‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 98 sur 391 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

Pour apaiser ce peuple, aux glaives impuissants

Nous faisons succéder Us prières , l'encens ;

Soit qu'on adore en lui les déités des ondes,

Soit qu'il n'offre à nos yeux que des oiseaux immondes.

Anchise lève aux cieux ses vénérables, mains :

« Dieux I ô dieux ! écartez ces fléaux inhumains !

Venez à moi, dit-il, déliés que j'encense 1

Secourez le malheur, secourez l'innocence I »

Il dit : au même instant, de leurs câbles tendus

Les vaisseaux affranchis à la mer sont rendus.

Ils parlent : l'Aquilon gonfle, en sifflant, leurs voiles;

Au gré du souffle heureux qui frémit dans leurs toiles ,

Ils fendent de la mer les bruyants tourbillons,

Et la proue en fuyant laisse au loin ses sillons.

Déjà de ses grands bois Zacinthe environnée.

Et l'âpre Néritos de ses rocs couronnée,

Dulichium , Samos , s'élèvent sur les flots :

Ithaque enfin paroît. Soudain nos matelots

Ont redoublé d'ardeur ; et , grace au vent propice ,

Nous fuyons le berceau de l'exécrable Ulysse.

De Leucate bientôt les sommets nuageux,

Et du port d'Apollon les écueils orageux,

Chers, malgré leurs dangers , de loin nous apparoissent

Ce dieu nous rend la joie, et nos forces renaissent ;

De son humble cité les ports nous sont ouverts ;

L'ancre se précipite et plonge au fond des mers;

De nos vaisseaux oisifs la course est suspendue.

Tout bénit d'Actium la terre inattendue :

On dresse des autels ; on offre au roi des dieux

Des expiations, de l'encens et des vœux;

On s'applaudit d'avoir , comme une terre amie ,

Franchi de nos vainqueurs la contrée ennemie.

Enfin de nos lutteurs l'essaim est assemblé;

Sur leurs corps demi-nus des flots d'huile ont coulé ;

A ces jeux paternels nous volons avec joie,

Et notre cœur palpite au souvenir de Troie.

Sed votîs precibusque. jubcnt cxposccrc paccm , Sivc deae, seu sint dirae obsccD.xquc voliicrcs. Et pater Anchiscs, passis de lilore palmis ; Numina magna vocat, mcritosquc indicit houorcs : « Di , prohibete minas ! di, lalem avcrtite easuni I Et placidi servatc pios ! » Tiim litore funcra Deripcre, excussosque jubct laxarc riidcnlis. Tendunt vela Noti : ferimiir spumanlibus iindis, Qua cursum venUisque gubernatorquc vocabant.

»7o Jam medio adparet fluclu ncmorosa Zacynlhos ^°, Dulichiumque, Samcque, et Neritos ardua saxis. Effugiuius scopulos Ithacse , Laerlia régna ^' , Et terram altricera sscvi cxccramur (Jlyxi. Mox et LeucatsB nimbosa cacuraina monlis. Et formidatus nautis aperilur Apollo.

Hune petimus fessi , et parvae succedimiis uibi. Ancora de prora jacitur; slant litore piippcs. Ergo insperata tandem tellure potili, Liistramurque Jovi, votisqiie incendimus aras;

'8° Actiaque lliacis celebramus litora ludis 22. Exercent patrias oleo labcntc palœstras Nudati socii : juvat evasisse tot urbis Argolicas, mediosque fiigam tenuisse per hostis. Interea magnum soi circumvolvitur annum ,

Le grand astre des cieux rccommençoit son tour , Et déjà sur les merî Borée est de retour: Un bouclier d'Abas, devenu ma conquête.

Du temple par mes mains a décoré le faîte; Et je grave au-çlessous du monument guerrier : Enée aux Grecs vainqueurs ravit ce bouclier. Le signal est donné : nous quittons ces rivages ; Les rocs phéaciens ont fui dans les nuages. De l'Epire déjà nous côtoyons les bords ; La ville de Chaôn nous reçoit dans ses ports ; Et, de loin dominant sur la plaine profonde, Buthrote a réparé les fatigues de l'onde. Là, d'incroyables bruits, jusqu'à nous parvenus. Étonnent notre oreille : on nous dit qu'Hélénus, Enfant du dernier roi de la triste Pergame , Possède de Pyrrhus et le sceptre et la femme ; Qu'il commande à des Grecs, et qu'un dernier lien Met la veuve d'Hector dans les bras d'un Troyen. Un désir curieux de mon ame s'empare; Je brûle d'admirer un destin si bizarre , De voir, d'entretenir le successeur d'Hector.

