus umbn's, Instruimus mensas , arisque reponimus igncm. Rursum ex diverse cœli csecisque lalebris 'I'urba sonans prsedam pedibus circumvolat uncis;

Déjà le feu brûloit sur l'autel de nos Lares : Alors l'avide essaim de ces oiseaux barbares. Aux mains, aux pieds crochus, de ses réduits secrets Sort, s'élance à grand bruit, s'empare de nos mets. Et d'excréments impurs empoisonne le reste. « C'en est trop : écartons cette horde funeste, M'écriai-je aussitôt. Aux armes, compagnons! Courons ! déli>Tons-nous de ces monstres gloutons ! » Je dis , on obéit : nos lances détachées Sous des gazons épais avec soin sont cachées. Dés qu'il entend de loin fondre l'essaim fatal , Du haut d'un roc Misène a donné le signal. Un cond)al tout nouveau de tous côtés s'engage , Sur les monstres ailés nous fondons avec rage. Mais leur plume défend ces oiseaux de la mer : Leur troupe, impénétrable aux atteintes du fer, Part, et laisse, en fuyant dans sa retraite obscure, Les mets demi-rongés, et son odeur impure.

Céléno reste seule , ct ses cris menaçants Font du haut d'un rocher entendre ces accents : « Lâches usurpateurs de notre antique terre ! Pour ravir nos troupeaux , vous nous livrez la guerre ! Apprenez donc de moi, fds de Laomédon, Ce qu'apprit Jupiter au divin Apollon, Ce qu'Apollon m'apprit, ce que je vous déclare, Moi , la terrible sœur des fdles du Tartare : Oui, du vieux Latium vous atteindrez les ports; Mais vous ne pourrez pas vous fixer sur ses bords , Que, pressés par la faim, dans votre rage extrême Vous n'ayez dévoré jusqu'à vos tables même. »

Elle dit, et soudain, d'un vol précipité. De l'épaisse forêt cherche l'obscurité.

Alors tout notre sang se glace dans nos veines; Alors nous abjurons nos espérances vaines.

Polluit ore dapes. Sociis tune arma capessant Edice, et dira bellura cum gente gerendura. Haud secus ac jussi faciunt, tectosque per herbam Disponunt ensis, et scuta latentia condunt. Ergo , ubi delapsa; senitum per curva dederc Imitera , dat siguum specula Misenus ab alla

2)0 ;Erc cave. Invadunt socii, et nova prxlia tentant, Obscenas pelagi ferro fœdare volucres.

Scd neque vim plumis ullara , nec volnera tcrgc Adcipiunt, celerique fuga sub sidéra lapsae Semesam prsedam et vestigia fœda relinquunt.

L'na in prœcelsa consedit rupe Celseno, Infelix vates, rumpitque banc pectore vocem : « Bellum ctiam pro caede boum stratisque juvencis, Laornedoutiadae, bellumne inferre paratis, Et patrie Uarpyias insontis pellere regno?

^'■>° Adcipite ergo animis, atque hsec mea figite dicta : Qus Pbœbo pater omnipotens, mihi Phœbus Apollo Pra:dixit , vobis Furiar um ego maxima pandu. Italiam cursu petitis, veutisque vocatis Ibitis Italiam , portusque intrare licebit. Scd non ante datam cingctis mœnibus urbera , Quam vos dira fames nestraeque injuria coedis Ambesas subigat raalis absumere mensas. » Dixit, ct in silvam pennis ablata refugit At sociis subita gelidus formidine sanguis

zCo Deriguit : cecidere animi : nec jam amplius armis

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