Ce jour même, sa veuve, inconsolal.de encor. Hors des murs, dans un bois près d'un nouveau Scamandrc, Au héros d'Ilion, ou plutôt à sa cendre, Sur un tombeau formé de terre et de gazons, De son deuil solennel portoil les tristes dons. Pour charmer ses chagrins, loin des regards profanes, A ce lugubre asile elle invitoit ses mânes, L'appeloil auprès d'elle; et, chers à ses douleurs, Deux autels partageoient le tribut de ses pleurs ; L'im étoit pour le fils, et l'autre pour le père : Là, pleuroit tour-à-tour et l'épouse et la mère. Je marche vers ces lieux ; mais son œil de plus près A peine eut reconnu mon visage, mes traits, Distingué ma cuirasse et mes armes troyennes, Elle tombe : son sang s'est glacé dans ses veines ;

Et glacialls hiems Aquilonibus aspcrat uodas. jF.re cavo clypeum, magni gestameo Abanlis, Poslibus advcrsis figo, et rem carmine signo :

jEnEAS HyEC DE DaNAIS VICTORIBUS ARMA '3.

LInquere lum portas jiibco , et considère transtris ^0° Ccrtatim socii feriunt mare, et œquora verrunt. Protenus aerias Phœacum abscondiraus arecs , Litoraqiie Epiri Icgimus , portuque subimus Chaonio, et celsam Buthroti adccdimus urbem. Hic incredibilis rerum fama occupât auris "i, Priamidem Helenum Graias regnarc per urbcs, Conjugio jEacidx Pyrrhi sccptrisque potitum; Et patrio Andromachcn iterum ccssisse marito. Obstupui; miroquc inccnsum pectus amore, Compellare virum, et casus eognoscere taiitos. 3oo Progredior portu, ciassis et litora linqucns. Solenois turn forte dapes, et iristia dona. Ante urbem in luco, falsi Simoeiitis ad undam, Libabat cineri Andromacbe, Manisque vocabat Hectoreum ad tumulura, viridi qucm cespite iuanem. Et gcminas, caussam lacrymis, sacravcrat aras. L't rae coospcxit venientcm, et Troïa circura ^5 Arma amcns vidit, magnis exterrita monstris Deriguit visu in medio; calor ossa reliquit.

L'ENÉIDE

Elle reste long-temps sans force et sans couleur ; Mais enfin , rappelant un reste de chaleur : « Est-ce vous , me dit-elle , ou u'ètes-vous qu'une ombre ? Ah ! si vous habitez dans la demeure sombre, Où mon Hector est-il ? » Elle dit, et soudain D'un long ruisseau de pleurs elle inonde son sein , Et remplit tout le bois de sa voix gémissante. Profondément ému de sa plainte touchante. J'approche ; je réponds en sons entrecoupés , Par quekpies mots sans suite et sans ordre échappés « O comble de grandeur ainsi que de misère ! Non, vous ne voyez pas une ombre mensongère; Oui, malgré moi je vis, et pour souffrir encor. Mais vous, de ce haut rang de l'épouse d'Hector A quelle humble fortime étcs-vous descendue ? Quel sort peut remplacer tant de grandeur perdue ? Honorez-vous ici la cendre d'un époux ? Est-ce Hector ou Pyrrhus (|ui dispose de vous ? »

Elle baisse les yeux ; et s'exprimant à peine : " Que je te porte envie, heureuse Polyxène 1 Ton cuur ne connut point l€>s douceurs de l'hymen. Tu péris, jeune encor, sous le fer inhumain : Mais du moins tu péris sous les remparts de Troie, Mais les arrêts du sort qui choisissoit sa proie N'ont pas nommé ton maître, et, captivant ton cœur. Mis la lille des rois aux bras de son vainqueur. Moi, d'un jeune orgueilleux, trop digne de son père, Souffrant l'amour superbe, et pleurant d'être mère. J'ai perdu ma patrie; et, traversant les mers. Passé de Troie en cendre à l'opprobre des fers. Bientôt, nouveau Paris, jusqu'à Lacédémone Mon dédaigneux époux court ravir Hermione; Et, fuyant des plaisirs par la force ol)tenus. Il m'abandonne esclave à l'esclave Hélénus. Mais Oresleen fureur, qu'incessamment tourmente Le fouet de Némésis, le regret d'une amante,

Labitur, et longo vix tandem tempore fatur : 3io « Veranc te faciès, verus raihi niiiitius adfcrs, Nate dea? vivisne? aut, si lux aima recessit, Hector ubi est? » Dixit, lacrymasqiie effiidit, et omucm Implevit clamore locum. Vix pauca furenti Subjicio, et raris turbatus vocibus hisco : « Vivo equidem, vitamque extrema per omnia duco. IS'e diibita; nam vera vides.

Heu! quis te casus dejectam conjuge tanto ^6 Excipit? aut qus digna satis l'ortuna revisit? Hectoris, Andromache, Pyrrhin' connubia servas? » 'M Dejecit voltum, et demissa voce locuta est 27 : « O felix una ante alias Priameïa virgo, Hostilem ad tumulura Trojae sub mœnibus altis Jussa mori, qus sorlitus non pertulit ullos, Nec victoris heri tetigit captiva cubile! Nos, patria incensa, diversa per œquora vectse, Stirpis Achille» fastus, juvenemque superbum, Servitio enixae, tulimus^S; qui deinde, secutus Ledsara Hermionen, Lacedaîmoniosque Hymcnaeos, Me famulo faraulamque Heleno transmisit habendam. 13o Ast ilium, ereplœ magno inflammatus araore Conjugis, et scclerura Furiis agilatus, Orestes Excipit incautum , patriasquc obtruncat ad aras.

Jette au pied de l'autel son rival égorgé,

Et ce rapt criminel par un crime est vengé.

Par cette mort sanglante Hélénus en partage

Obtint une moitié de son riche héritage,

Et du nom de Chaôn, né du sang des Troyens,

Appela ces vallons les Champs Chaôniens :

Pergame frtt le nom que prit la citadelle.

Slais vous , quelle tempête ou quelle erreur nouvelle

Vous porta de si loin sur ces bords étrangers ?

Votie Ascagne vit-il après tant de dangers ?

Pleure-t-il quelquefois la perte de sa mère ?

Apprend- il à marcher sur les pas de son père ?

Vers SCS hautes vertus prend-il déjà l'essor ?

Promet-il d'être un jour digne neveu d'Hector? »

Ainsi, parmi les cris, les sanglots et les larmes, U'un touchant entretien elle goûte les charmes ; Lorsque , de son tyran successeur couronné , Hélénus de sa cour s'avance environné , Nous reconnoît, nous mène à sa nouvelle, Troie, Et mêle à chaque mot une larme de joie. J'avance , et j'aperçois dans ce séjour nouveau De la fière Pergame un modeste tableau. Voilà ses ports, ses murs renaissant de leur cendre ; Ce coteau, c'est l'Ida; ce ruisseau, le Scamandre. Je vois la porte Scée et les tours d'Ilion , Et de Troie, en pleurant, j'adore encor le nom. Mille doux souvenirs parcourent ce rivage ; De leurs murs paternels reconnoissant l'image, Les Troyens de ces lieux jouissent comme moi. Et leur concitoyen les recevoit en roi. Au milieu de sa cour, sous de vastes portiques, Un grand festin chargeoit des tables magnifiques : Ils célébroient Bacchus ; et, dans des coupes d'or. Le dieu de son nectar leur versoit le trésor.

Le jour fuit : un second s'écoule dans la joie ; Mais l'autan a soufflé, la voile se déploie,

Morte Neoptolemi regnorum reddita cessit Pars Heleno, qui Chaonios cognominc campos, Chaoniamque omnem Trojano a Chaone dixit, Pergamaque, lliacamque jugis banc addidit arcem. Sed tibi qui cursum venti, quae fata dedcre? Aut quisnam ignarum nostris deus adpulit cris? Quid puer Ascanius^O? superatne , et vescitur aura?

»i° Qiiem tibi jam Troja....

Ecqua tamen puero est amissse cura parentis? Ecqi.id in autiquam virtutem animosque virilis Et pater .Sneas et avunculus excitât Hector? » Talia fundebat lacrymans, longosque ciebat lucassura Actus, quum sese a mœnibus hcros Priamides multis Helenus comitanlibus adfert, Adgnoscitque suos, laetusque ad limina ducit. Et raultum lacrymas verba inter singula fundit. Procedo , et parvara Trojam , simulataque magnis 3o

350 Pergama, et arentem Xanthi cognomine rivum^i Acignosco, Scffseque amplector limina portae. Nec non et Teucri socia simul urbe fiiiuutur. lUos porticibus rex adcipiebat in amplis. Aulai in medio libabant pocula Bacchi, Impositis auro dapibus, paterasque tenebant. Janaque dies, altcrque dies processit, et aur?e

El son soulïle sur ronde appelle nos vaisseaux. Je vais au roi-pontife, el m'explique en ces mots : « O toi qui fais parler d'une voix véridique Les lauriers de Glares, le trépied prophétique; Que ne trompent jamais ni le Oauc des taureaux, Ni le ciel , ni le vol ni le chant des oiseaux 1 Que me veulent les dieux ? Tous d'une voix commune Dans les champs d'Hespérie appellent ma fortune : L'horrihle Céléno , s'opposant à leurs vœux , Seule ose m'annoucer la colère des cieux, Et menace mes jours de la faim homicide. Parle : que de mon sort ta sagesse décide. »

Héléuus , méditant ces mystères profonds , Dn sa tête sacrée abaisse les festons.

Présente à Jupiter un pompeux sacrifice , Implore d'Apollon la bonté protectrice.

Me conduit dans son temple , el me dit : « Fils des dieux ! Oui, le ciel te prépai'e un destin glorieux ; Et dans le cours changeant de sa marche éternelle , Le sort accomplira cet le loi solennelle. Mais il faut avant tout t'indiquer les chemins Des mers à qui tu dois confier tes deslins. Je ne m'étendrai point sur tout ce qui te touche ; Sur de plus grands secrets Junon ferme ma bouche ; El la Parque, à mes yeux soulevant le rideau, N'écarte qu'à demi leur terrestre bandeau.

« D'abord ce Latium, cette teiTe fatale, Tu les crois séparés par un court intervalle; Mais la mer, devant toi s'agrandissaut toujours, De ta longue carrière alongera le cours. La Sicile verra de tes nefs vagabondes La rame opiniâtre importuner ses ondes.

Du redoutable Averne il faut dompter les flots,

Vela vocant, tumidoque ioflatur carbasus Austro.

His vatem adgredior dictis, ac talia qiixso :

« Trojugena, interpres divura, qui numiua Phœbi,

ï6o Qui tripodas, Clarii lauros, qui sidéra sentis, Et volucrum linguas, et praepetis omina pennae. Fare age (uamque omnem cursum mihi prospéra dixit Religio , et cuncti suaserunt numine divi Italiam petere, et terras teotare rcpostas. Sola novum dictuque nefas Harpjia Celaeno Prodigium canit, et trislls denuntiat iras, Obscenamque famem), quae prima pericula vito? Quidve sequens tantos passim superare labores? « Hie Helenas, caesis primum de more juvencis,

Î70 Exorat pacem divum, vittasque resolvit

Sacrati capitis, meque ad tua limina, Phœbe, Ipse maou multo suspensum numine ducit , Atque haec deinde canit divino ex ore saccrdos ^2 ; « ISate dea, nam te majoribus ire per altum Auspiciis manifesta fides : sic fata dcum rex Sortitur, volvitque vices; is vertitur ordo; Pauca tibi e multis, quo tutior hospita lustres ^quora, et Ausonio possis considère portu, Expediam dictis; prohibent nam cetera Partae

380 Scire Helenum, farique vetat Saturnia Juno.

« Principio Italiam, quijm tu jam rere propinquam , Vicinosque, Ignare, paras invadcre portus, Longa procul longis via dividit invia terris 33. Ante et Trinacria lentandiis remus in unda,

De la mer d'Ausonie il faut fendre les eaux , De l'île de Circé braver l'onde infidèle, Avant de reposer dans ta cité nouvelle. Mais écoute, et connois par quels signes certains S'annonceront ces lieux promis par les destins: Si, sur les bords des eaux, se présente à ta vue Une laie aux poils blancs, sur la rive étendue, Nourrissant trente enfants d'une égale blancheur, Et du fleuve voisin respirant la fraîcheur. Arrête là ton cours ; là finiront tes peines. Ne crains ni Céléno, ni ses menaces vaines. Ni ces tables qu'un jour doit dévorer ta faim ; Le destin l'aidera ; compte sur le destin ; Compte sur la faveur d'Apollon qui m'inspire. Mais fuis la mer perfide et la côte d'Épire : Des Grecs nos ennemis ce bord est infesté. Là , des fiers Locriens s'élève la cité ; Là , commandant en paix à l'humble Pétille , Philoctète est content d'un coin de l'Italie ; Et , de Salenle enfin inondant les sillons , Idoménée au loin répand ses bataillons.

Ce n'est pas tout encor : lorsque sur le rivage Aux dieux consen ateurs tu paieras ton hommage , Qu'un long voile de pourpre , abaissé sur tes yeux. Dérobe à tes regai'ds tout visage odieux ; Défends qn'aucun objet d'un augure sinistre Ne trouble le présage ainsi que le ministre. Qu'enfin les liens , toi-même , et ta postérité , Gardent ce saint usage avec fidélité.

« Lorsque enfin de plus près tu verras la Sicile, Que de l'étroite mer qui sépare cette île L'ouverture à tes yeux ira s'agrandissanl, Que sur la gauche alors ton cours s'arrondissant

Et salis Ausonii lustrandum navibus aequor, Infernique lacus, J^œaeque insula Circse, Quam tuta possis urbem componere terra.

Signa tibi dicam : tu condita mente teneto. Quum tibi sollicito secreti ad fluminis undam

390 Litoreis ingens inventa sub Uicibus sus, Triginta capitum fetus enixa, jaccbit, Alba, solo recubans, albi circum ubera nati : Is locus urbis erit ; requics ca certa laborum. Nec tu mensarum morsus horresce futuros : Fata viam invenient, aderitque vocatus Apollo. Has autem terras. Italique banc litoris oram, Proxima quîe nostri perfunditur sequoris aestu, Effuge; cuncta malis habitantur mœnia Graiis. Hic et ISarycii posuerunt mœnia Locri,

400 Et Sallentinos obsedit milite campos

Lyctius Idomeneus ; hic illa ducis Melibœi

Parva Philoctetae subnixa Petilia muro.

Quin, ubi traasmissa steterint trans aequora classes.

Et positis aris jam vota in litore solves :

Purpureo velare comas adopertus amictu^

Ne qua inter sanctos iguis in honore deorum

Hostilis faciès occurrat, et omina turbet.

Hune socii morem sacrorum, hune ipse teneto;

Hac casti maneant in religione nepotes.

410 i, Ast, ubi digressum Siculae te admoverit orœ Ventus, et angusli rarescent claustra Pelori, Laeva tibi tellus, et longo Iseva petantur

L'ENÉIDE

Laisse à droite cette île et ses gorges profondes. Ces continents, dit-on, séparés par les ondes, Réunis autrefois, ne forraoient qu'un pays; Mais par les flots vainqueurs tout-à-coup cuvaliis, A l'onde usurpatrice ils ont livré la terre. Dont le double rivage à l'envi se resserre : Ainsi , sans se toucher , se regardent de près Et les bords d'Hcspérie et l'île de Cérès. Entre eux la mer mugit, et ses ondes captives Tour-à-tour en grondant vont battre les deux rives ; Sublime phénomène, étranges changements, De l'histoire du monde éternels monuments! Deux monstres sont placés sur ce double rivage : Charybde, qui dévore, en son avide rage, Les flots précipilés dans ses antres sans fonds, Et soudain les vomit de leurs gouffres profonds ; Scylla , qui , dérobant ses roches dangereuses , Appelle au loin, du sein de ses grottes affreuses, Les vaisseaux que la vague y pousse en mugissant, ('e monstre d'une vierge a le sein ravissant ; Son visage est d'un homme : à sa figure humaine Se joint le vaste corps d'une lourde baleine; Ses flancs sont ceux d'un loup ; et de ce monstre enfin La queue en s'alongeanl se termine en daupliin. Il vaut mieux t'éloigner, et, rasant la Sicile, Prolonger tes détours et ta lenteur utile, Pour atteindre le but, l'éviter avec art, Et , près de Pachynum , par un prudent écart , Dans ton cours prolongé décrire un arc immense, Que d'aller, de Charybde affrontant l'inclémence, Braver ses tourbillons, ses gouffres écumants. Et des chiens de Scylla les rauques hurlements.

Il Enfin, dans les destins s'il m'est permis de lire, Hélénus ne peut trop le dire et le redire : Juuon fit tous vos maux et les prolonge tous ;

jEquora circuîtu; dextrum fiige litus et undas. Ha;c loca vi quondam, et vasta convolsa ruina, Tantum aevi longinqua valet mutare vetustas! Dissiluisse ferunt, quum protenus utraque telius Una foret; venit medio vi pontus, et undis Hcsperiura Siculo latus abscidit, arvaque et urbis Litore diduclas anguslo interluit œstu.

420 Dextrum Scylla latus, laevum implacata Charybdis Obsidct, atque imo barathri ter gurgite vastos Sorbet in abruptum fluctus, rursusque sub auras Erigit alternos , et sidéra verberat unda. At Scyllam caecîs cohibet spelunca latebris, Ora exsertantcm , et navis in saxa trahentem. Prima hominis i'acies , et pulchro pectore virgo Pube tenus; postrema immaui corpore pistrix, Dclphinum caudas utero commissa luporum.

Prsestat Trinacrii mctas lustrare Pachyni 430 Cessantem, longes et circumflectere cursus, Quam scmel informera vasto vidisse sub antro Scyllam , et ca;ruleis canibus resooantia saxa.

« Prstcrea, si qna est Hcleno prudentia, vati Si qua fides, animum si veris implet ApoUo, Ihium illud tibi , nate dea, praque omnibus unum Prsrdicam, et repetens iterumque iterumque mouebo JuDonis magnx primum precc numen adora;

De la reine des dieux désarme le courroux ;

N'épargne point l'encens , les vœux , ni la prière :

Ainsi tu fléchiras celte déesse altière;

Et tes heureux vaisseaux des bords siciliens

Parviendront sans obstacle aux champs hespériens.

Vainqueur enfin des mers, d'autres soins te demandent ;

Des antres Cuméens les oracles l'attendent.

Il faut franchir l'Averne , et dans ses sombres bois

De l'antique Sibylle interroger la voix.

Au pied de son rocher sur des feuilles légères

Elle écrit nos destins en légers caractères;

En dispose les mots ; et sitôt que sa main

En a rangé la suite en un ordre certain ,

Elle ferme sur eux sa caverne tranquille.

Là , l'oracle repose et demeure immobile.

Mais si la porte, ouverte aux zéphyrs indiscrets.

De l'arrêt fugitif leur liMe les secrets.

Ils volent dispersés sous les roches profondes.

Elle, au lieu d'assembler leurs feuilles vagabondes.

De ses oracles vains, aux vents abandonnés,

Laisse errer au hasard les mots désordonnés ;

Et qui vient consulter sa réponse inutile

Maudit en s'éloignant l'antre de la Sibylle.

Évite ce malheur. En vain de ton départ

Les tiens impatients accusent le retard ;

En vain le vent t'appelle , en vain le temps te presse ;

Toi-même va trouver, consulter la prétresse ;

Qu'elle-même te parle, et de ses rocs profonds

Laisse échapper pour toi ses prophétiques sons ;

T'apprenne tes dangers et tes guerres futures ,

Et tout ce long tissu d'illustres aventures ;

Ce qu'il faut craindre encor , ce qu'il faut surmonter ,

Et quels peuples enfin te restent à dompter.

Tel du sort à mes yeux le livre se déploie :

Va , pars , et porte au ciel les grands destins de Troie. »

Junoni cane vota lîbens, dominamque poteutcm Supplicibus supera doois : sic denique victor

440 Trinacria finis Italos mittere relicta.

Hue ubi delatus Cumaeam adcesseris urbera, Divinosque lacus, et Averaa sonantia silvis : Insanam vatcm adspicies , quae rupe sub ima Fata canit, foliisque notas et nomina mandat. Quaecumque in foliis descripsit carmina, virgo 34 Digerit in numerura , atque antro seclusa relinquit. nia mancnt immota locis, neque ab ordine cedunt : Verum eadem, verso tenuis quum cardine ventus Impulit, et teneras turbavit janua frondis,

i'->° INunquam deinde cavo volitantia prendere saxo, Ncc revocare situs , aut jungere carmina curat, loconsulti abeunt, scdemque odere Sibyllîe. Hic tibi ne qua morae fuerint dispendia tanti, Quamvis increpitent socii , et vi cursus in altum Vela vocet, possisque sinus implere secundos, Quin adeas vatem, precibusque oracula poscas : Ipsa canat, voccmque volcns atque ora resolvat. llla tibi Italiae populos, venturaque bella, Kt, quo quemquc modo fugiasque ferasque laborem,

i^ Expcdiet; cursusquc dabit venerata secundos. Ha-c sunt, qua; nostra liceat te voce moneri. Vade agc, et ingcntcm factis fer ad œthera Trojam. »

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